Facilis descendus Averni
Virgile, liv. vi.
Le poêle a pu aussi puiser cette idée
dans un passage de S. Matthieu, vu, v. 15 : Lata porta et spatiosa via est qitœ ducit ad perditionem.
ô. Ce sont les mêmes vers qu'on a vus page 12, ligne 2G. Il paraît qu'ils étaient une espèce de mot d'ordre que Virgile répète textuellement.
l'enfer, chant V. 19
cette enceinte muette de toute lumière, un mugissement semblable à celui de la mer battue par une tempête. La tourmente infernale qui n'a jamais de repos entraîne les âmes dans son tourbillon , et les pousse avec fracas contre les débris d'innombrables rocbers. Là, elles renouvellent leurs cris et leurs lamentations, en blasphémant la vertu divine. J'appris que l'on condamnait à ce supplice les ombres charnelles qui avaient asservi la raison aux plaisirs des sens.
De même que le froid fait prendre aux étourneaux un vol irrégulier, de même cette tourmente emporte, choque, repousse et ramène les âmes coupables, sans qu'aucun espoir de relâche ou d'adoucissement à cette peine vienne leur rendre quelque courage. Telles les grues disposées en fdes allongées fendent l'air et le frappent de leurs cris lugubres , telles les ombres enlevées par la tempête poussent sans cesse de sourds gémissements. « 0 mon maître, dis-je, quelles sont ces âmes infortunées que cet air noir déchire ? » Il me répondit : « Celle que tu vois ici la première régna sur une foule de peuples aux langages différents. Elle s'adonna tellement à l'impudicité , que, pour éviter le blâme dû à ses emportements , elle eut pour loi de regarder comme permis ce qui lui était agréable: c'est Sémiramis, qui donna le sein à INinus ', et fut son épouse. Elle gou-
i. Il faut lire ainsi le vers italien : croit que Dante a dit succedette, et que •> Che sugger dette a Nino,, e fu sua c'est une synchyse pour la rime, c'estsposa.» Autrefois, au lieu de sugger à-dire simplement une transposition de dette, on lisait succedette; ainsi, on mots qui trouble l'ordre et l'arrangecroyait que Dante avait dit, qui suc- ment de la phrase. C'est Mgr l'évèquc céda à Ninus, et fut son épouse. Mais de Mindo , frère de Canova , qui m'a fait cela n'a aucun sens; cela est si simple, connaître une si importante variante, et porte si peu avec soi la pensée d'un adoptée aujourd'hui presque généralereproche, qu'on ne reconnaît pas Dante. ment en Italie.
Ce poêle ne dépense pas huit mots pour Cette nouvelle explication a été donne rien dire : en lisant sugger dette, on née dans une lettre de l'abbé Fontuné trouve le grand châtiment dantesque. Federici, vice-bibliothécaire de l'Uni- Sëiuiramis fut, selon une des cinquante versité de Padoue; in-8°, Milan, 1356. Il narrations de Conon (voy. Biogr.tiniv., mena envoyéunexcmplaireavecbeau- XLI, sô2), mère de Ninus; ainsi elle coup d'obligeance, et je suis heureux lui donna, ou put lui donner le sein : de faire connaître ce fruit des recherçnsuite , enflammée d'un amour inces- ches d'un des hommes les plus savants tueux, elle fut son épouse. Voilà Dante, de la péninsule italique. A cette suppovoilà ses jugements terribles. Lombardi sition , d'ailleurs, Daunou répond que
verna le pays où commande aujourd'hui le Soudan. Cette autre est celle qui chercha la mort par amour, et mourut infidèle aux cendres de Sichée. Tu vois, après elle, la luxurieuse Cléopâtre. » On me fit ensuite remarquer, en mêles montrant de la main , Hélène , pour qui coula tant de sang , le grand Achille qui, en aimant, courut à une mort prématurée, Paris, Tristan », et plus de mille autres ombres que l'amour conduisit au trépas. Lorsque mon guide me nommait ces princesses des premiers âges et ces antiques guerriers, la compassion entra dans mon cœur. « 0 poète , dis-je à mon maître , je parlerais avec plaisir à ces deux omhres qui volent ensemble et qui s'abandonnent au vent , dans leur course légère. » — « Attends, reprit-il, qu'elles soient arrivées plus près de toi, et prieles, au nom de l'amour qui les tient encore unies, de s'arrêter un moment. Elles viendront à nous. » Lorsque le vent les dirigea de notre côté, j'élevai la voix et je parlai ainsi : « 0 âmes infortunées, venez vous entretenir avec nous, si aucun obstacle ne s'y oppose !» Telles que des colombes appelées à leur nid, objet de leur tendre affection , sillonnent l'air d'un vol rapide, les deux âmes , tant notre invitation affectueuse eut de force, quittent la foule où se trouvait Didon, et accourent vers nous à travers la tempête. L'une d'elles me dit :« iSous te saluons, être gracieux et bienveillant qui viens nous visiter dans cet air de ténèbres , nous qui avons teint le monde de notre sang. Si le roi de l'univers nous était favorable , nous le conjurerions de t'accorder des jours de paix, puisque tu as quelque pitié de. nos maux éternels. Pendant que le vent se tait, comme à présent, nous écouterons ce que tu vas dire , et nous répondrons à tes demandes. La contrée qui m'a vue naître est voisine de la mer où descend le Pô, fatigué du tribut des diverses eaux qu'il a re-
(Jonon s'est trompé, et qu'il a confondu i. Tristan . neveu du roi Marc de Cor-
Sciuiramis avec Atossa, fille de Belo- nouailles, aima la reine Yseult, épouse
chus. Cela est possible; mais Dante de ce prince. I.e roi Marc, les ayant
i pu lire une traduction latine du grec surpris ensemble, frappa de son épée
de Conon , et cela , comme il est ar- Tristan , qui mourut quelques jours
rivé plusieurs autres fois, a suffi pour après, induire le poëte en erreur.
l.'f.NFF.R, CHA.M V. 21
eues daus son sein. L'amour, qui enflamme si vite une âme noble , rendit celui que tu vois près de moi passionné pour ces charmes séduisants qui me furent si cruellement enlevés (le souvenir de cette barbarie oppresse mon cœur). L'amour qui ne dispense de l'amour aucun objet aimé, m'enivra d'une tendresse si vive, qu'elle ne m'a pas encore abandonnée. L'amour nous entraîna tous deux à la même mort. Le lieu où Gain est tourmenté 'attend le monstre qui nous arracha le jour. »
L'ombre acheva de parler. A ces mots déchirants, touché d'une vive douleur, je baissais les yeux. Mon guide médit: « Que fais-tu? » — « Hélas! répondis-je, combien de douces pensées et de désirs brûlants ont dû les conduire au terme de la vie ! » Je me retournai ensuite vers lec deux âmes, et je dis : « Françoise, ton supplice excite la douleur et la pitié; mais écoute encore , au temps de vos doux soupirs , quand et comment connûtes-vous la tendre intelligence de vos cœurs ? » L'âme répondit ainsi : « Il n'est pas de peine plus vive que celle de se rappeler, dans le malheur, les jours de la félicité ; c'est une vérité enseignée par ton maître ?.
