CHAPITRE IV
Le mandataire infidèle.
Nous passerons rapidement sur les dix premières années qui suivirent la naissance de la petite Aurélie. Nous n'avons pas besoin de dire que cette enfant fut l'objet des plus tendres soins de la part de sa mère, et qu'elle ne songea pas plus à confier l'éducation de sa fille à des mains étrangères qu'elle n'avait songé à charger une nourrice du soin de l'allaiter.
Mais la sollicitude qu'elle portait à sa fille ne lui fit pas négliger son fils. Jusqu'à l'âge où il devait entrer au collège, elle s'appliqua à lui donner cette première éducation chrétienne, dont les principes s'identifient tellement avec nous, se gravent si profondément dans notre cœur, qu'ils font partie de
notre existence, et que si dans la suite les passions ou toute autre cause viennent à les obscurcir, rien ne saurait les effacer entièrement.
Quand il eut atteint l'âge de dix ans , le petit Louis fut placé par son père dans un des meilleurs collèges de Paris. Quoique dès lors l'action de la mère sur son éducation eût cessé d'être aussi directe qu'auparavant , elle ne laissa pas de continuer à exercer sur son fils une influence salutaire, qui l'affermit et le fortifia dans les bons principes qu'il avait en quelque sorte sucés avec le lait maternel.
La petite Àurélie avait trois ans lorsque son frère entra au collège. Ce que Mme Bouchard avait fait pour son fils , elle le renouvela pour sa fille avec un zèle non moins affectueux, et, de plus, avec un zèle éclairé déjà par une première expérience. À mesure qu'elle grandissait, la mère voyait avec bonheur se réaliser dans cette enfant le rêve qu'elle avait fait autrefois pour sa sœur aînée. Elle passait toute la belle saison dans sa jolie solitude de la Celie-Saint- Cloud. L'influence de l'air salubre de la campagne développa rapidement les forces physiques de l'enfant, en même temps que la mère formait son esprit et son cœur en lui apprenant à connaître Dieu, à l'aimer, à le prier , et en jetant ainsi dans
son âme les premières notions qui sont le fondement de toute bonne éducation.
À mesure que sa fille grandissait, l'enseignement de la mère s'étendait et se proportionnait au développement de son intelligence. Aux leçons orales, aux préceptes sérieux, Mme Bouchard joignait l'instruction de l'exemple , la plus efficace de toutes. Ainsi, en voyant sa mère prier avec ferveur, assister avec recueillement aux offices et aux cérémonies de l'Église , remplir avec exactitude tous ses devoirs religieux , la petite Aurélie était naturellement portée à l'imiter. A peine eut-elle atteint l'âge de six à sept ans, qu'elle accompagnait souvent sa mère dans les visites que celle - ci faisait à de pauvres familles pour leur porter des secours, et apprenait ainsi qu'un des premiers devoirs de ceux qui possèdent la richesse est de soulager l'infortune de leurs semblables.
L'hiver, Mme Bouchard venait habiter Paris, où elle vivait presque aussi isolée qu'à la campagne ; car son mari, uniquement occupé de ses affaires, ne songeait plus à la mener dans le monde. L'argent qu'elle eût dépensé en toilettes de bal et de soirées , elle l'employait en aumônes et en œuvres de charité, auxquelles elle associait sa fille. Elle allait souvent , avec Aurélie , visiter son fils au col-
lége, et, les jours de sortie, celui-ci menait à son tour passer quelques heures au sein de sa famille. C'étaient des moments de bonheur pour la mère et ses deux enfants ; et dans ces réunions intimes de la famille elle trouvait un charme et une joie pure que ne lui avaient jamais offerts les plus brillantes fêtes du monde.
Cette période de son existence fut pour Mme Bouchard une des plus calmes et des plus heureuses qu'elle eût traversées depuis sa naissance. Jouissant d'une fortune considérable , que les travaux de son mari tendaient, disait -il, à augmenter, elle n'avait aucune inquiétude pour l'avenir de ses enfants ; elle pouvait se livrer à son penchant pour la charité, et l'inspirer à son fils et à sa fille, de manière à répandre autour d'eux les bienfaits avec une sorte de profusion, sans cependant nuire à leurs intérêts. D'un autre côté, elle eût pu, ajuste titre, être fière de ses enfants; car son fils, qui touchait à sa dixseptième année , était un des élèves les plus distingués de son collège, et, ce qui ajoute à son éloge, c'est que , s'il était un des premiers de sa classe pour les progrès littéraires et scientifiques , il était sans contredit le premier de tous sous le rapport de la piété et de l'instruction religieuse.
