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CHAPITRE III

Quelques détails rétrospectifs.

Comme Mme Bouchard et sa fille doivent tenir la place la plus importante dans notre récit , il est nécessaire , avant de continuer, de les faire connaître plus amplement que par ce que nous en a appris le chapitre précédent.

Mme Marie Bouchard, née de Lusigny, s'était trouvée orpheline de père et de mère presque dès son bas âge. Son tuteur la plaça de bonne heure au couvent du Sacré-Cœur à Paris pour y faire son éducation.

La jeune Marie était douée d'une mémoire excellente, d'une imagination vive et d'une exquise sensibilité. Ces heureuses dispositions ne se démentirent pas un instant pendant les dix ans qu'elle

passa au couvent. Ses progrès dans toutes les parties de renseignement furent aussi rapides que brillants.

Quelques taches déparaient ces belles qualités : elle était, dans les commencements, indocile, volontaire, emportée et d'un orgueil incontestable. Les bonnes religieuses s'attachèrent avec le plus grand soin à corriger les défauts de ce caractère difficile, et elles employèrent, pour y parvenir, le moyen le plus efficace, ou plutôt le seul moyen possible, la religion. En peu de temps une amélioration sensible se fit remarquer en elle. Pénétrée des grandes vérités de la religion et de ses divins préceptes, elle comprit que, pour être heureuse en ce monde et en l'autre, elle devait y conformer toutes les actions de sa vie. Elle prit dès ce moment de bonnes résolutions, que la légèreté de son âge l'empêcha quelquefois d'exécuter. Mais la préparation à sa première communion , et surtout l'accomplissement de ce grand acte dans d'excellentes dispositions, vinrent la raffermir d'une manière inébranlable dans la résolution de vivre désormais d'une vie toute chrétienne. A partir de ce moment, on peut dire que son changement fut complet; elle devint un modèle de docilité, de douceur, d'humilité. Aimée de toutes ses maîtresses, chérie de toutes

ses compagnes , elle passa dès lors, ainsi qu'elle l'a souvent répété, les moments les plus heureux de sa vie, c'est-à-dire les dernières années de son séjour au couvent.

A dix- huit ans elle sortit de pension pour se marier. Elle épousa M. Bouchard, receveur général des finances dans un de nos départements. Cette alliance avait été depuis longtemps projetée entre les deux familles, et le tuteur de Mlle de Lusigny, qui était en même temps son oncle à la mode de Bretagne, en déterminant sa pupille à contracter cette union, n'avait fait qu'accomplir un engagement pris par son père.

Du reste , ce mariage paraissait parfaitement assorti sous tous les rapports. L'âge, la fortune, la naissance, — car M. Bouchard appartenait à une des plus honorables familles de France, qui ne le cédait en rien à celle des Lusigny, — tout semblait devoir concourir au bonheur des nouveaux époux.

Après son mariage, M. Bouchard vint habiter Paris la plus grande partie de Tannée, laissant la gestion de sa recette à un mandataire qui jouissait de toute sa confiance. Ce mandataire était à ses yeux plus qu'un employé : c'était un ami sûr, un ancien camarade de classe dont il connaissait depuis longtemps la grande capacité financière,

rare intelligence, et l'exacte et scrupuleuse probité.

Tranquille de ce côté, M. Bouchard ne s'occupa, pendant les premiers temps de son mariage, que de procurer à sa jeune femme toutes les distractions et les plaisirs que Paris peut offrir aux favoris de la fortune. Spectacles, bals, concerts, fêtes splendides, rien ne fut oublié. Marie fut éblouie un instant, mais non aveuglée par le brillant éclat du monde. Forcée, pour ne pas contrarier son mari, de se laisser entraîner au milieu de ce tourbillon qui fait perdre la tête à tant de jeunes femmes, elle sut conserver toujours le calme de sa raison. Elle était surprise, émerveillée parfois de tout ce qu'elle voyait; mais bientôt elle découvrait le vide de ces plaisirs bruyants, et souvent l'ennui la gagnait au milieu de ces fêtes mondaines. Oh! combien de fois il lui arriva alors de regretter le bonheur et la paix qu'elle goûtait dans son couvent, au milieu de ses compagnes!