« Puisque tu veux connaître la première source de notre amour, tu vas m'entendre pleurer et parler à la fois. Nous lisions un jour pour nous distraire, l'histoire des amours de Lancelot. INous étions seuls , sans aucune défiance. Plusieurs fois
i. Il est question ici du cercle de sœur. Françoise s'éprit pour lui d'une
l'Enfer où sont punis les fratricides. «Ce vive passion; mais un jour Lanciotto les
n'etuit pas le philosophe profond, le surprit lisant un livre d'amour, et les
théologien, ni môme le poëte sublime , perça tous deux d'un même coup d'é-
qui pouvait peindre et inventer ainsi , pée.
dit M. Ginguené ; c'était l'amant de 2. On a cru que Dante voulait ici par-
Béalris» Il est à propos de faire connai- 1er de Virgile; mais Virgile n'a écrit
tre l'histoire de l'ombre qui vient rte aucune sentence pareille. Ce sentiment,
pnrlcr. Elle s'appelait Françoise, et elle du reste, se trouve dans Boëce (De
était une des plus belles femmes de son Consolatione , prosa 4). Il dit: «In
temps, et fille de Guido da Polenta, sel- owni adversitate fortunœ infelicissi-
gneur de Ravennc. Son père lui avait mum gentts infortunii est fuisse feli.
fait épouser l.anciolto , 01s aîné de Ma- cem.» «Dans toute adversité de fortune,
latesti , seigneur de Rimini. Lanciotto avoir été heureux, est un trés-malhcu-
était laid, boiteux et difforme, brusquf reux genre d'Infortune » Botfcc était
et avare; mais II avait un frère , Paul, connu de Dante, comme on le rail dan»
qui était beau , tendre et généreux. Plusieurs passage* de ton CohvUq l'aul ne tarda pas a almrr sa bette-
cette lecture nous arracha des larmes, et nous fit changer de couleur. Un seul moment décida de notre sort. Quand nous lûmes que cet amant si tendre avait imprimé un haiser sur le doux sourire de son amante, Paul (ah! que jamais il ne soit séparé de moi) imprima , tout tremblant, un haiser sur mes lèvres. Le livre et celui qui l'écrivit furent pour nous un autre Galléhaut '. Ce jour-là, nous ne lûmes pas davantage.» Pendant que l'une des âmes parlait ainsi2, l'autre pleurait si amèrement que , dans une émotion pénihle de pitié , je perdis l'usage de mes sens , et je tombai comme tombe un corps sans vie.
i. Galléhaut était un confident qui favorisa les amours de Ginèvre et de Lancelot. (Voyez Biblioth- des romans, page 65 et suiv., octobre , 1er vol. I77S.)
2 Voici des réflexions de Foscolo sur cet épisode. « Toute l'histoire de l'a- « rnour d'une femme est vivement re- <■ tracée et renfermée en peu de lignes. « C'est ainsi qu'il en a été pour Juliette <• dans la tragédie de Shakspeare. Fran- « çoise attribue la passion de Paul pour « elle, non pas à un sentiment de dé- « pravation , nuis à sa propre beauté, « et à une noblesse d'âme dans le jeune « homme. Avec une effusion d'angoisse « amère et d'ingénuité compatissante, « elle dit qu'elle était belle et qu'une «= indigne mort l'a frappée : elle con- « fesse qu'elle aimait, parce qu'elle était « aimée ; cette douce pensée avait triora- « phé d'elle. Françoise déclare aussi • avec énergie que le plaisir ne l'a pas « abandonnée, même dans l'enfer. Cela « est expliqué de telle manière que « Dante unit la clarté à la concision , h et la simplicité la plus naïve à la plus « profonde connaissance du cœur. La •• flamme coupable de Françoise survit «au châtiment que le ciel lui inflige, « mais cette flamme survit sans aucune
« ombre d'impiété. Le juge est inflexi- « ble : puis nous sommes au delà de « cette porte où on laisse l'espérance ) « mais il n'interdit pas un tendre re- « gret. »
« Cependant Françoise , avec une gé- « néreuse délicatesse, s'attache à dis- « culper Paul de toute imputation de « l'avoir séduite. »
M. Foscolo, à qui je viens d'emprunter quelques traits touchants , mérite la palme parmi tous ceux qui ont commenté ce chef-d'œuvre de grâce , de tendresse, de naïveté, de résignation et d'amour. S'il y a quelque chose de plus à dire sur l'épisode de Françoise , c'est à une femme à le dire. Les mystères du cœur de la femme ne sont peutêtre pas encore tous connus.
(Hist. de Dante, pag. 227 etsulv.)
Mademoiselle Félicie de Fauveau a composé à Florence, pour M. Pourtalés, un morceau de sculpture représentant l'épisode de Françoise de Rimini. Les Florentins. si passionnés pour Dante et les beaux-arts, ont vu partir avec regret, de leur ville, ce petit monument d'une élégance exquise: on le voit à Paris dans les salons de l'heureux amateur qui le possède.
l'enfer, chant vi. 23
CHANT VT
Au moment où, recouvrant mes esprits, je sortis de cette tristesse profonde que j'avais ressentie, en contemplant l'état déplorable des deux tendres parents, je vis. autour de moi, de quelque côté que je tournasse mes mouvements , mes pas, et mes regards , de nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés. J'étais arrivé au cercle de la pluie éternelle , froide, funeste et maudite , composée des mêmes matières, tombant sans cesse dans une quantité toujours égale, irrévocablement réglée parle destin : une grêle épaisse mêlée de neige, une eau noirâtre infectant la terre, inondent avec fracas l'enceinte ténébreuse de ce cercle qui est le troisième de l'enfer. Cerbère, chien cruel et si dissemblable des autres animaux, aboie obstinémentde ses trois gueules contre les damnés que la justice divine y a renfermés. On ne peut voir, sans frémir, les yeux enflammés de ce monstre, ses poils rudes et sanglants, son ventre élargi, ses pattes armées de griffes dont il écorcbe, déchire et pourfend les esprits confiés à sa garde. Les impies, à qui la pluie glacée fait pousser d'affreux hurlements, n'ont d'autre soulagement que de présenter souvent au supplice le côté de leur corps où la douleur est moins récente. Dès qu'il nous vit, le reptile immense ouvrit ses gueules ; et, tout tremblant de colère, il nous montra ses défenses menaçantes. Mon guide alors se baissa, prit de la terre dans ses deux mains, et la jeta dans les gueules affamées. Tel le chien qui, par ses cris perçants, annonce son avidité, et qui s'apaise aussitôt qu'on lui a jeté sa pâture qu'il s'empresse de dévorer, tel le démon Cerbère ferma ses trois gueules qui assourdissent, par leurs effroyables aboiements, les ombres condamnées à les entendre.
24 l'enfer, chant vi.
Nous passions à travers ces âmes qu'accable la pluie noirâtre, et nous marchions sur leurs ombres qui paraissaient des corps. Elles restaient étendues à terre, excepté une qui se leva au moment où elle nous vit passer. Elle me dit : « 0 toi qui as été conduit dans cet enfer, reconnais-moi si tu le peux ! Tu étais né avant ma mort. » Je répondis : « Les angoisses que tu éprouves te rendent peut-être méconnaissable , et il ne me paraît pas que je t'aie vu jamais. Dis-moi, qui es-tu? toi jeté dans un lieu si triste , pour subir une peine qui, si elle n'est pas la plus terrible, doit être la plus fatigante. » L'ombre prit ainsi la parole: « Ta ville qui regorge d'envieux, m'a vu naître sur cette terre où l'on devrait couler des jours si fortunés; vous, concitoyens, vous m'appelâtes Ciacco ' , et je suis condamné à recevoir cette pluie, pour expier le crime fatal de la gourmandise. Je ne suis pas la seule âme qui ait mérité ce supplice. Toutes les ombres que tu vois ici, ont commis la même faute. » A ces mots il se tut. Je lui répondis : « Ciacco , ta peine fait couler mes larmes; mais apprends-moi, si tu le sais, comment finiront les divisions de ta patrie. Renferme-t-elle au moins quelquejuste? Apprends-moi la cause des dissensions qui l'ont assaillie. «—«Écoute, repritil : A la suite d'un grand débat, ils répandront le sang. Le parti, dont le chef est venu des bois 2, chassera l'autre parti qui se retirera en désordre. Après trois révolutions de soleils, celui-ci reprendra l'avantage. Enfin, les derniers triompheront à l'aide d'un prince 3 qui se portera pour médiateur. Cette faction régnera longtemps, et opprimera violemment ses ennemis dont elle bravera la fureur, et dont elle n'écoutera pas les
i. Ciacco signifie, en toscan, porc , î. Le parti des Blancs, qui avait pour
pourceau. Il parait que ce surnom avait chefs les Cerchi, d'une noblesse nou-
été donné au Florentin qui parle en ce velle, venue depuis peu des bois de Val
moment, parce qu'il était connu pour di Nievole, chassera le parti des yoii's,
un parasite, et se rendait célèbre à Flo- commandés par Corso Donati.