Quant à la petite Àurélie , c'était à dix ans la
plus charmante enfant que l'on pût rencontrer. Peut-être quelques-unes de mes lectrices supposent , d'après ce que nous avons dit de son éducation , qu'elle devait être triste et sérieuse : ce serait une grande erreur. Jamais enfant ne montra une gaieté plus vive , plus facile , plus expansive ; pour un rien ses yeux s'animaient, un rire franè et joyeux s'échappait de ses lèvres, rire charmant de l'innocence et de la candeur , qui portait une douce joie dans le cœur de sa mère.
Cette famille jouissait donc d'une tranquillité parfaite que rien ne semblait devoir troubler , lorsqu'une catastrophe aussi douloureuse qu'imprévue vint jeter le trouble et la désolation au milieu d'elle.
M. Bouchard était parti depuis quelques jours pour le chef- lieu de département dont il avait la recette générale, ainsi qu'il avait coutume de le faire à certaines époques de Tannée. Son absence avait duré cette fois un peu plus qu'à l'ordinaire, et sa femme commençait à s'inquiéter, lorsqu'elle reçut la lettre suivante écrite par le secrétaire de son mari :
« Madame , un grand malheur vient d'éclater <c comme la foudre. Au moment de notre arrivée
ici, nous avons appris que M. M***, le fondé de pouvoirs de M. Bouchard, qui depuis près de vingt ans gère la recette générale, était parti la veille pour l'étranger, laissant une lettre à l'adresse de Monsieur, sans doute pour lui expliquer son départ; car Monsieur ne m'a pas donné connaissance de cette lettre. Ce que je sais, c'est qu'après l'avoir lue, il est devenu pâle comme la mort; puis il s'est rendu immédiatement dans les bureaux de la recette, et a vérifié les livres et la caisse. Il paraît qu'il y a un énorme déficit ; je n'en parle que par ouï - dire ; car Monsieur, contre son habitude, n'a pas jugé à propos de m'en souffler mot. Seulement, après être resté toute une journée et une partie de la nuit à examiner les livres et les papiers , il est rentré horriblement fatigué, et s'est couché sans vouloir rien prendre. Ce matin , le valet de chambre est venu de bonne heure m'avertir que Monsieur me demandait. Je me suis aussitôt rendu dans sa chambre, et je l'ai trouvé en proie à une fièvre violente. — « Je voulais écrire à ma femme, m'at-il dit, mais je n'en ai pas eu la force ; écrivez-lui vous-même, et dites -lui de venir ici le plus tôt possible avec mes enfants. » — Je me suis empressé d'obéir ; mais avant de clore ma lettre , j'ai
« voulu attendre la visite du médecin, que j'avais « envoyé chercher.
« Le docteur sort d'ici ; il m'a déclaré qu'il ne ce pouvait encore juger la nature de la maladie de ce Monsieur, mais que comme elle avait pour cause ce principale un violent chagrin, votre présence « ne pouvait que lui apporter un soulagement « favorable.
ce Daignez agréer, Madame, etc. »
Deux heures après avoir reçu cette lettre, Mme Bouchard montait, avec ses deux enfants, dans une chaise de poste, et se dirigeait vers la ville où résidait son mari. Il n'y avait encore dans cette direction ni chemin de fer, ni télégraphe électrique. Quoiqu'elle ne s'arrêtât que pour changer de chevaux à chaque relai, elle mit près de trentesix heures à faire un trajet qu'on fait aujourd'hui en dix heures au plus.
Pendant ce temps-là, le mal avait fait des progrès rapides, et lorsqu'elle arriva, il n'y avait plus d'espoir de sauver son mari. Cependant, quand il l'aperçut avec ses enfants , un sourire mélancolique effleura ses lèvres ; ses yeux se ranimèrent , et des larmes brûlantes s'en échappèrent , en recevant les caresses de ces êtres chéris.
« Oh! mon Dieu! s'écria-t-il douloureusement, faut-il donc me séparer sitôt d'une épouse si chère et de ces pauvres enfants !
