Il est Inutile de faire ressortir la Jours terrible
10 l'enfer, chant III.
CHANT III
« Par moi Ton va dans la cité des larmes; par moi l'on va dans l'abîme des douleurs ; par moi l'on va parmi les races criminelles. La justice anima mon sublime créateur : je suis l'ouvrage de la divine puissance , de la baute sagesse et du premier amour; rien ne fut créé avant moi , que les substances éternelles, et moi je dure éternellement. 0 vous qui entrez, laissez toute espérance ' ! »
Telles sont les paroles que je vis tracées en caractères noirs au-dessus d'une porte. Je dis alors : « Mon maître , ces paroles sont terribles. » Il me répondit avec un ton d'assurance : « Il faut renoncer ici à toute défiance , il faut bannir toute lâcheté : nous sommes arrivés aux lieux dont je t'ai parlé ; tu y verras les ombres plaintives qui ont perdu la connaissance de la béatitude. » En même temps mon guide me prit par la main d'un air riant, qui me rendit mon courage, et il m'introduisit dans les mystères de l'abîme.
Là , des soupirs , des plaintes , des gémissements profonds se répandaient sous un ciel qui n'est éclairé d'aucune étoile. Un premier mouvement de pitié m'arracha des larmes. Mille
I. Voilà ce beau morceau de poésie guené voudrait que Dante n'eût pas si admirablement gradué , même si parlé du Saint-Esprit- Si Dante avait exact en théologie! Milton a imité pu oublier cette intervention, que Dante dans le livre premier du Para- d'accusations d'hérésie n'aurait-on pas dis perdu , en disant : « L'Espérance lancées contre le poBte ? Et parmi les n'y vient jamais, elle qui vient par- accusateurs se seraient aussi trouvés tout.» les esprits forts, ne s'annonçant d'ail- Dante voulant faire mention d'une leurs sur ce point que comme critidélinition de la Trinité, a dû dire ce ques indifférents au dogme. Ainsi Dante qu'il a dit. Elle se compose de ptiis- agit conformément aux règles de la foi sance, de sagesse et i'amour. Gin- et conformément à celles de la logique.
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langages divers r, des cris de désespoir et de rage, d'affreux hurlements , des voix rauques ou retentissantes, accompagnés du choc tumultueux des mains , produisaient un hruit impétueux dont ce brouillard perpétuel est agité, comme le sable est soulevé par le vent de la tempête. Et moi qui avais la tête ceinte d'un voile d'incertitude et d'erreur, je m'écriai : « O mon maître ! qu'entends-je ? quel est ce peuple d'infortunés vaincus parla douleur? » — « Aroilà . me répondit-il , quel est le sort des âmes malheureuses de ceux qui vécurent sans vice et sans vertu. Elles sont confondues avec les anges indignes 3 qui , dans leur égoïsme , ne furent ni fidèles ni rebelles à Dieu. Ces âmes que le ciel chassa pour ne rien perdre de sa pureté, ne sont pas précipitées dans les gouffres infernaux, parce que les coupables qui les habitent pourraient tirer vanité d'une telle compagnie. » — «O maître! dis-je ensuite, quelle est la douleur cuisante qui leur fait jeter de tels cris? » 11 me répondit : « Tu vas l'apprendre en peu de mots. Ces esprits n'ont pas l'espoir de la mort, et leur destinée obscure est si avilie, qu'ils sont envieux même d'un sort plus terrible. Le monde n'a gardé aucun souvenir de leur existence ; la miséricorde et la justice les dédaignent. Ne parlons plus d'eux ; mais regarde et passe. »
Je vis alors un grand nombre d'âmes (je n'aurais jamais cru que la mort eût dévoré tant de victimes) se précipiter en foule à la suite d'un étendard emporté en tournant, comme indigné du moindre retard. Je cherchai à reconnaître une de
i. Ce morceau a été imité par l'au- taient et se combattaient sans cesse, il tenr de la Jérusalem délivrée. Il y a a voulu désigner et couvrir du mépris dans ces deux strophes de Dante une qu'ils méritent, ces hommes qui, lorspoésie et un crescendo de tumulte qui qu'il s'agit des intérêts rie la patrie , glace de terreur. gardent une neutralité coupable ,
i Je rapporterai l'ingénieuse obser- exempts des Sacrifices qu'elle impose , valion de M. Ginguené : "On a beau- ries services qu'elle réclame, des récoup discuté sur cette troisième espèce rils auxquels elle a droit de vouloir d'anges que Dante semble créer ici, de qu'on s'expose pour elle, et toujours sa propre autorité; mais ne peut-on portés, quoi qu'il arrive, à se ranger pas dire que, habitué aux agitations du parti du vainqueur? » Hist. litt. de d'une république où les partis se heur- l'Italie, II, 36.