rence par une Insigne gourmandise. s. A l'aide de Charles de Valois, frère
I.andino assureque ce Ciacco était pour- de Philippe le Bel, roi de France. Char-
tant un homme « éloquent, plein d'ur- les entra à Florence en isoi, pour pro-
banité, facétieux et d'une conversation téger les Noirs. Dante parle au futur,
très-agréable « parce qu'il est censé écrire en r.oo,
l'enfer, chant vr. 2.">
plaintes. Florence compte encore deux justes >,mais elle les méconnaît. L'orgueil, la jalousie et l'avarice, de leurs brandons homicides, ont embrasé tous les cœurs. »Ciacco cessa de faireentendre ses paroles douloureuses. Je lui dis: » Accorde-moi plus de détails, je t'en conjure. Où sont Farinata 2, Tegghiajo, qui furent si vertueux ? que sont devenus Jacques Rusticucci, Arrigo et Mosca, et d'autres qui s'appliquèrent à mériter l'admiration de leur patrie? J'ai un grand désir de savoir de toi s'ils ont été dévoués aux flammes de l'enfer, ou s'ils ont en partage lesbéatitudes du ciel . » L'âme répondit : « Us sont parm i des ombres plus coupables. D'autres crimes les ont précipités dans un cercle plus profond, où tu pourras les voir, si tu descends plus bas. Maintenant, je t'en supplie, quand tu seras retourné sur la terre, cet heureux séjour, rappelle-moi à la mémoire de mes concitoyens3; je ne puis pas t'en dire davantage, je ne puis plus te répondre. » Alors il renversa ses yeux, me regarda encore un moment, baissa la tête , en retombant à terre avec les autres âmes criminelles.
Mon guide me dit: « Elles ne se relèveront plus jusqu'au moment où sonnera la trompette de l'ange, à l'arrivée de la puissance ennemie du crime : alors chacune d'elles retrouvera son triste tombeau, reprendra sa chair et ses traits, et entendra l'arrêt qui retentira dans l'éternité. "Nous traversâmes à pas lents cet amas d'ombres glacées par la pluie, en nous entretenant un peu de la vie future. « Mais ces tourments, dis-je à
!. Qui sont ces deux Justes ? Guido, mais très-riche.— Arrigo, chevalier,
frère canne, assure que ces deux justes de la famille de' Fisanti. — Mosca, de
sont Dante lui-même et son ami Guido la famille degli Ubeiti, suivant Lan-
Cavalcnnti. dino, Daniello, et Vellutello; et de la
a. Farinata degli Cberti, chef de la famifle des Lamherli, suivant Jean Vilfaction des Gibelins, personnage d'un lani et Paolino Pieri. On retrouve ce grand caractère. Je possède dans mon Mosca dans le chant xxvm de cette cabinet un beau portrait sur bois de cet cantica.
Illustre Florentin, qui a été gravé par 5. Toutes les âmes que Dante ren-
M. Challamel. — Tegghiaio Aldobrandi contre dans l'Enfer manifestent le plus
degli Adimari, grand capitaine du grand désir d'être rappelées au sôuve-
temps , qui s'était rendu recommanda- nir des hommes qui les ont connues sur
ble par sa prudence et les sages con- la terre, et même d'attirer l'attention
scils qu'il donnait à son parti —Jacques de ceux qui ne les ont pas connues, Uusticucci d'une famille peu élevée
26 l'enfer, CHANT VI.
mon maître, croîtront-ils après la haute sentence? deviendront-ils moins cruels ou plus cuisants ? »— « Rappelle-toi les leçons de ta science ', interrompit mon guide; elle t'apprend que plus une substance approche de la perfection , plus elle doit ressentir vivement le bien et la douleur. Quoiqu'elle ne doive pas atteindre la perfection , cette race maudite , cependant elle espère y parvenir davantage, après le jugement solennel. »
Nous parcourions ainsi le cercle en discourant sur d'autres objets que je m'abstiens de rapporter. Nous arrivâmes au point où la pente devient plus rapide , et nous y trouvâmes Plutus 2, ce formidable ennemi.
1. Les leçons d'Aristote, qui déclare que plus l'homme approche de la perfection, plus il est apte à jouir de la béatitude et à sentir la misère. C'est dans ce sens que S. Augustin a dit :
« Cwnflet resurrectio carnis, et bonortnn gaudium erit et tormenta majora. »
2. Plutus , dieu des richesses. On va entrer dans le cercle des avares et des orodigues. M. Salfi m'a repris assez
amèrement de ce que j'ai traduit Pluto par Plutus , et il voudrait qu'il s'agit ici de Pluton ; mais M. Salfi, qui était certainement un homme très-savant, s'est trompé. Les principaux commentateurs veulent que Dante ait entendu parler ici de Plulus. Au chant xxxiv de l'Enfer, nous rencontrerons Pluton dans la personne de Lucifer, et Hante l'appellera dite et irnperador del duloroio regno-
l'enfer, CHANT VII. 27
CHANT VII
Plutus , d'une voix rauque , s'écria : Pape &atan , pape satan, aleppe ' . Mais le généreux guide, qui tut une source abondante de savoir, me dit , pour me rendre du courage : « Ne crains rien : quelle que soit sa puissance , il ne t'empêchera pas de descendre dans cette enceinte. » Puis , se retournant vers ce démon superbe, il lui cria : « Tais-toi, loup de malédiction, déchire-toi, toi-même, dans ta rage. Ce n'est pas sans raison que nous pénétrons dans l'abîme : on le veut ainsi là où Michel 2 a puni le viol orgueilleux. » La bête formidable 3 tomba à terre , comme les voiles tombent renversées, lorsque le mât éclate et se rompt. iNous atteignîmes facilement la quatrième cavité , en nous enfonçant davantage dans l'entonnoir infernal qui engouffre les crimes de l'univers. O justice de Dieu ! qui pourrait décrire le tableau de nouveaux tourments qui se déroula devant mes yeux ? Pourquoi nos crimes provoquent-ils tant de supplices? Les damnés de cette enceinte, en se rencontrant dans cette danse effroyable, se choquaient avec violence, comme les ondes amenées par des courants opposés , se heurtent avec fracas , près de recueil de Charybde. Je distinguai alors une foule d'ombres qui portaient péniblement des fardeaux énormes, en poussant des hurlements de douleur. Elles se frappaient l'une l'autre , et se criaient mutuellement : « Pourquoi re-
I. Suivant M. Lanci, ces mots sont vivante qui rompt et brave les lois de
des expressions hébraïques qui signi- l'Enfer. M. Etienne Quatremère croit
fient : •< Montre-toi , Satan , dans la ma- que ces mots n'ont aucun sens,
jesté de tes splendeurs.» l'lutus, par ï. Là où l'archange Michel a puni les
ces paroles, invite Dite (Lucifer) à se anges parjures,
faire voir du fond et du centre de l'a- 5. Plutus. bime, pour effrayer Dante, personne
2S l'enfeb- chant VJT.
fieus-tu sans cesse, et toi, pourquoi jettes-tu ■? » Les âmes tournaient ainsi, en se partageant entre elles l'enceinte obscure, et en se répétant leur refrain honteux; et, quand elles avaient parcouru la moitié du cercle qui leur était réservé , elles retournaient précipitamment se heurter à l'impitoyable combat. Mon cœur était ému de compassion. Je dis à mon maître : « Quels sont ces infortunés? Parmi ceux que je vois à notre gauche 2 , ont-ils été clercs ceux qui en portent le signe ? » Il me répondit : « Ceux-ci ont été si chauves d'esprit, que, dans la première vie, ils n'ont pas su user de leur fortune avec mesure. Tu comprends assez ce que ces esprits ont été , si tu entends ce que leur voix aboie, quand ils sont arrivés à la moitié de leur course, où un vice différent les sépare. Ils ont été clercs , ceux à qui tu vois la tonsure; ce sont des papes et des cardinaux , qu'une excessive avarice a dominés. »— -« Mais apprends-moi , ô" mon maître , dis-je alors , ne pourrais-je pas reconnaître quelques-uns de ceux qui se souillèrent de tels vices? » — « Non, me dit-il, renonce à cette pensée : la vie sordide qu'ils ont menée les a rendus si difformes , qu'il n'est aucun moyen de retrouver leurs traits. C'est à ces deux heurts sans fin qu'ils sont condamnés. Ceux-ci sortiront de leurs tom. beaux le poing fermé; ceux-là dépouillés de leur chevelure : pour avoir mal donné et mal tenu , ils perdent le séjour de la gloire céleste, et sont entraînés à ce combat éternel. Je ne dépense pas plus de paroles pour te prouver combien il est terrible. Juge donc, mon fils, quelle est la frivolité de ces biens que
t. Il s'agit ici des avares et des pro- retournaient au point d'où ils étaient
digues. Le prodigue dit à l'avare : partis, pour revenir à celui qu'ils ve-
« Pourquoi reliens-tu? » 1,'avare dit au liaient de quitter. Ce tableau terrible a
prodigue: « Pourquoi jettes-tu?» Ces été reproduit d'une manière passionnée
deux sortes de pécheurs se partageaient dans les gravures de l'Enfer, par Pi-
entre eux toute l'enceinte. La moitié nelli.
