PORTRAIT DE JULES IL
fait que ce que bon lui semble; il se montre réservé sur sa bouche et sur autre chose, car il a la volonté de vivre avec la plus (jrande modération. »
A côté de ces ])rocedés de peintre flamand réaliste (pour parler le langage du jour), le même ambassadeur, par un trait d'éloquence et par une phrase puissante ,, jette au sénat l'idée et la mesure des ambitions ardentes de ce grand pape, vrai fondateur, comme l'a dit l'historien Ranke, de l'Etat de l'Eglise.
« Ce pape , dit l'ambassadeur, veut être le maître et seigneur du jeu du monde. (7/ Papa viiol cssere il signor e maestro dei ghioco ciel inondo. »
N'est-ce point là l'épigraphe qu'il faudrait à ce beau début du livre de Gregorovius sur le tombeau de Jules II? « Lorsque Michel-Ange venait de finir à Bologne le moule de la statue de bronze de Jules II , ce pape lui demanda si cette main levée d'un mouvement violent signifiait bénédiction ou anathème. L'artiste avisé lui répondit sur-lechamp : Elle apprendra aux Bolonais à être raisonnables . Puis il demanda au Pape s'il devait lui mettre un livre dans la main gauche. " Non , répondit Jules II , donne-moi une épée, car je ne suis pas un théologien. » Son verbe, son geste, sa diction rapide, ferme, quoique toujours assez majestueuse, sentent le guerrier tout rempli de passions ambitieuses.
« Quand je parlai au pontife de ces concessions , dit le Vénitien dans sa relation de I5I0 : « Nous vous donnerons ce que vous voulez, me répondit-il, aux conditions cependant qne vos seigneurs jureront dans mes mains de ne point faire d'entreprises contre F Eglise. »
)) Lorsqu'il nous vit le 25 mars : Dites à la Seigneurie qu'elle se tienne bien avec les pontifes — »
Ses opinions sur les autres j)rinces de la chrétienté
révèlent le pontife audacieux (|ui s'estimait au-dessus des autres hommes , non pas seulement par la hauteur de sa tiare, mais encore par le tempérament de son épée. Il faisait fi de presque tous les empereurs ses rivaux, et il tenait Maximilien Em])ereur pour mfantem nudiim, un
enfaut nu Il faut suivre le siècle jusqu'à Paul III
(Farnèse) pour retrouver un pontife de cette véhémence, et il faut le poursuivre jusqu'à Sixte -Quint pour reconnaître une âme aussi vaillamment jalouse de la puissance temporelle de l'Eglise, et cependant point encore assez pour qu'il fût dit de lui : « // est le seigneur' et 7naitre du jeu du monde. »
L'amhassadeur signale ici la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre, grand fait d'art à cette époque, sous l'inspiration de Bramante et par ordre de Jules : « Il entreprend à nouveau l'église de Saint-Pierre, chose trèsbelle, pour l'œuvre de laquelle il a institué une sorte de croisade. Un seul frère de l'ordre de Saint-François lui rapporta en une fois vingt-sept mille ducats, résultat d'une collecte qu'il avait faite de par le monde. Ainsi, pour cet objet. Sa Sainteté touche autant d'argent qu'elle veut. On y travaille, mais l'achèvement n'en sera point rapide. Et elle a destiné à cette construction une partie des revenus de Sainte-Marie de Lorette '. »
Nous voici au temps et au pontificat de Léon X, et dans la relazione de Marin Giorgi, je rencontre une de ces scènes curieuses assez heureusement et habilement disposées pour que, si naïve et sim])le que soit la forme des rôles répartis entre de hauts et puissants personnages, il n'y en ait point qui ne soit caractéristique et original. Jusqu'à présent j'ai peu cité encore de fragments de ce
• Sinnmario delta relazione di lioina di Doinenico Trevisano. 1 aprile 1510. Tome VIII de la colleclioii , p. 30 à 38.
Signature du CARDINAL de Saint Pierre aux Liens, plus tard JULES II PAPE D'après une leitre en date Au 25 Juillet 14-96.
VvL Qj^' 1^ tt'^ ^
vm^
SiGNATUKE DU C\RDINAL JEAN de MEDICIS plus tard LEON X PAPE D'après une letlre autographe à PIERRF, de MEDICIS.» De Rome 15 Avril 1 + 92. j
vr^
Tirées a^u 6^^6rni>t ^e M.F/:Y7U£'T ûfp CÛA'C/fFS.
