ENTRETIEN DE LÉON X AVEC L'A:\IBASSADEU
)» Et en effet, vin^jt-deux mille succombèrent dans cette bataille, ainsi que l'écrivit le Roi an cardinal San-Severino. Mais tout d'abord la nouvelle était venue à Rome que ces mêmes Suisses avaient remporté la victoire ; aussitôt feux et réjouissances furent ordonnés par le cardinal Bibiena * et exécutés par les Suisses de la yarde du Pape et pai- tous ceux qui nous étaient bostiles. Mais survint ensuite l'avis de la défaite; on ne voulut pas y croire; les Espagnols faisaient les fanfarons, et le Pape hésitait et vacillait entre les deux partis.
j) Arrivèrent les lettres de la Seijjfueurie. Aussitôt l'ambassadeur, magnifiquement habillé, se rendit chez le Saint-Père, qui était encore au lit; il n'avait cependant pas, selon l'usage, prié toute sa suite de l'accompagner. ^lais qui le voyait passer si pompeusement paré à travers les rues de Rome disait : La nouvelle est vraie; et quelques-uns de nos prélats et de nos clients vinrent se joindre à lui. Parvenu à la chaud^re du Pape, il trouva Serrapica, le camérier, qui lui dit que le Saint-Père dormait encore : Éveillez-le; l'autre s'y refusait. Faites ce que je voiis (lis, répliqua l'ambassadeur.
» Étant donc éveillée, mais à peine entièrement habillée. Sa Sainteté sortit de sa chambre, et l'ambassadeur lui montra la lettre de la Seigneurie, et l'ayant vue, elle commença à croire..., mais surtout lorsqu'elle vit aussi les lettres de blesser Marco Dandolo et de Piero Pasqualigo, nos ambassadeurs auprès du Roi, et celles du secrétaire Andréa Rosso, que Sa Sainteté connaissait.
» Aussitôt que le pontife avait quitté sa chambre, l'ambassadeur lui avait dit : Pih-e saint, Votre Sainteté me do7ina hier une mauvaise nouvelle qui était fausse, moi je lui en donne atijourcHiui une bonne qui est vraie : les Suisses sont défaits. Alors le Pape, ayant lu les lettres, dit : Que sera-t-il donc de nous et que sera-t-il de vous? (Quid ergo erit de nobis et quid de vobis?) — De nous il ne sera que bien, puisque nous sommes avec le Roi Très-Chrétien , répliqua l'envoyé, et Votre Sainteté n'aura aucun mal à souffrir. Et là- dessus l'ambassadeur se retira pour se diriger ensuite chez le cardinal Santa-^Iaria in Portico et lui donner la nouvelle. Le cardinal y crut aussitôt,
1 Le fameux Bernardo Dovizii da Bibiena.
disant : La Seigneurie Jiccrit pas de mensonges. Puis vint le cardinal Cornei", puis Griniani ', qui était à Sainte-Marie du Peuple, occupé à prier Dieu pour les morts.
» Revenu à son palais, l'ambassadeur se mit à table avec beaucoup de prélats, et on fil quelques réjouissances; xui tonneaix de vin fut ouvert, et on en donna quelques verres à qui voulait boire pour le repos de Fâme des morts; mais il n'v eut ni plus de fanfares ni plus de feux de joie. Et lorsque, le jour d'après, le Pape, avant su cela, dit à l'ambassadeur : Vous avez donc fait fcte? — - Père saint, répondit-il, cesl dans le palais de Votre Sainteté qu'il y eut fête C autre jour, mais non pas cliez moi. A quoi le Pape répliqua : Ce ne fut pas moi qui fis fête , mais le cardinal Santa Maria in Portico qui a agi sans me prévenir.
» L'ambassadeur enfin raconta comme quoi les Suisses do la garde du pontife avaient menacé de le tuer, et que pendant deux jours il se tint sans aller au palais, et qu'Andréa dei Francbescbi, son secrétaire, dut faire de même; et le Pape lui dit encore : Seigneur ambassadeur (Domine orator), nous verrons ce que fera le Roi Très-Chrétien; nous nous mettrons dans ses mains, lui demandant miséricorde. — Père saint, Votre Sainteté non plus que le saint-siége n'aura pas le moindre mal : le Roi Très- Chrétien n est-il pas fils de t Eglise? »
Léon X avait alors quarante-deux ans.
