PHILIPPE II APRES LÀ MORT DE DON CARLOS
Peu de mois après, en juillet, dans les mêmes pièces dont le roi Philippe avait fait enclouer les fenêtres, mourut, dans les plus grands désordres d'esprit et de corps, Don Carlos, le prince d'Espagne. Et ainsi le procès que son père lui fit ou lui devait faire — procès politique — fut oublié. On assure que Sa Majesté remercia Dieu de cette mort. Ce qui est sûr, c'est qu'aux heures mêmes où la vie de Don Carlos fut annoncée comme étant à toute extrémité, le père n'alla pas voir le fils. Mais si froid qu'ait affecté de vouloir paraître Philippe II dans des circonstances aussi dramatiques et aussi émouvantes, il ne put dompter absolument cette force surhumaine des impressions intérieures et profondes qui sont les signes de notre faiblesse, si forts que nous prétendions être. Si l'on veut observer les symptômes du moral du roi Philippe, on reconnaîtra que c'est vers les années 1569 et 1570 que ce Prince extraordinaire se livra avec une assiduité inouïe jusqu'alors à ces longs travaux de cabinet, à ces rudes études politiques, à ces commentaires incessants de dépêches qui lui venaient de tous pays. Cherchait-il dans l'étude et dans l'activité de la plume des distractions à des soucis accablants? Jamais rovaurae n'a eu un roi qui ait autant écrit que Philippe II. C'est encore là un des traits les plus originaux dans l'ensemble de la physionomie de cet homme. Les Vénitiens sont entrés à cet égard dans des détails singuliers que nous rapportons plus loin.
La puissance si réelle de ce Roi, à quels horizons s'étendait-elle? Le Vénitien en définit ainsi l'étendue : Le tout
tiemment attendue. J'ai copié un curieux récit de cet événement dans l'un des recueils manuscrits de la Collection Strozzi à la Mtifjliabecchiaua , à Florence, sous ce titre : Vero e sincero racconto délia pri(jionia di Cailo Principe di Spurjna j^(jiiolo di Philippo Secundo, fie di Castir/lia, successa nel mese di décembre. Sua morte segui nel inese di Lurjlio del medesismo anno 1568.
ensemble équivaut à la circonférence de l'Europe, et si ses royaumes étaient proches et unis comme ils sont éloignés et divisés , on pourrait avec leur seule aide s'assurer la monarchie du monde. Cet empire du Roi d'Espagne se divise en quatre parts, les royaumes d'Espagne, les États d'Italie, la souveraineté des Indes et les pavs de Flandre. Imposante était cette masse de peuples doués d'instincts si divers, que gouvernait par la plume le vieux démon du Midi du fond de sa retraite de l'Escurial. Espagnol uniquement, il ne gouvernait que par l'Espagne et n'usait que d'Espagnols pour gouverner ailleurs; il les a, durant tout son règne, choisis hors des premiers rangs de la grande noblesse, à l'endroit de laquelle il entreprit en Espagne l'œuvre qu'avait inaugurée en France Louis XI, je veux dire l'abaissement '. La manière dont il composait son Conseil justifie la qualité que lui conférait dans sa relazione l'ambassadeur Vendramin, l'appelant le père des dissimulations (e padre si puo dire délie dissimulazioni). Remarquez depuis son avènement au trône quel soin étrange il met à ce que, dans ce Conseil même, ressortent toujours deux esprits d'un vif contraste et d'une opposition assez avouée pour qu'elle ressemble singulièrement à l'hostilité. Par les forces morales ainsi mises en lutte,
1 Giovanni Soranzo est jirécis à cet égard : « L'autorilà di questi signori è limitata.... La Maestà del Re desidera occasione d'abbassarli, conoscendo far la grandezza sua tanto luajjgiore quanto sminuisce quella dei signori del regno, i quali senza alcuna comparazione non sono al présente potenti di seguito ne di autorità come solevano essere ai tempi passati, che moite volte si solievarono dando trava[;li d'iniportanza ai Re ; il clie avenne fra gli al tri , alla felice memoria delT imperator Carlo. E raolti giudicano una délie principali cause che il Re dimora volentieri in Spagna esser questa, percioccliè con ia presenza sua tiene quel signori molto bassi, si che vanno sempre pin perdendo délia loro grandezza. » Relazione di Spacjna, 1565. Giovanni Soranzo. Voir la collection de Florence, série F", t. V. Cette relation et la précédente , dues à Paolo Tiepolo (1563), n'ont pas été connues de MM. Gachard et Mignet.
