‹ La diplomatie VénitienneChapitre 35 sur 246 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Série première de la Collection de Fhjrcnce. — Les Relations qu'elle comprend. — I/Angleterre et les Vénitiens. — Négociations diplomatiques entre les deux pays. — Ambassadeurs à la cour. — Cinq relations importantes.— Portraits de Henri VIII, du cardinal VVolsev, de la reine Marie, d'Elisabetli. — Ia's Anglais et leurs institutions.

La première série de la Collection de Florence comprend, avons-nous dit, les Etats européens, l'Italie exceptée; elle se compose jusqu'à présent de cinquante relazioni, réparties ainsi qu'il suit : une siu* le duc de Bourfjogne, Philippe le Beau, lors de sa succession au trône de Castille; six sur Charles-Quint, quatre sur Ferdinand, roi des Romains; une particulière au con^jrès de Nice, en 1538; cinq sur l'Angleterre, seize sur l'Espagne et les Pays-Bas, vingt sur la Cour de France , une sur le Portugal , deux sur la Pologne, et quelques-unes particulières aux Etats de l'Allemagne.

Les Cours dont l'étude et l'aspect offrent le plus d'intérêt sont incontestablement celles d'Angleterre, d'Espagne et de France. Je veux parler dans ce chapitre des rapports sur la première; je consacrerai à ceux qui concernent la seconde des pages spéciales, en faisant voir quelle physionomie du roi Philippe peut ressortir de leur cadre; (juant aux rapports sur la troisième, le fond de ce livre leur appartient.

Les relazioni connues sur le royaume de la Grande-Bretagne pendant le seizième siècle sont des plus rares ; c'est à ce titre que le petit nombre qui en a été recueilli acquiert un prix d'autant plus grand aux yeux des amateurs de ces dociunents. Il est prouvé par des recherches faites au sujet des démarches de la diplomatie vénitienne en Angleterre

que le nombre des ambassadeurs ordinaires ne s'est pas élevé h plus de dix-sept , et celui des extraordinaires à plus de six pendant toute l'étendue de ce siècle. Cette disette diplomatique provient de ce que pendant les quarante années du règne d'Elisabeth tout rapport cessa entre le xrouvernement de Venise et celui de la Grande-Bretagne, par suite sans doute des différends que la religion nouvelle reconnue par la reine suscita à la politique.

Les rapports entre Venise et Londres avaient déjà de vieilles lettres de noblesse avant d'avoir été solennellement consacrés par d'importantes ambassades à Henri VIII. Le vieux moyen âge, le treizième siècle, fournit la première trace ; elle est du reste toute commerciale et rentre par ce titre dans l'histoire du droit des gens à cette époque; la date documentaire est 1273, sous le règne de Henri III de Winchester. Alors partait chaque année du port de la riche Venise cette flotte marchande que le gouvernement appelait, en raison de sa destination, les galères de Flandre. Deux fois dans chaque voyage ces galères mouillaient à Southampton et faisaient l'actif trafic d'échange des produits d'Orient contre ceux d'Occident. Les Comviemori'ali^ en font foi dès 1304 par un acte authentique d'une concession de libre commerce aux Vénitiens en Flandre et en Angleterre. Peu à peu des rapports plus immédiats et d'une autre forme que ceux du domaine commercial s'établirent; Edouard III les consacra par une demande de secours ou au moins de neutralité — grande preuve de la notable puissance de la République — pendant la guerre qu'il eut avec le roi de France, Philippe de Valois^. L'année

1 Libri commemoriali , aux Archives, t. I*""", p. 60, Cl. Voir aussi, mêmes Lthri commcmoiiuli , t. II, p. 183, une convention do paix (1326) après une querelle entre Anglais et Vénitiens sous Edouard II.