— Que parlez-vous de séparation , mon ami, dit sa femme en s'efforçant de montrer un calme et une espérance qu'elle était loin de ressentir, au moment même où Dieu permet notre réunion? Espérons en lui : nous le prierons avec tant de ferveur, ces chers enfants et moi , qu'il vous rendra bientôt la santé. »
Et comme les enfants sanglotaient en entendant ce que venait de dire leur père :
ce Emmenez»les9 dit-il tout bas à sa femme; j'ai à vous entretenir en particulier; revenez seule dans quelques instants , et défendez à tout étranger d'entrer dans cette chambre pendant notre entretien. »
Elle s'empressa de se conformer aux désirs de son mari, et, après avoir emmené les enfants sous prétexte de leur faire donner à dîner, elle revint seule auprès de son mari.
ce Ma chère amie , lui dit-il quand elle se fut assise auprès de son lit, je ne me fais pas d'illusion , et , comme je vous le disais tout à l'heure, nous allons bientôt nous séparer pour toujours. » Et comme il la voyait prête à se récrier, ainsi qu'elle l'avait fait
un instant auparavant, il reprit vivement : « Veuillez ne pas m'interrompre, je vous prie; le coup qui m'a frappé est mortel , et tout l'art des médecins ne saurait me guérir. Je n'ai plus longtemps à vivre, et je veux profiter de ces courts instants poui* vous révéler toute l'étendue du malheur qui nous accable, et dont vous n'avez pas sans doute l'idée... Je suis complètement ruiné, et cela par l'infidélité d'un homme que depuis ma jeunesse , — nous nous étions connus au collège , — je regardais comme un ami sûr et dévoué. J'avais en lui plus de confiance qu'en moi-même, car il avait plus de capacité eu matière de finances que moi , et sans lui , si je ne l'avais décidé à quitter la maison de banque de son frère , à laquelle il était associé, pour me seconder et gérer en mon nom cette recette générale, je n'aurais jamais accepté cet emploi. Pendant longtemps il a rempli ses fonctions d'une manière irréprochable; malheureusement, depuis quelques années , il s'est livré à mon insu à des opérations de bourse qui, après lui avoir réussi, sont devenues désastreuses. Alors il a eu l'indélicatesse, — pour me servir d'une expression adoucie, — de se servir des fonds et des valeurs de la caisse pour couvrir ses pertes, et de plus, agissant en vertu du mandat que je lui avais confié, il m'a engagé moi-même
dans ses opérations et dans leurs funestes résultats. Il est parti d'ici la veille de mon arrivée, en me laissant pour adieu une lettre dans laquelle il me fait une confession pleine et entière de ses fautes envers moi , en témoigne un amer repentir, et me déclare que, si je désire lui faire subir une première expiation en le poursuivant en justice comme mandataire infidèle, il se met à ma disposition et qu'il est tout prêt à subir la condamnation qu'il a méritée. Puis il ajoute que si toutefois, par un excès de générosité dont il se reconnaît indigne, je m'abstenais de le dénoncer à la justice, il prend l'engagement de travailler jour et nuit à réparer le tort qu'il me cause , et il ne désespère pas d'y parvenir au bout de quelques années, ce qui lui serait impossible s'il était traduit en justice, et s'il subissait une condamnation. Il termine en m'indiquant le lieu de sa retraite, où il restera quinze jours à attendre ce que j'aurai décidé sur son sort. Ce délai écoulé , s'il n'entend pas parler de moi, il jugera que le sentiment de la générosité Ta emporté chez moi sur celui de la vengeance, et il passera en pays étranger, où il consacrera le reste de sa vie au grand acte de justice et de réparation auquel il vient de s'engager... »
« Tel est en substance, reprit M. Bouchard après
