LE ROI VOIT SO^' INFLUENCE DECROITRE
la volonté d'un illustre intrigant? Que fut en effet Philippe III aux mains du duc de Lerme? L'état de la politique générale affligeait donc l'esprit absolu de son père, ce dompteur des peuples : sa puissance morale était ébranlée même h Rome depuis que sur le trône des Pontifes avait apparu et grandi cet admirable et fougueux pape Sixte-Quint. En France, quel ennemi n'avait-il pas, et combien il sentait la force de cet ennemi, d'Henri de Navarre qui triomphait à mesure qu'il luttait! Tommaso Contarini et Francesco Vendramin avaient bien compris l'inquiétude et les tourments intimes que la situation des Cours de Rome et de France avait jetés dans l'âme si politique du roi d'Espagne. Comment, lui qui, sauf sous Paul lY, n'avait qu'à faire un signe à la Cour romaine pour y rencontrer la servilité, lui qui mettait une tiare sur la tête d'un cardinal de son agrément sans la rencontre d'un obstacle, il devait voir sous Clément VIII s'élever et grandir dans le conclave un parti français, la fazione francese, laquelle, à l'avenir, sera de force et de condition à se montrer vivement et dangereusement opposée à la fazione spagnuola ! Sa politique à Rome fut ainsi caractérisée par Vendramin :
« Quant aux Souverains Pontifes, Sa Majesté Catholique les veut en tout pour dépendants et confidents ; aussi , dans les élections, fait-il en sorte qu'aucun des cardinaux d'««fe«^«on française ne puisse parvenir, c'est-à-dire aucun de ceux étrangers à sa dévotion ou d'une noblesse exceptionnelle. Il désire surtout que le Pape à élire soit de basse condition , et qu'il reconnaisse, si c'est possible, que c'est à lui qu'il doit et la pourpre et les autres grandeurs; qu'il ait en outre des parents peu fortunés, afin, en les enrichissant par des bénéfices et des pensions, de se les faire confidents et les rendre partiaux; il cherche enfin de tout son pouvoir à mettre les Pontifes dans la nécessité de dépendi-e absolument de ses volontés, de les tenir ainsi dans le devoir en approvisionnant leurs Etats avec les grains de la Pouille et de la Sicile, en défendant les rivages de leurs terres
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contre les incursions des Turcs et les dépiédations des corsaires; et enfin en leur donnant à comprendre qu'il est en son pouvoir
de convoquer nn Concile et d'v exposer leurs actions »
« Pour le Roi Très-Chrétien, ajoute plus loin ce même ambassadeur, Sa ^lajesté Catholique ne le hait pas seulement par raison d'Etat, puisque de sa faiblesse dépendraient la plus grande élévation de la couronne d'Espagne et un chemin plus facile à la monarchie universelle; mais l'antique rivalité de ces couronnes, réciproquement aigries par tant d'injures, tant d'offenses, tant de luttes vieilles et récentes, est d'autant plus grande aujourd'hui, que le Roi Catholique se sait honni au plus haut point par le Roi Très-Chrétien, qui, personnellement, a reçu les plus acerbes offenses des princes de la maison d'Autriche. Regardez, en effet, à ses deux royaumes, l'un de Aavarre, l'autre de France! Son grand-père fut dépouillé du premier par l'empereur Charles-Quint, et pour le second, le Roi Catholique a eu recours à tous les movens capables de lui en fermer le chemin...'. »
Le roi Philippe II prévit-il donc le déclin de la grande puissance espagnole qu'il avait tant soutenue, la plume dans une main et le front dans l'autre? Il n'y a point h en douter. Veuf de quatre femmes des premiers sangs du monde, puisqu'il avait épousé successivement pour les voir mourir Marie de Portugal, Marie d'Angleterre, Elisabeth
1 Voyez Relazioni di Spaçna, t. V, série l""". Collection de Florence. Relaz. de Francesco Vendramiji, 1595, p. 466, 467, 468. Mais il faut lire aussi dans la relazione précédente de Tominaso Contarini (1593), p. 437, l'inquiétude que cause aux Espajjnols et à leur Uoi le caractère trop personnel de Sixte-Quint : « Si erano non inediocremente insospettiti di Sisto V, vedendo <li egli , e con matrinionii nelle principali fauii{jlie di lioina, e con entrate, faceva grande estraordinariamente la casa sua, e clie di tutto cio ne participava ne si consigliava col Re : erano niolto intimoriti per l'accumular di tanto danaro che faceva, per le forze marittime che introduceva , per i cavamenti dî porti che ordinava, per la fabbrica e munizlone délie fortezze clie disegnava, non si sapendo a che fine tendessero queste sue azioni, e sospettandoci dell' iugegno ardente e dell' aninio inquieto di lui, tanto più quanto che si era già alienato délia lega di Francia, e pareva che inclinasse a favor dcl Re di Navarra. Onde quanto più per queste considerazloni erano gli Spngnuoli gelusi délie operazioni di Sisto e mal soddisfatli del suo procedere, tantô più fu a loro cara e grata la sua morte. «
