LE DUC D'ALBE
l'autre. Philippe II n'était pas fâché de leur rivalité, qui allait jusqu'à l'inimitié; elle rassurait son caractère ombrageux, tout en ajoutant bien des fois aux incertitudes de son esprit par la divergence des sentiments que ces deux principaux conseillers de sa politique manifestaient sur les matières soumises à leurs délibérations'. » Entendez maintenant le Vénitien , d'ailleurs cité tout au long dans le texte original et en note par l'honorable M. Mignet :
« Il est vrai que, h'wn qu'ils soient sept qui assistent au conseil, à proprement parler ils ne sont que deux, parce que tous dépendent ou du Duc d'Albe ou de Ruv Gomez, lesquels sont entre eux d'avis toujours différents ^. »
L'infinie difficulté dans les négociations, nelnerjotiare, k\a.co\\v d'Espagne provient de ceci : qui veut la fiiveur du duc d'Albe perd celle de Ruv Gomez, et qui recherche celle de Ruv Gomez n'a pas celle du Duc d'Albe; et celui-là qui a pu arriver à se gouverner avec l'un et avec l'autre, et qui ne s'est point rendu contraire l'un ou l'autre, peut bien assurément en rendre grâces à Dieu ^ . »
Je ne citerai pas le portrait du duc d'Albe reproduit par M. Mignet d'après la relation d'Alberto Badoero, ce ne serait pas d'ailleurs une nouveauté; puis, à l'époque où Badoero représente le duc, cet homme immensément fier, type extrême d'un grandissime d'Espagne en ces temps où notre Brantôme écrivait son amusant livre des Rodomontades et gentilles rencontres espagnoles , était fort déchu, accablé d'années, et il n'avait plus d'autorité; je préfère
1 Voyez Antonio Ferez et PItilippe H, p. 7, 8, 9, l'appréciation du conseil du Roi, le portrait du Duc d'Albe, celui d'Antonio Perez, cités textuellement.
- Antonio Tiepolo, Belazlonc di Spagna , 1568.
■' ... E puo bene rinj»ratiar Iddio chi si j|overna in modo con l'uno e con l'altro, die non s'acquista contrario o l'uno o l'aitro. » Michèle Suriano, Relazione di Spagna, 1559.
donc emprunter aux pages de la relazione si méritante de l'ambassadeur Paolo Tiepolo le passage consacré au Duc d'Albe en 1563, peu de temps avant où les Pays-Bas auront h connaître les diu^etés extrêmes de son administration implacable, et où, loin de faire aimer et respecter le Roi son maître, il lui attira dans l'esprit et le cœur essentiellement libres, innés libres, des Flamands, cette haine violente et profonde contre les assauts de laquelle il n'est pas de force humaine qui puisse résister d'une façon durable. C'est surtout dans le mode d'analyser la puissance et la faveur de cet homme, dont le rôle politique et les faits d'armes ne sont pas moins célèbres, que j'admire la pénétration et la finesse des Vénitiens :
« Le Duc d'Albe *, très-âgé, plein d'acquit et d'expérience, surpasse de beaucoup tous les autres gens de qualité et de conseil. Cependant il ne peut souffrir d'être uiis à l'égal des autres dans les délibérations, et il voudrait, comme il le dit, que le Roi le fit chef et ministre suprême dans le gouvernement, renonçant à toute la charge des affaires, à peu près comme fit en France le roi Henri à l'égard du Connétable. De là viennent ces doléances amères, ces façons hautaines de procéder, et ces départs de la cour avec des marques de dédain, demeurant ainsi éloigné durant tiois ou quatre mois, et se faisant prier pour retourner. Cependant le Roi, qui, d'une part, voit très-bien et note toutes ces allures, et qui de l'autre, par la rareté des bons conseillers, a besoin de lui, l'estime plus qu'il ne l'aime, et s'il se
1 Je lie jjuià me dissimuler que tous ces portraits perdent beaucoup, dans la traduction, du caractère qu'ils ont dans l'original. Si je n'avais craint de produire un livre beaucoup trop volumineux, j'eusse assurément, à l'exemple de mes illustres maîtres, MM. Mi;;net et Gachard , donné le texte original de l'ambassadeur au-dessous du texte de mes interprétations. Ici — pour en donner un exemple — le Vénitien débute ainsi : « Il duca
d'Alva, fjrave d'età, cognizione ed esperienza > Plvis loin, il dit : « Di qua
vennono le sue acerbe lamentazioni, le superbe manière di procedere, e le partite con sdegno dalla corte, standone lontano i tre e quattro mesi, e facendosi pregare a ritornare. m
RENSEIGNEMEINTS DES RELATIONS DESPAG.XE. 259
sert de lui, c'est plutôt par raison de nécessité que par marque de bon vouloir '. >»
Nous avons dit que c'est à l'époque de sa vie où il avait perdu et son fils, l'héritier du trône, et la Reine, sa troi-
