LES ANGLAIS D'APRÈS LE VÉIMTIEX
aussi fort recherchée dans Jes bijoux dont elle recouvre son chaperon et dans ceux qu'elle porte au cou, et qui retombent en façon de garniture à ses vêtements. Bien que ses ancêtres lui en aient laissé une quantité, n'étaient les difficultés d'argent dans lesquelles elle se trouve, elle en achèterait, sans doute, beaucoup encore. »
L'ambassadeur décrit ensuite le pays même d'An^jleterre, ses richesses, sou industrie, Londres sa capitale, les comtés, les charges honorifiques, puis il dépeint ainsi les Anglais eux-mêmes :
u Les Anglais, dit-il, sont d'une belle stature et d'une carnation blanche et rouge avec les veux gris. Ils s'habillent, chacun selon sa condition, à peu près comme partout; le costume des hommes tient beaucoup du costume italien, et celui des fenunes suit particulièrement la mode des Françaises. Les nobles sont par nature d'une grande courtoisie, surtout envers les étrangers. C'est le contraire dans le peuple, qui est plein d'orgueil et se montre très-hostile à tout ce qui n'est pas Anglais, persuadé qu'il est que les avantages que tirent les marchands en dehors de son île sont autant de pertes pour lui... Les nobles, sauf ceux qui ont des charges à la cour, ont l'usage de ne point élire résidence dans les villes, mais d'habiter leurs châteaux, où ils font fort grande figure, en raison de l'abondance de leur table et de la quantité de leurs gens. Ils surpassent en cela toutes les nations, et pour prendre un exemple entre autres, je citerai le comte de Pembroke, dont les gens, au nombre de plus de mille, sont tous vêtvxs à sa livrée. Dans leurs campagnes, ils se livrent aux chasses de toute sorte et à tout ce qui peut leur être de quelque agrément; bref, ils s'y arrangent de manière à faire croire qu'ils n'ont d'autre but que celui de vivre allègrement... Les Anglais ne se plaisent pas beaucoup au métier des armes, n'avant aucun moyen de s'y exercer, sauf en temps de guerre; la guerre finie, ils oublient manœuvres et discipline. Il faut cependant dire que dans tous les combats ils montrent un grand courage et dans les dangers beaucoup de présence d'esprit, mais il faut qiiUs soient accompagnes d'un (jrand nombre de vivres; et on reconnaît à cela qu'ils ne peuvent résister longtemps à la fatigue. »
Pendant la guerre de Crimée, à peu près chaque jour, les journaux de Londres et de Paris ne nous ont-ils pas énoncé sur les armées anglaises des impressions semblables à celles de l'ambassadeur Soranzo?
Pour son livre Des événements d'Angleterre , depuis la mort d'Edouard VI jns/iu'à l'arrivée de don Philippe d'Espagne dans ce royaume, l'auteur, Giulio Rovilio Rosso, qui le publia à Ferrare en 15G0, se servit, ainsi (pie lui-même l'a déclaré, de la relation très-étendue de Giovanni Michieli, successeur de Giacomo Soranzo à Londres auprès de la reine Marie. La réputation diplomatique de Micliieli, à l'époque où il revint d'Angleterre, s'était déjà répandue parmi les Cours de premier rang, et pendant les vingt années qui suivirent, elle lui valut les missions les plus délicates et les plus difficiles. Mes recherches dans les archives de Venise me l'ont fait rencontrer jusqu'à trois fois différentes ambassadeur en France. Le seizième siècle a vu peu de diplomates plus actifs et plus expérimentés. Sa relazione , prononcée en 1557, est peut-être , avec celle de Pietro Priuli, revenu en 1G07 d'auprès de Henri IV, la plus étendue et la mieux remplie que l'on connaisse. Celle qui m'occupe ici a cela de particulier qu'en fait de renseignements précieux elle renferme dans la seconde partie, réservée aux personnages de la cour, une analyse ouvragée de main de maître sur la personne et le caractère, incertain encore pour beaucoup, du mari de la reine, du prince époux, qui alors était le fils de l'empereur Charles, ce Don Philippe, depuis Philippe II, monarque à la politique sombre, semeur de haines si formidables et tellement invétérées, qu'aujourd'hui encore l'historien le plus austère et le meilleur maître de soi-même, au nom seul de ce prince, n'éloigne pas sans peine de son esprit une irritation contraire à la sûreté de ses jugements.
