‹ La diplomatie VénitienneChapitre 36 sur 246 · PORTRAIT DU CARDINAL WOLSEY · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU CARDINAL WOLSEY

de prodiguer des outrages sur Venise, maintenant il Félève jusqu'aux nues, louant la justice extrême de la Seigneurie, et disant qu'au seul aspect du bon ordre qui est maintenu dans ses villes, un voyageur qui y arriverait pour la première fois les reconnaîtrait immédiatement comme terres vénitiennes, lors même qu'il ne saurait pas exactement où il est. u

La relazionc de Liulovico Falier est celle que nous retrouvons aj)rès la rclazinue de Giustinian. Variée dans ses sujets, elle n'a point cette profondeur politique avec laquelle l'un de ses successeurs, Daniele Barbare, a si (jrandement réussi ; mais elle n'en est pas moins une curieuse et précieuse esquisse. Arrivé à la cour en 1528, parti en 1531, cet ambassadeur, non plus que Sébastien Giustinian, n'avait donc pu connaître Henri VIII dans cette période de cruauté conjugale qui lui a valu dans la mémoire des femmes une réputation de si terrible tiicai' d'épouses. Aussi le portrait moral qu'il a fait de Henri VIII ])Ourrait-il paraître d'une partialité singulière ou empreint d'une flagornerie impardonnable, si, en le lisant, on ne se reportait à la date précise du discours. Le roi d'Angleterre, avant l'époque de son divorce avec sa première femme, Catherine d'Aragon, fdle de Ferdinand le Catholique et tante de Charles-Quint, avait une renommée de beau et bon prince dans la chrétienté. On ne peut oublier que ce même roi, qui plus tard devait occasionner de si vives colères au Vatican , avait été , dès les premières années de son avènement, proclamé défenseur de la sainte Eglise romaine par le grand Léon X. Ce fut vers 1532 et 1533 seulement que la nature farouche et les passions redoutables qui le dominèrent ensuite commencèrent à se manifester assez pour faire prévoir combien il ne serait pas homme h reculer devant aucun excès pour arriver aux plus violentes satisfactions. Aussi ne faut-il point s'étonner

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de l'excellente opinion de l'ambassadeur, disant sans hésitation aucune :

« Dans ce Henri VIII Dieu a uni la beauté tlu corps ù celle de rame au point tFen étonner tout le monde... Sa physionomie est des plus belles; il a la tête césarienne [ha ta testa ccsarina) et (les plus calmes; contrairement aux usages an[;Iais, il porte toute la barbe. Comment ne pas être surpris à voir la singulière beauté de son corps, accompagnée d'une dextérité parfaite à tous exercices? C'est un beau cavalier et qui se dirige à merveille ; il sait jouter, il sait manier la lance; il tire l'épée et l'arc comme les premiers parmi ceux du métier; au jeu de paume enfin son adresse est célèbre. Si dans sa jeunesse la nature s'est plu à le doter de talents aussi particuliers, il faut dire aussi qu'il ne se montra point froid au soin de les conserver et de les accroître; et il lui a toujours semblé que chez un prince de sa sorte, c'eût été chose monstrueuse que de ne pas mettre un juste équilibre entre les vertus corporelles et les vertus intellectuelles et morales. Aussi daus sa jeunesse fit-il d'excellentes humanités, se livrant à l'étude des belles-lettres, de la philosophie et des livres saints. Outre la langue latine et celle de son pays, il apprit l'espagnole, la française et l'italienne. Il est affable, gracieux, plein de courtoisie, libéral, surtout pour les esprits éclairés, pour les virtuoses, tous gens auxquels il ne cesse de complaire. Cependant malgré son intelligence et la sûreté de son jugement, il se laissa tellement déborder pendant un temps par les soins amoureux, que dans cette oisiveté il abandonna l'administration de l'Etat aux mains de ses plus fidèles serviteurs, jusqu'à l'époque environ de la disgrâce de Wolsey, cardinal d'York; mais alors il prit un poût tel au gouvernement et au maniement des affaires, que de libéral et généreux il devint avare. Autrefois il n'y avait aucun de ses serviteurs qui ne prît congé de Sa Majesté sans être comblé de dons; aujourd'hui chacun se retire peu satisfait. Il se montre religieux, entend pour Tordinaire deux messes basses et une grande les jours de fête; il fait beaucoup de bien, soulageant les pauvres, les orphelins, les petites filles et les infirmes; la somme annuelle de ses aumônes s'élève à dix mille ducats, et il paraît aimé de tous. Il est dans la qviarantième année de son âge et dans la vingt-deuxième de son règne. »

