L'ÉTAT DE MILAN EN
Les 7'elazioni de Savoie sont nombreuses, mais seulement pour la seconde partie du siècle, à dater de 1561; celles de Milan y sont aussi abondamment représentées, et elles l'eussent été plus encore si des recherches aussi minutieuses pour les Etats secondaires de l'Italie que pour les Etats du Pape avaient été faites dans les Diarii de Marin Sanuto et ses contemporains. Dans le chapitre suivant, qui comprend uniquement les relations de la cour de Rome, le lecteur reconnaîtra avec moi quels trésors sont les livres manuscrits de ce Marin Sanuto lorsqu'on y veut trouver d'intéressantes notices et des faits intimes attenant à cette période mouvante qui vit nos rois Louis XII et François I" au delà des monts. J'ai fait moi-même ces recherches dans les manuscrits de Sanuto, pour retrouver les traces de ces rapports et de ces dépêches sur un moment où l'histoire de quelques Etats italiens est aussi l'histoire de France ; je n'ai pas été sans bonheur dans mes explorations, et je donne les preuves de ces résultats aux chapitres de la diplomatie vénitienne à notre cour, en France même ou auprès de nos rois, partout où ils allaient. Pour revenir aux 7-eIazi'oni de Milan dignes d'être signalées à l'intérêt des lecteurs français, j'indique avant et sur toutesla relazione du secrétaire Caroldo, revenu du Milanais à Venise en 1520. La raison de l'attrait qui ressort pour nous de ce document, c'est qu'à cette date de 1520, nous occupions le Milanais et venions de faire campagne contre l'Empereur, qui avait pris Vérone et qui devait la rendre. A Milan gouvernait alors de Lautrec, bon capitaine de nos guerres ; c'était au lendemain de Marignan et à la veille de Pavie, ce grand triomphe et cette grande défaite! Nous étions alors les grands alliés des Vénitiens. Nos comj)agnies et les leurs faisaient cause commune , entre l'Adda et l'Adige, contre les Impériaux. L'envoyé
de Venise comme provëditeur général aux choses de la guerre avait été le sénateur Andréa Gritti; il avait eu pour secrétaire Gianjacopo Caroldo , qui , dans la suite , fut chargé personnellement de représenter la République auprès de INI. de Lautrec, gouverneur du Milanais. Caroldo était homme d'expérience ; il avait beaucoup vu les choses de nos expéditions et de nos entreprises en Italie. Il n'a pas été admis, à son retour, à lire sa relazwne. On n'a pu savoir les motifs qui avaient donné lieu à cet ordre sévère , et dans ce document important, où nous puisons les détails suivants et qui est adressé, sous forme de relazione fort bien faite, à un personnage demeuré anonyme qu'il appelle « Magnifico mio padrone » et qui devait être quelque sénateur illustre, il se montre noblement centriste de n'avoir pas été admis à remplir en présence du sénat le beau et dernier office d'une légation, la relazione. Dans le petit paragraphe qu'il réserve à ses actes personnels, on comprend qu'il dut beaucoup voir et beaucoup entendre.