(( C'est lui homme de bien, dit l'ambassadeur, et d'une grande libéralité et d'une nature heureuse, mais il ne voudrait pas se donner grand'peine. »
L'ambition le tourmentait cependant, il voulait avant tout l'établissement de sa famille, mais il eut des années grosses d'amertumes, ayant vu peu à peu la mort lui enlever ceux sur la tète de qui jl avait porté des .espérances toutes rovales. L'ambassadeur rappelle, sans la qualifier, sa volonté de dépouiller le légitime duc d'Urbin de son duché, pour le donner à son propre neveu Lorenzo de
1 Cardinaux vénitiens en séjour à Rome. •
LÉOA X AU TEMPOREL. 177
Médicis. La scène est touchante de la part de Julien, frère du Pape, h son lit de mort; mais voyez h quel pontife temporel nous avons affaire, et demandez-vous si vraiment c'est bien le Sauveur des hommes et la sublime et douce Victime des péchés du monde qu'il représente :
« Le Magnifique Julien, qui mourut, était vraiment lui digne homme, et deux jours avant son trépas il fit appeler le Pape et le supplia de ne point vouloir faire de mal au duc d'Lrbin ni le priver de son duché, puisqu'il avait reçu de sa maison tant de marques de bienveillance lorsqu'il avait dû fuir de Florence. Julien suppliait le Pape de lui faire cette grâce, et Sa Sainteté répondait seulement : <i Julien, pense à guérir, » et jamais le pontife ne voulut donner cette promesse au moribond ; il ajouta : « Ce n'est point le temps de parler de ces choses. » Et s'il agissait ainsi, c'est que, d'un autre côté, Lorenzino (son autre frère) ne cessait de l'exciter à dépouiller le duc de ses États. »
C'est à ce propos que l'ambassadeur raconte que lorsque Léon fut fait pape, il disait à Julien :
« Profitons de la papauté, puisque Dieu nous l'a donnée. [Godiamoci il papctto , poictiè Dio ci l'Iia dato). »
Je crois que là était vraiment sa mission , jouir de la papauté dans toutes les aises de l'intelligence et toutes les satisfactions du goût : il n'était point politique; à mon sens il était plutôt encore Athéfiien que catholique : Athènes d'abord, Jérusalem ensuite.
« Il est savant, dit Marco Minio, qui le vit en 1517, et ami des savants; pas mauvais religieux, mais voulant vivre et se tenir dans les distractions et les divertissements, particulièrement ceux de la chasse. 11 va souvent à la Magnana, son palais, à cinq milles de Rome, lieu des plus délectables, u
Il faut lire aussi la relazione de Luigi Gradonigo qui était revenu de Rome en 1523, sous Adrien YI, mais qui avait négocié et traité pendant dix-huit mois avec le
pape Léon. Je trouve çà et là dans ses pages de piquants détails.
« M. de Lautrec et M. de Lescu avalent dit qu'ils voulaient que l'oreille du Pape fût le plus grand morceau qui restât de sa personne. Pour de tels propos et telles autres causes, le Pape avait conçu grande haine contre les Français. »
Voici ce que je rencontre sur l'emploi de son temps :
(c Le Pape dormait très-tard, et quand il s'éveillait, le premier qui avait accès dans sa chambre était Giovan Matteo, secrétaire du cardinal de Médicis, auquel il expédiait les affaires importantes; puis entrait le Datario pour questions de bénéfices; venaient ensuite les camériers, et il allait à la messe, donnait audience, passait à table, puis jouait volontiers à la prime. Il faisait jeûne trois fois la semaine, et mangeait une fois le jour, à vingt et une heure; le mercredi et le samedi, il mangeait cose cjuadrafjesimali; le vendredi, on ne lui servait que des légumes, des fruits et des pâtes, et rien autre chose; il disait souvent après avoir bu : « Un grand verre fait bien répondre, donnez-m'en un autre. » Son revenu temporel était de trois cent mille ducats à l'année, le spirituel de cent mille, et par des arrangements, cent mille et plus. Il était d'une fort belle taille, avait la tête fort grosse, mais la plus belle main; son geste habituel était de tenir continuellement la main sur son nez; c'était un causeur admirable : il promettait énorméinent, mais ne tenait guère. »
Son goût pour les arts, son infini sentiment du beau, s'étendaient à tout. Il avait un culte pour la musique. Marin Giorgi l'avait connu en 1517, je lui prends ce trait charmant :
« Le Pape est amant des belles-lettres, savant en humanités et en droit canon, et par-dessus tout excellentissime musicien, et quand il chante avec quelqu'un, il lui fait donner cent ducats et plus '. »