HENRI yill EX 1531. 115

Mais, malgré ce jjortrait si flatteur et si peu ressemblant au Henri y III que le vulgaire connaît (en ayant le tort d'oublier que ce roi, tout répudiateur de femmes qu'il fut ', n'a pas moins été un politique digne de tenir un piste milieu entre Louis XI et Richelieu pour l'énergie de ses mesures à l'endroit des plus puissants nobles, perturbateurs du royaume), malgré ce portrait si flatteur, dis-je, l'ambassadeur, vers la fin de sa relazione, n'a pas manqué à la sagacité qui le distingue ordinairement, en prévoyant le jour encore obscur, mais déjà proche, où Henri VIII se révélerait, sans réserve, le répudiateur de Catherine d'Aragon et l'ennemi déclaré des successeurs de saint Pierre.

« Il lïie reste, dit-il, à discourir sur les rapports des pi-lnces étrangers avec Sa ^lajesté et à signaler ce qui, selon mon opinion, résultera sans doute du divorce que veut le roi depuis quelque temps. Commençant donc par notre Saint-Père, je dirai que Sa Béatitude est en fort mince considération auprès du roi, s'étant refusée jusqu'à présent à l'autoriser au divorce. Ce divorce, j'en ai la conviction, sera du plus grand préjudice à l'Eglise de Rome, dont le roi manifeste déjà franchement vouloir s'écarter, et retirer pour le bénéfice de sa couronne les revenus de l'Eglise dans le l'ovaume : mesure qui enrichiiait le roi de plus de six millions à l'année. »

L'ambassadeur auteur de cette relazione s'est surtout attaché à instruire les sénateurs des mœurs privées, des institutions secondaires, des habitudes, des ressources générales des divers comtés de l'Angleterre. J'y trouve aussi l'énumération des produits du soi , les qualités même

1 II eut six femmes : Catlieiine d'Araf;on, qu'il répudia après vingt ans de mariage et dont il eut Marie Tudor ; Anna Boleyn , dame de cour, qu'il fit décapiter pour cause d'adultère : il eut d'elle Elisabeth; Jeanne Seymour, mère d'Edouard VI, morte douze jours après raccouchement ; Anne de Glèves, qu'il répudia peu de mois après son mariage; Catherine Howard, nièce de Norfolk, décapitée, et Catherine Parr.

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de la terre, la mention des troupeaux sans nombre dans des prairies et des pàtura(j,es admirables :

<i Aussi CCS peuples possèdent-ils les laines les plus pivcieuses, dont ils font les étoffes de foutes sortes et de la plus {grande finesse...

!) ^lais, ajoutc-t-il, si Dieu parfait et uia(;naniuie s'est montré prodi{;ue de tant de bienfaits à leur éjjard, il ne leui-a du moins accordé ni l'olivier ni la vijpie. Ils ont l'orge fermentée et la cervoise; ce sont là les boissons du pays, et ils les appellent hière, aie ou (jodale , selon la bonté ou la force des injjrédients. Pour faire ces boissons, ils prennent des pommes sauvages, les mêlent dans l'eau à des racines et autres choses diverses, puis les font bouillir au point d'en obtenir une liqueur d'une telle force, qu'elle enivre riioimne (jui en boit trop comme avec le vin le plus capiteux '. »

Quelques lignes consacrées à l'esprit d'étude qui animait les Anglais sont d'un grand éloge pour ce peuple; et il n'est point d'homme de ce pavs qui, les lisant, n'ait le droit de se sentir fier d'appartenir à une nation qui a donné lieu à de telles observations, d'autant plus glorieuses qu'elles sont plus anciennes. A quel plus grand éloge de son pays peut prétendre un peuple qui entend un ambassadeur très-désintéressé dire à ses concitoyens :

<i Je trouve que ce très-heureux royaume d'Angleterre n'a jamais manqué de bonnes et sages institutions. Il est vrai de dire que pour la prospérité des bonnes études, ces princes si heureusement doués ont créé deux écoles principales, l'une à Cambridge, l'autre à Oxford, où trois mille étudiants reçoivent les leçons constantes des plus excellents maîtres , en toutes sciences et sans aucuns frais, jusqu'à ce qu'ils aient mérité le titre de docteur. De là sont descendus tant d'hommes honorables et éclairés. . . etc. »

A un genre plus élevé dans ses considérations appartient la rclazione de Daniele Barbaro : elle était déjà célèbre

1 Reluzioni. Albèri , série l^*", t. III, p. 12.

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