une légère pause , le contenu de cette lettre , que je n'ai communiquée jusqu'ici à personne. Je n'ai point porté de plainte en justice contre lui, et n'ai pas intention d'en porter : non pas, je l'avoue, par un sentiment de générosité ou un reste d'affection pour cet homme qui m'a si indignement trompé ; bien moins encore par l'espoir de voir se réaliser ses promesses d'un dédommagement complet ou même partiel ; mais parce que j'éprouve une extrême répugnance à paraître en justice pour une affaire de cette nature, dans laquelle on m'adresserait des reproches mérités. On m'accuserait à mon tour de n'avoir pas surveillé, comme j'aurais dû le faire, la gestion de fonctions aussi importantes et aussi délicates, et de les avoir en quelque sorte abandonnées à un tiers, pour passer mon temps à Paris, tandis que j'aurais dû résider au chef-lieu où se trouvait la recette générale dont j'étais titulaire. Puis, quand j'auraià le eourage de braver de pareils reproches, quel serait en définitive le résultat de ce procès? Mon mandataire serait condamné à un certain nombre d'années de prison, cinq ans au plus, et à me renbourser toutes les sommes qu'il a détournées à mon préjudice, avec dépens, dommages -intérêts, etc. etc. Eh bien, quand j'aurais obtenu ce jugement, serais-je plus avancé? J'ai la conviction
qne je ne pourrais pas arracher un centime de cet homme, à qui il ne reste rien de tout l'argent qu'il a follement dépensé au jeu de la bourse. J'en serais encore pour les frais du procès, comme étant partie civile, et pour m'entendre répéter jusqu'à satiété que c'est par ma faute, par ma négligence, que je me suis laissé ainsi duper. Non, j'y suis bien résolu, je ne m'adresserai point aux tribunaux, et je laisserai cet homme à ses remords pour toute vengeance. Cependant je conserverai cette lettre , et je désire qu'après ma mort vous la conserviez aussi, non pas pour garder un titre contre cet homme j mais afin que mes enfants connaissent un jour la véritable cause de ma ruine et de la leur; afin qu'ils sachent que je n'ai point perdu ma fortune en folles dépenses, mais par un excès de confiance dans un homme que je croyais mon ami.
« Yous devez comprendre maintenant, fit M. Bouchard après une nouvelle pause, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, que le coup qui m'a frappé doit être mortel, et j'en remercie Dieu , car il ne m'eût plus été possible de vivre après un pareil événement, et je n'aurais jamais eu la lâcheté de recourir à un suicide.,.
— Àh î mon ami, s'écria Mme Bouchard en l'interrompant, ne parlez pas ainsi 3 je vous en sup-
plie!... Il y a dans ce que vous venez de dire un accent de désespoir qui ne convient pas à un homme courageux, à un père de famille, et surtout à un chrétien. Le malheur qui vous arrive est immense sans doute ; mais, après tout , vous n'avez perdu qu'une somme d'argent plus ou moins considérable , vous n'avez fait de tort qu'à vous-même , et si l'on peut vous accuser de négligence, on ne saurait vous accuser d'avoir manqué à l'honneur et à la délicatesse. Faut-il pour une perte matérielle, qui n'est peut-être pas irréparable, vous laisser ainsi aller à l'accablement et au désespoir?
— Ah! Madame, reprit M. Bouchard en poussant un profond soupir, vous ne connaissez pas toute l'étendue de cette perte, et quelles en seront les funestes conséquences. J'ai tout examiné, tout calculé, et après m'être rendu un compte exact de mes dettes de toute nature et de mes ressources, j'ai reconnu qu'après avoir employé d'abord mon cautionnement à remplir le déficit de ma caisse, le reste de mes biens ne suffira pas à solder mes autres créanciers , et que je serai encore de plus de cent mille francs au-dessous de mes affaires. Ainsi je serai nécessairement déclaré en faillite. En faillite ! comprenez-vous ce que ce mot a de flétrissant
pour un homme comme moi? La faillite ou la déconfiture d'un haut fonctionnaire comptable envers l'État, c'est le déshonneur pour lui... et pour ses enfants! et vous voulez qu'après cela il me soit possible de supporter la vie !«..
— Calmez-vous, mon ami, je vous en supplie, et examinons paisiblement si votre situation est aussi désespérée que vous vous l'imaginez. Quoique je m'entende fort peu aux affaires, veuillez, je vous prie, m'écouter un instant, et répondre à une simple question que je vais vous adresser. Avez-vous compris dans les ressources à votre disposition pour solder vos dettes de toute nature les biens qui me sont personnels, ou, pour parler votre langage, avez-vous fait figurer ma dot à votre actif?
