Pierre, Droit parlementaire, p. 74 et
Le droit de dissolution, confié dans ces conditions au Président de la République, n'a reçu qu'une application : il importe de rechercher si elle a été correcte au fond et en la forme.
Le 16 mai 1877, le maréchal de Mac-Mahon envoyait à M. Jules Simon une lettre insérée au Journal officiel où il demandait « des explications sur la politique du gouvernemen-t, car si je ne suis pas responsable comme vous envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont aujourd'hui plus que jamais je dois me préoccuper ». Sur la démission immédiate de M. Jules Simon et de ses collègues, il appelait le lendemain au ministère MM. de Broglie et de Fourtou; par décret du 18 mai, il prononçait l'ajournement du Sénat et de la Chambre des députés au 16 juin : le jour même de la rentrée, il sollicitait l'avis du Sénat sur la dissolution de la Chambre des députés.
La lettre du maréchal relevait deux griefs contre la pohtique du cabinet Jules Simon : ne s'être opposé ni au vote sur la publicité des séances des conseils municipaux, ni à Fabrogalion d'une loi de 1875 sur la presse; dans les deux cas, le chef du cabinet aurait pris à la Chambre une attitude contraire aux délibérations du Conseil des ministres. « Cette attitude du chef du cabinet, ajoutait la lettre, fait demander s'il a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. » Ces motifs n'étaient que de pure forme; la raison véritable de l'acte du Président était autre : c'était une raison religieuse et une raison de politique générale ^
Le maréchal de Mac-Mahon avait été appelé au pouvoir, le lende^ main du 24 mai, par une coalition de tous les éléments monarchiques de l'Assendblée nationale; il ne l'oublia jamais. Jusqu'à sa dissolution, l'Assemblée était divisée en deux partis très tranchés, séparés en fait par un abîme : les uns voulaient fonder la république, les
1. Sur les causes du Seize Mai, voyez E. Zévort, Histoire de la troisième République, t. II, la Présidence du maréchal de Mac-Mahon; de Marcère, Entretiens et souvenirs politiques-, le Seize Mai, en cours de publication dans la Revue du Palais, et le beau discours, très modéré, de M. Jules Simon au Sénat, séance du 21 juin 1877, Journal officiel du 22.
lis DISSOLUTION DES ASSEMBLEES PARLEMENTAIRES
autres voulaient rétablir une monarchie, mais hésitaient entre trois trônes. Surtout après la chute de M. Thiers, les deux partis vécurent dans un état complet d'indépendance, d'éloignement et de guerre. Peut-être M. de Mac-Mahon eût-il voulu les dominer sans prendre parti dans leurs luttes : ses amis l'en empêchèrent, et ils étaient les adversaires de la République que lui-même présidait.
Les élections de 1876 consacrèrent définitivement le régime de la République : 4,316,000 voix allaient aux candidats républicains, leurs adversaires n'en avaient que 2,883,000; la Chambre comptait 356 députés républicains contre 184 monarchistes de toutes nuances. Gambetta obtenait quatre élections; plusieurs des chefs de la coalition monarchique étaient battus; M. Buffet était du nombre.
La défaite du parti qui l'avait nommé fut, pour le Président de la République, « un amer déboire * ». Il se rapprocha davantage encore des conservateurs, et ceux-ci se serrèrent autour de lui comme pour le protéger, — ou l'enfermer, a Par le monde qui le fréquentait, par l'esprit qui y régnait et qu'on y respirait, depuis les antichambres, en passant par les bureaux du haut personnel et des officiers d^ordonnance, jusqu'aux salons, TÉIysée était, à l'égard de la République, comme une sorte de camp ennemi... Ce monde brillant n'y était pas attiré seulement par des relations anciennes; il y mettait quelque affectation, et par son ton il faisait entendre qu'il était là chez lui, et que les autres y étaient quelque peu des intrus*. » De son côté, le parti républicain ne faisait rien pour faciliter les rapports avec le Président; accueillis par lui avec politesse, mais avec gêne, les chefs du parti n'essayaient pas de rompre la glace, n'apparaissaient à rÉlysée qu'aux circonstances indispensables, et préféraient leurs réunions et leurs salons, moins aristocratiques, plus vivants et plus chauds '.
La situation du ministère était singuHèrement délicate. Le parti républicain, en 1876 surtout, manquait d*homogénéité; il se concentra dans la lutte. Le premier ministère Dufaure, malgré sa bonne volonté de rétablir la paix civile, n'avait obtenu qu'un apaisement
1. Ernest Daudet, Souvenirs sur la Présidence du maréchal de Mac-Mahon,