CARACTÈRE ÉTRANGE DE D0>' CARLOS
soit dans leurs dépêches, soit dans leurs relazioni. Sigismondo de Cavalli était à Madrid lors de la mort du Prince, en 1568 ; les trois autres, Paolo Tiepolo en 1563, Giovanni Soranzo en 1565, et Antonio Tiepolo en 1567, ont écrit des portraits. Le moins dur est le dernier, il a déjà été donné par M. Gacliard; les deuv autres sont assurément encore inconnus en France , et je les traduis comme nouveauté dans ce chapitre , qui , étant une sorte de monographie de Philippe II d'après les Vénitiens, doit donner place à des écrits d'une source vénitienne sur des hommes qui, tels que Don Carlos, ont autant contribué à jeter le trouble et l'aigreur dans l'esprit et l'àme du Roi :
« En naissant, dit Paolo Tiepolo, le princ(> Don Carlos causa la mort de sa mère (Marie de Portugal), Tannée 1545, le 9 juillet. Il est Ibrt petit de sa personne, de vilaine et ingrate apparence, d'une complexion malheureuse; il a souffert pendant trois ans continus des atteintes de la fièvre quarte, et parfois il a donné des marques d'aliénation mentale : infirmité d'autant plus redoutable qu'il paraît la tenir de sa bisaïeule (Jeanne la Folle), par hérédité. Aussi, tant par suite de cette longue maladie que par celle du très-périlleux mal qu'il a éprouvé dernièrement, il est resté d'autant plus faible et accablé que, de sa propre nature, H n'a ni prospérité ni force. Il a manifesté et manifeste encore certains procédés et certains goûts des plus singuliers. Enfant, non-seulement 11 mordit, mais 11 mangea même les seins à trois de ses nourrices, qui en faillirent mourir. Il ne parla point avant cinq ans révolus, et la première» parole qui fut reuiarquée comme venant de lui fut no)i. On eu fit part à l'Empereur, son grand-père : c'était, en effet, un indice que le Prince ne devait pas demeurer muet. Cela donna l'occasion à l'empereur Charles de plaisanter; il dit ainsi que, pour ce que son grand-père et son père offraient à l'enfant, il avait bien raison et besoin de dire non. Devenu plus âgé, il n'a pris nul plaisir aux lettres, aux armes, aux chevaux et aux autres choses valeureuses et honorables, mais il ne se |ilut qu'à faire mal aux autres : à tels ou tels qu'il renconti'ait sur son chemin et qui lui paraissaient de
peu de qualité, il voulait faire donner des bastonnades; il n'y a pas encore si longtemps qu'il voulait qu'on en châtrât un. Il n'aime qui que ce soit, à ce que l'on sache, mais il a conçu à l'égard de beaucoup de personnes de la cour une haine mortelle. Il tient à ce qu'on lui donne, mais il n'aime point à donner : en tous ses procédés il se montre rcvêche à faire du bien , mais il a la pins grande inclination à nuire. Il est fixe et opiniâtre dans ses opinions; il a le parler difficile et lent, et s'exprime en termes tronqués et saccadés : à moins qu'on n'ait égard à son âge, qui est de dix-sept ans, on peut dire qu'il n'entend rien aux choses du monde. Et, bien que les Espagnols, dont la coutume est de porter toujours aux nues ce qui les concerne, aient exalté certaines questions qu'il a adressées indifféremment aux premiers venus, néanmoins il en est parmi eux — et je les crois un peu plus dans le vrai — qui ont argumenté, par l'impertinence dont ces questions étaient empreintes, du peu de discernement du prince qui les posait. »
Que dit ailleurs l'ambassadeur Giovanni Soranzo, qui connut Don Carlos deux ans plus tard, c'est-à-dire lorsque ce Prince eut atteint ses dix-neuf ans? Rien de plus heureux ni de meilleur, au contraire. J'évite les traits qui ressemblent par trop à ceux que nous connaissons déjà par le récit de Paolo Tiepolo :
« Le Sérénissime prince Don Carlos a la face plutôt éteinte que pâle, — pià presto consumata clie palUda, — et il est d'une nature si colère qu'il est des plus difficiles à se laisser gouverner. Il est des plus désordonnés dans sa nourriture et d'un appétit en dehors de toute raison : à cet égard il se conduit si mal, que la plus grande partie de l'année il a la fièvre, et elle lui est devenue si habituelle que Son Altesse n'y fait plus attention; car, le lendemain du jour où elle l'a quitté, il retourne à ses mêmes désordres. Il n'écoute personne et ne tient compte de rien; et, s'il m'est permis de le dire, il estime fort peu aussi le Roi, lequel dissimule et feint de ne pas trop s'apercevoir de ses actions. Cependant, lorsqu'il lui manifeste son ressentiment, aussitôt Son Altesse se précipite au lit avec une fièvre ardente, conséquence immédiate de la colère à laquelle il est sujet. Il a