‹ La diplomatie VénitienneChapitre 98 sur 246 · DERMER JUGEMENT SUR PHILIPPE IL · texte numérisé non relu

DERMER JUGEMENT SUR PHILIPPE IL

souffert le long: et persévérant tourment de la rébellion de la Flandre, et. à la fin, il a dû se déposséder de ce très-noble État, son véritable et ancien patrimoine. Combien d'injures n'a-t-il pas dû supporter de la Reine d'Angleterre! Il a été enfin dans une crainte continuelle de ne pas se voir de descendance mâle. Telle est la part de ses afflictions.

)) II a été un ardent soutien de la religion. Dans les grandes choses, dans l'entreprise des guerres, dans les bouleversements de peuples, dans les magnificences des constructions, il n'a pas épargné la profusion de l'or, il a pris peu de soin de ses deniers, qui ont été dilapidés; au contraire, dans les petites choses, dans la tenue de sa propre demeure , dans ses dons , dans les récompenses, il a été plus petit et plus économe qu'il ne convenait à sa grandeur. Il s'est montré d'un esprit toujours indifférent en apparence dans les événements, dans la prospère comme dans l'adverse fortune.

» Il a montré une grande animation à toutes les entreprises, aussi se trouva-t-ll dans un même temps occupé à faire la guerre en Flandre, en Angleterre, en France, à aider le Duc de Savoie, son cendre, dans l'acquisition du marquisat de Saluées et à chasser les Français de l'Italie. Il a fait tout au monde pour inquiéter, diviser et occuper les Etats d'autrui.

» Il a été possesseur de tant d'or, que, ni de notre temps ni aux temps passés, aucun prince n'en a eu autant; malgré cela, à sa mort , il a laissé la coui'onne chargée de dettes et jetée dans mille engagements de tout genre.

» De son naturel, il fut réservé en paroles, lent dans les résolutions et réfléchi dans les délibérations, patient, flegmatique, mélancolique; jamais, dit-on, on ne l'a vu pris d'un accès de colère. Il a laissé comme un témoignage illustre de son grand esprit le royal édifice de Saint-Laurent de FEscurial, qui est des plus magnifiques que l'on voie de nos jours *. Ce palais peut bien

1 Philippe II avait employé à la création de l'Escurial 6,000,000 de ducats ou 66,000,000 de léaux, y compris les embellissements extériems, les jardins, les promenades, les maisons formant des dépendances dn monastère. La premicre pierre de l'édifice fut posée le 23 avril 1563 et la dernière le 13 septembre 1584. Juan-Rautista de Tolède et Juan de Ilerrera furent les architectes. Voy. à la Uibliothèfpie impériale (Cabinet des estampes)

être tel, après avoir nécessité trente-cinq ans de travaux continus et enfjlouti dix millions d'or. Il y a bien un certain contraste entre l'architecture et le site; mais, considéré en lui-même, par sa magnificence, par les gran,ds ornements de peinture et de sculpture des plus excellents artistes, par une très-belle et trèsabondant(; bibliothèque, eu égard à la quantité et à la qualité des livres, au luxe et au piùx des reliures et des miniatures', par le ixBvenu enfin de quarante mille écus dont le monastère est doté, lequel est occupé par les frères de Saint-Jérôrne (à peu près du même ordre que ceux de Saint-Sébastien à Venise), par toutes ces choses ^ enfin, on peut bien raisonnablement lui accorder la supériorité sur tous les édifices qui sont au monde ; et c'est dans cette église que sont ensevelis le Roi, l'Empereur son père, les Reines et les fils, et que de même le seront tous ses descendants. »

L'ambassadeur de Venise près la cour d'Espagne, lorsque mourut Philippe II, était ce Francesco Soranzo, à qui nous devons ce dernier jugement des Ve'nitiens sur un roi dont la puissance les avait tant préoccupés. En résidence à Madrid depuis le 12 juin 1598, il ne partit que l'année 1G02. La relation qu'il présenta alors au Sénat appartient donc au dix-septième siècle, mais elle contient d'intéressants détails sur les dernières heures du Roi , qui , sur soixante et onze ans , trois mois et vingt et un jours d'existence, avait accompli un règne de quarante-trois

les plans et jjravurcs. Portefeuille sur l'Escurial, plan de 1587. Petrus Perret Aiitnerpianus sculpsit. Scenographia tolius fabrica- S. Laurentii.

* Le 26 juin 1575, tous les livres et manuscrits de la librairie du Roi furent transportés de Madrid à l'Escurial. On comptait d'abord quatre mille volumes, la plupart manuscrits, en hébreu, en {^rec, en espagnol, en italien, en portugais : le legs de la bibliothèque de don Diego Hurtado de Mendoça, ancien ambassadeur du Roi à Venise, augmenta beaucoup ce nombre. Le savant éditeur de la Bible polyglotte, xVrias Montano, fut le conservateur émérite de cette librairie si célèbre et fit des acquisitions admirables. Voyez ses lettres au Roi, 10 mai 1570, 6 juillet 1568, dans un article sur la Bibliothèf/uc de l'Escurial, publié par M. Gacliard. (Bulletins de l'Académie royale de Belgique.)

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