‹ La diplomatie VénitienneChapitre 63 sur 246 · PAUL IV D'APRES NAVAGERO · texte numérisé non relu

PAUL IV D'APRES NAVAGERO

que beaucoup d'esprit et de talent faisait quelquefois oublier, a caractérisé le premier; le fanatisme et ses ardeurs dévorantes ont été le mobile du second. Paul lY et Pie V (qui devait sinon succéder à Paul IV, du moins le suivre de près) ont été les papes moteurs de l'incpiisition romaine. Sombre gloire, renommée terri])le! Ils n'ont pas été les doux pères des chrétiens, ils n'en ont été que les farouches tyrans. Les Vénitiens avaient beaucoup connu Paul IV chez eux , où une longue période de sa vie s'était écoulée ' ; aussi peut-on dire qu'ils mirent un intérêt particulier à le voir gouvernant ce vaste monde de la chrétienté. Parmi les ambassadeurs qu'ils lui ont envoyés, Bernard Navagero fut un des plus recommandables par son esprit et par sa prudence. Sa relation est au nombre des plus belles; jusqu'à présent le recueil des relazioni sur Rome ne nous en a point donné de plus complète et de mieux écrite ; nulle part encore je n'ai trouvé un portrait de pape plus achevé et mieux posé. Par ce passage, que j'emprunte à NaAagero, voyez comment son intelligence et sa pénétration de diplomate ont su se diriger auprès de ce pontife, dont on a dit que « l'àme pénétrait de l'ardente flamme de sa volonté les choses aussi bien que les hommes ! »

«Une grande prudence, dit-il, beaucoup de dextérité, sont

nécessaires auprès de Sa Sainteté Je me suis efforcé de me

faire à cette nature; aussi jamais n'ai-je abordé le pontife avec un esprit de négociation résolu à l'avance, mais bien plutôt ai-je agi selon les dispositions que je lui reconnaissais; je me prêtais ainsi aux circonstances. Que cela m'ait ou non réussi, c'est à Vos Excellentes Seigneuries qu'il appartient d'eu juger. »

Puis, voulant montrer dans ce pontife le juge implacable et impassible, l'inquisiteur formidable qui place sa

1 II arriva à Venise en 1527, après le sac de Rome, et y résida jusqu'en 1536.

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confiance et voit sa force dans cette légende des Écritures : Super aspidem et basiliscum amhidabis, Navagero mentionne ce trait de pouvoir sur soi-même, qu'assurément j'admirerais sans réserve si je n'en trouvais l'inspiration dans les sentiments d'un fanatisme d'autant plus terrible qu'il était plus raisonné. Parlant donc de l'emploi des jours par ce pontife, l'ambassadeur dit :

« Des trois jours qui sont réservés aux consistoires, le lundi, le mercredi et le vendredi, et des deux consacrés à la signature, qui sont le mardi et le samedi, Sa Sainteté les néglige souvent; mais le jour qu'elle a destiné elle-ménie à l'inquisition , le jeudi , nul événement ne pourrait l'empêcher de s'y consacrer. Je me rappelle que tout le monde courait aux armes dans Rome lorsque vint la nouvelle de la prise d'Agnani, et que chacun était dans l'épouvante de perdre la vie et ses biens, et c'était un jeudi , jour de l'inquisition; le pontife seul demeura impassible, traitant et parlant des choses de cet office comme si les ennemis n'avaient pas été aux portes de Rome, et comme si les bruits de la guerre n'eussent pas agité la ville. »

Triste grandeur d'âme , à mon sens , et singulièrement manifestée! De qui est-il question? D'un pape, d'un pontife du souverain et doux Maître , ou d'un juge au criminel qui ne peut connaître que deux choses : le crime et le châtiment !

Avant de dire les qualités physiques et intellectuelles du pontife, groupées, du reste, avec un savoir-faire qui révèle non-seulement un orateur, mais encore un artiste, l'ambassadeur donne ce détail :

« Sa Sainteté naquit en 1-477, la veille de Saint-Pierre, et comme elle me le dit elle-même un jour que je causais familièrement avec elle, le nom de Jean-Pierre lui fut donné, par allusion au jour de sa naissance, qui eut lieu entre les fêtes de Saint-Jean et de Saint-Pierre; et le duc de Palliano me dit aussi

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un jour que la signera Vittoria, mère du pontife, disait publiquement, quelques jours avant ses couches, qu'elle avait le pape dans le corps.

