CHAPITRE QUATRIEME
Relations sur les États ottomans. — Le baïlo vénitien. — Travail excellent du chevalier Vincenzo Lazari sur les ambassades des Vénitiens à la Porte Ottomane. — Variété des détails dans les relations sur les pays orientaux. — Citations sommaires des particularités contenues dans quelques relations sur la Porte Ottomane. — Relation de Bernard ]Nava{;ero, ambassadeur en 1553, et de Costantino Garzoni, ambassadeur en 1673. — SuLTAS Bajazet II, d'après Andréa Gritti. — Sultan Sélim I*^"". — Sultan Soliman I'-"'". — Sous son règne, dix-huit ambassades de la République de Venise. — Portraits. — Marco Minio, deux fois ambassadeur. Protocole entre le Grand Seigneur et la République. — La sultane favorite Rossane ou Roxelane. — Son autorité. — Occasion singulière qui lui valut la faveur. — Mustafa, "fils de Soliman. — Le drame de sa fin. — Trait caractéristique de la fierté du fils de Soliman, d'après Pietro Bragadin, baïlo en 1526. — Décadence de la puissance ottomane signalée dès 1573 par Marc-Antonio Barbaro. — Noms des ambassadeurs de Venise, ordinaires et extraordinaires, dont on a retrouvé des relazioni sur les Etats ottomans.
XaGS relations sur la Porte Ottomane forment une série qui trouve son importance dans la nature même des rapports existant entre Venise et le Levant pendant le seizième siècle. Souvent ennemies, toujours rivales, la puissance de Venise et celle du Turc avaient des intérêts trop communs pour ne pas être souvent divisées. De tout temps, du moins depuis son installation à Gonstantinople ', l'em-
1 Les traces de documents originaux concernant les Turcs proprement dits et leurs attaques contre l'empire grec remontent au quatorzième siècle dans les archives de Venise. Il faut lire une dépèche en dialecte vénitien du 16 mars 1355, de Matteo Venier : « Questo imperio (parlant de l'empire grec et de sa décadence insigne) è a mala condizione, e quanto al vero, è a prande estremitade, si per causa dei Turehi che i da molestia grande e da tutte parti, si etiamdio per lo segnior et rezimenlo che i a... la universitatle vorria la signoria dei Latini : a dir lo vero i no po star cosi per cosa dei mundo, ma i xe tanto cativi et ostinadi de malicia, che de lor no se po creder altro che quello che se ve. » V^oyez Sloria docuuientata , Romanin, t. IV, p. 232.
Les textes appartenant au quinzième siècle et précédant graduellement
pire du Sultan fut V ennemi-né de la République S(''r(''nissime. Sur mer, ce fut cette République qui, par l'active surveillance et la valeur alors incomparable de ses flottes, arrêta et fatigua la fougue souvent dangereuse et trop souvent victorieuse de ces peuples nouveaux venus et établis à l'un des flancs de l'Europe. Il était donc naturel que le siège diplomatique auprès de cette cour fût un des plus difficiles à occuper : le nombre des nationaux, l'activité commerciale, le voisinage des frontières, une multitude de ces petits événements inévitables entre deux pavs limitrophes dont le mode de gouvernement de l'un est le contraire absolu de l'autre, le but simultané enfin de certaines conquêtes, tout était fait pour que l'envoyé de Venise à Gonstantinople eût des instructions et des façons de traiter différentes de celles des envoyés aux autres cours. Il fallait donc manifester une prudence singulière, et le mode d'agir selon les convenances spéciales de la cour turque ne pouvait appartenir qu'à ceux qui avaient déjà acquis, soit j)ar les voyages, soit par l'étude, une bonne et expé-
le fait iininc;nse de l'occupation de Gonstantinople par le Turc, sont n'partis dans les Regixtri Sécréta scnato , t. X, XI, XV, XVII, XV^III, XIX, et les Commemoriali XII, XIII, XIV. Les curieux doivent aussi consulter lintéressante publication de M. Henri Cornet, u Giornale delV assedio di Co^ldiilinopoli « , faite d'après l'autofjraphe de ^Sicolo Barbaro, qui est à la bibliothèque de Saint-Marc. Ce Barbaro avait été le témoin oculaire des faits (ju'il a décrits.
Après la conquête de Gonstantinople, il v eut des envois réciproques d'ambassadeurs. Bartol. Marcello fut élu pour traiter de la paix.^e^. Sécréta, t. XIX. Ce traité, publié imparfiiitement par Marin, t. VII, p. 283, est reproduit entièrement par Romanin. Appendices du t. IV, Storia documeiitafd , p. 528.