2 Commemoriali , t. III. La réponse du doge est consignée dans la Storia documentata, par Romanin, t. III, p. 142, 143.

RAPPORTS EiN TRE L'ANGLETERRE ET VEINISE. 107

1374 vit de nouveaux ambassadeurs en Angleterre pour demander satisfoction à des insultes faites au pavillon de Saint-Marc et assurer pour l'avenir une solide protection aux sujets que les besoins du commerce amenaient dans les villes littorales. Les re^jistres misti, c'est-à-dire ceux qui renferment les décrets variés du sénat, rapportent la confirmation de tous les privilèges des Vénitiens dans la Grande-Bretagne par Henri IV, dont une lettre du 4 octobre 1399 notifie au gouvernement de Venise son avènement au trône. Mais alors, comme pour toutes les cours qui n'étaient ni celle de Rome ni celle de Gonstantinople, les ambassades n'avaient lieu que par suite de circonstances extraordinaires. Comme preuve incontestable d'une mission de quelque importance en Angleterre, nous avons celle d'une commissio ou instruction donnée par le sénat à Antonio Bembo, recevant ordre de s'embarquer pour la Grande-Bretagne et d'aller au lieu où se trouverait la cour lors de son arrivée : cela en 1409, sous le règne du même Henri IV, qui avait notifié cérémonieusement son avènement au trône '. Une autre preuve des rapports qui unissaient les deux gouvernements, c'est une lettre du doge Barbarigo pour féliciter le victorieux Richmond "^j peu de temps aj)rès la célèbre défaite de Richard III à Bosworth, défaite qui valut le trône h ce Richmond, salué roi sous le nom de Henri VII par le lord Stanley sur le champ de bataille même. On peut dire que ce fut sous son règne que les rapports s'établirent d'une façon suivie. L'ambassade d'Andréa Trevisan à Henri VII peut être considérée comme la première ambassade ordinaire à la cour de la

1 Ce docinnent intéressant se trouve aux Apjiendices du t. III, Storut docuDientuta di Venrzia.

2 Rawdou Biown, Four yrars ut the Court of Henry YIII. Introduction, p. XX.

Grande-Bretagne : j'en trouve l'élection notifiée dans les Deliberazioni dcl senato ' le 20 novembre 1406, et la commissio ou instruction le 12 juin 1407, Mais de toutes ces démarches et de toutes ces résidences des ambassadeurs vénitiens à la cour des rois d'Angleterre, nous n'avons aucune des dépêches ni aucune des relations qui étaient demeurées intactes dans la chancellerie secrète du palais des doges jusqu'à l'événement si regrettable de l'immense incendie de 1577. Il faut arriver à l'année 150G pour retrouver quelques lignes de détail sur l'aspect et la population de l'Angleterre ; encore ne sont-elles là que par accident. Vincenzo Ouerini, ambassadeur à Philippe le Beau, avait suivi le duc dans ses voyages; en 1505, il s'était embarqué avec la suite ducale pour l'Angleterre, de même qu'ensuite il avait fait voile pour la Castille. Lorsqu'à son retour à Venise il fit sa relazione, il crut devoir entrer dans quelques particularités sur les royaumes dont ses voyages avec Philippe lui avaient valu la connaissance ^ . La crainte que la République conçut de voir le roi Henri YIII joindre ses armes à celles de la ligue de Cambrai , lui fit envoyer à titre d'ambassadeur Andréa Badoer, et sur les faits et gestes de cette nouvelle ambassade les sommaires politiques de Marin Sanudo sont seuls capables de nous donner quelques renseignements. A Andréa Badoer succéda Sébastian Giustinian, et par lui, par ses dépêches et sa relazione, la lumière se fait. ^lon loyal et savant ami M. Rawdon Brown a répandu dans son pays les œuvres de cette ambassade si intéressante; tous les hommes d'Etat de l'Angleterre connaissent et apprécient ce charmant et bon travail diplomatique, que M. Rawdon Brown a formé avec les dépêches

* Aux archives de Venise. Delib. sécréta del senato, anni 1490-97, p. 84 tergo et 135, 136.

