RELATIONS CONNUES SUR PHILIPPE IL
qu'il faisait connaître sur Philippe II laissait peu à désirer pour la première moitié du règne, « les dates de 1557, 1559, 1567, 1572, 1577 correspondant assez exactement aux diverses phases de ce période de temps ; mais une grande lacune était aiors à constater et laissait forcément incomplète cette ingénieuse étude. Les relations, en effet, entre 1577 et 1593 étaient demeurées inédites; M. Albèri est donc bien méritant ])Our avoir comlilé ce grand vide par la récente et importante publication du tome treizième de la collection (le cinquième de la première série). Consacré entièrement à l'Espagne sous Philippe 11 , il contient treize relations entre 1563 et 1598; sur les treize, quatre seulement ont été connues de M. Gachard. Ce volume est donc le fruit d'un bon et beau travail et très-louable, à l'œuvre duquel ce m'est un bonheur de voir attaché le nom de ce jeune savant dont je coniiais les vertus laborieuses et dont j'ai déjà dit les mérites, M. Vincenzo Lazari ; c'est à lui que revient l'honneur de ces précieuses découvertes, avant-courrières d'autres non moins précieuses, et parmi elles une relazionc des plus brillantes de ce grand diplomate Leonardo Donato, à la date de 1573, demeurée jusqu'à présent inédite et enfouie dans la masse des recueils politiques manuscrits de l'archive Dona dalle Rose.
Du nombre des pages consacrées à l'Empereur et citées par M. Gachard, je crois ne pouvoir extraire un passage plus propre à en prouver l'intérêt que le suivant. S'il n'est point un portrait en pied , n'est-il pas du moins un mé-
et sur les récompenses accordées par Philippe II à la famille de lîalllia/.ar Gérard; 5 vol. in-S".
Correspondance de Philippe II sur les nffaires des Pays-Bus , publiée d'après les orijjinaux conservés dans les Arcliivcs royales de Simancas; 4 v.d. in-4" (1558-1576).
J'ajoute que M. Gachard a annoncé depuis deux ans un livre dont le sujet est d'un intérêt éuiinent : Don Carlos et Philippe II.
daillon des mieux venus? Reportez-vous à l'année 1532, à l'époque de ce grand congrès de Bologne, arbitre des destins de l'Italie (car il s'est agi toujours de destins pour ce pays tant convoité). Voici l'Empereur puissant tel que Contarini le vit à Bologne :
« L'Empereur, au 24 février dernier, a accompli sa trentième année. S'il n'est pas d'une très-forte complexion, sa santé est bonne. Il a le corps parfaitement proportionné : une seule cbose lui {jâte la figure; c'est le menton. Il est prudent, réservé, et s'occupe avec la plus grande sollicitude de ses affaires, à ce point qu'il écrit actuellement de sa main à l'Impératrice en Espagne, et à son frère en Allemagne, des lettres très-longues. Le Pape m'a dit qu'en négociant avec lui , Sa Majesté avait un mémorial où étaient notées de sa main toutes les cboses dont elle avait à traiter, afin de n'en oublier aucune.
