LA REINE ELISABETH DE VALOIS
figure; mais tout son corps est dans de belles proportions, et il règne en elle la plus grande grâce. Elle est douée du plus rare esprit, d'une infinie politesse; tous la tiennent pour sage et prudente, de manière qu'en tout elle est au-dessus de son âge. Le Roi ne l'aime qu'en a|)parence; elle n'a aucune autorité, pas niênu» dans sa propre maison; la faculté de choisir qui bon lui semble pour son service ne lui étant même pas donnée. Ceux qu'elle avait amenés de Erance furent congédiés. Elle vit trèsretirée, et souvent des jours se passent sans qu'elle sorte de son appartement. Sa maison n'a point ce grand air royal qu'il lui conviendrait d'avoir : un majordome, don Giovanni Manrique, dirige sa maison; d'autres officiers de liant grade, elle n'en a point. Toute jeune qu'elle est, elle ne voit jioint le Roi selon ses désirs, car lorsqu'il laisse la cour (et c'est fréquent), ce n'est qu'en de rares occasions qu'il la conduit avec lui — Malgré tout cela, la Reine, avec cette prudence qui est sienne, dissimulant chaque jour ses sentiments, ne manifeste pas son peu de joie inlérieure, et elle évite toujours de parler mcMue de ces choses; toujours, au contraire, elle se montre désireuse de satisfaire le Roi, et elle ne veut (jue ce qu'il veut *. »
I Jielazione di Spaijiia, Giovanni Soranzo ; 1565, t. V, série I''*' de la collection de Florence, p. 119.
L'ambassadeur précédent ( l'aolo Tiepolo, 1563) fait aussi un petit portrait (le cette Reine. Je traduis un ou deux passages : « La Reine a un peu plus de dix-sept ans, elle est d'un vif esprit, — di vivo ingeyno, — mais pas trop belle; elle n'a donné encore aucun signe de grossesse; à dire vrai elle est encore fort jeune, et les signes de féminilité ne lui sont apparus que depuis dix mois environ, ainsi que me l'a dit son médecin. Le Roi, en apparence, lui fait toutes sortes d'offices d'honneur et d'amour, mais, au fond, il lui donne bien peu de satisfaction, car, outre ses fréquentes et longues absences, même quand il est à la cour, Il va tout exprès la trouver la nuit à des heures extraordinaires, et si par hasard il la trouve dormant, comme s'il voulait prendre garde de l'éveiller, content d'avoir fait tout bonnement cette démonstration, il, se retire : aussi la Reine, pour ne pas être ainsi privée de sa compagnie, a plus d'inie fois prolongé ses veilles pendant la |)lus grande partie de la nuit. Elle sait que le Roi se livre à de grands débordements avec les femmes, mais comme elle a ap[)ris la toléiance auprès de sa mère (Catherine de Médicis), — ma avendo tiiiparato la tolleranza da sua madré, — elle supporte patiemment tout sans jamais qu'il lui échappe une parole de ressentiment. » P. 72, t. V, série I'''.
II est fort regrettable que M. le marquis Du Prat, qui a publié, il y a
Et pour mieux dépeindre l'immobilité des décisions du Roi à l'égard de cette jeune Reine dont la bonne grâce, l'humeur si douce et les qualités élevées venaient, au grand désespoir de Catherine de Médicis, sa mère, qui en était instruite, échouer devant la froideur et le flegme intolérable de Philippe, l'ambassadeur ajoute ce fait, dont la portée est une véritable pièce à conviction :
« Quand curent lieu, l'année passée, les assemblées d'Aragon, la Reine fit au Roi toutes les démarches possibles pour y aller en sa compagnie, et on m'assura qu'il n'était pas de jour qu'elle ne pleurât devant son mari pour cet objet, au point qu'il lui promit qu'elle viendrait, lui disant qu'une fois arrivé à Saragosse il la ferait partir pour le rejoindre. Dans le but même de donner une apparence de plus grande vérité à sa promesse, le Roi accorda au cardinal de Rurgos la faveur de s'arrêter à Madrid, désirant lui conférer l'honneur d'accompagner la Reine — iMais, en somme, il n'en fut rien que ce que le Roi avait décidé qu'il en fût, dans son for intérieur, et la Reine ne fît point ce voyage. Il est vrai que plus tard le Roi montra de ressentir un vif cbagrin lorsque la Reine avorta et qu'elle se trouva si mal que son état était pioche de la mort — »
Mais à la même époque il y a une autre physionomie — moins douce assurément — aux cotés de Philippe II. Elle aussi, cette figure, nous est montrée sous son vrai jour et dans la dure vérité de ses traits par les Vénitiens. Elle touche de près au roi Philippe II, étant celle du premier de ses fils, de Don Carlos, prince royal. On peut dire que Philippe II ne fut pas heureux dans sa descendance mâle : Don Carlos, le premier né, avait l'âme noire et agissait plutôt en fou méchant qu'en prince bien éduqué : sa mort précoce
peu d'années, tout un volume sur la Vie d'Èliaaheth de Valois — volume d'ailleurs plein d'intérêt — '■ n'ait pas eu connaissance des textes des ambassadeurs vénitiens près du Roi Catholique. Les relations et les dépêches lui eussent permis une moisson plus abondante encore que celle qu'il a faite.