Une fois cependant elle éprouva dans une de ces fêtes un véritable instant de bonheur. C'était à une soirée donnée par l'ambassadeur d'Angleterre. Parmi les grandes dames invitées à ce rout (1),

(1) Rout ou raout, mot anglais passé dans notre langue et qui signifie une assemblée nombreuse de la classe élevée , pu l'on se réunit pour le plaisir,

Mme Bouchard retrouva une de ses meilleures amies, ou pour mieux dire sa meilleure amie de pension, Mlle Eugénie d'Ernonville, mariée peu de temps après elle à un des représentants d'une noble famille du faubourg Saint -Germain. La différence d'opinion politique de leurs maris ne leur permettait pas de fréquenter les mêmes sociétés, ni de se voir aussi souvent qu'elles désiraient l'une et l'autre; mais l'ambassade d'Angleterre était un terrain neutre, où il leur fut enfin donné de se rencontrer. Leur réunion , au milieu de la foule compacte des invités , resta inaperçue. Assises l'une à côté de l'autre, dans un des coins des vastes salons, entourées de femmes qui causaient ou plutôt qui chuchotaient entre elles avec animation , nos deux amies purent s'entretenir longtemps ensemble sans exciter l'attention de leurs voisines. Celles-ci, du reste, étaient trop occupées à critiquer la toilette de telle ou telle dame placée de l'autre côté du salon > à lancer une épigramme contre une nouvelle arrivante dont le nom était bruyamment proclamé par l'huissier chargé d'annoncer, ou bien à parler de la pièce en vogue, du dernier bal de l'ambassadeur d'Autriche, des diamants de la princesse Z***, de la coiffure de la duchesse de B**% et d'une foule d'autres choses aussi intéressantes, pour faire atten-

tion à Mme Bouchard et à son amie. La conversation de ces dernières était bien différente : pour elles , tout ce qui les entourait avait en quelque sorte disparu. Les yeux dans les yeux, la bouche souriante du bonheur de se revoir, elles étaient heureuses de causer sans contrainte et de s'ouvrir mutuellement leurs cœurs. Entre elles point d'étiquette, point de titre; elles se tutoyaient comme au couvent, en s' appelant par leurs noms de Marie et d'Eugénie, comme si elles eussent encore été pensionnaires.

Cette soirée-là, Mme Bouchard ne s'ennuya point. Malheureusement elle n'eut que de rares occasions de renouveler de semblables distractions au milieu du monde. Les deux amies, il est vrai, sévirent quelquefois chez elles, mais en quelque sorte à la dérobée ; non que leurs maris s'opposassent formellement à ces visites, mais ils les toléraient à condition qu'elles auraient lieu sans éclat.

Au bout d'un an de mariage, Mme Bouchard devint enceinte. Elle obtint facilement de son mari la permission de s'abstenir désormais, pour raison de santé, de prendre part aux fêtes et aux plaisirs du monde.

Débarrassée de cette contrainte, il lui fut enfin possible de reprendre les habitudes d'une fie calme

et régulière, et de se livrer à ses devoirs religieux , que lui avaient fait négliger les exigences de sa position sociale. Heureuse de devenir bientôt mère, elle remerciait Dieu de lui avoir accordé cette faveur, et ne lui demandait d'autre grâce que de^ pouvoir élever son enfant d'une manière agréable à ses yeux.

Bientôt elle donna le jour à un garçon, qui reçnt au baptême le nom de Louis. Elle voulut le nourrir elle-même ; mais ce ne fut pas sans peine qu'elle en obtint le consentement de son mari. Il craignait surtout l'altération de sa santé, et il ne se décida que lorsque les médecins consultés déclarèrent unanimement « que l'allaitement de l'enfant par la mère, loin de lui être nuisible, ne serait que favorable à la santé de Tune et de l'autre. » Cependant il essaya encore de la dissuader en lui disant :

« Réfléchissez-y bien, Madame; vous allez entreprendre une tâche longue et pénible, qui vous forcera de renoncer pendant un an ou deux à paraître aux soirées et aux réunions, dont vous étiez un des plus beaux ornements.