était occupée par les avares , et l'autre s. Comme les prodigues sont dépouil-
raoitié par les prodigues. Ils parcou- lés de leur chevelure, Dante demande
raient chacun leur moitié de vallée, en si ceux qu'il voit ainsi sans cheveux
proférant les paroles qu'on vient de ont été clercs. Virgile répond qu'ils
lire. Arrivés au point où 11 leur était sont en cet état parce qu'Us ont été
défendu de passer outre, Ils se heur- chauve» d'esprit, talent réciproquement avec fureur, et
l'enfer, CHANT VII. 29
donne la fortune, et que les mortels cherchent à s'arracher: tout l'or que l'on a vu ou que l'on voit sur' la terre ne pourrait pas donner un instant de relâche aux peines cuisantes de ces malheureux. » Je repris ainsi :•<■ O mon maître ! apprendsmoi ce qu'est cette fortune que tu viens de nommer. Qu'estelle donc pour tenir si fortement dans sa main les hiens de la terre? » 11 répondit : « O créatures insensées ! quelle est votre ignorance ! je veux t'alimenter de ma sentence. Celui dont la science est universelle ' a créé les cieux et les moteurs qui les conduisent. Par l'effet d'une distribution égale delà lumière, chaque partie des cieux est visible pour la partie de la terre qui lui correspond. Le même souverain a commis aussi à une intelligence 2 régulatrice le soin des biens de ce monde : c'est elle qui , de temps en temps , fait passer ces biens périssables d'une famille à une autre famille , d'une nation à une autre nation , sans que la prudence humaine puisse y apporter le moindre obstacle. Voilà pourquoi un peuple commande et l'autre dégénère, au gré de cette intelligence capricieuse dont la volonté est cachée comme le serpent sous l'herbe. Votre savoir est vainement opposé à cette intelligence : elle pourvoit à son propre ministère, juge, ordonne, comme font les autres intelligences créées de Dieu. Ses changements n'ont pas d'intermittence; la nécessité la contraint à un mouvement qui l'emporte dans une précipitation continuelle; telle est celle que maudissent souvent ceux qui devraient la bénir et qui l'accusent à tort. Mais elle poursuit sa course heureuse,
i. Dieu, qui connait seul les éléments intelligence secondaire chargée de pre-
intérieurs et extérieurs des choses, tous sider à chacune des sphères célestes,
contenus eu lui et par lui disposés. et il en a en quelque sorte ressuscité et
2 Cette intelligence est la' Fortune. rajeuni la déesse de la Fortune, en
M. Ginguené dit : « On ne trouve dans plaçant cette intelligence à la direction
aucun poète, un plus beau portrait de des affaires de ce monde. C'est un de
la Fortune, peut-être pas même dans ces morceaux de Dante qui sont rare-
eellc belle ode d'Horace, O diva qua ment cités, mais que relisent souvent
régis Antium, au-dessus de. laquelle il ceux qui ont une fois vaincu les diffi-
n'y a rien sur le même sujet dans la poé- cultes et goûté les beautés sévères de
sie antique. Dante a profité d'une idée ce poBte inégal et sublime.» i Hi.it. litt.
de l'ancienne philosophie, adoptée par d'Italie , loin. Il , pag. ss et 59. ; le christianisme, de cette idée d'une
et u' entend pas ces plaintes. Joyeuse , ainsi que les autres créatures d'un ordre supérieur, elle imprime le mouvement à sa sphère, etjouix glorieusement de sa béatitude.
« Maintenant descendons vers des tourments plus affreux. Les étoiles qui montaient ', quand je suis arrivé près de toi, commencent à s'abaisser, et nous défendent de trop tarder à nous avancer. »
Nous achevâmes de traverser le cercle ; nous trouvâmes ensuite une source bouillonnante, et dont l'eau, plutôt noire que perse, tombait dans un fossé qu'elle avait creusé. En côtoyant le bord de l'onde ténébreuse, nous entrâmes dans un chemin encore plus âpre et plus horrible. Ce ruisseau funeste, quand il est arrivé au pied des côtes impures de cette enceinte, forme un étang qu'on appelle Styx. J'attendais impatiemment le spectacle qui allait s'offrir à mes yeux, et j'aperçus des âmes nues plongées dans la fange. Je remarquai leurs traits irrités : elles se frappaient, non pas seulement avec les mains, mais a.vec la tête, avec la poitrine, et se déchiquetaient de leurs dents meurtrières. «Voilà, me dit mon maître, les âmes de ceux qui s'adonnèrent à la colère. Elles remplissent cet étang; et jusqu'au fond de ces eaux, une foule innombrable est vouée au même supplice. Regarde ces tourbillons ; le tourment des condamnés soulève la surface de ces ondes fétides. Plongés dans ce limon, ils disent : « Nous ne con- « nûrnes que la rage sous ce ciel doux que récrée le soleil , et « nous conservâmes dans nos cœurs une vietease coupable; « nous sommes tourmentés maintenant dans ces eaux limo- « neuses. » Telle est Y hymne qu'ils coassent dans ce marais où ils ne peuvent articuler des paroles entières. »
Nous tournâmes ainsi tout autour d'une partie de ce lac immonde, les yeux fixés sur les ombres englouties dans la fange , et nous arrivâmes enfin au pied d'une tour.
». Il veut lui faire entendre qu'il est peu près six heures à leur voyage, minuit, et qu'ils ont déjà employé à
CHANT VIII
Je dis, pour suivre mon récit, qu'avant d'arriver au pied de la tour, nos yeux avaient aperçu deux flammes qu'on avait placées sur ses créneaux : une autre tour plus éloignée avait répondu par un semblable signal que nous n'avions pu discerner qu'avec peine. Je me tournai vers mon maître, cette mer immense de tout savoir, et je lui dis : « Que signifie ce signal? qui a été chargé de le faire? à quoi répond cet autre feu? » Mon guide me parla ainsi : « A travers ces eaux fangeuses, si le brouillard du gouffre éternel ne t'empêche pas de distinguer les objets , tu dois apercevoir ce qu'on attend ici. » Un arc ne lance pas la flèche dans l'air aussi promptemeiU que s'avançait une petite barque montée d'un seul nocher qui criait : « Tu es donc arrivée, âme félone? » — « Phlégias ', Phlégias, cette fois tu cries en vain, lui dit mon guide, tu ne nous \ erras auprès de toi, que le temps nécessaire pour traverser l'onde impure. » Semblable à celui qui, voyant qu'il a été cruellement trompé, se plaint amèrement, Phlégias gémit d'être forcé à contenir sa colère. Mon guide entra dans l'antique barque , et m'y fit descendre; mais elle ne parut chargée que quand j'y fus entré avec lui ,
i. Phlégias, fils de Mars, père d'Ixion donna à ce vice honteux. Lombardi
et roi des Lapithes. Ayant appris que sa assure , au contraire , que Phlégias doit
fille Coronis avait été insultée par Apol- être ici considéré comme un impie qui
Ion , Phlégias alla . dans sa colère, met- méprisa les dieux , et que ce fut parce
tre le feu au temple de ce dieu , qui le qu'il brûla le temple d'ApolloD , à Del-
tua à coups de flèches. Daniello assure plies, qu'il est condamné à conduire les
que Phlégias est ici le démon chargé de âmes dans la ville de Dite, lieu qui ren-
survciller ceux qui sont enclins à la co- ferme les incrédules. 1ère, parce que, lui-même, il s'aban-
32 l'enfer, CHANT VIII.
