CARACTÈRE ÉTRANGE DE DON CARLOS
grandi, jusqu'à présent, en dehors de toute science, ne s'appliquant à rien de beau et de louable, comme le devrait faire un prince qui, comme lui, est appelé à succéder à un pouvoir étendu à tant d'États et à tant de royaumes. Il est cruel, et on dit des choses telles à cet égard, qu'il ne convient même pas de les redire en cette assemblée. Il porte une haine particulière à ceux qui le servent, et, n'était la crainte du Roi, il les changerait continuellement : fort peu ont su le prendre et acquérir sa bonne grâce. Il est de la plus misérable complexion , et on m'a donné pour très-vrai que, sur l'ordre du Roi, on lui a présenté de belles jeunes filles pour voir comment il se conduirait, — (fli è stato menato délie giovani belle per vedere corne si portava, — mais qu'il n'a donné aucun signe ni de volonté ni de désir : tant est que, pour bien des choses. Sa Majesté est fort mécontente et ne sait comment se résoudre à le marier. Soyez assuré que c'est en particulier pour cela que le Roi son père va ainsi temporisant avec l'Empereur au sujet du mariage de sa fille. Sa Majesté lui a donné pour premier gouverneur Don Ruy Gomez, lequel porte bien peu volontiers le fardeau d'une telle charge, ayant à traiter avec un jeune prince qui n'écoute aucune sorte de raisonnement. Il est capricieux de choses singulières ; ainsi , de se faire faire des vêtements à l'infini , d'acheter des jovaux sans vouloir qu'ils soient estimés, de faire graver son portrait dans des rubis et des diamants: puis, a-t-il porté l'anneau huit jours, il ne se soucie plus de le voir — Il manifeste de prendre en dédain toutes les choses qui plaisent au Roi; il ne sait trouver rien qui le divertisse; et en somme, en discourant sur ce Prince, il y aurait à dire bien des choses inconvenantes.... Le Roi l'a fait entrer dans le conseil d'État; il l'a accompagné en personne et l'a fait asseoir; mais, à peine assis, le Prince est sorti soudainement. Tous les ministres du Roi qui sont à la cour le redoutent, car, lorsqu'ils se refusent à faire ce qu'il commande, il les accable d'outrages, puis se jette au lit avec la fièvre; et, comme ils savent qu'ils ne peuvent exécuter ses volontés sans la permission du Roi, ils sont fort indécis et tourmentés. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'abstenir de se présenter à lui — »
Tel était l'homme à qui les destins de la naissance
réservaient la grande et illustre couronne portée par l'empereur Charles et le roi Philippe. Ce dernier portrait date de l'année 1565. Trois ans plus tard, dans le mois de janvier 1568, informé par des révélations du {jenre le plus grave sur les projets insidieux que nourrissait Don Carlos, le Roi apparut soudainement au milieu de la nuit, avec quatre de ses premiers conseillers, dans la chambre du Prince. Ce dernier, à ce bruit inaccoutumé, sauta du lit et demanda à son père s'il le voulait tuer; le
Roi répondit que non , mais le punir et sans dire autre
chose, il saisit de sa propre main l'épée et le poignard du Prince, et en se retirant il donna des ordres pour que Don Carlos ne sortît plus; il lui désigna une garde imposante, il fit enclouer toutes les fenêtres, et il le priva d'armes de toutes sortes, lui faisant même refuser un couteau lorsqu'il mangeait. — Le lundi suivant, le Roi réunit tous les conseillers de ses royaumes, et séparément, à chacun, en brèves mais en graves paroles, il fit part de cet événement, disant que, pour les motifs les plus urgents et dans l'intérêt de ses Etats, il avait dû agir ainsi, que le temps viendrait où il déclarerait ces motifs. Il ordonna enfin que, conformément aux circonstances, les secrétaires dépêchassent l-a nouvelle aux provinces, se réservant d'en faire part aux j)rinces de la chrétienté. L'ambassadeur vénitien exprime bien le mystère qui régnait sur l'ensemble des faits, lorsque, s'excusant de ne pouvoir être précis, il termine sa dépêche par ces mots : « La certitude de la cause de cette arrestation est des plus cachées ( è occultissima ) ; aussi Votre Sérénité ne s'étonnera pas si je ne confirme aucune de celles que j'ai narrées ' . »
' Il convient de le redire ici : Je crois que la vérité sur ce drame de la yie politique ne sera bien établie que par l'œuvre de M. Gachard, si impa-