12 l'enfer, ciianï ht.
ces âmes, et je vis celui qui fit, par lâcheté, le grand refus *. Je ne doutai pas que cette foule ne fût celle de ces hommes inertes qui ne sont agréables ni à Dieu ni à ses ennemis. Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaient nus, et piqués sans cesse par des insectes et des guêpes. Le sang confondu avec leurs larmes tombait à leurs pieds , où il était recueilli par des vers affamés.
Je me hasardai à regarder encore, et j'aperçus plus loin une autre multitude d'âmes au bord d'un grand fleuve. « Maître, dis-je à mon guide , apprends-moi quelles sont ces autres ombres que je discerne à l'aide du faible jour qui nous éclaire , et quelle loi les force à se presser de traverser ce fleuve. » — « Je t'en instruirai , répondit-il , lorsque nous aurons atteint le formidable Achéron. » Craignant d'être devenu importun, et baissant les yeux avec respect, je m'abstins de parler davantage , jusqu'au moment où nous arrivâmes à la rive.
Nous vîmes alors paraître un vieillard à cheveux blancs, monté sur une barque ; il criait : « Malheur à vous, âmes dépravées, n'espérez jamais de revoir le ciel; je viens pour vous mener à l'autre rive, dans la région des ténèbres, au milieu des flammes et des glaces éternelles: et toi, homme vivant, qui te présentes ici , éloigne-toi de ceux qui sont morts. » Il ajouta, voyant que je ne m'éloignais pas : « C'est par un autre chemin, et non à ce port, que tu peux traverser cette onde ; il faut qu'une barque plus légère te conduise sur l'autre bord. » — « Caron, dit alors mon guide, ne résiste pas : on le veut ainsi, là où l'on peut tout ce que l'on veut; ne demande rien de plus. »
A ces mots , le visage barbu de ce nocher du marais fclide perdit les traces de la colère qui avait chargé ses yeux de
t. On a prétendu qu'il s'agit de Ce- insignifiants, mais qui excitèrent laco-
lestin V, qui abdiqua la papauté. Sans 1ère de Dante; par exemple, un Guelfe
aller chercher dans le poème une in- blanc qui, comme Torrcggiano de' Cer-
Jure de plus contre les papes, n'est-il clii, aura refusé de se faire déclarer
pas plus simple de penser que celui qui généralissime des Florentins : charge
fit le grand refus n'est pas autre qu'un dans laquelle il aurait pu les sauver de
de ces Florentins pour nous obscurs et l'anarchie.
l'enfer, chant m. 13
flammes menaçantes, Mais les âmes nues et harassées qui avaient entendu les paroles dures de Caron, changèrent de couleur et grincèrent des dents; elles blasphémaient Dieu, elles maudissaient leurs parents, les enfants de leurs enfants, l'espèce humaine , le lieu , le. temps de leur naissance ; ensuite elles se réunirent, en versant des larmes, au bord du fleuve terrible où est attendu tout homme qui ne craint pas Dieu. L'infernal Caron, roulant ses yeux enflammés, les rassemble toutes, et frappe de sa rame les plus lentes à se mouvoir.
