‹ La diplomatie VénitienneChapitre 86 sur 246 · PHILIPPE II DANS LA VIE PRIVÉE · texte numérisé non relu

PHILIPPE II DANS LA VIE PRIVÉE

longue carrière qu'il a parcourue. Son sommeil était long et profond; il évitait la compagnie, et mettait à ses actions ordinaires une sorte de solennité qui ne permettait jamais d'oublier que le Roi était le roi, auprès de qui la Reine même était plutôt femme que reine ; fort rarement il mangeait avec elle, non plus qu'avec le prince et sa sœur, comme si personne au monde ne pouvait mériter le sublime honneur d'avoir place à sa table. Il était sobre ; mais ce qu'il mangeait était solide, s'abstenant toujours de fruits et de poisson. Il aimait cependant les femmes, sinon par tempérament, au moins par divertissement. Le goût de la solitude , la recherche particulière qu'il mettait à échapper aux regards même de sa cour habituelle , faisaient de lui une sorte de héros silencieux qui ne laissait pas que d'avoir un prestige extraordinaire. Parfois, contre toute attente, un peu avant le jour, avec cinq ou six de ses famihers, il quittait la cour pour se retirer dans quelque endroit solitaire et y passer le temps dans une extrême tranquillité, sans vouloir entendre chose qui lui pût donner à penser. Son costume, si particulièrement immuable quant aux formes et aux couleurs, lui seyait à merveille : sa figure paie ressortait comme par artifice de son élégant petit manteau; il portait , du reste , sa toilette sobre dans les couleurs , et les agréments avec autant d'élégance que son ami Henri de Lorraine, le fameux M. de Guise portait la sienne brillante et chamarrée. Il n'usait pas de broderies d'or ou d'argent et s'habillait de soie qui ne fut point chargée d'ornements. Voici d'ailleurs un échantillon de sa toilette, un jour qu'il donnait audience à l'ambassadeur Antonio Tiepolo, en 1572 : haut-de-chausses de velours de couleur argentine, bas de soie, un pourpoint de satin de même couleur, et une veste de soie noire fort élégante; manteau de damas fourré de martres, et au-dessus le collier de la

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Toison d'or lui ceignant les épaules; le bonnet de velours noir avec une j)etite chaîne d'or. Il parlait fort bas, et pour ce, mettait sans cesse les ambassadeurs dans l'embarras. « La réponse du Roi fut dite îi voix si basse que nous, (pii étions tout près, ne pûmes l'entendre, » dit ini secrétaire vénitien. Le sieur de Fourquevaulx apj)uie aussi sur cette singularité, dans une lettre à Charles IX.

K , m'a respondu Sa Majesté si bas, que je n'en ay

sçu entendre sinon bien petites paroles... '. » Il était extrême dans ses pratiques de religion, LTn jovu' qu'il était à Monzon pour les grands jours d'Aragon et qu'il se rendait à cheval du lieu de son palais à celui de l'assemblée, il rencontra le saijit sacrement (ju'on portait à un malade; il descendit aussitôt, se découvrit, et la berrette en main, il le suivit jusqu'à la porte du malade, où il l'attendit pour le suivre de nouveau pendant le retour. Il habitait volontiers Madrid, s'y plaisant à cause des ])alais tout voisins et entoiu'és de bois qu'il y possédait, le Prado et Aranjuez : ces solitudes faisaient ses délices, non point qu'il V chassât ou qu'il y fit des tournois, choses si goûtées alors des autres princes, mais il y invitait quelques dames.

De 1559 h 1568, la Reine, sa femme, fut Elisabeth de France, fille ainée de Catherine de Médicis, qu'il avait épousée en troisièmes noces , femme du plus grand charme et d'un esprit très-élevé. Il faut dire d'elle ici quelques mots : elle fut comme atterrée par le mode d'existence si peu française et si éloignée de tous ces enjouements qu'elle avait connus à la cour de France. Elle n'avait guère que vingt ans lorsque Giovanni Soranzo parla d'elle dans sa relazionc en 1565 :

« De sa personne, ni grosse ni grande, pas trop belle de

1 Voyez Gacliard, même livre, cité page 170.

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