LE CONSEIL : LE DUC D'ALTîE. 255
jamais aucun ministre, si avancé qu'il soit dans la faveur du Roi , ne pouvait arriver à ce degré suprême d'influence qui , avec le temps et les habitudes , envahit insensiblement le pouvoir, n'en laissant que le manteau au souverain lui-même. Les ambassadeurs ont dans presque toutes leurs relazioni parlé de la composition du Conseil et décrit les qualités des conseillers. Aussi, depuis le jour où l'empereur Charles se démet de la puissance et la donne à Philippe, voyons-nous soigneusement représentés dans le cours de tant de rapports tous les hommes qui, tels que Ruy-Gomez, le Duc d'Albe, Granvelle, Don Juan, le Duc de Feria, Don Diego Spinoza, l'évêque de Cordoue, Don Antonio de Tolède , Don Gasparo Quiroga , Don Bernardo tle Fresneda, évéque de Cuença, Antonio Ferez, Cristoval de Moura, Don Idiaquez, ont été comme des points cardinaux dans le gouvernement de Philippe. Mais entre ces hommes, deux surtout ont, par l'importance de leur charge et la constance de leur rôle, attiré les regards, je veux dire le Duc d'Albe et Don Ruy Gomez de Silva.
Les portraits du Duc d'Albe par les Vénitiens, contrairement à ceux de Don Ruy Gomez, sont en général trèscourts, mais s'ils sont écrits d'une façon rapide, ils ne sont pas moins expressifs, et les traits, bien que simplement esquissés , ont tous ce sentiment de vérité toujours si appréciable pour l'historien. L'honorable et savant écrivain M. Mignet, l'auteur illustre A' Antonio Ferez et de Phi~ lippe II, s'est particulièrement servi de deux ou trois relazioni vénitiennes pour former ses jugements; il a même reproduit textuellement l'opinion du Vénitien sur le Duc d'Albe et sur les personnages du Conseil du Roi. La relaziotie qu'il a le plus fréquemment citée est donnée par lui comme anonyme sous le titre du manuscrit qui est à la Bibliothèque impériale, Rclazione délie cose di Spagna; il
a été prouvé depuis cpie ce document est dû à l'ambassadeur Alberto Badoër, qui revint d'Espagne en 1578. M. Mignet est assurément un des historiens (|ni agit avec la plus grande circonspection à l'endroit des textes; en général, il n'accepte une preuve qu'après un examen sévère, aussi est-ce, à mon sens, un grand honneur pour les ambassadeurs vénitiens que leurs écrits aient été tenus dans une aussi grande qualité par cet érudit et délicat historien. M. Migneta foi dans les ambassadeurs vénitiens, il aime à les consulter, il les cite ; il est peut-être jusqu'à présent, de tous les écrivains français, celui (jui a su tirer le plus judicieux parti des documents que nous a laissés la diplomatie vénitienne. Ce sont en effet les Vénitiens qui ont dépeint avec le plus d'exactitude la lutte qui, au grand plaisir du Roi, s'était établie d'une manière si sensible entre les deux principaux ministres. Don Ruy Gomez et le Duc d'Albe; ce sont eux (pii l'ont considérée et montrée comme un instrument utile aux instincts et aux procédés de la politique de Philippe. M. Mignet ne s'inspire-t-il pas littéralement de l'observation des Vénitiens Michèle Suriano et Antonio Tiepolo, lorsqu'il dit : « Pendant plus de vingt années, de 1558 à 1579, le Roi conserva auprès de lui deux partis rivaux, entre lesquels il partagea sa confiance et son pouvoir. En agissant ainsi , il avait pour but de s'éclairer de leurs opinions contradictoires, de recourir, selon les occasions, aux qualités différentes de leurs chefs, et d'être servi avec plus d'émulation. A la tête de ces deux partis furent longtemps le Duc d'Albe et Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli , dont l'un était aussi altier et résolu que l'autre était adroit et prudent. Dans le conseil d'Etat, où ils exerçaient la principale influence, ils ne voyaient et ne concluaient jamais de la même façon. Quiconque réussissait auprès de l'un échouait auprès de