‹ La diplomatie VénitienneChapitre 56 sur 246 · MÉMOIRES DE MARIN SANUTO. 1G · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DE MARIN SANUTO. 1G

Sanuto. Son livre a ouvert le chemin aux chercheurs; beaucoup l'ont reconnu, explore et suivi, mais la mine est inépuisable : c'est Venise et tout ce qui avait rapport à Venise pendant les quarante plus fécondes années de sa politique et de ses vicissitudes ! Sans Marin Sanuto , sans les persévérances attentives de cet amoureux de sa patrie , — car à chaque page et à la manière naïve dont il raconte ou dont il mentionne toutes choses, on reconnaît au vif quel amant de Venise était ce Vénitien, — que de faits, que de textes se seraient égarés dans l'infini du néant! Oue de relazioni qui ont été dispersées sur ses pages , quelle grande et large place y ont la France et Rome! Aussi pour une moisson sur la ville papale d'une importance si grande pour son livre, M. Tommaso Gar, comme M. Rawdon Brown, a-t-il remué les feuilles vénérables de ces antiques mémoires. — Les traces des relazioni i^er ânes et dispersées, il les a retrouvées, et c'est ainsi que de 1500 à 1526 il a pu doter le précieux recueil florentin de huit relazioni dont l'ensemble permet d'aborder le seizième siècle de Rome par le portrait frappant de ce pontife étrange qui, pape, fut Alexandre VI, et qui, homme, ftit Borgia.

Francesco Capello est le premier de cette compagnie brillante de nombreux diplomates qui , pendant cette longue période de 1500 à 1600, ont représenté avec une pompe et un faste des plus grandioses la République Sérénissime auprès du saint-siége. Entre ce Capello, ambassadeur en l'année 1500, sous le pontificat d'Alexandre VI, et Giovanni Dolfin, ambassadeur en l'année 1600, sous le pontificat de Clément VIII , Rome a pu voir dans ses murs l'entrée solennelle de soixante-treize ambassadeurs vénitiens, dont quarante -neuf ordinaires et vingt -quatre extraordinaires. Déjà, je l'ai fait observer, les envoyés de

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Venise à Rome étaient choisis parmi les hommes d'I^tat les plus consommés, rompus à toutes les affaires politiques, vieillis dans les rouages de la diplomatie , mais encore assez fermes pour tenir glorieusement tête aux prétentions souvent outrées et au ton souvent plein de violence de quelques pontifes. Pendant le seizième siècle, sauf pendant le temps des colères, des emportements et des foudres du plus militaire des papes, je veux dire de Jules II, les choses de la politique entre Venise et Home marchèrent encore avec assez de honheur; mais au dix-septième siècle l'horizon se rembrunit singulièrement povu' les deux États; aussi est-ce l'époque des froissements continuels, des interdits, des petites et des grandes chicanes d'Eglise comme des hostilités de cabinet. Tout ce qui rend une position difficile et irritante entre deux chefs de famille puissants l'un et l'autre, se manifesta presque incessamment autour du trône de saint Pierre pour la bannière de Saint-Marc. Eu présence de tant de difficultés morales et devant une situation aussi tendue, qu'auraient fait des diplomates ordinaires et inhabiles?

Le système de conduite et la manière de voir les choses ou d'en rendre compte étaient aussi tout à fait différents à Rome. Faible eût été le procédé, bon en France et en Espagne, qui consistait généralement à connaître et à dire les intentions et les pensées du roi, de la reine, de la reine mère, et de deux ou trois secrétaires généraux ou favoris d'une influence plus ou moins grave sur les décisions et les résolutions souveraines. Quelles autres attentions devait avoir, de quels autres engins devait se munir le négociateur vénitien auprès des pontifes! Et les cardinaux, tous les cardinaux à connaître , à comprendre , à définir, à dévoiler! Saisir le côté corruptible des uns, étudier le mode de conduite à tenir et d'insinuation à avoir auprès

Signature du PAPE ALEXANDRE VI ( RODERIGO BORGIA. 14-93.

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Signature de CESAR BORGIA Duc de VALENTINOIS Dapr'es uno IcUn; sijjiuu' ainsi a P!KP\KK dk MEBfCIS . ( Fvonie tt Décenil)re.)