Pour tous les faits qui ont ajjité ensuite la politique des Sultans et celle du {jouvernement de Venise jusqu'à l'avènement de Bajazet II, il faut continuer à répartir les recherches entre les Regixtri Sécréta et les Commemoriali. La prise de Xégrepont par les Turcs est fort détaillée. Sur les forces imposantes du Turc (forces maritimes), il importe de lire une intéressante lettre de Girolamo Longo, révélée par les Annali di Malipiero dans V Archivio storico italiano.
LE BAÏLO VÉMTIEN A CONSTANTINOPLE. 215
rimentale notion des mœurs politiques, commerciales et privées de ce pays singulier.
Une désignation spéciale était même appropriée à l'envoyé ordinaire de la République au Grand Seigneur; on l'appelait le haïlo, hajulus, vocable dont la signification primitive de pédagogue et tiiteirr arriva à celle de protecteur des personnes et des biens des nationaux en pavs étranger'. Mais en dehors des baïli, qui étaient de véritables ambassadeurs ordinaires, il v avait souvent des ambassadeurs extraordinaires dont l'envoi était occasionné par des événements tels qu'un traité de paix, une succession au trône , la circoncision du jeune prince , une victoire signalée. Aux uns et aux autres incombait nécessairement le devoir de la relaziotie, à lein* retour à Venise. De 1507 à 1598, Venise fut représentée auprès des Sultans par trente-trois baïli, et de 1502 à 1595, elle eut vingtsept fois l'occasion de procéder à l'élection d'ambassades extraordinaires. De ces séries de missions il nous est resté trente et une relations , qui , jointes à quelques documents particuliers à la Perse, forment la matière des trois volumes consacrés aux choses et aux souverains de la Porte Ottomane pendant le seizième siècle. Connaissant déjà comment les Vénitiens savaient voir et redire , il est naturel d'estimer ces séries d'enseignements comme un des précieux trésors que puissent ouvrir les observateurs des choses de l'Orient, et en particulier les historiens de cet empire étrange, qui, après avoir pendant im instant inquiété l'Europe, n'a fait que déchoir, et a reculé moralement jusqu'aux limites extrêmes de l'avilissement, en vertu de cette loi profonde qui veut que la fougue et la
1 Voyez la troisième série du Recueil Alhèri ; le volume III, dû aux soins et aux recherches du chevalier Vincenzo Lazari. Voyez surtout le chapitre : Cenni intorno aile lejuzioni venete alla Porta Ottovianu.
violence sans autres appuis qu'elles-mêmes dans le gouvernement des hommes, ne puissent entraîner avec elles cette condition sans laquelle il n'y a point de perfectionnement possible, je veux dire la durée.
M. Vincenzo Lazari a fait pour le troisième volume de la série ottomane des relazioni ce que M. Tommaso Gar avait fait pour le premier de la série romaine. Son intelligente érudition a donné des éclaircissements presque indispensables; elle a recueilli dans les inépuisables Diarii de Marin Sanuto les débris de relations oubliées, en sorte que réellement on ne peut signaler que de faibles interruptions dans la filière de ces textes sur les six Sultans qui, depuis Bajazet II jusqu'à Mahomet III, ont occupé le trône de Gonstantinople entre 1480 et IG03. La notice dont M. Lazari a fait précéder le volume qui lui a été confié est pleine de faits curieux et mentionne tout un ordre de choses intéressantes relatives aux légations vénitiennes à la Porte Ottomane. Le mode d'élection, l'usage de la comniissione , la forme et le luxe des Lettere Credenziali pour le Sultan et le grand vizir, le détail de ces quantités de cadeaux ' distribués aux plus grands et aux plus petits dans la foule vénale de cette cour insatiable, la solde ordinaire de l'ambassadeur, les honneurs qui présidaient à son départ de Venise sur les vaisseaux de la Seigneurie, sa route pour Gonstantinople, le cérémonial et la pompe tout ottomans de son entrée et de son audience, son instal-
1 « Les présents que les ambassadeurs emportaient ainsi avec eux à Gonstantinople consistaient {jénéralement en étoffes et tissus d'or et de soie, en velours, en pièces de drap pourpre, en ar'jent travaillé, en vautours et oiseaux de chasse, en petits chiens alors de mode, en sucreries de tout genre, en cires de luxe, en jeux et en toutes sortes de minuterie, menues galanteries. » Voyez Lazari, Cciini intorno aile leçazioni, p. xv. — J'ai dans l'un des portefeuilles de ma collection plusieurs listes de ces cadeaux, avec des notes sur le prix qu'ils coûtaient et l'indication des noms des personnages auxquels ils étaient destinés.