et elle sillonna Tonde plus profondément, lorsqu'elle m'eut reçu moi et mon guide. Nous parcourions ainsi le marais de la mort , quand il se présenta devant nous une ombre couverte de fange , qui me dit : « Qui es-tu , toi qui viens ici avant l'heure? » Je répondis : « Je passe, et je ne dois pas rester avec toi : mais toi qui es ainsi défiguré , qui es-tu toi- même? » L'ombre reprit : « Tu vois bien que je suis un de ceux qui habitent l'empire des larmes. » Je continuai ainsi : « Ah! esprit maudit de Dieu, séjourne éternellement au milieu des plaintes et des gémissements ! Je te connais , quoique tu sois tout sali de fange. » L'ombre alors saisit l'esquif de ses deux mains; mais mon maître qui s'en aperçut, la repoussa , en lui criant : « Fuis loin d'ici avec ces autres chiens. » En même temps il me serra dans ses bras , me baisa le visage, et me dit : «0 noble mortel, qui éprouves une sainte colère, bénie soit la femme qui t'a enfanté ! Cette ombre fut , dans le monde , livrée à un fol orgueil ; aucune vertu n'a orné sa mémoire. Tu vois comme son âme est furieuse. Que de grands rois seront un jour engloutis dans ce cloaque, comme de vils pourceaux, ne laissant après eux que d'horribles mépris ! » — « 0 mon maître , dis-je alors , que je voudrais , avant de sortir de cette barque , voir ce coupable plongé dans ce vil bouillon! » Virgile me répondit: « Tu seras satisfait avant d'avoir touché le rivage. » Je vis bientôt les autres âmes impures poursuivre cette ombre. J'en loue et j'en remercie encore le ciel. Toutes criaient: « A « Philippe Argenti '. » Et ce Florentin superbe, ne pouvant se venger, se déchirait de ses propres dents. Nous le laissâmes en butte à ces outrages : le dégoût m'empêche de prolonger ce récit. J'entendis alors de nouveaux gémissements, et je prêtai une oreille attentive. Mon maître me parla ainsi : « Mon fils, nous approchons de la ville qui s'ap-
i. Philippe Argenti, de la famille et puissant ; mais, pour la plus petite noble (les Caviccuili, l'une des branches cause, il se livrait à des fureurs jnsfrî-» de la famille des Adimari. était riche sées.
l'enfer, CHANT VIII. 33
>elle Dite '. C'est le séjour le plus peuple; c'est la que tu erras des ombres qui ont commis de plus grands crimes. » - «En effet, répondis-je, j'aperçois déjà ses mosquées; ;lles sont enflammées comme si le feu les dévorait. »— « Oui. «prit-il, c'est le feu éternel, dont elles sont pénétrées , qui eur donne la couleur rougeâtre que tu remarques dans cette >artie plus basse de l'Enfer. »
Nous approchâmes des hauts retranchements qui entourent ;ette terre de désolation dont les murs paraissaient de fer. ]e ne l'ut qu'après quelques détours que nous atteignîmes in point où le nocher 2 nous cria d'une voix forte : <■ Sortez , ,-oilà l'entrée. « Auprès des portes, plus de mille de ces rejettes, tombés en pluie, du ciel, disaient avec fureur: « Mais juel est donc celui qui, sans la mort, s'avance dans son empire? » Mon guide les prévint, par un signe, qu'il voulait leur parler secrètement. Leur fureur effroyable se calma, et ils répondirent: « Toi, viens ici sans lui, et qu'il se retire, cet îutre qui a été assez audacieux pour entrer dans ce royaume ! ju'il s'en retourne seul à travers les sentiers pénibles de ces régions ténébreuses; qu'il essaye de retrouver la route, s'il le peut! Tu resteras parmi nous, toi qui as eu l'imprudence de le guider dans ces contrées obscures. » Juge, ô lecteur! si je ne dus pas perdre tout courage, en entendant ces paroles cruelles ! Je craignis de ne pouvoir jamais retourner sur la terre. Je dis alors: « O mon guide chéri, qui m'as rassuré tant de fois, toi qui m'as arracné au plus imminent danger, ne m'abandonne pas; et s'il m'est défendu d'avancer encore, recherche rapidement avec moi les traces de nos pas. »
« Ne crains rien, me répondit-il, un être surnaturel nous a permis solennellement de parcourir ces enceintes. Aucune puissance n'a le droit de nous interdire le passage. Attendsmoi ici , reprends courage , conçois une vive espérance. Je ne t'abandonnerai pas dans ce monde de larmes. »
I. L'antc donne à cette cité le nom anciens appelaient Pluton « Dit » qu'il donnera plus bas a Lucifer Les l, Le nocher, PMejias.
A ces mots , ce généreux père me quitte en me laissant en proie au oui et au non qui se débattent dans ma tête. Je ne pus entendre ce que mon guide dit aux rebelles. Il resta peu de temps auprès d'eux; bientôt nos ennemis rentrèrent dans leurs retranchements avec la plus grande vitesse , et refermèrent violemment les portes sur mon maître, qui revint à moi , en marchant à pas lents ; il baissait à terre ses yeux qui n'annonçaient plus l'espérance, et en soupirant il disait : « Qui m'a donc refusé l'entrée de la vallée des douleurs ! Et toi , continua-t-il , rappelle ton courage ; que mon indignation n'abatte pas ton assurance ! je vaincrai leur présomption, quelle que soit la résistance qu'ils préparent: cette insolence n'est pas nouvelle. Ils ont déjà tenté un effort non moins outrageant ", à cette porte où tu as lu l'inscription de mort, et qui, encore aujourd'hui, présente ses gonds fracassés. Mais déjà s'avance seul et sans guide, à travers les cercles , celui qui doit punir l'audace de ces démons , et nous ouvrir les portes de cet empire. «
i. Allusion à ce passage de l'office du samedi saint : • Hodiè portas mords et seras pariter Salvator noster disrupit. '■■ i)ante veut dire que J. C. voulant pénétrer dans les Limbes, les dé-
mons lui en interdirent l'entrée, et qu'il brisa les portes de l'Enfer, où l'on voit encore aujourd'hui leurs gonds tracassés.
l'enfer, CHANT IX. 35
CHANT IX
Mon guide, voyant la pâleur de mes traits qu'altérait la peur, s'efforça de ramener le calme sur son visage ; tout à coup il s'arrête, attentif, comme un homme qui écoute, parce que l'œil ne pouvait pénétrer bien avant dans l'air obscurci par ces brouillards; il commence ainsi : « Nous l'emporterons sur nos ennemis Si nous n'étions pas vainqueurs! Il s'est offert un tel appui! qu'il me tarde
que ce secours arrive! » Je vis bien que mon guide cherchait à modifier ce qu'il avait dit d'abord. Ma peur augmenta, parce que j'interprétais peut-être mal ses premières paroles entrecoupées. Je lui adressai alors cette question : « Vit-on jamais descendre ' au fond de cette région impure , quelquesuns des esprits qui sont condamnés seulement à vivre sans espérance ? » Il me répondit : « Il est rare qu'aucun de nous entreprenne le voyage dans lequel tu me vois engagé. Il est vrai que déjà une fois je pénétrai dans l'abîme des douleurs , par l'effet d'une conjuration magique de cette cruelle Éricto 2 qui rendait les corps à la vie. Depuis peu de temps mon âme avait quitte son enveloppe mortelle, lorsqu'Éricto me fit entrer dans les murailles de la ville de Dite, pour ra-
l. Dante doute ici du pouvoir de Vir- quelle serait l'issue de la guerre civile,
gile , et lui montre de la défiance. Il lui [Phars., liv. vi , vers 727 et sui v.) Mais
dit: «Vit-on jamais descendre dans une on ne sait pourquoi Virgile prétend que
partie de l'Enfer plus basse que celle c'est lui-même qu'Éricto évoqua des
où nous sommes, des esprits qu' enfers. Virgile mourut l'an 734 de la
comme toi, sont condamnes à vivre fondation de Rome, la quatrième du
sans espérance? N'as-tu pas été impru- régne d'Auguste, prés de trente ans
dent en m'ameuant si loin ?» après la bataille de Pharsale. On Éricto
a. Éricto, magicienne de Thessalie , mourut très-âgée, ou il s'agit d'une autre
dit I.ucain, sur la prière de Sextus Pom- Éricto; et.enclfet, ce nom était com-
pée, fils du grand Torapée, évoqua une mun aux magiciennes du temps, ombre des Enfers, pour lui demander
36 l'enfer, CHANT IX.
