DON JUAN D'AUTRICHE EN
des textes du Vénitien envoyé à Don Juan que de reproduire les pages consacrées à la personne et aux qualités d'un prince qui par son air chevaleresque, par le brillant de ses talents , par son remarquable naturel , console un peu de l'aspect vraiment sombre qu'offrait le trône d'Espagne, sur lequel était ce Philippe II et auprès duquel avait été ce fils plus odieux encore, ce Don Carlos, fou royal que le côté dramatique seul de sa mort a rendu digne d'un intérêt involontaire.
« Je viens enfin, dit Fambassadeur, au seigneur Don Juan • d'Autriche, principal objet de irioa ambassade et de ma relation. Son AUesse, comme le sait Votre Sérénité, est âgée de trente ans, bien qu'elle cherche à se faire plus jeune, par cette raison — je l'ai entendu dire — qu'elle trouve honteux qu'étant fils de Charles-Quint Enq^ereur, et ayant déjà trente ans, elle n'ait point encore acquis quelque Etat ou royaume. Don Juan est de stature médiocre, bien formé, du plus bel aspect et d'une grâce admirable. Il a peu de barbe, les moustaches grandes, et il est blond. Il porte les cheveux longs et renversés en arrière; cela lui donne foi't bel air; il s'habille somptueusement et avec une élégance extrême — Il est agile et dispos autant qu'on peut l'être, réussissant d'une façon nonpai-eille à monter à cheval et à jouter; le jeu des armes, les tournois, le trouvent infatigable; il passe jusqu'à cinq et six heures à la paume, n'épargne rien pour agir en tout comme les autres, s'échauffant et s'acharnant, car il ne peut souffrir de perdre, si petit que soit le jeu, et il lui paraît qu'en cela aussi il y a un point d'honneur. Don Juan est né de madame Plombes (Blomberg), dame noble de Flandre, qui vit à Anvers, mariée à quelqu'un par Charles- Quint avec deux mille ducats de revenu. Son Altesse ne regarde point comme honteux d'être fils naturel , on le comprend clairement à ses paroles; et j'ai entendu raconter qu'une fois en Espagne, en étant venu à quelque querelle à la j^aume avec le prince Charles, mort depuis, et le prince lui ayant dit de ne point se vouloir débattre avec lui, parce que lui Don Juan n'était point son égal, Son Altesse lui répondit qu'il était né d'une mère des plus honorables et d'un père plus grand que le
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sien; à quoi (la chose ayant été rapportée par le prince au Roi) Sa Majesté répondit que Don Juan avait dit le vrai, sa mère étant très-noble et son père Empereur —
I) Don Juan est sage et très-prndent, éloquent, courtois et fort adroit dans les affaires, sachant dissimuler à merveille et user de courtoisie et de bonnes yràces avec des personnes de tout
genre Il s'entend très-bien aux forteresses et aux artillciies,
et parle rarement d'autre chose que de victoires et d'entreprises, si bien qu'un certain Gionne, son confident, parlant librement à Son Altesse, saisit l'occasion de lui dire tout en riant : « Seigneur, votre père s'enorgueillit de l'entreprise de Tunis,, mais je doute que Votre Altesse ne se fasse insolente par la victoire de Lépante. » On le dit fort enclin aux femmes; cela peut être vrai, étant jeune comme il est; néanmoins il n'a point fait de scandale qui ait donné lieu à quelque rumeur ou à des mécontentements dans la noblesse de ISaples, parce qu'il ne cherche le plaisir qu'avec ces femmes qui regardent comme une faveur de s'abandonner aux princes; d'ailleurs, il ne dépense pas à cela le temps qu'il doit à autre chose.
» Le matin, il est levé de bonne heure, entend la messe, donne audience à ceux de l'armée et de la cour, et se retire avec deux secrétaires pour l'ouverture et la lecture des lettres; il répond, il parcourt les rapports et il conseille. Gela fini, il retourne s'entretenir avec les seigneurs espagnols et napolitains qui le sont venus honorer. S'il n'a point à tenir conseil d'Etat jusqu'à l'heure du dîner, il donne satisfaction à chacun, écoutant qui a besoin d'être écouté même de nouveau, et cela ni trop en public ni tout à fait à part, mais en présence d'hommes de qualité et de condition. Après dîner, s'il ne tient pas conseil de guerre, il se livre aux études dont j'ai parlé. Tout cela n'a point lieu chaque jour régulièrement, car bien des fois il reste jusqu'au soir dans son cabinet, écrivant de sa propre main. Outre la langue espagnole, il a fort bien parlé avec moi la langue française; il comprend le flamand et l'allemand, et parlerait aussi l'italien, mais il n'a pas assez d'assurance sur ce point; du reste, en tout il veut être tenu comme Espagnol.
» Le conseil, pendant le séjour de don Juan à Naples, est de six personnes, le vice-roi : don Garcia, Antonio Doria, le duc de Sessa, le marquis de Santa-Groce et don Juan de Gardone.