* M. GachaitJ, dans son ouvrage spécial sur Philippe II d'après les Vénitiens , reproduit de nombreux détails personnels aux ministres du Roi et aux hommes de ce temps qui ont eu part aux affaires. Voici des indications sommaires : Dans la relazione de Federico Badoero , en 1557 : Les Espagnols. — Principaux officiers de la cour. — Composition du Conseil d'Etat. — Portraits des ministres : Ruv Gomez de Silva , le comte de Feria, Bernardino de Mendoza, M. d'Arras, Don Antonio de Tolède, Don Juan Manricjue. — Conseil de justice : Alcade de la cour. — Secrétaires du roi : Gonzalo Perez, Erasso, Hoyos, Sagante, A'argas, Pfintzing. — Portraits du Duc d'Albe : Jugement peu flatteur sur ses qualités militaires. — Portraits du Duc de Médina -Celi. « Dans la relazione de Michèle Suriano en 1559, les détails sont spéciaux aux capitaines des guerres, ainsi : Il Armée de mer, le prince Doria et Antoine Doria. — Armée de terre : qualités des troupes espagnoles, italiennes, wallonnes et allemandes. — Capitaines principaux de l'armée royale : le duc de Savoie, Castaldo, les ducs d'Albe et de Sessa, le' comte d'Egmont. — Capitaines secondaires italiens et espagnols : le marquis de Pescaire, Vespasien et César Gonzaga, Marc-Antoine Colonna, César de Naples, le comte de Santa-Fiora, Ascagne délia Cornia, D. Alvaro de Sande. — Capitaines flamands : le prince d'Orange, les comtes d'Aremberg et de Megliem , le inarqiùs de Ilentv, M. de Hoogstraeten , D. Fernande de Lannov. — Capitaines alleminds : Lazarus Schwendz, George Van Holl, le baron de Polweiler. — Puis, toujours les ministres : «Observations sur Buy Gouiez, le duc d'Albe, D. Juan Manrique, D. Antonio de Tolède, le comte de Feria, le duc de Francavilia. — Division du Conseil en deux partis. — Supériorité de Granvelle sur tous les autres ministres.
L'une des belles relazioiii sur le royaume d'Espagne, tout récemment découvertes, est celle de Paolo Tiepolo, 1563 : elle est excellente à tous égards. Les ambassadeurs qui ont parlé de Philippe II avant Paolo Tiepolo ne l'avaient connu que dans les Flandres; ils n'avaient pas visité l'Espagne proprement dite, ni vu le Roi à Madrid. M. Albèri fait donc fort judicieusement cette remarque : u Délie cose di Spagna parla il Tiepolo come primo testimonio di veduta da molti anni, essendochè ne il Badoero, ne il Soriano, ne il Da Mula avessero avuto occasione di visitare quella contrada »
Il faut surtout consulter le texte de Paolo Tiepolo sur les choses des finances (revenus et dépenses), sur l'administration intérieure, sur le gouvernement de Philippe à l'endroit de ses immenses possessions étrangères dans les Indes; de la page 5 à la page 46, t. V, série I""*^.
sième femme, que le roi Philippe s'était plus que jamais livré à l'étude de la politique, et qu'il était devenu le teneur d'écritures imperturbable qu'il s'est montré ensuite jusqu'à la fin de son rèfjne. Il est à remarquer, en effet, que c'est vers ce temps que le Roi ne paraît plus au Conseil : on lui en apporte les décisions dans sa chambre, il lit et écrit, il écrit et lit : l'épée mouvante et vaillante de Charles-Quint est devenue une plume active et positive dans la main de Philippe. Annotations, réflexions, volontés, projets, pensées politiques, le Roi écrit tout. Il ne parle plus, il écrit. Il veut tout voir, tout lire, tout signer. A la fois il est roi, préfet, chef de bureau, secrétaire, employé aux écritures. Voici cette aptitude pour la plume consignée nettement par Giovanni Soranzo.
« Le Roi n'entre pas dans les conseils, mais il se fait apporter
dans sa chambre les choses d'importance Il souscrit de sa
main toutes les expéditions, à ce point qu'il n'est pas de chose, pour petite qu'elle puisse être, qui ne doive lui être soumise avant d'être expédiée : j'ai vu une cédule de vingt ducats seulement de marchandise souscrite de sa main : ce n'est pas seulement dans les dispositions d'argent qu'il oblige ainsi sa signature, mais bien encore dans des occasions vraiment minimes * ...»
Les archives de Simancas, les archives des Pays-Bas, et on peut dire les archives de tous les pays soumis à la domination de Philippe II , conservent encore aujourd'hui des traces innombrables de cette humeur laborieuse et de cette aptitude persévérante jusqu'à l'excès. M. Mignet a extrait des manuscrits de la Haye, pour les reproduire dans les appendices de son livre, plusieurs dépêches fort
1 Relaz. G. Soranzo, p. 115. — Dans la relazione de Lorenzo Priuli, 1576..., on lit aussi : ■< Perché non cessa mai di scriver o di Ie{;gere fino quando fa viaf;gio in cocchio. n Francesco Yendraniin dit aussi en 1595 : K Scrive indefessajnente giorno e notte..,. » Id., l^. 446.
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Autographe du Ministre ANTONIO FEREZ /innotê et (.ohnenté par le Roi PHILIPPE W
DOCUKIEUr niPLOMATlQUE SUR LES CONFÉREKCtS TENUES AVEC lAMBASSADEUR DE GENES