L'INFArsTE ISABELLE. 265
de France et Anne d'Autriche (morte en 1580), d songea pendant un moment à conclure un cinquième mariage, et passa en revue les alliances royales qu'offrait alors l'Europe ; mais par le fait il demeura veuf, poursuivant dans ses longues veilles, à l'Escurial, l'ëtude et l'annotation des dépêches, dans la compagnie de cette enfant sacrifiée, je veux dire l'infante Isabelle, fille d'Elisabeth de France, que les ambassadeurs qualifient de delizia del siio padre. Pour l'historien qui considère les derniers ans de la vie du roi Philippe, cette enfant est la seule qui jette une lueur un peu douce et sereine sur ce personnage extraordinaire : il l'avait habituée à sa vie laborieuse et taciturne, et quand on voit même cette gracieuse figure déjeune fille auprès du Roi son père, on ne voit pas l'enfant charmante ëmotionnant doucement le cœur du père, mais on voit une lectrice utile, un secrétaire docile et initié aux choses de la politique la plus étendue, une douce et délicate enfant, victimée dans son printemps, par la confiance trop éprouvée que le Roi laborieux, le maître très-dur, a mise en elle d'une façon illimitée. La veille du jour où le Roi mourut, il la recommanda ainsi au prince son frère à la veille de recevoir la couronne : « Prince Philippe, je vous recommande d'avoir toujours les plus grands égards pour l'Infante votre sœur : elle était la lumière de mes yeux '. »
* L'infante Isabelle, Hlle de Philippe II et de la reine Elisabetl), petitefille de Catherine de Médicis. Il n'y a qu'un mot de la part de tous les ambassadeurs sur cette enfant remplie de qualités incomparables. « Elle est vraiment née heureuse, dit Matteo Zane lorsqu'elle n'avait encore que dix-huit ans, car si des enfants du Roi elle est celui que son père aime le plus tendrement, elle a aussi l'amour et les bonnes grâces de l'Espagne tout entière ». T. V, série l""", p. 365.
Voici des traits plus étudiés; je les prends à la iclaziuiie de Tommaso Contarini, en 1593 :
» L'Infante est fort aimée t\u Roi, qui veut toujours l'avoir auprès de
Tommaso Gontarini, Francesco Vendramin, Agostino Nani et Francesco Soranzo sont les derniers ambassadeurs qui, entre 1593 et 1598, ont approché du Roi Philippe : ce sont eux que nous interrogerons encore sur la physionomie et le moral du prince dont l'existence politique a tant pesé dans la balance des destins du monde au seizième siècle :
« Depuis 1590, dit Contarhii, Sa Majesté a passé sa soixantetroisième année, si dangereuse pour tous les vieillards. Elle peut donc espérer, vu le bon régime qu'elle suit déjà depuis longtemps, d'avoir encore plus d'une année à vivre. »
Gontarini parlait alors en 1593, et Philippe ne mourut
lui; et quelquefois il la garde ainsi trois et quatre heures, tandis qu'il expédie les suppliques et les demandes des particuliers, dont elle l'aide à faire la lecture. Elle n'a d'autres désirs que ceux de son père, qui plusieurs fois a songé à la marier, et cependant ne s'y est jamais résolu, parce qu'il ne trouvait pas que sa succession fût assez bien établie dans son fils. Cette même incertitude, jointe à la tendresse que le Roi a pour elle, pourrait faire que rien ne fût conclu relativement à son mariage tant que Sa Majesté vivra. Bornant ses vœux à être agréable à son père , et réprimant en elle toute autre affection, l'infante Isabelle mène une vie exemplaire. Une des grandes difficultés de son mariage, c'est la ferme résolution du Roi de ne consentir au démembrement d'aucune partie de ses domaines et de laisser la monarchie dans son intégrité actuelle à son successeur; car l'empereur Rodolphe II ])rétendrait sans doute qu'on lui donnât en dot un Etat assez considérable. » Relazione cli Spuf/na di Tommaso Gontarini, même tome, p. 425, et les relations citées 2iar M. Gachard, p. 225.
Enfin, en 1595, bien peu de temps avant la mort du Roi et avant l'époque oii Isabelle épousera l'archiduc Albert, prince gouverneur des Pavs-Bas, frère de l'Empereur et d'abord cardinal-infant gouverneur du royaume de Portugal, l'ambassadeur Francesco Vendramin lui consacre ces lignes :
« La Princesse, bien qu'elle soit d'une rare et suprême beauté, avance cependant dans les années ; elle perd ainsi le plus beau temps de sa vie. — Aussi, quand chaque année on célèbre son anniversaire, elle a coutume de dire en plais^uitant, que désormais ses années sont arrivées à un tel nombre qu'il vaudrait mieux les oublier que les célébrer. C'est une femme douée des plus admirables qualités, elle vit pourtant bien retirée et comme si elle était religieuse cloîtrée. Elle est adorée de son père, qui bien souvent lui communique les plus importantes choses d'Etat. » Relazione di Spagna di Francesco Vendramin , id., ibid, p. 447.