— Qu'à cela ne tienne, reprit en souriant Mme Bouchard, ce sera là le moindre sacrifice que ^'imposera ma condition de nourrice. Cas soirées

que j'aurais passées dans le monde, je les consacrerai à mon enfant, et je vous garantis que je goûterai auprès de lui un bonheur plus parfait, une joie plus pure, que ne m'en ont jamais procuré les plus brillants spectacles et les fêtes les plus splendides. »

M. Bouchard n'insista pas, et à partir de ce moment sa femme ne s'occupa plus que des soins à donner au nouveau-né.

Les devoirs d'une mère de famille ne s'accordent guère avec la vie dissipée, les plaisirs bruyants et parfois bien fatigants des femmes du monde. C'est ce qu'avait parfaitement compris Mme Bouchard; aussi, jusqu'à ce que son enfant fût sevré, elle s'abstint de paraître à aucune de ces réunions. Seulement, après le sevrage de son fils, et sur les instances pressantes de son mari, elle consentit à se montrer deux ou trois fois dans le monde. Mais bientôt une nouvelle grossesse fut pour elle l'occasion de rentrer dans la solitude de son intérieur. Elle obtint même de son mari d'aller habiter la campagne, afin d'être plus tranquille, et d'échapper à l'ennui de faire et de recevoir des visites de cérémonie. M. Bouchard acheta en conséquence une jolie maison avec jardin à la Celle- Saint -Cloud, commune de Bougival, et sa femme alla s'y instal-

1er dès les premiers jours du printemps. M. Bouchard continua d'habiter Paris , où ses affaires le retenaient; mais la proximité de la Celle -Saint- Cloud lui permettait d'y aller plusieurs fois la semaine, et d'y passer ordinairement la journée du dimanche.

Peut-être Mœe Bouchard n'eût -elle pas pris la résolution de quitter Paris, si sa chère Eugénie eût encore habité cette ville. Il est vrai, comme nous l'avons dit, elles se voyaient rarement, et, pour ainsi dire, à la dérobée ; mais ces visites n'en avaient que plus de prix aux yeux des deux amies, et Mme Bouchard n'eût pas songé à les rendre plus rares encore en s'éloignant de Paris, si le mari d'Eugénie ne l'eût emmenée dans un château qu'il possédait aux environs de Montpellier. De là, les deux époux devaient aller passer l'hiver en Italie , puis voyager en Allemagne, et il était probable qu'ils ne reviendraient en France qu'au bout de quelques années. Les deux amies en furent réduites à s'entretenir par correspondance; mais cette correspondance, assez suivie dans les commencements, se ralentit peu à peu, et cessa même tout à fait par suite d'événements que nous connaîtrons plus tard. Nous dirons seulement que peu de temps après son arrivée à la Celle-Saint-Cloud , Mme Bou-

chard reçut une lettre de son amie qui lui annonçait qu'elle aussi elle était mère d'un gros garçon.

La seconde grossesse de Mme Bouchard fut beaucoup plus pénible que la première. Elle donna le< jour à une fille; mais quoique la venue de cette enfant la comblât de joie, Tétat de faiblesse et de prostration de la mère ne lui permit pas cette fois de l'allaiter. Ce fut pour elle un grand chagrin , et qui contribua sans doute à aggraver son état maladif.

Pendant plus d'un mois elle fut en danger de mort. Cependant, après une forte crise où Ton s'attendait à la voir succomber, un mieux sensible se déclara, et les médecins eurent l'espoir de la sauver. Le mieux se soutint , grâce aux soins intelligents qui lui furent prodigués; mais surtout grâce à la vue de sa petite fille, qui se portait à merveille, et qui se fortifiait, comme on dit, à vue d'œil.

