‹ La diplomatie VénitienneChapitre 38 sur 246 · FRAGMENTS DE LA RELATION · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DE LA RELATION

parait loyale et pleine de garanties pour les Anglais, car ils soutiennent que la torture est une mauvaise chose cornnie étant toute de violence et de contrainte et faisant souvent avouer au supplicié non-seulement cexpi'il n'a pas commis, mais môme ce qu'il n'a point songé à commettre; ils la repoussent aussi comme chose à gâter le corps et compromettant la vie d'un homme qui n'est pas coupable. Les Anglais, en effet, sont de cet avis, qu'il est plus juste de libérer un malfaiteur que de condamner ten innocent. »

La libérale et magnifique institution des parlements, ses avantages contre la force ou le caprice du souverain , ses garanties politiques , ont arrêté principalement l'attention de l'ambassadeur. Il ne se contente pas, comme l'un de ses prédécesseurs, d'en expliquer le mécanisme, il en dit la portée, et passe de là à la description de la cité et de ses patrons, le lord maire et les aldermen. Lisant les pages de ce Vénitien, je me sentais pris d'une involontaire admiration pour la force et la constance de ces institutions britanniques, en songeant que le récit de celui qui en faisait l'éloge remontait à l'année 1551, et qu'aujourd'hui, à l'heure même où j'écris ces lignes, ces institutions sont plus vaillantes et plus florissantes que jamais, et cela malgré tant d'orages survenus, malgré les persécutions de Marie et d'Elisalîetli pour des causes contraires, malgré les foudres tombées sur Charles l", malgré les effroyables frénésies des dissidences religieuses, malgré le triomphe implacable des Têtes rondes sur les Cavaliers, malgré la dispersion des cendres du Protecteur par le Stuart restauré, malgré les agitations toujours tumultueuses, souvent injustes des Whigs et des Tories, malgré enfin les intolérances inouïes, viles et stupides d'un Jacques II!

« Ces parlements, dit encore Daniele Barbaro, autant à son honneur qu'à celui de l'assemblée qui l'écoute, ces pailements. Prince Sérénissime, lorsqu'ils sont faits légalement, sont aptes à

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apaiser tout tumulto et toute sédition; ils sont utiles et sûrs, comme choses qui sont l'œuvre de l'avis et du consentement de tous, et parce qu'ils font du pouvoir roval et absolu un pouvoir légitime et régulier, devant lequel tout homme est libre*. »

Mais si de telles institutions ont prospéré d'une façon si brillante depuis la date reculée où parlait Barbaro, je vois aussi, d'après l'une de ses remarques, que telles autres ne sont pas plus avancées. L'observation suivante doit être d'autant plus piquante pour le {gouvernement de la Grande-Bretagne, qu'elle n'est point d'hier, mais de 1551, et qu'elle est aussi juste que fondée. Ayant parlé de l'armée de terre :

i< Telle est, dit-il, la discipline militaire des Anglais, à laquelle il importe, pour être complétenient ordonnée, que les soldats soient exercés ainsi qu'il convient, bien avant qu'on en ait besom : — si avanti il bisogno, fosscro i soldati esercitati corne si convie ne ^ — et comme le sont ceux de la mer, qui sans cesse tiennent les côtes à l'abri de toutes incursions flamandes, bretonnes ou écossaises... »

Cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne, s'ouvrant avec l'avènement d'Edouard VI et finissant à la mort de la reine Marie, sa soeur dii premier lit, est fertile en relations d'ambassadeurs vénitiens. Nous avons en effet les trois, fort complètes, qui ont été prononcées successivement siu' ces deux règnes. Daniele Barbaro, parti en 1551, fut remplacé par Giacomo Soranzo, auquel succéda, en 1554, Giovanni Michieli :

« Par ordre de Votre Sérénité et de Vos Illustrissimes Seigneuries,, dit Soranzo, j'ai été envoyé comme ambassadeur auprès du Sérénissime roi Edouard VI d'Angleterre; et, après sa mort, j'ai été confirmé dans cette charge auprès de la Sérénissime reine IMarie. . .