ENTRETIE>' DE LÉON X AVEC L'AMnASSADEUR. 173
genre, m'ëtant peut-être attache trop exclusivement aux textes des portraits. Il s'agit encore d'une de ces relazioni qui , sans les précieuses attentions de Marin Sanuto , le collecteur infatigable, seraient irréparablement perdues. C'est une scène d'un haut intérêt cpie la suivante : c'est un récit piquant, très-vif et très-animé, et que je recommande singulièrement aux peintres d'histoire autant qu'aux historiens eux-mêmes. Dans ce double tableau de petit ménage et de petit manège politique sur ce grand horizon où paraissent le Roi de France, les Suisses, le Pape, le contraste est singulier par la simplicité du récit et par la grandeur du fait. Au premier abord, n'est-ce point simplement un tableau d'intérieur au Vatican? Mais qui imaginerait, d'après le procédé flamand de la description, que la nouvelle dont il s'agit, et qui est ainsi portée et donnée au pontife ravi à son sommeil et contraint de s'haljiller, aux instances de l'ambassadeur de Venise, est la nouvelle de la fameuse Aictoire de Marignan , ce glorieux fait d'armes de l'infanterie française dans l'histoire de nos guerres :
« L'ambassadeur se propose de présenter en trois périodes le récit de sa mission. La première se l'apporte au temps où le Roi Trè>-Chrétien parla de venir en Italie pour recouvrer son duché de Milan, et qu'il envoya demander au Pape s'il voulait être avec lui et s'il voyait sa venue le cœur content.
I) iSotre ambassadeur avait pour instructions de persuader le Pape à être avec le Roi Très-Chrétien et avec nous, et pour y obéir, il se donna beaucoup de mal, mais sans résultat.
» Une telle venue ne plaisait point au Pape , et par le moyen de l'évêque de Tricarico*, son envoyé, il lui fit donner la réponse, à savoir : qu'il serait bon d'arracher le royaume de
1 Louis Canossa , évèqiie de ïricarico , puis de Baveux. Pour des éclaircissements et des preuves irréfragables sur les vastes ambitions du pape Léon, voyez les documents insérés par M. Gar dans l'Appendix de V Archivio storico, t. I*^"", p. 293 et suiv.
Naples aux Espagnols pour le donner au Magnifique Julien de 3Iédicis, son frère, duc de Nemours (lequel mourut depuis et était homme de bien).
» Le Pape se remuait beaucoup dans ce but, car il ne se contentait pas d'un duché pour son frère; il voulait un royaume, et particulièrement celui de Naples. Le Roi Très-Chrétien lui aurait bien donné la principauté de Trente et autres terres, mais le Pape n'en voulait pas, et ces circonstances amenèrent des envoyés du Roi au Saint-Père, Mgr de Solier et Mgr de Boissy, etc. Le Pape leur disait : Quand le Roi voudra faire cet accord, je serai avec Sa Majesté; et puis il s'en tint là. Le Roi Très-Chrétien avant en quelque sorte la promesse que le Pape, s'il ne se déclarait pas son allié, ne lui serait du moins pas hostile, résolut d'arriver tout-puissant, et il vint en effet.
» Le Pape aussitôt fit alliance avec l'Empereur, avec le Roi Catholique, avec le Roi d'Angleterre et les Suisses, et se déclara ainsi ouvertement opposé, tandis que d'abord il avait paru vouloir être avec les Français et avec nous. Et il envoya comme ambassadeur aux Suisses l'évoque de Yeruli pour les soulever, et à l'Empereur, Marco Egidio, de l'ordre des Eremitani.
» Ce dernier partit avec cinq frères, toits vêtus de noir, sous prétexte d'exciter FEmpereur à former une expédition contre les infidèles. Mais lorsque l'Empereur les vit dans ce costume funèbre : Mon père, dit-il à Marco Egidio, pourquoi étes-vous venu? Vous avez mal fait. Je crois vraiment, à vous voir, que vous êtes venu pour faire mes obsèques; quant à entreprendre une (jiierre contre les infidèles, il importe d'abord de reformer l'Eglise, et nous songerons après à une expédition de ce genre. Et ce fut ainsi qu'il le licencia.
» Le Pape s'allia néanmoins à nos ennemis..., et lorsqu'il dut y avoir un engagement avec les Suisses, la plus grande anxiété le dévorait; il espérait bien que la victoire serait de leur côté, et notre ambassadeur lui disait : Saint-Père , le Roi Très-Chrétien est là en personne avec l'armée la plus belliqueuse et la mieux ordonnée; les Suisses sont à pied et mal aimés; je doute rjiiils soient vainqueurs. A quoi le Pape jépondait : Mais les Suisses ne sont-ils pas de vaillants soldats.' — Saint-Pèi'e , répliquait l'ambassadeur, ne vaudrait-il pas ndeux qu'ils fussent contre les infidèles?