ROME ET LE PAPE ALEXANDRE VI
Ne croirait-oii pas voir dans ces lignes un de ces sombres scenarii tout tailles dans le terrible par la chaude imagination de Shakspeare encore tout émue du sujet de Richard III ou de tout autre drame à l'endroit d'un tvran? Yoici une autre page prise à ces mêmes textes , où je trouve cette rapide mais poignante peinture de Home sous César Borgia :
<( Une autre fois le duc tua, aux côtés mêmes du Pape, ^Fesser Pierrotto, si bien que le sang: sauta à la face du pontife, de qui Messer Pierrotto était le favori. Il tua aussi son frère, le duc de Candie, et, tué, il le fit jeter dans le Tibi-e... et cliaque jour, dans Rome, il se trouve que la nuit on a tué quatre ou cinq seigneurs, évoques, prélats ou autres. C'est à ce point, que Rome entière tremble à cause de ce même duc : chacun craignant pour sa vie. Madonna Lucrezia, fdle du Pape, était d'abord dans les bonnes giaces du pontife; c'est une femme sage et libérale; mais aujourd'hui le Pape ne l'aime plus autant, et il l'a envoyée à iVepi et lui a donné Sermonetta, qui lui a coulé quatre-vingt mille ducats; malgré cela, le duc lui a enlevé cette possession, disant : Elle est femme , elle ne pourra la garder^. »
La figure de ce pape espagnol , belle doublure d'un Tibère, n'est qu'estompée daiis le même sommaire de la relation du Vénitien , mais les traits en sont assez marqnés pom' ne pas l'oublier :
« Le Pape a soixante-dix ans, mais il rajeunit tous les jours; ses soucis et ses inquiétudes n'ont d'autre durée qu'une nuit ;
1 Qu'il me soit permis, à cette seule fin, de prendre date, d'annoncer ici que parmi les résultats que j'ai obtenus en deliors de mes reclierclies dans les papiers d'Etal de Venise, les plus intéressants et les plus complets sont ceux qui ont rapport à la personne même de Madonna Lucrezia Borgia et à l'histoire politique et intime de la séduisante Cour de Ferrare. Au nombre des portefeuilles de ma collection, il en est trois ayant pour titre : Recueil de documents médits recueillis- en plusieurs villes et pays d'Italie sur la personne, la famille et le temps de Lucrezia Borgia, file du pape Alexandre et duchesse de Ferrure. Ils sont les apprêts de tout un livre.
il est d'une nature peu sérieuse et n'a de pensées que pour ses intérêts; son ambition absolue est de faire (grands ses enfants; d'autres soins, il n'en a pas. Aè d'altro lia cura. »
Tel était l'homme dont le récent auteur d'un ])eau livre écrit à Rome même a dit « qu'il jeta, en ce temps de vive lumière qui commençait à éclairer l'humanité , l'ombre la plus terrible et la plus sombre sur l'histoire de la papauté et de l'Italie '. »
Cinq ambassades ordinaires et trois extraordinaires ont représenté Venise auprès de Jules II , successeur de Pie III, ce pape éphémère qui sépare Alexandre de Jules. On sait la véhémente nature de ce Jules de la Rovère : ce n'était pas un prêtre, c'était un soldat, un homme bâti dans le moule d'un Bayard ou d'un Jean-Jacques Trivulzio. « Le pasteur, au lieu de paître les agneaux du Christ, jette le bâton et tire l'épée; il ne dépouilla pas sa robe d'église, et cependant il apparut dans une majesté toute guerrière. » Les Vénitiens l'ont admirablement compris; longtemps il ne fut pas leur ami et ils eurent à se ressentir de ses emportements; néanmoins ils l'ont toujours montré à froid, le dépeignant en peu de mots, mais d'une façon bien frappante. L'un, Capello, dit de lui :
« C'est un pape très-prudent, et nul ne saurait exercer de pression sur lui, et il ne prend conseil que de bien peu de monde, peut-être même n'en prend-il de personne. »
L'autre, Domenico Trevisan, dit ailleurs :
« Ce pape est avisé et sagace; c'est un vieux routier (è grati praticone) , âgé de soixante-cinq ans; il a une ancienne maladie et la goutte, cependant il a bonne mine et fatigue énormément. Nul n'a de pouvoir sur lui; il prête l'oreille à tous, mais ne
' Gregorovius. Les Tombeaux des papes. Trad. Sabader. Michel Lévy. Paris.