mener un esprit du cercle de Judas. Ce cercle est le plus profond , le plus sombre et le plus éloigné du ciel qui embrasse l'univers. Je sais le chemin, rassure-toi. Ce marais fétide entoure la cité de douleurs , dont nous voyons avec indignation qu'on nous interdise les approches. » Il ajouta d'autres paroles que je n'ai pas retrouvées dans ma mémoire. Ries yeux s'étaient tout à coup portés sur la haute tour couronnée de flammes; j'y vis paraître trois furies infernales teintes de sang : elles avaient les formes et les traits d'une femme ; dt s hydres verdâtres ceignaient leurs flancs ; de petits serpents et des cérastes qui figuraient leurs cheveux tombaient sur leur front livide. Mon guide , qui reconnut les suivantes de la reine des pleurs éternels , me dit : « Regarde les féroces Érinnyes : à gauche, est Mégère; celle qui verse des larmes à droite est Alecto; Tisiphone est au milieu. » A ces mots, il se tut. Elles se déchiraient le sein, de leurs ongles sanglants , se frappaient à coups redoublés , et poussaient des cris si affreux que, dans ma frayeur, je me serrai contre le poète. Elles disaient en nous regardant : « Qu'on apporte la tête de Méduse, et nous le convertirons en pierre. Nous n'avons pas tiré une vengeance assez terrible de Thésée ! » — « Retourne-toi, dit mon maître, ferme les yeux, si l'on montre la tête de la sœur des Gorgones : à peine tu l'aurais aperçue, qu'il n'y aurait plus d'espoir, pour toi, de revoir la lumière. » En même temps il me fit tourner le visage en arrière; et, ne se confiant pas assez à mes mains , il mit encore les siennes devant mes yeux. 0 vous qui avez l'entendement sain, découvrez la science qui se cache sous le voile de ces vers étranges !
Mais déjà, à travers la noire vallée des tempêtes , on entendait un bruit qui faisait trembler les deux rives. C'est ainsi qu'un vent impétueux, irrité par des chaleurs contraires, embrasse une forêt dans ses vastes tourbillons , ébranle les arbres , arrache les branches , les lance au loin avec fracas , et, précédé d'un nuage épais de poussière, s'avance, or*
gueilleux , en chassant devant lui les bergers et les animaux. Mou guide retirant ses mains qui couvraient mes yeux , me dit: «Promène ta vue sur cette écume antique, là où la 'fe fumée est plus acerbe. »
Telles les grenouilles poursuivies par la couleuvre ennemie s'enfoncent sous les eaux jusque dans l'asile le plus impénétrable , telles mille âmes coupables fuyaient devant celui qui traversait le Styx à pied sec , d'un pas lent, et qui de sa main gauche repoussait l'air empesté, ne paraissant cire fatigué que de ce soin. Je devinai que c'était un envoyé du ciel , et je regardai mon maître qui me fit signe de me taire et de m'incliner. Quel noble dédain se montrait sur le visage de l'ange! Il arriva près delà porte, la frappa d'une baguette, et l'ouvrit sans effort. «Démons chassés du ciel, race méprisée , s'écria-t-il en se plaçant sur le seuil de la porte terrible, quelle est votre présomptueuse arrogance? pourquoi regimber contre cette volonté qui doit toujours atteindre son terme , et qui a tant de fois accru vos tourments ? Que vous sert de frapper de la corne contre les destins ? Votre Cerbère , s'il s'en souvient , porte encore à son cou et à son menton pelés les traces des liens qui ont enchaîné sa rage. » L'ange alors se retourna vers le marais fangeux sans nous parler, et nous parut un être mordu d'un intérêt bien autrement impérieux que celui de l'homme qu'il a devant les yeux.
Puis nous avançâmes , rassurés parles saintes paroles de l'envoyé céleste ', et nous franchîmes la porte sans aucune résistance. J'avais le désir de connaître ce que ces retranche-
I. Nous donnerons quelques explica- vrer. Aussi les Furies disent :■< Nous
tlons sur tout ce qui précède.... I.'arri- n'avons pas tiré une vengeance assez
vée de cet ange, qui vient ici exprès terrible des assauts de Thésée. •• Dante
pour Dante, est d'un bel effet, et donne adjure ceux qui ont l'entendement sain
lieu à une comparaison très poétique. de découvrir la science qui se cache
— Pluton n'avait pas fait mourirThésée, sous le voile dé ces vers étranges ; les
qui avait osé descendre aux Enfers : il trois vers qui correspondent a relie
l'avait condamné à rester attaché sur phrase sont très-beaux, tous les Italiens
une énorme pierre; mais Hercule , en- les savent et les citent souvent , mais
vnvé par Kiirysthée, était venu le déti- pent-étre san* bien les comprendre.
mentis pouvaient renfermer. J'envoyai partout mes regards curieux , et j'aperçus à droite, et à gauche une immense campagne remplie de nouvelles douleurs et de nouveaux tourments.
De même que dans les campagnes d'Arles « où le Rhône néglige le cours de ses eaux stagnantes, et à Pola, près du Quarnaro qui baigne les contins de l'Italie j on voit une quantité immense de sépulcres couvrir la terre de monticules inégaux , de même des tombeaux épars s'offraient à ma vue; mais le spectacle qu'ils présentaient était plus pénible et plus amer. Ils étaient séparés par des flammes plus ardentes que le fer rougi sous la main du forgeron. Tous leurs couvercles étaient soulevés, et l'on entendait des lamentations qui paraissaient arrachées par de cruelles souffrances. « Maître , dis-je, quels sont ceux qui , ainsi renfermés dans les cachots brûlants, jettent des cris si douloureux? » — « Ce sont, me réj ondit-il , les hérésiarques ' et ceux qui ont embrassé leur secte : ces tombes sont plus remplies que tu ne crois; chacun est ici enfermé avec son semblable : les sépulcres sont plus ou moins environnés de flammes. » ,
Alors il marchait à droite, et nous passâmes entre les supplices et les hautes murailles de la cité.
