‹ La diplomatie VénitienneChapitre 95 sur 246 · MULTITUDE D'ESPIONS AU SERVICE DU ROI · texte numérisé non relu

MULTITUDE D'ESPIONS AU SERVICE DU ROI

qu'en 1598, cinq années après. Ce fut vers ce temps, 1590, que le Roi devint de moins en moins visible, évitant les audiences, ne se montrant plus au peuple, comme il le faisait autrefois, lorsqu'il traversait le corridor qui conduisait de ses appartements à la chapelle ; s'il continue avec une ténacité que rien ne peut ébranler à travailler trois et quatre heures pour revoir et apostiller les suppliques, s'il ne ralentit en rien son zèle pour la religion si exécrablement appuyé sur l'office de la sainte inquisition ' , à laquelle il donne toutes protections et faveurs, il n'en a pas moins les regards assidûment tournés sur les cours et les cabinets de l'Europe, dont il convoite les secrets avec cette ardeur particulière à une sénilité tyrannique :

« Sa Majesté, en toutes ses affaires, dit Tommaso Contarinî, garde le plus grand secret, au point que certaines choses qu'on pourrait divulguer sans le moindre inconvénient restent ensevelies dans le silence le plus profond. D'autre part, elle ne désire rien tant que de découvrir les desseins et les secrets des autres princes; elle y emploie tous ses soins et toute son activité : elle dépense des sommes considérables à entretenir des espions dans toutes les parties du monde et auprès de tous les princes, et souvent même ces espions ont ordre d'adresser leurs lettres à Sa Majesté elle-même, qui ne communique à personne les avis d'importance. Ceux de Flandre seulement s'ouvraient au duc de Parme, afin qu'il procédât avec plus de succès dans la direction de cette guerre. »

Francesco Vendramin vit l'Espagne vers 1595 : le Roi inclinait à sa fin, il avait atteint sa soixante -neuvième

* Agostîno Nani, ambassadeur, dit : « Il Re si puô dir capo dell' offizio deir inquisizione, denominando esso fjl' inquisitori e ministri. Adopra questo offizio per tener in freno i suddili, e castijjarli con la segretezza e severità con che si procède in esso, dove non puo farlo con l'autorità ordinaria secolare, se ben suprema, del consi{;lio reale. L'inquisizione e il consiglio reale si danno mano insienie e s'aiutano in servizio del Ile per rispetto di State. . Relazione di Spajna di Ajjostino Nani, 1598.

année, « âge anquel n'est arrivé ancun de ses ancêtres, rendant ainsi vains et mensongers tous les pronostics faits sur sa personne par les médecins et les astrologues. » Il vécut trois ans encore, pendant lesquels l'Escurial le vit h peine sortir. Il tissait alors dans l'ombre de grands œuvres de vengeance contre l'Anglais et le Turc. L'ambassadeur affirme qu'au temps où il dut quitter Sa Majesté, elle formait le projet de faire oublier la dispersion de V invincible Armada et de s'emparer de la Grèce et de la INIorée. INIais ce ne furent que projets de vieillard. Le châtiment moral de ce prince, qui s'était tromj)é si grandement dans l'exercice du pouvoir, et qui malgré ses précautions et ses moyens de sauvegarde et de défense ne réfléchissait pas assez que le cœur des sujets est la meilleure forteresse d'un prince, fut la perspective prochaine de la décadence d'un si grand pouvoir. L'ambassadeur Vendramin sut bien reconnaître qu'avec les dernières heures de l'existence du Roi sonnerait l'heure de la faiblesse de l'Espagne et de la chute de son prestige. La suite des temps a sanctionné la pénétration du Vénitien, qui, d'après certains indices , pronostique le prochain état de cette puissance, énumérant ainsi les mauvais signes sur lesquels il appuyait son triste augure :

« Lenteur dans les résolutions, mauvaise administration des deniers, mécontentement des sujets, révolte de la Flandre, l'Espagne pleine de séditions à cause des privilégies abolis et du poids écrasant des impôts, les Italiens désireux d'un autre prince, les flottes anglaises et françaises menaçant d'attaques incessantes le littoral de la Péninsule '. »

Aussi dit-il très -nettement, ajoutant à ces malheurs

1 Voyez les relationn citées par M. Gachard. Résumé de celle de Francesco Vendramin, p. 245.

Page 1