Quant au portrait en pied du Saint-Père, le voici d'après l'ambassadeur :

« L'année 1555, la veille de l'Ascension, dans la soixante-dixneuvième année de son âge, il fut élu souverain pontife contre l'intention de tous les cardinavix qui redoutaient son caractère et à nul desquels jamais il n'avait voulu complaire. Sa nature est bilieuse et sèche; il est d'une solennité et d'une grandeur incroyables dans toutes ses actions, il semble vraiment né pour dominer : e veramente par nato a signorefjcjiare. Il est d'iuie santé vigoureuse et robuste, et lorsqu'il marche, c'est à peine s'il touche la terre; son aspect est tout nerfs; dans ses yeux et dans tous les mouvements de son corps, il montre une vigueur qui surpasse son âge. Deux indispositions le tourmentent quelquefois, le flux et le catarrhe; mais le flux lui venant à de certaines distances, on peut le regarder comme un inconvénient salutaire; et il a coutume de remédier à son catarrhe en mangeant du fromage de Parmesan. Les qualités intellectuelles du Saint- Père répondent à sa complexion phvsique-, car certes elles sont surprenantes. II est versé dans toutes les littératures; il parle italien, latin, grec et espagnol, et tellement bien, qu'on le dirait né au sein d'Athènes ou au milieu de l'Espagne ; et ceux qui comprennent ces différentes langues affirment qu'on ne saurait les parler mieux. Sa mémoire est si fervente, qu'elle s'étend à tout ce qu'il a lu sur toutes choses. Il a dans la tête toute l'Ecriture sainte ainsi que les interprètes, mais particulièrement saint Thomas, .le n'ai jamais entendu plus d'éloquence, et souvent il s'exprime si bien que, louant ce qu'autrefois il a blâmé ou blâmant ce qu'il a loué, on reconnaît son admirable talent et sa connaissance de toutes choses. Cette belle éloquence et cette aptitude à tout connaître, beaucoup de Vos Excellences ont été à même de les apprécier pendant les années que le Saint-Père a passées à Venise, et ceux d'entre vous qui n'ont pas été à même de les constater ont pu en retrouver de fréquents témoignages dans mes lettres. Sa vie, par ce qu'on en sait et ce qu'on en voit, est pure de toute tache, et toujours elle a été la même. Il est véhé-

ment et bouillant dans les négociations; il ne souffre pas la contradiction et conserve du ressentiment contre qui a l'audace de s'opposer à lui, parce que, en outre de la diynité du pontificat dont il est revêtu et qu'il dit être assez grande pour mettre à ses pieds les rois et les empereurs, il se sait encore noblement né, doué de notions étendues, et si fier d'une existence à laquelle, depuis tant d'années, il n'y a rien à reprendre, qu'il estime assez peu les cardiiiaux et tous autres pour ne pas se soucier de leurs conseils; aussi chacun juge-t-il que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de céder à la parole de Sa Sainteté. Ainsi que je l'ai dil, il est véhément et bouillant dans toutes ses actions; mais pour ce qui est de l'inquisition , cette véhémence est indicible : d'où il résulte que la plus grande injure lui faire est de lui recommander des hommes susceptibles d'être soumis à l'inquisition; et son esprit a une tiiste opinion des princes qui lui font de telles recommandations. Bien des fois je me suis étonné qu'un pontife qui manifeste une telle ardeur à vouloir punir un fauteur d'hérésie, ne paraisse pas plus se préoccuper de villes et de provinces entières qui sont ])ouieversées, et à l'état desquelles il pourrait remédier avec les bienfaits de la paix et du repos. »

L'ambassadeur continue le portrait de ce célèbre pape par le récit de son mode de vivre ; et cette seconde partie de ses observations sur la personne et la vie privée du pontife est loin de le céder en intérêt à la première. Le reste de la relazione est tout à la politique : l'ambassadeur expose les causes et les phases de la guerre de Paul IV avec le Roi d'Espagne, les dépenses du Saint- Siège , les conditions de la pai.v et les rapports avec les autres princes de la chrétienté. Sa politique était pour la France, ce fut et c'est chose rare dans les annales de la papauté ; mais s'il était français , c'était plutôt par raison de communauté d'ennemi.

« Naturellement, dit l'ambassadeur, le Pape abhorrait le nom seul de l'Empereur et de la nation espagnole , parce que, en outre qu'il se disait bon Italien et qu'il ressentait un infini déplaisir à voir que ceux « qui avaient l'habitude de n'être que des cochers

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