EMPORTEMENT DE PAUL IIL
« Il est bien vrai, Sérénissime Prince, que la nature de Sa Sainteté est toute pleine de colère, et son âge avancé (il a soixante-huit ans), loin de la rendre plus calme, semble l'avoir accrue au niveau de son autorité et de son pouvoir. Ce pape est Romain de naissance, d'un esprit des plus osés; il se promet beaucoup, pèse et considère les injures qui lui sont faites, et a l'ardent désir de faire grands tous ses neveux »
Sous ce point, en effet, il le céda peu à l'ambition personnelle de Léon X pour sa famille. Les relations vénitiennes d'Antonio Surian et de Matteo Dandolo, l'une en 1535, l'autre en 1551, le représentent au commencement et à la fin de son règne : l'une rapporte une scène de discussion violente, et l'autre une scène d'aménité courtoise des plus fraj)pantes; j'y renvoie le lecteur curieux de voir quel homme il y avait en ce pape, dont le nom de famille a joué un si grand rôle dans l'histoire de l'Italie, de l'Espagne et des Pays-Bas. Comme tout ce qui a trait aux sentiments que volontiers j'appellerai démesurés , la scène de la mort de Paul III, exposée par le Vénitien, est saisissante et magnifique. Ici encore nous sommes dans des données qui semblent bâties à plaisir jiour le regard de Shakspeare. La peinture aussi ne pourrait-elle s'emparer de ce dernier épisode de la vie de Paul III , où , dans ses jardins de Monte-Cavallo, sous le poids de ses quatrevingt-trois ans, après quinze années d'un glorieux pontificat, le souverain pontife tomba comme frappé de la foudre?... Et il en fut ainsi : je ne parle pas de la foudre du ciel, mais de la foudre de sa propre colère. Ayant compris que Parme reviendrait tôt ou tard à l'Empereur, le Saint- Père, qui en avait investi son neveu Ottavio, résolut de faire rentrer le duché dans le domaine de l'Eglise, en donnant en échange au duc son neveu le duché de Camerino. Mais le révérendissime Earnèse , cardinal-neveu, ne
voulait pas voir sa maison privée de la possession de Parme, et furtivement, à i'insu du pape son oncle et patron , il fit partir le duc Ottavio pour arracher la ville aux mains de Camille Orsino, qui en était gouverneur et qui la gardait au nom de Sa Sainteté. N'ayant pas réussi et trouvant partout le dédain pour une telle entreprise, il commença de s'entendre avec l'Empereur par le moyen de Don Ferrante. Mais ici où a lieu le dénoûment, je laisse parler le Vénitien :
« Le Saint-Père s' étant aperçu du manéfje du révérendissime Farnèse, m'en fit part le jour des Morts, avec l'expression de la plus vive amertume. Et le jour d'après, au matin, dans les plus mauvaises dispositions, il s'en alla à sa villa de Monte-Cavallo pour y chercher un peu de distraction. Là, à propos des choses de Parme, Sa Sainteté se prit d'une telle colère contre le révérendissime Farnèse, qu'il lui arracha des mains son bonnet de cardinal et le foula aux pieds. On estime généralement que si Sa Sainteté eut survécu, elle eût privé le cardinal de toute sa bonne grâce et de toutes ses faveurs. Mais un si grand outrage de la part des siens, joint à sa grande vieillesse, fut un dernier coup pour le pontife, qui tomba atterré et tarda peu à mourir; et on en reconnut bien la cause lorsque, ayant ouvert son corps, on trouva dans le cœur trois gouttes de sang congelé qu'on a attribuées au grand mouvement de sa colère. >»
Jules III, successeur de Paul III, et Marcel II, successeur éphémère de Jules III , furent insignifiants. A part quelques anecdotes d'une certaine curiosité, il y a peu à rappeler d'eux. C'est donc Paul IV (Caraffa) ', après Paul III (Farnèse), que, en suivant l'ordre du temps, je trouve le plus digne d'arrêter l'attention, bien qu'il soit fait pour l'effraver. La véhémence, mais une véhémence
1 Élu pape la veille de l'Ascension en 1555, dans sa soixante-dix-neuvième année. Le conclave fut des plus orageux. Ce pontife était de la maison Caraffa, maison napolitaine, mais originaire de Pise, se disant commune à la maison Caracciola.