1 Relazione de Marin Giorgi, p. 56.
l^' CONCLAVE. 179
A ce pape, courtisan le plus accompli des charmes et des grâces du monde d'Apollon, à cet inspiré du bon goût , à ce pontife admirateur du beau dans la plus suave et la plus majestueuse acce})tion du mot, à cet Italien et à ce Médicis succéda au trône pontifical l'homme austère, le moine silencieux, l'anti-ApoUon qui régna sous le nom d'Adrien VI. De race germanique, il s'appelait Florent et était d'Utrecht. Le Vatican charmant et séduisant de Léon X et de Raphaël revêtit la bure comme celui qui y présidait, mais ce ne fut que pour un an, tant brève fut la durée de ce pontificat austère.
L'élection d'Adrien fut une surprise. Gomme cardinal, on le connaissait à peine. Il vivait en Espagne. Le Vénitien raconte rapidement les singulières péripéties du conclave qui éleva à la tiare ce pontife inattendu et imprévu. Je ne passerai point sous silence ce récit curieux , révélateur de circonstances aussi profanes que singulières dans cette occasion solennelle qui élève sur le trône de la catholicité le serviteur des serviteurs de Dieu.
a Le 27 décembre, jour de Saint-Jean, le conclave fui foi'mé. Ou y lut la bulle du pape Jules qui interdit la création du pape par simonie, et on fit prêter aux cardinaux le serment de l'observer. Ce même jour, sur le tard, arrivèrent le cardinal Orimani et le cardinal Cibo, et ils prirent place au conclave. Tous les cardinaux entrèrent eu communication, et ils négociaient pour le pontificat sans aucun égard. Les cardinaux réunis étaient au nombre de trente-liuit, dont quinze favorables au cardinal de Médicis et vingt-trois contraires, et sur ces vingttrois, dix-huit voulaient être pape. Le scrutin relevé, le cardinal Grimani ayant reconnu par le résultat des voix qu'il était maltraité, sortit du conclave. Farnèse avait vingt-deux voix, et les cardinaux Egidio et Colonna ne lui voulurent pas donner les leurs; s'ils les avaient données, il était pape. Ce même Farnèse avait promis au Médicis de le maintenir et de le faire plus grand que jamais. Alors fut proposé le cardinal Adrien, qui
était en Espagne, et le Cajetan fit un discours à sa louante, parlant de sa vie comme ne pouvant être meilleure, si bien qu'il les émut tous et qu'ils l'élurent pape. ^lais une fois élu, les cardinaux tombèrent dans la stupéfaction (riinasero morll) pour avoir ainsi élevé à la tiare un homme qu'ils n'avaient jamais vu. Et au sortir du conclave de grandes clameurs s'élevèrent contre eux : « Pourquoi n'avez-vous point élu l'un de vous? » Et le cardinal de Mantoue répondait : " Vous dites vrai. » Aussi écrivit-on sur les maisons : Rome est à louer (Roma est locanda)^ car tous croyaient que le Pape tiendrait le siège pontifical en Espagne ' . »
Et il en fut ainsi pendant neuf mois; ce fut le temps que mit le nouveau pape à venir d'Espagne à Rome. C'était du reste un saint homme : jamais élection si mal commencée n'avait mieux fini. De plus saint et de plus raisonnable pontife, et de moins ambitieux, je n'en vois point qu'il soit possible de lui comparer pendant tout le siècle. Le portrait qu'a donné de lui au sénat le Vénitien Luigi Gradenigo dit beaucoup en peu de mots :
" Ce pape Adrien, dit-il (car il n'a point voulu changer son nom), mène une vie exemplaire et pleine de piété. Il dit chaque jour ses prières canoniques , il se lève la nuit pour réciter matines, puis retourne au lit pour reposer; il se relève à l'aurore et dit sa messe, puis vient aux audiences. Il dine et soupe sobrement; on assure que pour son repas il ne dépense pas même un ducat. Il est homme de bonne et sainte vie, a soixante ans et est lent dans ses entreprises. Il procède avec de grandes circonspections ; il voit d'un bon œil notre Seigneurie, et montre de lui vouloir être ami. C'est un homme versé dans les saintes Ecritures, parlant peu et il est d'humeur solitaire^. »
A ce pontificat se rattache une relazione sinon des plus importantes au point de vue politique, du moins des plus intéressantes pour les mœurs, les coutumes, les aspects
