XXX INTRODUCTION
un frondeur, un ennemi de Rome. Rien de cela n'est vrai. Dante doit être pris pour ce qu'il est, un grand génie rempli de franchise et de bonne foi. Le génie n'a pas le temps de mentir.
En Allemagne , on élève aussi des trophées à Alighiéri : voici ce que M. Lhomann, directeur de la bibliothèque de Gottingue , nous en dit , d'après Meinbard et Routerweck :
«Avec toutes ses irrégularités, la Divina Commedia « est et sera toujours un chef-d'œuvre , un poème vraiment « original , supérieur à tous les poèmes qui ont été faits « depuis. Tout y est tiré de son propre fonds. Il a sa ma- « nière à lui de voir les choses et d'approfondir ses idées , « et comme il ne veut que rendre ses idées , cela donne à « son langage cette vive énergie, cette force si expressive « à son style, à ses figures, à ses allusions. Ses belles com- « paraisous, toujours neuves, toujours poétiques, sont frap- « pantes par leur originalité , mais toujours vraies et tirées « de la nature même. Le sublime de la terreur et de l'effroi « est porté au plus haut point. Réfléchi jusque dans les plus « fortes manifestations des passions , concis sans froideur, « délicat sans affectation , il a de la chaleur dans l'expres- « sion douce des sentiments de son cœur et de sa religieuse «moralité. On ferait, de toutes les beautés de ses vers, un « riche recueil, le plus admirable florilegium poétique. »
C'est à moi-même que M. Lhomann a bien voulu adresser ce jugement si exact, auquel on peut souscrire en toute confiance. Je présente avec respect à la Société royale de Gottingue, dont j'ai l'honneur d'être membre, ce tribut de ma vénération, et cette assurance du bonheur que j'ai de lui appartenir.
Dans d'autres parties de l'Allemagne, Dante ne compte pas moins d'appréciateurs de sa gloire. Je nommerai sur-
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tout le prince Jean, à Dresde, qui fait ses délices de la lecture d'Alighiéri. Ce prince si bon, si vertueux, a été calomnié , il y a quelque temps. Est-il possible que la bienfaisance, la générosité, une vertu franche, sœur de celle qui est assise aujourd'hui sur le trône de Saxe, aient rencontré des ennemis? L'amour des lettres n'entre que dans les cœurs bien nés. Puisse cette faible expression de dévouement être agréable au prince Jean, comme nous ami et admirateur de Dante !
Je crois ne devoir plus rien dire pour engager le lecteur à s'empresser d'accorder toute son attention au chefd'œuvre de Dante, reconnu tel par l'Europe savante, unanimement vénéré par ceux qui ont la faculté de le lire dans l'original , et qui aura peut-être encore quelque valeur dans cet essai, auquel le temps, au moins, a mis sa main patiente. J'offre ici à l'ambition littéraire des jeunes hommes de lettres une espèce d'attrait qui pourra décider à quelque courage (il en faut pour lire Dante) ceux qui voudront bien accepter un conseil que l'on n'a , je crois, encore donné à personne.
Je me suis, si souvent, si profondément, si amoureusement pénétré de la poésie de Dante, de son ton, de ses manières, de ses tours de phrase, de son originalité piquante, que tant d'exemples suivis sans adulation et sans contrainte , mais par l'effet d'un entraînement naturel , ont en quelque sorte déteint sur tous mes ouvrages , et ils en portent la preuve. Reconnaissable à cette sorte de cohabitation, je n'ai pas à m'en plaindre. Personne ne perdra à bien lire Dante. Notre siècle peut et sait éviter ses défauts : mais ce qu'aucun siècle n'efface, ce qu'aucune époque ne prétend corriger, la verve ardente, le mot précis, la solidité du raisonnement, surtout la
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méthode comme mathématique, l'agencement calculé, le souvenir exact qui ne répète rien de la même manière , le don des comparaisons heureuses , la délicatesse des rapprochements, le coup de pinceau promené rapidement sans revenir; on gagne plus ou moins tout cela avec Dante (1). Aucun écrivain ne distribue les présents d'une reconnaissance plus immédiate, ne vous fait aussi cordialement son paient et son frère ; aucun auteur ne se communique plus intimement à ses élèves. Dante a beaucoup lu; il impose le besoin de lire : dans ce qu'il a construit, il est architecte habile ; dans ce qu'il conseille , il est bienfaiteur et prince (2). La jeunesse aujourd'hui a des intentions soutenues et puissantes : la jeunesse qui se fera un bonheur de connaître et d'apprécier Dante, acquerra bien plus que moi encore qui n'étais pas si préparé à cette lutte , et qui cependant ai toujours pu vaillamment combattre, mettant à profit une longue série de jours nécessaires pour un si magnifique tournoi , comme dirait notre auteur ; la jeunesse qui lira Dante acquerra confiance , force , dignité , moralité , et tant de trésors que la fortune semblait , jusques ici, n'avoir voulu accorder qu'au grand Alighiéri.
(i) Il faut lire le Voyage dantesque de M. Ampère. Cet homme d'esprit et de cœur suit Dante dans tous les lieux qu'il a parcourus. C'est un des travaux les plus précieux sur Dante et ses pérégrinations.
(a) Je donnerai un dernier avis relativement aux contre-sens. On crie: aux contresens maintes fois, parce qu'on lit un texte mal épuré. Les variantes sont à l'infini dans les éditions de Dante. Il ne faut parler de contre-sens que lorsqu'on a sous les yenx le texte suivi par le traducteur. Ce dernier ne doit un compte sévère que pour le texte qu'il adopte, et non pour celui qu'ont substitué des novateurs inconsidérés, et de prétendus rectificateurs jaloux de se faire une réputation par une virgule , en prêtant à Dante des bizarreries auxquelles il n'a pas pensé.