DON CARLOS, PRINCE ROYAL
a laissé derrière elle un mystère qui n'est pas encore révélé ; Philippe, son second fils, qui lui succéda sous le nom de Philippe III , fut un prince d'une débilité complète à tous égards. Le Roi fut mieux partagé du côté de sa fille : l'infante Isabelle, douce, quoique sérieuse enfant, a pu lui donner quelques consolations filiales : il l'aima tendrement. Plus loin je parle d'elle, ainsi que des fatigues politiques dont elle fut accablée. En ce moment, c'est Don Carlos qui est en scène. Il mourut en 1568. Fut-il empoisonné par l'ordre de son père, qui depuis quelques jours le tenait prisonnier; sa mort fut-elle violente ou naturelle? L'histoire jusqu'à présent n'a pu connaître la vérité ; — ce que l'on peut avancer sans hésitation , c'est qu'à en juger par les pronostics de sa jeunesse , il était le plus triste prince de son temps, et il faut estimer que la mort, si cruelle qu'elle ait pu être pour lui , en lui enlevant l'hérédité du trône , a rendu un grand et signalé service au royaume. Le roman s'est emparé du double événement étrange de son emprisonnement subit et de sa mort mystérieuse : à l'un et l'autre de ces faits il a attribué les plus émouvants motifs. En cela le roman n'a fait que son devoir. Mais que dit l'histoire? Le savant et infatigable chercheur M. Gachard sera sans doute, dans un temps prochain, le révélateur de cette énigme historique : il prépare depuis plusieurs années tout un livre que déjà il a promis, sous le titre de Don Carlos et Philippe II. On a montré le prince royal amoureux de la Reine, seconde femme du Roi son père, cette gracieuse Elisabeth de France, sa belle-mère, dont nous avons dit l'existence peu heureuse; on l'a présenté comme ayant voulu renier les principes catholiques et adopter ceux de la foi protestante ; on l'a enfin accusé d'avoir projeté un départ clandestin pour les Flandres afin d'y briser le pouvoir espagnol, qui y était odieux. Aux regards du roi Philippe, pour
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un seul de ces trois chefs de culpabilité... qui au monde, même son propre fils, aurait pu trouver grâce? Y eut-il jamais en effet un prince plus jaloux de son honneur, de sa foi et de son Etat? Toute la mise en scène du drame dont la prison et la mort de Don Carlos ont été le dénoûment, a conquis en sa faveur, dans l'imagination du vulgaire, une sorte d'intérêt aussi peu mérité que justifié. Ceux qui n'ont vu , comme Schiller, — et à cet égard ce poëte me paraît avoir fort mal vu, — dans le prince royal Don Carlos que la victime d'un sentiment presque idéal, ont commis une grande erreur. Don Carlos avait en lui l'étoffe d'un de ces princes fous de la Rome des Césars, tels que Caligula et Néron : c'était une âme mauvaise et méchante, cruelle, capable d'actions perverses, n'ayant d'autre génie que celui de la perversité. Si sa mort fut le résultat d'un crime, je le répète, ce fut un crime heureux. Brantôme, dont la philosophie était si commode, n'a su alléguer pour excuse à toutes les étrangetés qu'on racontait du prince dans toutes les cours, que cette plaisante opinion : « Je croy qu'après que ce prince eut eu bien jeté sa gourme comme ces jeunes poulains et passé tous ses grands feux dès sa première jeunesse, qu'il se fut rendu un très-grand prince et homme
de guerre et d'Estat Quant à mon petit jugement, —
ajoute ce beau courtisan de Brantôme, — je le jugeois un jour grand et luy trouvois une très-bonne façon et bonne grâce, encore qu'il eut son corps un peu gâté; mais cela paraissait peu. » Au discours de Brantôme, qui n'a rien de bien sérieux, il faut joindre ceux des Vénitiens et les tenir pour vrais lorsqu'on les voit s'accordant, quant au fond, avec tous les écrits dus à la plume des ambassadeurs de tous les pays résidant à la cour d'Espagne à cette époque. J'ajoute que je ne le dis point sans m'en être assuré.
Quatre ambassadeurs vénitiens ont parlé de Don Carlos,