1 Relaz. Lui{ji Gradenigo, p. 74.
ÂiMBASSADE D'OBÉDIENCE A ADRIEN VI. 181
de Rome à cette époque : je veux parler de la relazione des ambassadeurs vénitiens qui allèrent donner l'obédience au nouveau pontife. Cela se pratiquait à chaque élection nouvelle. La cérémonie de l'obédience, c'est-àdire de l'hommage rendu au Saint-Père par la Sérénissime République de Venise, était toujours chose de grande pompe. Quatre ambassadeurs des plus célèbres et des plus dignes de la République étaient élus : leur entrée à Rome , le cérémonial de leurs audiences au Vatican , étaient de grands spectacles. Dans cette occasion du pontificat d'Adrien, Marco Dandolo, Antonio Giustiniano, Luigi Mocenigo et Pietro Pesaro, furent les élus du sénat : leur relazione mériterait bien l'honneur d'une publication spéciale, et donnerait lieu aux annotations les plus intéressantes de la part des archéologues et des érudits. Ce n'est pas le Pape seulement qu'ils montrent dans sa personne et ses qualités au sénat réuni pour entendre leurs impressions; c'est Rome, c'est la ville avec les vestiges des temps où on sacrifiait non pas à Dieu mais aux dieux, c'est la ville avec les ruines antiques des Césars et les embellissements contemporains du pape artiste Léon; ce sont les fêtes, les fortunes, les splendeurs de tels cardinaux somptueux dont l'opulence contraste singulièrement avec la simplicité du pontife. Voici des chasses avec les meutes et les mules du cardinal Corner ', voici les repas somptueux, les grandes hospitalités de ces seigneurs richissimes princes de l'Eglise; voici l'audience secrète, la digne figure du Pape, sa conversation. C'est inie lecture attachante : ils disent éloquemment leurs impressions de voyage, ils parlent aux sénateurs, on les croirait en famille; les voilà parlant du Colisée, du Forum, des objets d'art récemment
* « Il cjuale è in {çrandissiiua cstiiiiazione a Roma e iiiolto aiiiato.... Tieiie uiia Ijellissliiia coite; fa un bel trattaniento.... «
182 DE LA DIPLOMATIE YÉ>ITIE?SxNE.
retrouvés et qui depuis ont acquis une renommée d'incomparable perfection : ils ne sauraient oublier l'Apollon, le Laocoon , la Vénus et les autres chefs-d'œuvre de l'art athénien. Ils vont au Belvédère, c'est là que le Pape leur donne l'audience de con^jd; rien ne leur échappe, ils redisent la beauté du site, la grandeur de l'aspect; ils sont éminemment artistes dans leur récit, et bien qu'ils aient été saluer et révérer le moins artiste des pontifes, ils s'expriment et parlent comme s'ils avaient été à même de respirer ce parfum d'art qui ressortait d'une conversation privée avec le Médicis Léon X '.
Clément VII, qui vint après, rappelle de durs souvenirs : le pape prisonnier et la ville saccagée. Pontificat trèsaffairé : il valait mieux n'être que J)ape au sphntuel comme cet Adrien, que pape ait temporel comme ce Clément. Le temporel lui coûta cher : ce pontificat ne fut en vérité qu'une longue amertume; il dura près de huit ans. La politique du monde, les grandes passions des grands princes ont secoué et agité Clément VII comme peu de papes l'avaient été auparavant ou le furent depuis. H y a de longs rapports sur lui et ses affaires : il eut à faire de grandes étapes sur le chemin périlleux de la politique où combattaient deux vaillantes têtes, François I", Charles- Quint. Pour de telles gens, il eût fallu un Jules II, un pape lutteur et sanguin, énergique et actif : celui-ci était irrésolu. « Tout son plaisir était de parler avec des ingénieurs et de traiter des matières de courants d'eau. » L'ambassadeur en conclut spirituellement qu'il est timide dans ses opérations et d'une nature très-froide.
Voici l'homme à quarante-huit ans :
« Prudent et sage, mais long à se décider, de là tant de ^ De la page 77 à la page 120, t. VII de la Collection.