DOA JUA^ D AUTRICHE EN 1575. liO
Il a jioiir la dépense de sa lïiaison quarante mille ducats, et chaque deux ou trois ans il reçoit une subvention de quatrevingts ou cent mille ducats à la fois; mais c'est une petite somme pour le seigneur Don Juan, dont l'humeur est si libérale, et qui a pour principe qu'encaisser l'or c'est une industrie, le répandre, une vertu. S'il avait plus, il donnerait plus aussi aux soldats et capitaines : toute son ambition est d'être tenu par tout le monde pour le plus grand guerrier qu'on ait connu depuis longtemps, aussi se procure-t-il par cette voie, d'ailleurs très-bonne, de montrer qu'il sait bien que la hauteur d'un grand renom aide plus à la perpétuité de la mémoire d'un homme que les millions d'or à l'insatiabilité de l'avare; et un jour il dit publiquement que s'il était certain qu'il y eût au monde un homme plus ambitieux d'honneur et de gloire que lui, désespéré, il se jetterait par une fenêtre. Cette honorable ambition le fait, au fond, se plaindre singulièrement de la lenteur et de l'hésitation de l'Espagne; Son Altesse ne voit pas seulement en elles un malheur pour les Etats du Roi Catholique, mais un obstacle ou un ralentissement à sa gloire. Par cette gloire. Don Juan espère bien avoir un jour un Etat à gouverner, pour ne pas dire qu'il estime déjà l'avoir mérité, soit par ses succès à Grenade contre les JMores, soit par la bataille contre les Turcs, soit par sa conquête de Tunis. Mais il est aisé de comprendre qu'il ne se contenterait pas de peu. Il aurait eu grand désir d'aller en Flandre; mais avant reconnu que le Roi v prêtait peu l'oreille, étant de mère flamande et son nom étant célèbre aux Pays-Bas, il n'y a plus pensé'. Il a cru, au temps de notre ligue, qu'après l'entreprise contre le Turc, Votre Sérénité lui donnerait quelque Etat dans le Levant (on me l'a dit); mais après la rupture de cette même ligue, il n'y a plus songé. Le Roi Catholique lui promit de le faire roi de Tunis après la conquête qu'il en avait faite; mais cette ville étant revenue aux mains des infidèles, il a dû perdre tout espoir. Il s'est tourné lin peu vers les affaires de Gênes, laissant grandement soupçonner de vouloir entrer armé, aidé et favorisé par Don Gio-
1 Kéanmoins il fut envoyé en Flandre l'année suivante avec le titre Je gouverneur {;énéral : son {gouvernement dura peu, il mourut en 1578, en octobre, trois ans après l'époque où l'amljassadeur vénilicn l'avait vu à Psaples.
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vanni Andréa Doria; mais — que Dieu en soit béni pour le repos de l'Italie, — il a tenu à faire cesser de telles rumeurs, non toutefois avant que les troubles des citoyens aient donné lieu à penser fort mal de l'issue de semblables projets. Tont le monde assurait, comme je l'ai dit, que Son Altesse avait ainsi fermement tourné ses ambitions à l'Etat de Gênes, qu'il n'avait d'autre pensée que d'y entrer, que déjà il avait cliargé de l'armée de mer Don Giovanni de Cardona, général en Sicile, et de l'armée de terre le gouverneur de Milan. 3Iais réellement, pour ma part, lorsque, par commission de Votre Sérénité, j'exbortai Son Altesse à la paix et à la voie de la bonne entente, elle me répondit qu'elle désirait promptement la fin de cette affaire, pour pouvoir avoir libres au printemps les forces du Roi Catholique et celles sous la dépendance de Sa Majesté môme, c'està-dire les galères de Doria et des autres Genevois, trente en tout, pour êfre prises à faire voile contre le Turc, et que là était son ambition, interprétée diversement; et priant aussi de le bien signifier à Votre Sérénité, il ajouta : « Ambassadeur, il ne faut pas que ^MIM. les Vénitiens croient à tout ce qu'on leur écrit, bien des avis pouvant être intéressés. Quant à moi, je n'aime point plus lui parti qu'un autre, et pourvu qu'ils soient d'accord entre eux, je serai e veccldo e nuovo, vieux etjeu?ie^, ou tout ce qu'ils voudront. Mais s'ils prétendent user de stratagème avec le Roi mon seigneur, cela, je ne le supporterai jamais. Et je vous dis à nouveau que mon intention n'est pas de me rendre maître de Gênes, mais je ferai en sorte que les Genevois s'accordent entre eux et que les parties de l'Italie qui sont au Roi soient tranquilles , afin que l'année prochaine l'armée que je tiens sous mes ordres ne soit pas détournée. »
L'ambassadeur rapporte ensuite à ses auditeurs la manière dont il a traité la question de la lutte avec le Turc et de la paix à laquelle s'est vue obli^jce la République Sérénissime; c'est une belle négociation, lucidement exposée et tout à l'honneur et de Don Juan et de l'ambassadeur.
1 RaccfAta Alberi, série 2<^, t. IL Relaz. di Aapoli del senatôie Girolamo Lippomano, l'anno 1575, p. 268 à 311.