MÉMOIRES DE MARIN SANUTO
comme une longue galerie dans le palais de l'histoire, et pour l'œuvre de laquelle les peinù-es ont travaillé sans pusillanimes complaisances comme sans déplorable parti pris.
Les ambassadeurs vénitiens ont abondé à Rome dès le neuvième siècle, mais, comme pour les autres séries, les traces de leurs rapports et de leurs dépêches ne précèdent pas les premières années du seizième. Des manuscrits particuliers, riches en souvenirs, ont permis de trouver les années qui ferment et ouvrent un siècle par l'avènement du Borgia, sinon bien remplies, du moins mieux pourvues de renseignements diplomatiques. Il existe h Venise, au nombre des trésors de la bibliothèque de Saint-Marc, cinquante-huit volumes in-folio , manuscrits désignés sous le titre modeste de Diarii di Marin Sa)iiito\ Commençant avec 1496, finissant à 1533, ils rendent compte jour par jour de ce qui advenait à Venise soit en politique, en nouvelles diverses, en mesures administratives ou municipales, en discours de tribune dans les conseils, soit en sommaires de dépêches arrivées de tous les coins du monde au sénat. Le collecteur de ces faits quotidiens, le soigneux annotateur des choses de son j)ays en ces temps déjà lointains, rendit ainsi un des services les plus signalés au monde historique. Non -seulement sa dignité de sénateur le mettait à même de beaucoup apprendre, mais l'accès des papiers d'Etat lui avait été reconnu comme privilège dû à son caractère d'historiographe : aussi telles dépêches ou telles relazioni qu'il n'avait entendues que sommairement au sénat, pouvait-il les lire peu de
1 Diarii. Cette expression de diario , diarii, se retrouve fréquemment dans les catalogues des manuscrits italiens du seizième et du dix-septième siècle. Le moindre homme d'Etat avait son diario , sortes de mémoires au jour le jour.
jours après dans la chancellerie, et se former un canevas écrit pour la plus grande sûreté des faits qu'il consignait ensuite dans ses mémoires. Les Diarii di Marin Sanuto, écrits au jour le jour avec une persévérance aussi touchante qu'admirable pendant l'espace de près de quarante années, sont aujourd'hui la mine vénitienne la plus abondante et la plus féconde en événements détaillés et précis, en textes oubliés, en faits curieux sur cette période si mouvante et si a^jitée comprise entre L49fi et 1533. A la mort de ce patricien , le Conseil des Dix fit transporter dans ses propres archives les papiers où la vie publique et privée de Venise avait été aussi fidèlement reproduite : ils y restèrent enfouis et sans doute oubliés jusqu'au dix-huitième siècle, époque où le Conseil d'alors prit la sage mesure de les faire copier en les enrichissant de tables analytiques. C'est l'exemplaire manuscrit de cette copie, en cinquantehuit volumes in-folio, que possède aujourd'hui la bibliothèque de Saint -INIarc. Depuis une vingtaine d'années, le nom de Marin Sanuto conquiert chaque jour un peu de la gloire qui lui est si justement due : déjà il a donné lieu à de nobles actes de touchante reconnaissance. Mon honorable et loyal ami , un guide sûr et un compagnon aimable dans mes recherches, M. Rawdon Brown, qui tant de fois a témoigné à Venise par ses études et ses travaux la sympathie qui déborde en son cœur pour le passé de ce peuple qui fut si sage, M. Rawdon Brown, entre tous les savants de notre temps , a consacré trois volumes d'études et d'extraits de la plus grande curiosité sur Marin Sanuto, sous le titre de * Ragguagli sulla vita e sulle opère di Marin
1 L'ouvrage de M. R. Brown porte le titre suivant : u RnrjrjuarjH sulla vita e sulle opère di Murin Sanuto detto il juniore, Veneto jiatrizio e cronista pregevolissimo de secoli xv, xvi, intitolati dall' amicizia di uno straniero al nobile Jacopo Vincenzo Foscarini, opéra divisa in 3 parti. Venezia, délia tipografia Alvisopoli , 1837.