2 Rcla-Joni Albèri , t. I''", p. 18 à 22.

RELATIOIVS SUR L'ANGLETERRE. 109

de Giustinian , sous le titre ingénieux de : Quatre années à la cour de Henri VIII, d'après les lettres de l'ambassadeur vénitien. L'archive de la famille Sagredo, possessein- du seul texte connu de la relazione de Giustinian , lui a permis de compléter la traduction des dépêches par celle de la relation, et de cette sorte l'xVngleterre doit aux soins éminents de l'un de ses bons citoyens un ouvrage historique des plus curieux '. Ainsi, les fragments de relazioni rapportés les uns j)ar Cliarlotte-Augusta Sneyd , les autres par Rawdon Brown , et les cinq documents intacts du recueil d'Albèri, dont un anonyme, mais facilement reconnaissable à son style et à son arrangement ])our être une relazione vénitienne , forment l'ensemble de ce genre d'ouvrage des diplomates de Venise concernant la cour et le royaume d'Angleterre. L'ambassadeur Ludovico Falier, qui prononça la première, connut la Grande-Bretagne entre 1328 et 1531, par conséquent pendant une courte période du règne de Henri VIII. Daniele Barbare, auteur de la seconde, y résida de 1548 à 1550, sous Edouard VI; son successeur Giacomo Soranzo n'en partit qu'en 1554, au temps de la reine Marie, et la connaissance du règne de cette première femme de Philippe II fut complétée par le séjour et le rapport de Giovanni Michieli, dont le retour à Venise s'effectua en 1557.

J'ai emprunté à ces tableaux variés, différant essentiellement entre eux par la manière dont ils sont traités, les points les plus remarquables, tels que les traits de mœurs, les observations particulières et les allusions caractéristiques; cependant je dois reconnaître qu'en fait de cita-

* Fouryears at tlie Court of Henry VIII. Sélection of tlespatcbcs written by the Venetian ymbassador .Sébastian Giustinian and adressed to the Signory of Venice (January 1515 to July 1519). London, Smith and Comp., 1854.

lions, j'ai incliné plus fréquemment à celles des portraits écrits, persuadé qu'il n'y a pas au monde de galerie plus capable que le recueil des Relazioni de nous représenter la figure et le caractère des princes tels qu'ils étaient et non pas tels que les peintres de cour ont cru devoir quelquefois les montrer, obéissant en cela aux obligations inaliénables de l'office d'un cortigiano qui, après tout, est un homme que sa position contraint à dire le plus souvent tout le contraire de ce qu'il pense.

Nous devons au ra[)port de Sébastian Giustinian deux pages remarquables entre toutes : l'une est l'image vivante de Henri VllI dans les huit premières années de son célèbre règne; la seconde est le portrait — et il est de main de maître — du cardinal Wolsey, ce politique personnage qui , en Angleterre, ne le cède point en mérite et en talent à Richelieu et à Mazarin en France.

Le Henri VIII d'a])rès Giustinian est curieux pour l'histoire et la peinture à tous les titres; composé et prononcé en effet en 1519, il est donc, à un an près, le Henri Vlll que le roi François vit au camp du Drap d'or. Holbein a donné le buste de Henri, le Henri de Giustinian est en pied; tous les deux respirent la vie : l'un par le procédé du pinceau, l'autre par le procédé de la plume. Chez l'un et l'autre, le sentiment de la vérité est égal à celui de l'art; tous les deux sont le fruit d'une intelligente école.

« Sa Majesté a vingft-neuf ans , et est d'un fort bel aspect : la nature n'aurait pu faire davanta^jc pour le roi : il est plus beau qu'aucun autre souverain dans la chrétienté, bien plus beau encore que le roi de France; très-blond et d'un ensemble qui répond aux plus parfaites proportions. Lorsqu'il apprit que le roi François avait la barbe blonde, il voulut que la sienne fût de même, et comme elle était originairement i-ouge, il lui en est résulté une barbe qui appioche de la couleur de l'or. C'est un prince tout à fait accompli : bon musicien, composant bien,

PORTRAIT DE HENRI VIII EN 1519. lll

un des ineillcnrs cavaliers, un Ijeau jouteur, parlant bien français, latin et cspa[;nol; il est très-reliyieux, entend trois messes par jour et quelquefois cinq à de certains jours; il entend l'office habituellement dans la chambre de la reine, c'est-à-dire vêpres et compiles. Il est des plus amateurs de chasse, et n'en revient jamais sans avoir fatigué huit ou dix chevaux —

» Il aime beaucoup à jouer avec les otages français qui sont en Angleterre, et il risque jusqu'à six ou huit mille ducats en un jour.

» Il est affable, gracieux, courtois comme pas un; n'ambitionne pas les conquêtes , et borne son ambition à la conservation de ses propres domaines; il a souvent dit à l'ambassadeur : u Domine orator, jMonsieur l'ambassadeur, il faut que les piiis- » sances sachent que nous nous contentons de la possession de V nos îles. »

)) Il parait être extrêmement désireux de la paix.