« Je suis parti comme secrétaire, dit -il, des quatre trèsillustres ambassadeurs envoyés à Milau au Roi Très-Chrétieu , et j'ai séjourné pendant le niême temps que Leurs MafjniPicences auprès de Sa Majesté. Le Roi alla ensuite à Rologne pour s'aboucher avec le Saint-Père. L'illustre Gritti, l'un des quatre envoyés, s'étant décidé à suivre Sa jMajeslé par la route de terre, et les trois autres à aller le retrouver à Rologne par la voie d'eau (c'est-à-dire par les cauaux jusqu'aux limites navigables), je suivis Sa Magnificence. Revenus à Milan et Sa Majesté partie pour la France, les trois rentrèrent à Venise et Gritti demeura auprès de monseigneur de Bourbon. Sa Majesté décida que M. de Lautrec allât avec ses gens d'armes recouvrer Brescia et Vérone, et l'illustre Seigneurie élut capitaine général de nos gens le seigneur Teodoro Trivulzio, avec l'illustre Gritti pour provëditeur au canqj. Je dus rester auprès de lui en qualité de secrétaire.... De Lodi (après la prise de Brescia et de Vérone, après la campagne enfin), l'illustre Gritti alla à Bergame, puis
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revint à Venise, et moi je fus alors envoyé à IMilan auprès de M. de Lautrec. Je demeurai quarante mois en charge »
C'est à cette période de sa relation que je rencontre un passage singulier, preuve bien manifeste de l'intérêt spécial de cet écrit pour les choses du royaume. Il y a trois siècles, de même qu'il y a trois ans, en 1520 comme en 1859, la France couvrait de ses régiments magnanimes le beau duché du Milanais. Rapprochements singuliers de l'histoire ! Allusions émouvantes dans les plus simples faits! Alors aussi nous avions campé à Yillafranca, modeste nom qui fera tant parler l'histoire et en des façons si contraires les unes aux autres! Je trouve donc ce nom dans ces simples lignes du secrétaire Garoldo, relatant le souvenir de son expédition aux alentours de Vérone :
«Nous allâmes loger à Villafranca, dit ce Vénitien; mais quand je dis nous , je veux dire les Français, et les nôtres à un mille de là, où nous nous léparâmes et nous tînmes jusqu'en janvier, jusqu'au jour où fut conclue la première ligue entre le Roi de France et le Roi Catholique, par le moven de M. de Boissy, grand maître de France, et M. de Chièvres. Sa Majesté Catholique s'employa en effet auprès de l'Empereur son aïeul, lequel ordonna ainsi la restitution de Vérone. »
« J'ai résidé , dit plus loin Caroldo , à Milan , auprès de trois lieutenants du Roi , monseigneur de Lautrec , le seigneur Giangiacomo Trivulzio et monseigneur de Téhgny.... »
Comme le second de ces capitaines est passé de vie à trépas, « per essere passato da niicsta vila » , le secrétaire tient à lui donner le premier rang dans son rapport :
«I Le seigneur Jean -Jacques Trivulce jouissait de la plus grande autorité dans la Lombardie, grandement aimé de son parti et aussi redouté de tous. La famille Trivulce est très-noble, comme le démontrent ses sépultures à Saint-François; j'ai vu
la scène d'absolution donnée par le pape Benoit XII à de nobles Milanais frappés d'interdiction ; parmi eux se trouvaient les Trivulce. Ils disent être venus de Bourgogne, d'une terre appelée Triulz, ayant les mêmes armes. »
Cette entrée en matière sur ce fameux capitaine de 'guerre, au service de nos rois, est suivie d'une éloquente et minutieuse biographie où, après avoir conduit le grand condottiere jusqu'à l'époque de sa mort, à Chartres, il rappelle ses qualités brillantes, peu ordinaires aux hommes qui, tels que Trivulce, ont passé leur vie dans les camps.
« Il se délectait aux belles-lettres, savait causer avec une gaieté infinie, parlait très-bien et disait beaucoup en peu de mots. Son discours était toujours semé de quelque autorité prise à rbistoire ou à la poésie, et quelque belle et grave sentence ornait son stvle; son aptitude à expédier les affaires était facile, et jamais il n'était oisif; il accueillait cbacun avec grâce et avec une grande dignité; bien que toujours il fût pensif, néanmoins il laissait sa gaieté s'épanouir. Dans l'art militaire, son expérience était profonde, ainsi qu'on put bien le voir au camp de Bologne, lorsque, sans que besoin fût de tirer son épée, il rompit le camp de l'armée pontificale, au temps du pape Jules II. »
Après Trivulce apparaît de Lautrec dans le récit de Caroldo. Le secrétaire remonte pareillement aux nobles origines de la maison de Lautrec, qui était celle de Foix, laquelle provenait de celle d'Aragon et avait de si belles alliances par ses femmes, Germaine de Foix, Anne de Bretagne, et la reine de Hongrie, madame de Candales.
