W. A. I. IV
CHEZ LES (msLvhsiti 455
pour son aliment, — où Ton ne voit pas la lumière et Ton demeure dans les ténèbres, — où les ombres, comme des oiseaux, se pressent à la voûte, — où sur la porte et ses battants s'amoncelle la poussière (1).
C'est tout à fait la description de Job (2) :
Cesse donc, laisse-moi trêve 1 Que je respire un instant, avant de m'en aller sans retour dans la terre des ténèbres et de l'ombre,
terre d'obscurité noire et d'ombre, de chaos affreux, dont le jour même est semblable à la nuit.
Dans ce Pays sans retour, conanaie dans le schéôl des Hébreux, Pâme persiste, mais privée de sentiment, incapable d^activité, plongée dans les ténèbres; ce n'est pas l'anéantissement, mais ce n'est pas non plus l'immortalité telle que nous la concevons ; c'est un état intermédiaire, une sorte d'engourdissement et de sommeil. Pourtant, d'après le même récit épique, au fond du Pays sans retour, dans le sanctuaire éternel [hekal kinu), est une source des eaux de vie, que gardent avec un soin jaloux les puissances infernales ; un commandement
(1) Dans mon Choix de textes, n^SO, recto, 1. 3-11.
des dieux célestes, et particulièrement de Ea, peut en ouvrir l'accès, et celui qui a bu l'eau de cette fontaine retourne vivant à la lumière, comme Istar après sa captivité. Peut-être doit- elle jouer im rôle dans la résurrection finale, dont Diogène Laërte (1) attribue formellement la croyance aux Chaldéens, mais à laquelle ne fait allusion aucun texte cunéiforme connu jusqu'ici.
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les âmes, les démons des morts enfermés dans le Pays sans retour, ne peuvent pas seulement en être tirés par la puissance de Ea pour être introduits dans le ciel, comme Eabani. Elles peuvent être ramenées sur la terre à l'état de vampires pour tourmenter les vivants. C'est la menace qu'Istar adresse au portier des Enfers :
« Ouvre ta porte, que, moi, j'entre. — Si tu n'ouvres pas ta porte, et si, moi, je ne peux pas entrer, j'assaillirai la porte, je briserai les verrous, — j'assaillirai le seuil, je franchirai les portes ; : — je ferai relçver les morts pour dévorer les vivants; — je rendrai les morts (remontés sur la terre) plus nombreux que les vi-" vants (2). »
(1) De vit. philosoph. proœm.
(2) Dans mon Choix de textes^ n° 30, recto, 1. JS-20.
En effet, nous avons vu^ en étudiant les documents magiques (1), combien était universelle la croyance aux vampires (accadien dimme khab (2), assyrien ahharu) , qui sortent de l'enfer comme les fantômes (accadien dimme ^ assyrien lamastn) et les spectres (accadien dimmea^ assyrien labasu)^ et qui attaquent les hommes. Ces êtres fantastiques causaient une terreur profonde aux Ghaldéo-Babyloniens des temps postérieurs comme aux antiques Accads, et une bonne partie des incantations protectrices sont destinées à défendre de leurs atteintes.
Mais ce n'est pas seulement la colère d'une divinité qui peut faire remonter les démons des morts fuir la terre à l'état de vampires, comme dans Tépopéè d'Istar. Certains rites et certaines formules incantatoires donnent à THomme le pouvoir d'évoquer les morts. On possède dans une tablette de la col-
(1) La magie^ p. 35.
(2) Mot à tnot « le fantôme qui fait du !mal » et qui ne 5e borne pas à effrayer par son aspect.
J'ai d'abord lu rapganme khab^ rapganme et rapganmea; mais depuis j'ai acquis la preuve formelle que, du moins dans les textes accadiens, la combinaison des deux signes rap-gan constitue un seul groupe graphique qui doit se lire dim, exactement comme celle des deux signes rapgam.
lectîon magique, et j'ai traduit en partie (1), les formules d'une cérémonie d'évocation de ce genre, qui appartenait peut-être à une liturgie funèbre, destinée à tirer l'àme des tristesses et des ténèbres du Pays sans retour pour la faire parvenir à un sort meilleur. L'évocation des morts est aussi un des rites auxquels s'adonne le sorcier malfaisant, et, par ce rite, il a la puissance de susciter des vampires comme des fantômes contre celui auquel il veut nuire.
Du moment que l'on croyait au pouvoir d'évoquer les morts à volonté, par la voie de certains rites et de certaines paroles, on était naturellement conduit à chercher dans cette pratique un moyen de connaître l'avenir, en interrogeant les démons des trépassés. Les idées que je viens de résumer avaient donc pour conséquence logique la nécyomancié ou nécromancie, si développée chez tous les peuples antiques, dont V Odyssée nous offre un curieux exemple (2), qui chez les Grecs était constituée à l'état d'oracles réguliers dans un certain nombre de
(1) La magie j^. 1S8 et suiv. i
(2) N, V. 29 et suiv.; Cf. Apollon. Argonaut. III, v. 103(P et suiv. ; Ovid. Metam. VII, v. 240 et suiv.
CHEZ LES GHALD^EKS 159
;anctuaires ( 1 ), que les Thraces pratiquaient égaement (2), dont les Étrusques faisaient grand isage (3), qui leur avait été empruntée par les Romains (4), et chez ces derniers rentrait dans le donaaine de devins ambulants que l'on consultait comme les diseurs de bonne aventure (5). Et en effet on nous atteste que la nécyomancie était florissante à Babylone (6).
Le phénomène de la ventriloquie, qui est devenu pour nous un sujet d'amusement sur les tréteaux des foires, avait été pour les peuples primitifs un objet de terreur autant que d'étonnement; hors d'état
(1) Fréret, Mém. deVAcad. des inscr. t. XXIII, p. 174 ; Wiskemann, De variis oraculorum generibtis apud Grœcos^ p- 84 ; Maury, Histoire des religions de la Gt*€ce, 1. 1, p. 193; t. II, p. 466 et suiv.
(2) Herodot. IV, 94 et suiv."
(3) Clem. Alex. Protrept. I. p. 11; Theodoret. Gr. affecU cur. 10, dans ses 0pp. t. IV, p. 930 et 964.
(4) La nécyomancie fut pratiquée par Appius Glaudius Pulcher (Cicer. Tusculan. \, 8 et 16 ; De divinat. I, 58), par Vatinius (Gieer. Contr, Vatin. 6), par Libon Drusus (Tacit. Annal. II, 28), par Néron (Sueton. Ner. 34; Plin. Hist. nat. XXX, S) et par Garacalla (Dio Cass.