1 Relaz.^ Dviniele BarLaro, t. VIII de la collection et t. II de la série l"""", p. 238.

PORTRAIT DE ?<ÎAR1E TLDOR E\ 1554. 121

Dans ce discours, je dirai les qualités de la Sérénissime reine, avec quelles difficultés elle est parvenue au trône, et en même temps je parlerai de ses parents les plus proches. J'exposerai ensuite sa puissance, les forces de terre et de mer, les revenus et les dépenses; je présenterai son mode de gouvernement dans les choses de la religion et dans celles de l'Etat; enfin, après avoir touché à quelques points de ses rapports de voisinage ou commerciaux avec les princes étrangers, je résilierai mes fonctions, selon le bon plaisir de Vos Seigneuries, et mettrai fin à mon discours ' . »

Tel est le programme de l'ambassadeur Soranzo ; il le remplit avec lionnem*. Cependant, sans doute en raison du talent éprouvé de son prédécesseur Barbaro et de celui peut-être plus grand encore de son successeur Michieli, sa relazione parait inférieure, si on la com[)are à ses voisines. A mon sens, elle a une qualité des plus estimables, je veux dire une clarté et luie précision qu'on ne saurait trop louer. Les deux passages qui m'ont semblé faire le plus sûr appel à la curiosité sont consacrés, l'un au portrait de la Reine ^, l'autre à celui des Anglais grands seigneurs à cette époque :

« La Sérénissime reine Marie, dite reine d'Angleterre et d'Irlande et protectrice de la foi, naquit le 18 juillet l'an 1515 de l'Incarnation : elle acconq)lit ainsi, hier, ses trente-neuf ans et six mois. Elle est d'une taille plutôt petite que grande, d'une

1 Soranzo fit une résidence de trente-quatre mois en Angleterre. J'ai pris copie des plus remarquables de ses dépèclies pour ma Collection : elles forment le premier portefeuille de dépêches originales venues d'Angleterre et conservées aux Archives.

2 Marie Tudor. Sa proclamation eut lieu le 19 juillet 1553 et son entrée à Londres le 3 août, avec mille chevaux. L'ambassadeur vénitien alla audevant d'elle à dix milles de Londres, avec une pompeuse escorte de cent cinquante cavaliers. Soranzo n'est pas sans donner d'intéressants détails sur la tentative faite par le duc <lc INorthumberland de maintenir la couronne sur la tète de Jeanne Grev, fille ainée du duc de Suffolk, déclarée liéritière du troue par Edouard YI. Voyez Bcluz. Alh., t. VIII du RccucH, p. 37, 38.

c-ariiation blanche, mêlée do iou{;e, et frès-malfjre; elle a les yeux gros et gris, les cheveux roux et la figure ronde, avec le nez peul-éti'e un peu bas et large : en sonniie, si par suite de son âge elle ne commençait un peu à marcher vers son déclin, on pourrait plutôt la dire belle que laide. Elle n'est point d'une forte complexion, et d'autant moins que, depuis quelque temps, elle souffre de douleui's de tête et a de grands manx de cœur : aussi se voit-elle contrainte à beaucoup de soins et à de fréquentes saignées. Sa sobriété est extrême, et son ordinaire est de ne jamais manger avant une ou deux heures de l'après-midi, malgré l'habitude qu'elle a de se lever avec le jour. Ses prières dites et la messe entendue, elle s'occupe d'affaires jusqu'à minuit, voulant donner audience non-seulement à tous ceux de son conseil et converser avec eux de la conduite des affaires, mais encore à quiconque la lui demande... Elle est douée de beaucoup d'intelligence et est plus que passablement instruite dans les lettres latines et particulièrement dans les saintes Ecritures; outre sa langue naturelle, elle parle la langue française et l'espagnole ; elle comprend parfaitement l'italienne, mais ne la parle pas... Dans les principes de la religion catholique, elle est tellement ferme, que bien que le roi son frère ainsi que le Conseil lui eussent défendu de célébrer la messe selon le rite romain, elle la faisait néanmoins dire en secret, et jamais elle n'a voulu admettre une autre forme de religion. Elle agissait en cela avec une telle ferveur, que plus d'une fois elle ne craignit pas de dire que pour maintenir sa foi elle eût au besoin accepté le martyre, ne mettant ailleurs qu'en Dieu ses espérances. Aussi souvent s'écrie-t-elle : « In te, Domine, conjido, non confundar in œter- » num : si Dcns est pro nabis, qnis contra 7ios? » Sa 3Iajesté se délecte beaucoup à jouer du luth et de l'épinette, elle v réussit à merveille; et avant même d'être reine, elle a enseigné cet art à beaucoup de ses demoiselles. Mais par-dessus tout, il lui plaît de se vêtir supei-benient et de se parer avec pompe. Ses costumes sont de deux sortes : l'un se compose d'un habillement un peu à la mode des honnnes, mais très-serré à la taille, avec un vêtement de dessous à queue fort longue; l'auti'e consiste dans une robe à taille et à manches larges, à revers, selon la mode française. Elle a coutume de le porter dans les grandes solennités, couverte de broderies d'or et d'argent de beaucoup de valeur. Elle est

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