Tels que dans l'automne les feuilles tombent des arbres l'une après l'autre, tant que les branches n'ont pas rendu à la terre toutes leurs dépouilles, les fils impies d'Adam se jettent1 dans la barque un à un, au moindre signe du pilote, semblables à l'oiseau que trompe la ruse de l'oiseleur. Ainsi les ombres s'embarquent sur l'onde noire; et, avant qu'elles soient descendues à l'autre bord, une autre foule s'est déjà rassemblée sur la première rive. « Mon fils , me dit mon guide bienfaisant , ceux qui meurent dans la colère de Dieu arrivent ici, de tous les pays de la terre. Ils sont tourmentés du besoin de traverser le fleuve, parce que la justice divine les aiguillonne , et que leur crainte se change en désir. Jamais une âme vertueuse2 n'a passé ici; et si Caron t'a voulu repousser, tu dois deviner quel est le motif de ses menaces. »
Virgile cessa de parler : le sombre royaume trembla si fortement, que le souvenir de cette commotion couvre encore mon esprit de sueur 3. Il s'éleva sur cette terre de larmes un vent mêlé d'éclairs qui me fit perdre tout sentiment, et je tombai comme un homme que le sommeil accable.
1. Ce passage est évidemment Imité les Knfcrs, pour s'y confirmer dans la du sixième livre de V Enéide. crainte des châtiments éternels, Caron
2. Caron n'est pas ici seulement l'an- cherche à le détourner de son entreclen nocher des Enfers , c'est un ange prise et à l'arrêter, par de vains prêpuni comme tous les autres rebelles. Il textes , dans son glorieux voyage.
ne reçoit dans sa barque , suivant l'or- Telle est à peu près l'explication de
dre de Dieu , que des âmes condamnées Lombardi.
par la justice divine. Il a horreur de 5. J'ai conservé l'excentricité de Pliant ce qui est vertueux, même a demi. mage hasardée par le poète. Comme il sait que Dante doit visiter
CHANT IV
Un violent bruit de tonnerre m'ébranlant la tête, rompit mon sommeil profond : je m'agitai comme un homme qu'une secousse éveille. Je portai autour de moi mon œil reposé, et je cherchai à reconnaître le lieu où je me trouvais. Je me vis alors sur le bord de l'abîme de douleurs , où se font entendre tant de gémissements épouvantables imitant les fracas de la foudre. Cet abîme était nébuleux, obscur et immense. En y fixant mes yeux, je ne pouvais distinguer aucun objet. «Descendons maintenant dans le monde des ténèbres, me dit mon guide en pâlissant, je vais marcher le premier, tu me suivras. » Mais me sentant tout ému de sa pâleur, je lui parlai ainsi : « Toi qui sais si bien ranimer mon courage, dis, quand tu es maintenant si épouvanté toi-même, comment pourrais-je te suivre ? » Mon guide me répondit : « Les angoisses cruelles de tant de malheureux plongés dans cette enceinte de larmes impriment sur mon visage une compassion que tu prends pour de la crainte. Allons, la longueur du chemin ne nous permet pas de différer davantage. » Alors il entra et me fit entrer avec lui dans le premier cercle qui environne l'abîme. Là, autant que je pus m'en convaincre, en prêtant attentivement l'oreille , on n'entendait pas des plaintes; mais des soupirs agitaient l'air de la prison éternelle, parce qu'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants y éprouvaient une douleur de l'âme sans tourment. « Eh bien, me dit mon généreux maître , tu ne demandes pas quels sont ces esprits que tu vois; apprends, avant d'avancer encore, que ces ombres n'ont pas péché. Mais il ne suffit pas qu'elles aient eu des
l'enfer, CHANT IV. 15
mérites , puisqu'elles n'ont pas reçu le baptême , porte de la foi dans laquelle tu as été élevé. Si , parmi ces esprits , il en est qui vécurent avant la venue de Jésus-Christ , ils sont ici , parce qu'ils n'adorèrent pas Dieu d'une manière convenable. Je suis au nombre de ces derniers. C'est pour cette raison, et non pour aucun crime , que nous sommes relégués dans ce lieu , et notre infortune se borne à vivre encore dans le désir, sans conserver l'espérance. »