»» Il est v^raiment très-riche : son père, dit-on, lui a laissé dix millions en bonne monnaie d'or, dont on estime qu'il a dépensé la moitié dans la guerre contre la France qui lui valut Tournai. Ce qu'il va de sûr, c'est qu'il a dépensé une somme considérable à cette époque pour les trois armées qu'il avait sur pied, l'une avec lui, l'autre en campagne contre l'Ecosse, et la troisième restée auprès de la reine connue réserve, dans le cas où les deux autres eussent éprouvé un désastre.

« Ses revenus se montent à trois cent cinquante mille ducats à l'année et proviennent de ses biens-fonds, forêts, étangs, des droits de coutume, des propriétés héréditaires confisquées, des duchés de Lancastre, d'York, de Connvall et de Suffolk, du comté palatin de Ghester, de la principauté de Galles, etc., etc. Sa ^lajesté dépense à peu près cent mille ducats : son écurie y est comprise pour cinq mille, même somme pour ses hallebardiers, seize mille pour sa garde-robe. Et à ce propos il faut dire qu'il est le souverain le mieux habillé qui soit au monde : ses vêtements sont aussi riches et superbes qu'on se peut l'imaginer, et il n'est point de jour de fête qu'il n'en revête de nouveaux *. »

« Lorsque Henri monta sur le trône, dit John Lingard, les chefs du cabinet étaient Howard, comte de Surrey,

1 Rawdon Brown, p. 312, t. II et suiv.

] 12 DE LA DIPLOMATIE VÉMTIENi>E.

lord trésorier, et Fox, évéque de Winchester, lord du sceau privé. Mais dans les emplois subalternes de la cour avait déjà paru lui homme que ses vues ambitieuses et ses talents supérieurs mirent prom})tement à même de suppUinter tous ses compétiteurs ' . » Ce <|u'il fut sous le double titre de cardinal Wolsey, archevéqne d'York...? Ecoutez le Vénitien qui traita avec lui , au fort de sa puissance et de son autorité : '

« Le cardinal est celui qui mène à la fois le roi et le royaume. Au temps où Fambassadeur arriva en Angleterre, il usait encore de cette formule : a .S'a Majesté fera ceci et cela », ensuite et insensiblement il commença à dire : « Nous ferons ceci et cela 11, et maintenant il' est arrivé à dire : « Je ferai ceci et cela ». — Il est dans sa quarante-sixième année, très-beau, très-instruit, tout à fait éloquent, d'une habileté accomplie, infati(jable. A lui tout seul il embrasse autant d'affaires qu'il en faudrait pour occuper les majjistraturcs , les chai'gcs et les conseils de Venise, tant au civil qu'au criminel —

» Il est pensif et réiiéchi, et il a la réputation d'être extrêmement juste : il favorise surtout le peuple, principalement les classes pauvres; il les écoute, les satisfait : il fait en soi'te que les avocats plaident gratis pour les indigents.

» Il est tenu dans la plus grande considération ; — il est plus puissant que s'il était pape.

» Il possède un magnifique palais : huit chambres précèdent celle où il donne audience, et elles sont tendues de tapisseries qui se renouvellent chaque semaine. Son argenterie représente vingt-cinq mille ducats, et son argent monnoyé, cent cinquante mille. L'archevêché d'York lui rapporte près de quatorze mille ducats, l'évèché de Bath huit mille. Bath est cet endroit maritime qui appartenait au cardinal Adrien, à propos duquel, lorsque la Seigneurie désira que l'ambassadeur intercédât, le cardinal Wolsey s'irrita au point de ne vouloir entendre aucune parole... mais à la fin il s'apaisa, en vertu des efforts de l'ambassadeur; et bien qu'au commencî^ment il prit comme à tache

^ Histoire tV Anglelene , par le docteur John Lingard, trad. par Léon de Wailly, t. III, p. 82. Paris, Cliarpentier.

Signature DHENRI VIII Roi D'ANGLETERRE D'après une lellre autographe à Madame MargueriLe . ( Sans date.

Deux Signatures du Cardinal WOLSEY L'une ;ut',c le nom de raniilie.

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L'autre avee le tilre d'E^^Lise : CARDIISAL U'YORCK.

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