Enfin sa santé se rétablit peu à peu, et bientôt il ne resta plus de trace de la maladie. Alors, auprès de ses deux enfants, elle goûta dans toute leur plénitude les douceurs de la maternité. Quoiqu'il eût été difficile de dire lequel elle aimait le mieux des deux, cependant un observateur attentif aurait

pu remarquer que son affection se portait plus vivement sur sa fille. Ceci, du reste, est un sentiment naturel que toutes les mères comprendront. Elle regardait son fils comme appartenant en quelque sorte plus à son père qu'à elle ; de bonne heure il devait s'éloigner d'elle pour aller recevoir dans les collèges, et ensuite dans les grandes écoles publiques, l'éducation qui convenait à son sexe et à son rang dans la société. Mais sa fille, oh! sa fille, elle resterait avec elle, elle serait sa compagne, son amie, son élève; car si elle avait été forcée de confier à une étrangère le soin de l'allaiter, personne que sa mère ne se chargerait du soin de son éducation. Oh ! quel bonheur de voir croître et s'embellir cette frêle créature, de voir, sous l'inspiration maternelle , se développer peu à peu cette intelligence dont on apercevait déjà les premières lueurs!

Ces beaux rêves durèrent près de deux ans ; mais ils furent interrompus tout à coup par un terrible réveil. Cette enfant si tendrement chérie, cet objet de tant de prédilection et de si douces espérances , tomba inopinément malade et mourut d'une fièvre cérébrale, après quelques jours de cruelles souffrances.

Nous n'essaierons pas de décrire la douleur de la mère. De tous les chagrins les plus amers, de toutes

les afflictions les plus cruelles auxquels le cœur humain puisse être en proie, il n'en est point qui soit comparable à la douleur d'une mère qui perd son enfant chéri.

Ce coup frappa si soudainement , si violemment Mme Bouchard, qu'elle en fut quelques instants comme anéantie. Bien d'autres à sa place auraient peut-être perdu la raison, ou se seraient abandonnées au plus violent désespoir; heureusement la religion vint à son secours, et c'est à cette source des seules et véritables consolations qu'elle puisa des forces pour supporter son malheur. Le sacrifice n'en fut pas moins douloureux; car la mort de son enfant fait au cœur d'une mère une de ces blessures que le temps et la résignation chrétienne peuvent adoucir, mais jamais cicatriser entièrement.

Les semaines, les mois, les années s'écoulèrent, sans que l'image de sa fille sortît un instant de sa mémoire. Seulement ce souvenir n'avait plus l'amertume des premiers jours; ce n'était plus l'aspect du petit corps pâle et inanimé de son enfant qui se représentait à son imagination; elle voyait maintenant sa fille rayonnante de gloire au milieu des chœurs des esprits célestes, et elle s'écriait avec un profond soupir : « Vous me l'aviez donnée,

« ô mon Dieu! vous me l'avez reprise, que votre voce lonté soit faite et que votre saint nom soit béni! » Une grande consolation fut enfin accordée à tant de douleur et de résignation. Cinq ans après la mort de celle qu'elle avait tant pleurée, elle devint mère de nouveau, et Dieu lui envoya une seconde fille, comme pour la dédommager de la perte de la première. Elle voulut lui donner le nom d'Àurélie, parce qu'elle avait une dévotion particulière envers la jeune vierge et martyre de ce nom, dont les reliques venaient d'être tout récemment envoyées de Rome à l'église Notre-Dame -des -Victoires de Paris, et à la translation desquelles elle avait assisté (1).

(1) La translation des reliques de sainte Aurélie eut lieu , avec une grande solennité , à Notre-Dame-des- Victoires , le jour de la fête de l'Annonciation, le 25 mars 18/i3. Ces reliques, récemment extraites des catacombes de Rome, ont été données à M. l'abbé Desgenettes, curé de Notre-Damedes- Victoires , fondateur de l'Archiconfrérie , par le pape Grégoire XVI, comme un témoignage authentique de l'affection qu'il portait à l'Archiconfrérie et à son fondateur. Elles ont été placées dans une châsse de bois , tapissée de velours cramoisi, fermée par des glaces de cristal, et déposée au pied de la statue de Notre-Dame-des-Victoires, dans l'autel récemment construit, où elles sont depuis ce temps exposées à la vénération des fidèles.

Cette fois, comme on le pense bien, elle voulut nourrir son enfant, et son mari n'essaya pas de s'y opposer, car elle était convaincue que si elle avait pu allaiter son autre fille, celle-ci ne serait pas morte. Ce qui la confirma plus tard dans cette opinion, c'est que son fils et Àurélie ont toujours joui d'une excellente santé.

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