» L'Empereur n'est très-adonné à aucun plaisir. Il va quelquefois d la cliasse, surtout au sanglier : mais à Bologne, il est rarement sorti de son palais, et seulement pour assister à la messe en quelque église. Il est religieux plus que jamais. Il parle et discourt beaucoup plus qu'il ne le faisait en Espagne. Il m'est arrivé de négocier avec lui pendant deux heures de suite, ce qu'eu Espagne il ne faisait pas. Il n'est plus aussi absolu dans ses opinions que sa nature le portait à l'être. Un jour qu'il causait familièrement avec moi, il me dit qu'il était naturellement entêté. Je voulus l'excuser en lui répliquant : « Sire, être ferme dans une opinion qui est bonne, c'est de la » constance, non de l'obstination. » Il reprit aussitôt : « Mais » quelquefois je le suis dans les mauvaises. » D'où il résulte, selon moi, que par sa prudence et sa bonne volonté il a triomphé de ses défauts naturels. Quant à ses intentions, elles me paraissent être excellentes, et tendre surtout à la conservation de la paix. »
Mais il cette époque du discours de Gasparo Contarini, l'Empereur Charles était dans la plénitude de sa carrière si brillante : il se sentait et se savait bien l'Empereur, le juge réel des affaires d'une partie de l'Europe; sa parole
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est ferme, bien claire, frappée à ce cachet de bon sens pratique qui veut toujours que ses interlocuteurs aillent droit au but, comme lorsqu'un jour, ouvrant l'audience à l'ambassadeur de Venise pour une négociation difficile, il l'interpelle ainsi :
« ^Monsieur l'ambassadeur, si la Seifjfneurie est désireuse de la paix, faites deux choses : premièrement, ce que vous avez à faire, faites-le vite; secondement, ne cherchez pas à procurer tant d'avantage à la Seijjneurie qu'en tout vous soyez en désaccord avec nous; l'emplissez votre devoir envers votre patrie; mais donnez-nous aussi lieu de reconnaître qu'après elle vous avez toujours aimé l'Enqîereur. »
C'est par de telles nuances si bien saisies que les Vénitiens vous montraient l'homme. Vous l'avez vu jeune, le voici vieillard, en 1556, au retour des longues guerres, tout à Dieu; c'est encore un Vénitien qui nous le montre, c'est Federico Badoer :
u Sa taille est moyenne et son extérieur grave. II a le front large, les yeux bleus et d'une expression énergitpie, le nez aquiliu et un peu de travers, la mâchoire inférieure longue et large, ce qui l'empêche de joindre les dents et fait qu'on n'entend pas bien la fin de ses paroles. Ses dents de devant sont peu nombreuses et cariées; son teint est beau, sa barbe est courte, hérissée et blanche. Sa complexion est flegmatique. Il souffre presque continuellement des hémorroïdes, et souvent, aux pieds et au cou, de la goutte qui lui a entièrement roidi les mains.... Actuellement il se fait chaque jour lire la Bible, 11 se confesse et communie quatre fols par an.... Avant son départ pour l'Espagne, 11 avait la fréquente habitude de tenir un crucifix dans la main; j'ai entendu raconter, pour chose véritable et comme un grand témoignage de son zèle religieux, que quand il était à Ingolstadt, dans le voisinage de l'armée protestante, on le vit à minuit, dans son pavillon, agenouillé devant un crucifix et les mains jointes.... Pendant le carême qui précéda son départ, il prit un soin extraordinaire de s'enquérir de ceux qui à la
cour mangeaient de la viande, et il fit dire au nonce du Pape qu'il ne devait pas se montrer facile à accorder la permission de faire usage des aliments prohibés aux courtisans ou à quelques autres personnes que ce fût, à moins qu'il n'y eût péril de mort. »
Une chose me frappe après ce portrait, c'est combien dans la vieillesse de Charles-Quint on retrouve la jeunesse même de Philippe II! Philippe II, en effet, fut-il jamais jeune? Le premier, comme tous les hommes faits pour les grandes choses , n'avait pas toujours été le même ; il avait eu ses saisons avec les signes qui les caractérisent; le second n'eut qu'une saison : elle dura toute sa vie. Une uniformité implacable préside au mobile de ses actions comme au mouvement de ses pensées. Philippe II semble être né vieillard : il attriste et assombrit ; sa grandeur et sa puissance étonnent, mais ne plaisent point. Cet habillement noir, tout élégant qu'il soit et qu'il semble avoir préféré à tout autre, est l'emblème du moral du Roi : pour lui l'habit fait bien le moine. Ce dernier prince est peut-être de tous les souverains avec lesquels les ambassadeurs de Venise ont négocié, celui (ju'ils ont le plus consécutivement et le plus persévéramment dépeint. Depuis Giovanni Michieli jusqu'à Agostino Nani, entre 1556 et 1508, quinze ou seize ambassadeurs sont revenus dire au sénat de Venise la complexion physique et morale du roi Philippe : c'est une longue et étrange monographie d'un personnage presque fatal. — Les peuples du Nord, dans l'ingénuité de la haine qu'il leur avait inspirée, l'appelaient le démon du midi, — et cette sombre désignation me semble faite poiu^ imprimer une ardeur plus grande à la recherche du portrait véritable de cet homme qui, par sa politique méditative, inflexible et ombrageuse , par la violence et la cruauté de son mode religieux, par la défiance uniforme de son naturel, est