:MARIE TLDOU dans sa iS^ A.NNËI-.. 125
Michieli a divisé en trois parties, aussi complètes que distinctes, l'étendue de son rapport : je ne m'arrêterai qu'à la seconde , comme étant la plus curieuse et la plus importante. Trois portraits, ceux de Marie h quarante-trois ans, d'Elisabeth à vingt-deux, et de Philippe d'Espagne à trente, séduisent pleinement l'attention, non-seulement par cette élégance heureuse dans la diction, mais encore par cette extrême habileté, appliquée à l'analyse des sentiments et de l'àme des princes, par cette perspicacité mise à les prévoir qui semblent avoir été, en tous moments de sa carrière diplomatique, les qualités essentielles de Michieli. Je citerai plusieurs fragments de ces portraits, en suivant l'ordre où ils sont placés.
L'ambassadeur expose d'abord les vicissitudes et les difficultés qui ont précédé et entouré l'avènement au trône de Marie Tudor; la contrainte au divorce après vingt ans d'union et la déchéance de sa mère ; l'infamie de son père la déshéritant, et, pour comble de honte, la proclamant bâtarde; l'ambition de Northumberland lui opposant, à la mort d'Edouard VI, l'infortunée Jeanne Grey; puis après l'avoir ainsi suivie, pendant tant de troubles et d'agitations, la montrant enfin sur le trône, il change de ton, de style et de manière, voulant ainsi la représenter au physique. Déjà nous avons vu cette reine, il y a trois ans, sous Soranzo; la voici maintenant, trois ans après, sous Michieli , dans sa quarante-troisième année :
« La reine Marie est une femme de pethe stature, qui, bien que petite, n'a cependant aucun défaut dans sa personne, non plus que dans aucun de ses membres. Maigre et délicate, elle ne ressemble en rien à son père, qui était grand et gros, non plus qu'à sa mère, qui, sans être grande, était pourtant assez grosse et bien prise de face, ainsi que le montrent l'air et les traits qu'elle a dans ses portraits. Au temps de sa jeunesse, on tenait la reine pour plus que passablement belle, — più che
jnc'diocrctnente bella; — maintenant qnelques rides, finit plntôt des tonrments que des années, qui la font croire un peu plus vieille qu'elle n'est, lui donnent une apparence sévère. Elle a les regards si vifs, qu'ils inspirent non-seulement le respect, mais même la crainte à celui sur lequel elle les porte, et cela, malgré la myopie de sa vue; car elle ne peut lire ni discerner un objet sans approcher le livre ou la chose de ses yeux. Elle a la voix forte et presque aussi haute que celle d'un homme, au point que lorsqu'elle parle, on l'entend toujours d'un peu loin. Mais d'autant qu'aujourd'hui on peut lui enlever avec justice quelques avantages physiques, du moins peut -on dire, sans adulation , qu'elle en a acquis beaucoup d'intellectuels : outre le bonheur, en effet, et la facilité d'esprit qu'elle met à tout comprendre..., elle est d'iuie instruction très-étendue et supérieure à celle de son sexe. Sur les cinq langues qu'elle comprend, elle en parle quatre. Elle entend parfaitement l'italienne, mais elle n'ose la parler, bien qu'elle s'exprime en latin de manière à remplir tout le monde d'étonnement par les réponses qu'elle donne et les propositions qu'elle soutient. Elle s'entend fort bien aux ti'avaux des femmes, tels qu'ouvrages à l'aiguille et broderies de tout genre; très-habile aussi à la musique, particulièrement au jeu du luth et du clavecin, et dans une telle perfection, que lorsqu'elle en jouait — maintenant elle en joue beaucoup moins — elle étonnait les meilleurs maîtres par la dextérité de ses mains et par la manière de son jeu. »
Michieii aborde ensuite la délicate question des qualités morales : commençant par les mauvaises, il montre Marie Tndor « souvent emportée et dédaigneuse comme ])eaucoup de femmes , plus mesquine et plus resserrée aussi que large et libérale, comme il conviendrait à une reine. » Mais, en revanche, sous quelques autres points de vue, il la dit sans égale; dans l'adversité, jamais faible; en face du danger, jamais pusillanime. Rappelant les paroles de son premier ministre, le fameux cardinal Polo, il met trèshaut l'énergie de sa foi, assui^ant que pour ce qui est du triomphe de ses croyances elle était d'une complexion à