UN DRAME CHEZ LES BORGIA
vées à l'instruction d'un (jouvernement dont la curiosité politique n'avait pas de repos! Quels détails non-seulement sur la personne pontificale du souverain au spirituel et au temporel, mais encore sur sa ville, sur sa Rome et sur ses pompes ! Quels tableaux dans ces écrits des Vénitiens il serait facile d'enlever à la confusion des accessoires, et de faire briller isolément du clairvoyant éclat des couleurs qui sont en eux si habilement ménajjées et réparties! Ne le pouvant ici dans toute l'extension nécessaire, montrons-en au moins quelques-uns, sans trop nous éloigner des limites qui nous sont assignées.
Ce n'est pas un tableau de la Rome mythologique et renaissante de Léon X qui ouvre la série de ces souvenirs précieux des diplomates vénitiens, dans le recueil que doit à M. Tommaso Gar la collection de Florence : plus sombre en est l'aspect; moins aimable, en effet, et moins séduisante pour l'imagination est l'histoire des quelques années pendant lesquelles Alexandre VI (un Borgia) porta, pour l'avilir, la tiare de tant de saints et courageux pontifes. Francesco Capello prononça sa relazione en 1500; Marin Sanuto ne nous en a conservé qu'un sommaire, et cependant un fragment de son récit, se rapportant au meurtre du troisième mari de Lucrezia Borgia (fille du pape) par son beau-frère , par ce fils et cet homme si criminels, par ce trop fameux César Borgia, représente bien, avec l'énergique sobriété du récit, les étranges drames dont Rome (la Rome catholique!) était devenue le théâtre sous la domination tragique de cette famille! Je tiens à rapporter ici ce passage dans sa saisissante simplicité. Sanuto , disposant pour ses Mémoires le résumé de la relazione qu'il a entendue, s'exprime ainsi :
« Il existe entre le Roi de Naples et le Pape la plus {jrande inimitié.... L'ambassadeur alors raconta le fait du prince de
Salerne, duc de Biscoylia, neveu tlu roi Frédéric', et il dit comment ce prince fut fra])pé, à trois heures de la nuit, dans le palais, par le duc de Valentinois, son beau -frère, et le prince courut vers le Pape, s'écriant : Je suis blessé! et il lui dit par qui; et Madonna Lucrezia, fille du Pape et femme du prince, se trouvant alors dans la chambre de son père, tomba évanouie.
» ]Mais alors ledit duc de lîisceglia (qui se tenait tout près du palais de Saint-Pierre, dans la demeure du cardinal de Santa Maria in Portico), tout en proie aux soupçons, avait envoyé chercher des médecins à Naples, et pendant trente-trois heures il resta malade. Le cardinal de Capoue reçut sa confession, et sa femme ainsi que sa sœur, femme du prince de Squillace, autre fils du Pape, se tenaient auprès de lui et préparaient ellesmêmes sa nourriture, tant le prince redoutait qu'un poison violent ne lui fût secrètement administré par le duc de Valentinois. Et le Pape le faisait garder à vue par seize de ses {jens, tant il craifjnait que le duc son fils ne le tuât. Et quand le Paj)e le visitait, le duc ne pouvait v aller avec lui. Une fois cependant le duc dit : Ce qui ne s'est pas fait à dîner se fera à souper. Et l'ambassadeur en ayant une fois parlé avec le Pape, le Pape lui répondit : Le duc affirme ne l'avoir pas blessé, mais il ajoute que, s'il l'eiit blessé, le prince l'ei'tt mérité, etc.
» Un jour enfin, c'était le 17 août, le duc entra dans la chambi-e et trouva le prince déjà levé, et il fit sortir sa sœur et ^ladonna Lucrezia, sa femme, et il appela Don ^Michèle, qui étrangla le jeune seigneur, et la nuit suivante on l'ensevelit.
» Événement bien déplorable : tout Rome en fut ému ; mais , par peur, on n'osait en parler bien haut, et le duc se prit à dire qu'il avait fait tuer le priuce parce qu'il craignait d'être tué par lui, et qu'il en ordonnerait le procès...; Toutefois, jamais ce procès ne fut fait ; il en fut de même de celui que devaient expédier les Florentins contre Paolo Vitelli, qui parlèrent de lui faire le procès après lui avoir taillé la tête ^. »
1 Don Alphonse d'Ara^j'on, iluc de Bisceglia, neveu de Frédéric, roi de Naples, troisième mari de Lucrezia Boryia. Celui qui l'étrangla. Don Michèle ou Micheletto, était le fidèle instrument de presque toutes les scélératesses de César Borgia.
2 Relazione di Paolo Capelio, 28 septemL. 1500, p. 9.