PORTRAIT DE SIXTE-QUINT
« Le Pape est né de parents des plus humbles, jardiniers dans un villaffc appelé Grotte a mare sotto Fermo , dans la 3Iarclie; il ne dédaigne point de rappeler lui-même son origine, se faisant un honneur qu'on sache que son seul mérite l'a conduit à la toute-puissance. Contre la volonté de son père, il entra, dès l'âge de neuf ans, chez les frères mineurs de iMontalto, et vécut en pauvre moine durant de longues années... On parle encore des auspices heureux qui augurèrent de sa future grandeur, parmi lesquels une vision qu'eut son père avant la naissance de ce fils et qu'il raconta à plusieurs. 3Ioi-même je l'ai entendu rapporter par une personne digne de foi , qui me la communiqua dans son propre pavs bien avant l'avènement du moine au pontificat. Les choses se passèrent ainsi : une nuit, son père eut une révélation qui l'assura que le premier fils que sa femme mettrait au monde serait pape. S'étant donc concerté avec sa femme, il la rendit grosse, — l'inijravido , — et un fils vint auquel il donna le nom de Felice , par allusion à la grande prospérité dont il était l'espoir pour son hinnble maison et pour lui-même. Le père avant fait part de cet événement à quelques gens du pavs, on disait du petit en le montrant et en se moquant : Voyez donc ce petit bonhomme qui sera pape; voilà celui qui sera Iç maître (lu monde, chi sarà padrone del mondo ; mais lui, tout tranquilment, répondait avec une grande simplicité qu'il en serait ainsi... )) Le pape Sixte a les vues les plus grandes; mais il fait profession de ne vouloir rien résoudre ni entreprendre avant d'avoir les forces nécessaires, pioclamant hautement qu'il lui lépngnerait d'engager et de compromettre quelqu'un pour l'abandonner ensuite; mais, qu'au coiitraire, il voudrait être le premier à prendre l'initiative et mettre au service commun tous les trésors de l'Eglise et sa vie même. C'est un pontife qui n'engagerait pas légèrement des querelles avec les princes; jjour les éviter, au contraire, il a supprimé la congrégation de la juridiction ecclésiastique, ainsi que je l'ai écrit en son temps; il estime pouvoir, par cette voie, terminer les affaires avec une bien plus grande facilité, ou soutenir avec bien moins d'indignité celles qui seront traitées en secret par lui seul. Avec tous il veut être en bonne intelligence, donnant les satisfactions possibles, bien que dans les cas graves il ne veuille point abandonner sa dignité; tenant pour certain que, de cette manière, il sera plus aimé, plus
respecté, pins craint et pins obéi. Dans ses ponrparlers, il sait être plein d'humanité et de douceur, si bien qu'il ne laisse jamais quelqu'un le quitter sans être content au moins de ses paroles... Il est vrai de dire que, dans les demandes qu'on lui adresse, il ne faut pas faire acte d'importunité; il ne veut pas non plus qu'un homme s'imagine avoir extorqué une f;ràce au moyen de la force dn raisonnement, mais seulement qu'il reconnaisse la tenir de sa bienveillance. Bien souvent il se délecte à faire une grâce à qui ne l'a point recherchée; il importe même de savoir user de prudence et de réserve à lui adresser des demandes; pour cette raison seule, ses plus chers en ont eu de repoussées : car le Pontife fait profession de se souvenir de tous et de prouver sa reconnaissance à qui l'a servi. Il est prompt à s'attendrir jusqu'aux larmes, bien que des plus décidés et des plus sévères dans l'exécution de la justice. En somme, avec tous il est des plus courtois, pourvu qu'on ne touche point au trésor public, auquel il veille admirablement et qu'il s'efforce d'augmenter pour la conservation de la grandeur pontificale et pour tous les accidents qui pourraient surgir; prêtant pour cela l'oreille à beaucoup de propositions qui lui sont faites, tant par des séculiers que par des ecclésiastiques, pour enrichir le trésor... »
L'ambassadeur rappelle ensuite son esprit de haute charité et ses idées grandioses sur rembellissement de Rome, ses projets de constructions et de fondations aussi utiles que magnifiques ; puis , faisant un retour sur tout ce qu'il vient de dire, l'habile diplomate indique aux sénateurs qui l'écoutent ce qu'il faut faire comme ce qu'il faut éviter, pour s'attacher l'intérêt et l'affection du Pontife; ce passage révèle surtout le caractère de Sixte.
« Rassemblant donc, dit-il, quelques-unes des qualités principales du Pape, nous pouvons dire que tantôt il est doux, tantôt teirible; ini jour facile, lui autre jour difficile, tantôt resserré et parcimonieux, tantôt très-libéral et magnifique; mais en tout il n'agit qu'avec prudence avec les particuliers et avec les princes, selon les circonstances de temps, de lieu, de personnes. D'où l'on peut conclure que si, d'un côté, c'est chose facile de s'ac-