— Nullement , et je n'en ai même pas eu la pensée, parce que ce bien ne m'appartient pas , et que ce serait une injustice révoltante de songer à vous dépouiller de votre héritage paternel et de vous entraîner dans ma ruine.
— Et moi, en vous épousant, j'ai pris devant Dieu l'engagement solennel de partager vos chagrins et vos joies, votre prospérité comme votre adversité; et moi; je trouve que ce serait une injustice plus révoltante de ma part, si je ne consentais pas à partager le malheur qui vous accable
aujourd'hui ; ce serait violer mon serment, et aucune considération ne saurait m'y contraindre.
— Mais, malheureuse feinme, savez-vous à quoi vous vous exposeriez? Sans doute votre dot suffirait à combler l'abîme de mes dettes ; mais après cela il ne vous resterait presque rien, s'il vous restait quelque chose. Comment feriez -vous alors pour vivre, vous et vos enfants?
— Mais si nous n'avons pas recours à ce moyen, vous serez déshonoré, et ce déshonneur rejaillira sur vos enfants et sur moi : voilà ce que vous venez de me dire. D'un autre côté, si nous employons cette dernière ressource , nous serons, dites-vous, ruinés; mais entre la ruine et le déshonneur pouvons-nous hésiter? Croyez-vous que nos enfants me sauraient gré un jour de leur avoir conservé à un tel prix une misérable fortune?
— Oui, vous avez raison, dit son mari d'un ton pénétré, on doit préférer la ruine au déshonneur; mais avant d'accepter, avec toute la reconnaissance qu'il mérite, votre sacrifice, qui peut seul, en effet, effacer, ou plutôt prévenir la tache prête à souiller mon nom, encore une fois, répondez à ma question, comment ferez-vous pour vivre et pour faire vivre et élever vos enfants?
— Gomment ferons-nous? C'est là, pour le mo-
ment, ma moindre inquiétude. Tout ce que je sais, c'est que Dieu ne nous abandonnera pas ; car il a dit: « Cherchez avant tout mon royaume et sa justice , « et le reste vous sera donné par surcroît. » Je n'ai pas oublié non plus cette belle devise de nos pères : « Fais ce que dois, avienne que pourra. » Or savez-vous, mon ami, ce qui aviendra quand nous aurons ainsi rempli notre devoir? D'abord nous jouirons de ce calme de la conscience qui suit toujours l'accomplissement d'un devoir, et qui est un des plus grands bonheurs que l'homme puisse goûter ici-bas ; ensuite vous aurez regagné dans l'estime de vos concitoyens un rang plus élevé que celui que vous y occupiez avant cette épreuve. Je suis persuadée que vos amis et vos protecteurs haut placés, en apprenant votre malheur, s'empresseront de vous dédommager de la perte de votre place en vous procurant un emploi honorable et lucratif. Je désirerais, pour mon compte, que cet emploi vous obligeât à résider dans quelque petite ville de province éloignée de la capitale, de ses plaisirs bruyants et dispendieux. Là nous vivrons d'une vie modeste et tranquille, et vous goûterez en paix, auprès de vos enfants, les joies du foyer domestique, mille fois préférables aux joies factices du monde.
— Merci, ma bien-aimée, merci de vos bonnes
paroles et des efforts que vous faites pour me rendre l'espérance. Comment ne serais-je pas touché de tant de dévouement et d'abnégation! Oh! oui, je sens plus que jamais combien il me serait pénible d'être séparé de vous -J'éprouve maintenant le désir de vivre, ne serait-ce que pour vous témoigner ma reconnaissance, et tâcher de réaliser ce bonheur intérieur de la famille, dont vous venez de me tracer un tableau si touchant ; mais, hélas! je crains bien qu'il ne soit trop tard, et que le mal qui m'a si subitement attaqué n'ait déjà atteint les sources delà vie.
— Et pourquoi concevoir de pareilles idées? Votre mal vient d'une cause morale, de la crainte sérieuse de ne pouvoir faire honneur à vos engagements : eh bien , maintenant que cette crainte n'existe plus, le calme reviendra dans votre âme, et avec lui la santé de votre corps.
— Je voudrais le croire comme vous ; mais la commotion que m'a fait éprouver la nouvelle de mon désastre, et par -dessus tout l'infâme trahison d'un homme qui a abusé de ma confiance, ont causé dans tout mon être un bouleversement qui me tue. Le médecin lui-même , sans me révéler toute sa pensée, n'a pu me cacher la gravité de mon état.
