‹ La diplomatie VénitienneChapitre 93 sur 246 · PHILIPPE II ÉCRIT JOUR ET AUIT · texte numérisé non relu

PHILIPPE II ÉCRIT JOUR ET AUIT

curieuses, en marge desquelles sont les observations du Roi '. Ces intéressants documents donnent une idée du travail même auquel se livrait ce prince si penseur et si réfléchi. C'est déjà beaucoup d'avoir mis h même de connaître et de lire tels de ces échantillons singuliers; nous avons voulu faire plus, nous avons voulu les montrer. La bienveillance de M. Feuillet de Couches, cet aimable et courtois écrivain qui est aussi un des plus heureux amateurs de ce temps, nous a confié l'une des plus précieuses pièces de sa collection d'autographes, et il nous a permis de faire exécuter un fac-similé de l'une des dépêches originales écrites par Antonio Ferez le ministre, et annotées et commentées par Philippe. Regardez cette dépêche ainsi commentée : elle est une preuve frappante de la main active du politique de l'Escurial. Voyez cette écriture fiévreuse, presque indéchiffrable à force d'être rapide! Sont-ce des chiffres ou des caractères, sont-ce des signes convenus ou des lettres alphabétiques? N'est-ce pas avec une surprise particulière que l'esprit s'arrête à l'examen de ce document? La dépêche ainsi annotée traite des affaires de la Ré])ublique de Gênes, et il y a eu des milliers de dépêches ainsi étudiées par Philippe et ainsi remplies de son écriture.

Sa façon de parler d'affaires se ressentait toujours de l'homme de cabinet : il ne disait rien de précis, car il aimait à décider lentement après la décision déjà lente ellemême du Conseil : il donnait audience aux ambassadeurs le matin , un peu avant de sortir pour aller entendre la messe à la chapelle^; comme il n'aimait point à obliger

1 Voyez dans les Appendices du livre deM.Mignetl'appendix C : Entretien de Ferez avec le nonce du Pape au sujet de l'entreprise d'Anjjleterre et les annotations du Roi à la ninr{;e de la lettre, p. 390; l'appendix H : Lettre âe Ferez, 3 avril 1578, et les annotations du Roi, p. 402.

2 Ant. Tiepolo. (Gacliard, p. 158.)

par sa parole non plus qn'à rien refuser par lui-même, il trouvait commode de promettre ses réponses par la bouche de ses conseillers ; néanmoins il demandait sans cesse des mémoires sur les questions qu'on lui soumettait.

Sur son vieil âge il revint aux bouffons; il avait plaisir de s'entretenir avec eux des choses de cour. Soupçonneux et curieux dans le méchant sens du mot, il aimait à savoir toutes les actions et les démarches des gens de qualité ; c'était en cela que lui plaisaient ces bouffons , dont il faisait ainsi de petites gens de police privée, capables de tout savoir par l'aisance qu'ils avaient à se glisser partout '. Il n'oubliait pas ime injure, une faute, il gouvernait cou virga ferrea; je ne parle point de son grand tribunal de l'inquisition, tant l'usage qu'il en fit est aujourd'hui connu — Rarement il laissait découvrir ses sentiments [i suoi affetti), le flegme en tout étant son procédé; aussi disait-on en Espagne, sous forme de proverbe, qu'entre le rire du Roi et le couteau, il n'y avait nulle différence, et s'il avait intimement décidé le châtiment de quelqu'un, le rencontrant, il lui faisait le même air que loisqu'il le tenait en faveur.

Vers 1580, le caractère si personnel de ce roi entra plus avant dans la sombre voie d'amertume où il faisait déjà figure depuis si longtemps. Les affaires de la Flandre, les inquiétudes religieuses que lui donnait la France, et plus tard — ce fut le comble — son entreprise immense contre l'Angleterre, aussi célèbre par la violence de la menace que par l'étendue de la défaite, aigrirent cette âme malade. S'il regardait l'avenir, que voyait-il, sinon un prince débile pour héritier, sans iiiitiative, sans politique, sans fermeté d'esprit, une pâture à ministre, l'instrument de

1 Relaz. Matteo Zane, 1584, p. 361.

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