A ces mots, je fus saisi d'une vive douleur; je reconnus qu'une grande quantité de personnages d'une vertu éminente devaient voir dans ces limbes leur sort encore suspendu. Alors je parlai ainsi , pour me confirmer dans cette foi qui triomphe de toutes les erreurs : « Dis-moi , ô maître , dis-moi , ô seigneur, le mérite de quelques-unes de ces ombres, ou celui de quelque intercesseur, les peut-il faire sortir de ce lieu pour les conduire à la gloire du ciel ? » Le sage Romain, entendant ces paroles discrètes , me répondit : « Il y avait peu de temps que j'étais arrivé dans ces limbes, quand j'y vis descendre un être puissant " , couronné de tous les signes de la victoire. Il en fit sortir notre premier père, Abel son fils, Noé, Moïse à la fois législateur et obéissant, le patriarche Abraham, le roi David, Israël, son père2, et ses enfants, Rachel pour qui Israël fit tant de sacrifices, beaucoup d'autres enfin , et il les emmena dans le séjour de la béatitude. Je t'apprendrai en même temps qu'avant eux aucun homme n'avait été sauvé. »
Virgile continuait de parler. Nous marchions en traversant une forêt remplie d'une foule d'ombres diverses. Nous n'étions pas parvenus à une grande distance de l'entrée de l'abîme , quand j'aperçus une lueur qui avait vaincu l'hémisphère des ténèbres. Je vis bientôt qu'un peuple d'hommes célèbres habitait ce lieu. Je dis alors : « O toi qui honores les sciences
l. Jesus-Clirist descendit dans les le nom d'Israël. Voyez Genèse, xxxn, Limites après sa mort. v. 28.
s. Jacob , Gis d'Isaac , reçut ensuite
et les arts , apprends-moi quels sont ceux qui, par leur vie illustre , ont mérité d'obtenir ce séjour privilégié où ils sont séparés des autres âmes. » Mon guide répondit : « La haute renommée qu'ils ont laissée sur la terre que tu habites les rend dignes de cette faveur et de cette récompense du ciel. » J'entendis alors une voix qui s'écriait : « Honorez le sublime poète qui nous avait quittés •, et dont l'ombre revient parmi nous. » La voix se tut, et je vis venir quatre personnages majestueux. Leur visage n'annonçait ni joie ni tristesse. « Vois, me dit mon maître , celui qui , un glaive à la main , précède les autres , comme leur roi : c'est Homère , le prince des poètes. Après lui .vient Horace le satirique. Ovide est le troisième : le dernier est Lucain. Chacun d'eux mérite, comme moi, le nom qu'une seule voix vient de faire entendre ». Ils s'avancent pour me rendre les honneurs dont je suis digne. » Je vis alors se réunir cette école imposante du prince de la haute poésie , qui , comme un aigle, plane sur les autres poètes. Ces illustres personnages parlèrent quelque temps ensemble ; ensuite ils se tournèrent vers moi. Leur salut amical fit sourire mon guide. Ils m'honorèrent encore davantage, puisqu'ils m'admirent dans leur auguste compagnie . et je me trouvai le sixième parmi des grands hommes si renommés. Nous marchâmes ensemble jusqu'à cette lumière brillante que j'avais aperçue. Nous parlions de choses qu'il est beau de taire en ce moment, comme là il convenait d'en faire le sujet de notre entretien. Nous nous trouvâmes bientôt au pied d'un noble château, sept fois entouré de hautes murailles, que baignait un fleuve limpide et peu profond. Nous le passâmes facilement, guidés par nos sages compagnons, et nous entrâmes dans le. château par sept portes, pour arriver dans un pré émaillé d'une fraîche verdure. J'y remarquai d'autres personnages au regard calme et sérieux. Ils parlaient rarement, et d'une voix douce; j'admirai l'autorité de leur visage.