li Monseigneur de Lautrec tient une belle cour de vingt-cinq gentilshommes, auxquels il fait une pension personnelle, en outre de celle qu'ils perçoivent comme hommes d'armes de sa compagnie: il emploie six ou huit personnes pour son gouver-
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nement, a dix payes à sa livrée et tient des écuries superbes; il s'habille avec la plus grande pompe et observe son rang, plutôt trop que pas assez; j'entends par là qu'il fait même plus que ne faisaient les ducs de Milan. Elevé à la cour de Navarre, il se montre plutôt de coutumes espagnoles que françaises. Il a trente-sept ans, est beau de visage, malgré une blessure à la face, petit de sa personne, mais très-robuste et bien portant, sauf un catarrhe qui le fait cracher sans cesse Très-généreux, il a fait augmenter les pensions et donner des emplois à beaucoup de Français; mais sa trop grande hauteur le fait mal venir d'eux, et plus encore des Italiens, de qui il montre tenir peu de compte. Il affecte de ne voidoir épouser aucun parti, pas plus le guelfe que le gibelin , aussi est-il mal vu des deux. 11 est plein de colère et d'impatience, cependant il se modère tous les jours et s'entend mieux à gouvei'ner. Il aime beaucoup l'illustrissime Seigneurie de Venise, qu'il estime lui avoir grande obligation pour la reddition qu'il lui a faite de Brescia et de Vérone ; il met très-haut le pouvoir et la sagesse de notre gouvernement. Enfin monseigneur de Lautrec a deux qualités peu ordinaires aux Français : il n'est pas soupçonneux et croit difficilement au mal , surtout lorsqu'il est bien édifié sur la condition d'un Etat ou sur la qualité d'une personne »
Les détails de l'occupation française, ceux des revenus et des dépenses ne sont pas négligés par le secrétaire,
« Le Roi Très-Chrétien tire de la ville et du duché de Milan de 350 à 400,000 ducats qu'il dépense largement : le lieutenant général a pour sa part 12,000 ducats à l'année, le vice-chancelier ou le piésident, 4,000; les douze sénateurs, 400 chacun; puis il y a les gouverneurs de châteaux, le capitaine de justice, les percepteurs ordinaires et extraordinaires, et tant de forteresses, ainsi celles de Crémone, Novare, Trezzo, Lecco. 11 faut donner aux Suisses et aux Grisons 60,000 ducats de solde, soit secrète, soit connue, et tant de pensions à des Italiens et à des Français soldés à Milan : dépense extraordinaire, puisque le revenu de Milan ne suffit pas à payer les gens d'armes, et souvent j'ai vu venir de France des trésoriers avec de l'argent à leur destination.
!) Le l'oi de France a pour le moment en Italie mille lances, dont les logements sont ainsi qu'il suit. J'avertis toutefois que les compagnies ont dix hommes en moins sur cent, c'est-à-dire que celles qui étaient de cent lances sont de quatre-vingt-dix, celles de cinquante sont de quarante-cinq. Monseigneur de Lautrec seul a sa compagnie complète :
A Alexandrie réside la compagnie de Mgr de Lautrec. 100 lances.
A Tortone celle de M. de Vandonie 45 »
A Pavie celle de Brion 45 n
A Lodi celle de Bonaville ( Bonneville?) 45 »
A Crémone celles de MM. de Lescun et Montmorency. 90 »
A Plaisance celles de M. de Saint-Paul et les Ecossais. 90 »
A Parme celles-de MM. de Pontremy et Louis d'Ars. . 90 »
A Novare celle du grand bâtard de Savoie 90 n
Une des pages singulières du rapport de Caroido est encore celle qu'il réserve au duché même de Milan et aux familles originaires qui représentent les divisions toujours désastreuses des partis.
«^ïilan est une grande ville et la plus populeuse de l'Italie — On y voit beaucoup de pauvres qui y mangent du pain di mistura, mais il y a aussi grande quantité de gentilshommes qui ont jusqu'à huit et dix mille ducats de revenu ; ils font grande dépense en serviteurs, en chevaux, en vêtements, en façon de vivre et aussi en aiunônes, de telle sorte qu'au commencement de chaque année ils sont amenés à entamer les revenus de l'autre. Il y a là un nombre d'artisans plus grand que dans toute autre ville de chrétiens; ils font des ouvrages de tout genre et qui vont dans le naonde entier, ainsi des armures, des
harnachements Aussi cette ville voudrait-elle toujours qu'il
y eût guerre, pour pouvoir écouler ses produits. Il y a de nombreux négociants qui font des affaires avec Venise, la Pouille, Lyon, l'Espagne, l'Allemagne. On fabrique beaucoup d'étoffes de soie et de fort bons velours * . »
* Milan fabriquait aussi beaucoup de draps et de berctte, coiffure du temps. Chaque foire de Lyon en recevait une grande quantité. La plus grande quantité des laines se tirait de Perpignan ; il en venait un peu d'Angleterre.