— Dieu seul, mon ami, est le maître de la vie
et de la mort, et les médecins les plus habiles sont sujets à erreur. D'ailleurs que pourrait votre docteur et que pourraient tous les docteurs du monde contre un mal dont la science médicale est impuissante à guérir la cause? Déjà un mot que je viens de vous dire, et la certitude que notre nom sortira sans tache de cette malheureuse affaireront produit sur vous plus d'effet que toutes les prescriptions de votre médecin ; un heureux changement s'est opéré tout à coup dans votre physionomie ; votre œil, morne et abattu quand je suis entrée , s'est ranimé comme par enchantement, et le désir de vivre a succédé au désir de mourir que vous me manifestiez un instant auparavant. Ce n'est pas encore une guérison complète, mais c'est un symptôme des plus favorables , et votre médecin , s'il était ici , l'attesterait comme moi. Sans doute votre âme est encore malade, elle est tourmentée par bien des inquiétudes; mais savez- vous ce que vous avez à faire pour achever de la guérir complètement? Adressez-vous avec confiance au médecin des âmes; il a pour les guérir des pouvoirs bien autrement puissants que ceux que les plus savants docteurs ont reçus des plus célèbres facultés de médecine pour travailler à la guérison des corps ; car lui , il tient ses pouvoirs de Dieu même. Appelez-le donc sans retard, confiez-lui vos
peines, ouvrez-lui votre cœur et tous les replis de votre conscience, et je vous garantis que vous en recevrez des consolations qui se répandront comme un baume salutaire sur les plaies de votre âme , lui rendront sa sérénité et lui feront bientôt recouvrer toute sa vigueur. Alors votre docteur ordinaire n'aura pas de peine à achever la guérison de votre corps ; elle suivra promptement celle de votre âme. »
Mme Bouchard continua pendant quelque temps à entretenir son mari dans cet ordre d'idées , et enfin elle le décida, sans beaucoup de difficulté, à recevoir un médecin des âmes, c'est-à-dire un prêtre.
Il se confessa et reçut les derniers sacrements avec une foi et une componction édifiantes ; une amélioration sensible se fit presque aussitôt remarquer dans l'état du malade. Le médecin témoigna sa surprise de cet heureux changement , et déclara * que tout danger avait désormais disparu.
Après le départ du docteur, M. Bouchard s'écria avec transport :
« 0 ma bien-aimée, c'est à vous que je dois la vie! Comment pourrai-je vous témoigner toute ma reconnaissance!...
— C'est à Dieu, reprit-elle vivement, c'est à lui seul que vous devez des actions de grâces.
— Cela est vrai ; mais vous avez été l'instrument
dont il s'est servi pour me sauver, et, en vous témoignant ma reconnaissance, elle remonte nécessairement à lui. »
Puis tour à tour il serrait les mains de sa femme et embrassait ses enfants, qui pleuraient de joie.
Cette heureuse journée s'écoula rapidement.
Le soir venu, M. Bouchard déclara qu'il se sentait disposé à passer une bonne nuit, et il exigea que sa femme, qui l'avait veillé la nuit précédente, allât se reposer dans la chambre voisine. Elle obéit, et, après avoir fait coucher ses enfants, elle se jeta ellemême sur son lit pour prendre un peu de repos, dont elle avait grand besoin ; car depuis son départ de Paris elle n'avait pas fermé l'œil.
Un sommeil pesant ne tarda pas à s'emparer de ses sens. Elle dormait encore profondément à cinq heures du matin, lorsque la garde-malade qui avait veillé son mari entra tout effarée dans sa chambre , en s'écriant :
« Ah! Madame, quel malheur! Monsieur a perdu connaissance , et il ne donne plus signe de vie. »
En un instant Mme Bouchard fut auprès du lit de son mari. Mais là un spectacle cruel l'attendait. Elle reconnut sans peine les symptômes d'une apoplexie foudroyante. Le médecin, appelé en toute
hâte, essaya vainement les moyens usités en pareil cas : la saignée, les sinapismes, tout fut inutile ; il ne put que constater que le malade , qu'il avait déclaré la veille hors de danger, était mort par suite d'une congestion cérébrale.