i. Honorez Virgile, qui nous avait ». Le nom de pot'te. quitté! , et qui reparaît parmi nous
LENFEil, CUANT IV. 17
Nous cous dirigeâmes vers un point plus découvert, plus éclairé et plus élevé, d'où je pus distinguer toutes les âmes à la fois. Là, on me montra, sur l'émail fleuri, des esprits sublimes que je me réjouis d'avoir contemplés. Je vis Electre ■ environnée d'une foule de héros, parmi lesquels je reconnus Hector, le fils d'Anchise, César armé de ses yeux étincelants. D'un autre côté, je vis Camille, Pentésilée, et le roi Latinus assis à côté de Lavinie sa fille ; je vis ce Brutus qui chassa Tarquin; je vi- Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie; plus loin, Saladin était seul à l'écart. J'aperçus, en élevant les yeux , le maître de ceux qui aiment la sagesse , assis au milieu de sa famille de philosophes qui lui offrent l'hommage de leur admiration. Je vis Socrate et Platon , qui n'ont pas obtenu une renommée moins brillante; Démocrite, qui croit que le monde est l'effet du hasard; Diogène, Anaxagore, Thaïes, Empédocle, Heraclite et Zenon; Dioscoride, cet excellent observateur de la qualité des substances; Orphée, Tullius, Linus, Sénèque le moraliste, le géomètre Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Galien, Averroës le célèbre commentateur. Je ne puis en nommer davantage : mon sujet m'entraîne, le dire n'équivaut pas au fait. Alors notre société de six se divisa : mon sage guide , n'éloignant de cet air pur et tranquille, me ramena dans la région des ténèbres.
i. Suivant presque tous les commen- gypte : il remporta sur les chrétiens tatcurs, Dante veut parler d'Electre, une mémorable victoire en iw.ilrefille d'Atlas et mère de Dardanus, fon- prit ensuite Jérusalem sur les succèsdateur de Troie. Volpi seul croit que seurs de Godefroy, et mourut en 1195 cette Electre est la fille d'Agamemnon Le poëte met Saladin à l'écart, paic< et de Clyteranestre. Camille, fille du roi que, à cette époque, peu de Musuldes Volsques, et qui combattit en fa- mans se distinguèrent. « C'est un tr.iil veur «le Turnus. Pentésilée, fille de «d'indépendance remarquable, dit Mars et reine des Amazones : après « M. Ginguené, d'avoir osé placer dans .•noir donné de grandes marques de <■ l'Elysée ce terrible ennemi des chnvaleur, elle l'ut tuée au siège de Troie « tiens. » Le maître de ceux qui aiment par Achille. Julie, fille de César et la sagesse, Aristotc. Ptolémée, l'asti"fiininc de Pompée. Marcia, femme de nome et le péographe. Averrolis de < iinn d'Utique. Cornélie , fille de Scj- Cordoue, commentateur d' Aristotc [ion l'Africain. Saladin. Soudan d'E-
CHANT V
Je descendis du premier cercle dans le second , d'une étendue moins spacieuse, mais où l'on éprouve des douleurs plus vives qui arrachent des cris lamentables. C'est là que siège, en grinçant des dents, l'horrible Minos *.
11 pèse les crimes de ceux qui entrent; il les examine, et, par le roulement de sa queue, il va leur assigner le lieu de leur supplice. Ainsi, quand un coupable paraît devant Minos, il est contraint à tout avouer. Ce juge du crime , chargé d'en connaître, voit bientôt la région de l'enfer où cette âme doit souffrir, et il indique, par le nombre des replis de sa queue, celui des neuf cercles où le damné doit être précipité. Une grande multitude d'âmes est toujours en la présence du juge : elles s'accusent, elles entendent, et tout à coup sont plongées dans le gouffre. «0 toi qui es entré dans l'hospice des douleurs, me dit Minos en suspendant son terrible ministère, prends garde à qui tu t'abandonnes ; ne te laisse pas tromper par l'entrée facile de ce séjour 2 ! » — « Pourquoi ces cris , lui répondit mon guide ? ne mets pas obstacle à son voyage qu'ont ordonné les destins : on le veut ainsi, là où l'on peut tout ce que l'on veut3. Je ne dois pas t'en dire davantage. »
J'entendais déjà des voix plaintives. J'arrivai dans un lieu où elles redoublaient leurs gémissements, qui formaient, dans
i. « C'est un juge de l'ancien Enfui', mais c'est un démon de l'Enfer moderne, » dit M. Ginguené, Hist. lut.
d'Italie, tome II, pageiss.