i. Tnrpin fait mention du cimetière religion ou les sehisma tiques qui ont
d'Arles dans la vie de Charlemagnc , div se ou troublé le monde par Inir hn-
chap. ï:> cl 00, et dit que ce champ de posture, puisque ce n'est qu'au xxvm"'
repos fut béni par sept évéques.— l'ola, chant qu'il les classe : il vent indiquer
ville J'Islrie. Le Quarnaro, appelé vul- seulement les incrédules esprits forts,
gairemeiit te Quarnero , et en latin athées, matérialistes, épicuriens, et
sinus Ftanaticus , et non Phanatlcus , tous les personnages enfin qui ont suivi
comme disent Daniello , Venturi et RI- des opinions singulières sur liieu et la
varol. Providence , niais qui n'ont fait du mal
2. Voici, sur ce point, une des principa- qu'a eux-mêmes. 11 désigne aussi les
les notes de Rivarul.« Quoique le poète hérétiques de toute espèce, à qui on ne
nomme ici les hérésiarques, il ne veut peut reprocher que l'erreur et non la
pas dire les sectaires, lC3 fondateurs de mauvaise foi. •>
l'knflu , CHANT X. 39
CHANT Y
Mon maître , que je suivais , s'avançait par un sentier secret, entre les murailles de l'enceinte et les sépulcres enflammés. Je m'écriai : « Poète doué d'un hnnt courage, qui me conduis à ton gré au milieu de cette région impie, réponds-moi, et contente mou désir. Pourrait-on voir ceux qui sont entérinés dans ces tombes ardentes? elles sont ouvertes, et la garde n'en est couliée à personne, o II me répondit: « Elle seront fermées, quand les coupables qui les habitent reviendront de la vallée de Josaphat, avec leurs dépouilles qu'ils ont bissées sur la terre. Epicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme avec le corps . ont leurs sépulcres de ce côté. Je vais aussi satisfaire à ta demande et prévenir un désir que tu n'exprimes pas. » — « O mon maître chéri, repris-je, je ne te cache ce qui est dans mon cœur, que pouf ne parler qu'avec mesure, et ce n'est pas seulement en ce moment que tu m'as disposé à cette réserve. »
Tout à coup . d'un tombeau sortirent ces paroles : « O Toscan, toi qui, vivant, t'en vas ainsi à travers la cité de feu, parlant modestement, te plaît-il de t'arrêter en ce lieu? Ton langage me fait connaître que tu as reçu le jour dans cette noble patrie à laquelle mes victoires furent peut-être si funestes. » Saisi de crainte, je me rapprochai de mon guide, qui me dit : « Tourne-toi -, que fais-tu ? C'est Farinata • qui se
i. Farinata était un Florentin d'une rendu coupable de quelque crime érlahautc réputation, cnef du parti des di- tant, mais parce qu'il avait adopté les belins, c'esl-a-dire du parti favorable sentiments de ceux qui croient que aux intérêts des empereurs , et ennemi l'âme périt avec le corps. Il y a plus des papes. Dante ne place pas ici ce loin une singularité a remarquer : Faguerrier redoutable parce qu'il s'est riuata veut savoir de Dante quels ont
-jo l'enfer, chant X.
dresse dans sou sépulcre. Vois-le depuis la ceiuture jusqu'à la tête. » J'avais fixé sur lui mes regards, et déjà de sou front superbe, et dans une attitude menaçante, il semblait braver la puissance de l'Enfer. Alors de ses courageuses mains, mon guide me conduisit, à travers les cercueils , vers Farinata, en ajoutant : « Que tes paroles soient claires et précises. » A peine fus-je arrivé au pied de la tombe, que celuici me considéra, et me dit d'un air de dédain : « Quels ont été tes ancêtres? » Moi, dans mon désir de lui marquer toute ma déférence, je lui parlai sans détour: alors il éleva un peu la tête , puis il dit : « Ils ont été cruellement opposés à moi, à ma famille et à mon parti : aussi deux fois les envoyai-je en exil. » Je répondis : « S'ils furent chassés de leur patrie, ils surent bien deux fois y rentrer; et aujourd'hui vos partisans proscrits n'ont pas su bien apprendre l'art de revoir leurs foyers. » Alors un autre coupable « se leva du même lombeau; mais on ne voyait que sa tête; l'ombre paraissait s'être dressée sur ses deux genoux : elle regarda autour de moi, comme pour savoir si quelqu'un m'accompaguait ; et, quand elle fut assurée que j'étais seul , elle dit en pleurant : « Si c'est la force du génie qui t'a ouvert l'entrée de cette prison a oeugle, dis, où est mon fils, pourquoi n'est-il pas avec toi? » — « Je ne viens pas ici de moi-même, répondis-je ; celui qui m'attend plus loin m'a conduit en ces lieux. Votre lils Guido, peut-être eut-il trop d'éloignement pour lui. » Ses
été ses ancêtres. 11 répond avec fran- été amené ici par Virgile. Votre fils
chise et nomme des personnages celé- Guido... peut-être eut-il trop d'éloigné^
bres dans le parti des Guelfes : cepen- ment pour lui? » C'est-à-dire, votre fils
dant le poète était devenu Gibelin , Guido , en s'adonnant à l'étude de la
quand il écrivait son poËme. Mais il se philosophie, a trop négligé celle de la
suppose encore Guelfe , comme il l'était poésie, qui ouvre l'entrée de ces lieux,
probablement en noo, époque où il comme elle me l'ouvre en ce moment,
est censé avoir visité les Enfers. Aces mots seuls, eut-il, Cavalcante
i. Cette ombre est Cavalcante de' croit son fils déjà mort, retombe dans
Cavalcanti, père de Guido Cavalcanti, le tombeau, et disparaît. Toute cette
dont il demande des nouvelles à Dante, scène est d'une couleur admirable , et
après lui avoir dit : ■• Si c'est la force l'on.' n'a Jamais assez loué ce passage de
du génie qui t'a ouvert l'entrée dp cette Oante , qui respire la sensibilité la plus
prison aveugle, dis oii est mon fils.... » expansive. Dante répond immédiatement : <« J'ai
l'enfer, CHANT X. 4 1
paroles et le genre de supplice m'avaient appris quel était le nom de cette ombre : aussi je pus lui parler d'une manière précise. Tout à coup l'ombre s'écria en se levant : « Comment,
mon fils peut-être eut-il N'est-il plus au nombre des
vivants ? La douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux ? » J'hésitais à répondre : l'esprit retomba et disparut.
L'âme magnanime ■ qui m'avait invité à rester près d'elle , ne changea pas de visage, et, gardant sa contenance imposante et orgueilleuse, reprit son discours interrompu : « Oui , dit-elle, ils n'ont pas su bien apprendre cet art , ce qui me tourmente plus que ce lit de flammes ; mais la déesse J qui règne ici ne se sera pas manifestée cinquante fois dans tout l'éclat de sa gloire, que tu sauras toi-même combien cet art est difficile 3 -, et si tu continues d'habiter ce monde , qui est si doux , dis-moi pourquoi ce peuple , dans ses lois , se montre si impitoyable contre les miens. » — « Le sang *, répondisse , que votre fureur a versé , et qui a teint les flots de l'Arbia, fait adresser aujourd'hui dans notre temple des prières si funestes. »
Farinata secoua la tête en soupirant, et continua en ces termes : « Je n'étais pas seul ;ilors ; ce n'était pas sans motif que j'avais apporté aux exilés le secours de mon bras; mais je me montrai seul, là, où, lorsque tous permettaient qu'on détruisît Florence , je la défendis à visage découvert. » Je repris ainsi :
i. L'âme magnanime est Farinata, l'Arbia, et remportèrent une victoire
dont Cavalcanti avait interrompu l'en- signalée. Alors les généraux gibelins
tretien avec Dante. resolurentdedétruire Florence de fond
2. La déesse est la Lune , qui s'appe- en comble. Ils tinrent un conseil à Em-
lait Proserpine ans Enfers; c'est-à-dire, poli, où se réunirent les députés de
il ne s'écoulera pas cinquante mois. En toutes les villes gibelines de la Toscane,
effet, Farinata parle ici en isoo, et Farinata s'opposa seul à l'exécution de
Danle fut exilé en 1302. cette résolution cruelle. 11 tira son épée
ï. L'art de revenir d'exil, et d'y en- au milieu du conseil, et moitié par me-
voyer à son tour ceux qui vous ont naces . moitié par prières, il persuada
chassés précédemment. Toute la poli- à toute l'assemblée de pardonner aux
tique des guerres civiles de Florence Florentins. Il résulta malheureusement
est dans ce peu de mots. de la grande et belle action de Fari-
4. Leî Gibelins, conseillés par Fari- nata , que les Guelfes rentrèrent à Flo-
itata . livrèrent un combat aux Guelfes rence , el en chassèrent les Gibelins. Ils
de Florence. le 4 septembre iïco , a possédèrent, veut dire ici Dante, farte
Honte Apcrto, près de la rhirrr de di rovvor. « l'art de savoir revenir. ..
42 l'enfer, CHANT X.