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Tirées du Gzôijze^ de M. /'£^//ZlFr <ié CÛA^C//^S.

LES a:mbassadelrs vÉNrnE>s a uome. 105

des autres ' ! Et pour les cardinaux papahili, c'est-à-dire ceux qui étaient susceptibles d'arriver plus tard à la dignité souveraine, besoin n'était-il pas, et besoin capital, de savoir les distinguer, les pressentir et se les concilier, avec le déploiement de toutes les ressources d'un génie diplomatique des plus accomplis? Le Pape, au quinzième et au seizième siècle, et jusqu'à la moitié du dix-septième, était en réalité le souverain duquel les intérêts publics et privés du gouvernement de Venise avaient le plus à redouter les volontés et les mécontentements. Rarement le souverain pontife, comme prince spirituel, comme potentat du monde catholique, eut beaucoup à se louer des procédés restrictifs de la politique vénitienne à son endroit. Ainsi l'éloignement constant du clergé dans les affaires publiques était une des lois fondamentales de la République. Bien mieux, lorsqu'on devait traiter dans le sénat les affaires de Rome, un décret voulait qu'avant de mettre la question à l'ordre du jour des discussions, tous les sénateurs connus pour être partisans avoués (les nec plus iiliramontains d'aujourd'hui), ou même ceux que des liens de famille attachaient à tels cardinaux ou qui avaient des intérêts privés à Rome, quittassent l'enceinte du sénat et n'assistassent en aucune manière aux discussions. Le registre où ces séances étaient consignées portait dans la chancellerie secrète le titre de Roma espidsis. Assurément, de telles mesures ne purent jamais être prises par le saint-siége pour des galanteries à

1 Voyez dans les relazioni di Roma les passages désignés par yHrt//V(« /)/r)-siche e moruli dei cardiiiuli. Il y a un petit jugement sur chacun très-concis, mais bien suffisant. Parle-t-il du fameux cardinal de Pavie, intime de Jules II, le voici peint en deux mots : u E il cardinal Castel di Rio (c'était son nom), che pare il più intimo, è gran francese e nemico nostro; e parlando col Papa dira una cosa, e il Papa la considéra e fa fondamento, » etc.... Le cardinal Castel di Rio, qui parait être le plus intime, est tout entier au parti français, il est notre ennemi — Parlant avec le Pape, s'il vient à dire une chose, le pape la considère, il en fait cas.... n

son adresse, et on peut aisément imaginer combien la mauvaise humeur des pontifes saisissait le moindre prétexte de se manifester. Les ambassadeurs vénitiens avaient donc, entre tous les autres représentants des puissances à Rome, la position la plus difficile; ils devaient, à force de souplesse, d'habileté et d'ingéniosité respectueuses, tempérer les susceptibilités papales, toujours si grandes et si promptes; leurs ménagements et leurs façons d'être devaient varier à l'infini, car ils devaient en savoir user sans pour cela se montrer ni serviles ni arrogants. Que de fois la bonhomie la plus admirable et la mieux jouée leur a été utile! Dans leurs relazioni mêmes du seizième siècle j'en ai retrouvé des exemples surprenants, tant par les moyens d'adresse déployés que par les résultats obtenus. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si les plus beaux et les plus remarquables monuments écrits de la diplomatie vénitienne sont ceux qui ont reçu leurs inspirations des affaires romaines et des intrigues redoutables qui entouraient le saint-siége. Jamais plus d'éloquence, plus de mouvement, plus de force de raisonnement, soutenus dans un ton de respect et de dignité les plus grands, que dans telle dépêche d'un Gritti et d'un Badoer sous un Paul III et un Sixte-Quint, ou d'un Mocenigo et d'un Contarini sous un Paul V et un Urbain YIII. Jamais aussi relazioni plus étudiées , plus réfléchies et mieux nourries que celles qu'il fut donné au sénat d'entendre prononcer par ses ambassadeurs au retour de leurs missions à Rome! Le Pape était de tous les maîtres du monde celui qu'il importait à Venise de mieux connaître; il était donc nécessaire de confier le soin de son portrait et de sa ressemblance à ceux qui étaient alors les plus capables de reproduire ses traits et de sonder ses intentions : aussi que d'hommes et que de choses furent mis en leur vrai jour dans ces relations réser-

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