« Que Dieu ne refuse pas la paix à vos descendants ! Mais , vous , dissipez un doute qui m'agite. Suivant ce que je puis comprendre, il me semble que vous pénétrez l'avenir, quoique cependant le présent ne vous soit pas connu. » — « Nous, reprit Farmata, nous sommes comme celui dont la vue est affaiblie, et qui distingue souvent mieux les objets éloignés: la suprême Puissance daigne encore nous accorder ce bienfait. Lorsque les cboses approchent ou existent ', notre intelligence est vaine; et si on ne vient pas nous apporter les faits, nous ignorons tout ce qui se passe sur votre terre. Cette même intelligence n'aura plus d'action, lorsque la porte de l'avenir sera fermée > . »
Dans l'affliction que je ressentais de ma faute, je dis : « Vous apprendrez à celui qui vient de disparaître 3 que son fils est encore au nombre des vivants : je n'ai tardé à répondre, que parce que j'étais tourmenté du doute que vous venez d'éclaireir. »
J'entendis mon guide me rappeler; je priai l'ombre de me dire promptement en quelle compagnie elle se trouvait ; elle me répondit : « Dans cette enceinte , nous sommes plus de mille ombres différentes. Là est le second Frédéric; ici est le Cardinale Je me tairai sur le nom des autres. »
A ces mots, elle s'enfonça dans le sépulcre. Je me rapprochai de l'antique poète , en pensant à la prédiction que j'avais entendue, et qui me paraissait si fatale. Il me dit en marchant : " Pourquoi es-tu si effrayé? » Je lui en lis connaître la raison. ■<■ Hé bien! reprit-il, que ton souvenir conserve fidèlement ce que tu viens d'apprendre : mais en cet instant pense à me suivre. » Puis il éleva la main et ajouta : « Quand tu seras de-
i. Toutes ces suppositions du poiite sont fondées sur des passives de S. Augustin, de S Grégoire et de S. Thomas.
2. Lorsque la porte de l'avenir sera fermée, lorsque le jour du dernier jugement aura ouvert les portes de l'éternité.
z. A Cavalcanti, père de Guido- Ce Guido était ami intime du poëte.
4. l.e second Frédéric est Frédéric II, fils de Henri VI , né en 1 19< , mort en 1250, accusé dans le temps d'être impie. Le cardinal est Oltaviano degli Ubalclini; on ne l'appelait alors que le cardinal. Il était accusé d'avoir dit que s'il avait une âme. il l'avait perdue pour les Gibelins.
l'enfer, CHANT X. 43
vant l'ineffable lumière de la femme dont les yeux divins ont la faculté de tout voir ;, tu connaîtras , auprès d'elle, le voyage entier de ta vie. » En parlant ainsi, il tourna à gauche. Nous cessâmes de côtoyer la muraille , et nous prîmes un sentier, pour descendre vers une vallée qui exhalait une odeur dégoûtante2.
i. Dans la compagnie de Béatrix Ef- 2. Le poêle , sorti du sixième cercle, fectiveinent , Caceiaguida, trisaïeul de arrive à l'extrémité des bords du sep- Dante , doit lui prédire tous les mal- tième cercle, et déjà il se plaint de l'oheurs qui l'attendent. ( Paradis , chant deur dégoûtante qui y est répandue, xvn.;
44 l'enfer, CHANT XI.
CHANT XI
A l'extrémité de cette vallée s'élevaient, en cercle, d'énormes blocs de rocher , et nous arrivâmes devant une grande quan-. tité d'âmes encore plus cruellement tourmentées : à cause de l'horrible fétidité qu'exhalait cet abîme, nous fîmes quelques pas en arrière et nous nous trouvâmes près d'un grand tombeau entrouvert, sur lequel on lisait : « Je garde le pape Inastase que Photin entraîna loin de la voie véritable '. » Mon maître me dit : « Ici nous devons descendre lentement; accoutume-toi d'abord à l'odeur que répand ce lieu empesté, puis avançons avec courage. » «Hé bien! répondis-je, cherche par quels moyens ces instants pourront n'être pas perdus pour nous. » — « Oui, reprit-il, j'avais la même pensée, mon lils : dans cette nouvelle enceinte de roches , se trouvent trois cercles semblables à ceux que tu as vus, mais ils sont plus petits, et se rétrécissent de degrés en degrés-, ils sont tous remplis d'ombres maudites2. Apprends comment etpourquoi elles sont punies : il te suffira ensuite de les voir.
« L'injustice est le but de toute méchanceté3 que le ciel poursuit de sa haine : on cherche à atteindre ce but par force
t. Ou prétendait reconnaître qu'il grave. Dante dit franchement la vérité
s'agissait ici du pape Anastase 11, élu à tout le monde : il faut la lui dire â
en 40C, qui aurait approuvé les opinions lui-même.
hérétiques de l'hotin, diacre de Thés- ». Ici M. Tcrrasson, qui a traduit
salonique. Mais en même temps régnait l'Enfer en vers . a placé un beau vers
l'empereur Anastase 1er, élu en 491 ; et, inspiré par le texte .
suivant Poggiali, Biagioli et M. de Borna- Écoutei ieursforlaits vont passer devant toi. nis, ce fut cet empereur qui adopta a
doctrine de l'hotin. Ce fait eut lieu a 3. Une partie de ces définitions se rc-
Con-lantinople et non a Rome. Dante trouvent dans Montesquieu : c'est Ri-
t été induit en erreur par la Chroni- varol qui, le premier, a fait cette ob-
que du frerc Martin de Pologne . qui a servalion importante, confondu les deux noms, l'erreur est
LE1NFEB, CBANT XI. 4ô
ou par fraude. La fraude, qui est un vice propre à l'homme , excite davantage le courroux de Dieu ; aussi les frauduleux sont-ils plus profondément engloutis que les autres, et assaillis de, plus vives douleurs.
« Le premier cercle contient les violents ; il est divisé en trois enceintes, parce qu'il y a trois sortes de violences. On fait violence à Dieu , à soi, au prochain, et aux choses qui sont propres à Dieu , à soi , et au prochain , comme tu vas en être convaincu.
« On fait violence à son prochain par des blessures douloureuses , ou par le coup de la mort. On lui fait violence en commettant des vols , en portant la hache et la flamme dans sa propriété ; aussi la première enceinte voit tourmenter , par des peines distinctes, les homicides, les hrigands et les incendiaires.
« Un homme peut porter sur sa personne une main violente, ou dissiper ses Liens; alors c'est dans la seconde enceinte du même cercle qu'est condamné à un repentir inutile , celui qui se prive de la clarté de votre soleil ; c'est là qu'est plongé éternellement celui qui, après avoir fréquenté les sociétés dangereuses, a détruit sa fortune, et n'a plus eu que des pleurs à verser sur cette terre où il eût pu couler des jours fortunés.
« On peut faire violence à la Divinité, en niant son existence, en hlasphémant dans son cœur, et en méprisant la Nature et ses bienfaits : alors la troisième enceinte , qui est la plus petite, marque de la même empreinte les habitants de Sodome et de Cahors ' , et celui qui , dans ses pensées et dans ses paroles, ose mépriser la Divinité.
« La fraude peut s'employer contre celui qui nous donne sa confiance et contre celui qui nous la refuse. Ce moyen inique détruit le lien d'amour que la Nature a créé pour unir
i. Ceux qui se sont rendus coupables bitant de Cahors ennemi du pot'te, et
de sodomie et les usuriers. Ou temps doit Otre relatif au vice de l'usure que
de Dante, Cahors renfermait, dit-on. l'on reprochait à des personn7«res de la
beaucoup d'usuriers. Ce dernier trait cour d'Avignon, est une vengeance contre quelque ha-
46 L ENF Efi , CHANT XI.
tous les êtres; aussi, daus le second cercle, sont engloutis l'hypocrisie, les promesses menteuses, la sorcellerie, les faux, le vol, la simonie, les lâches complaisances pour les débauchés, les fourberies et souillures semblables. Cet autre genre de fraude qui trompe la confiance, détruit non-seulement l'amour que la Nature a mis en nous , mais encore le sentiment que fait naître l'amitié, ce témoignage si touchant d'une tendre intelligence; aussi, c'est dans le plus petit de tous les cercles, là où est relégué Dite ' , sur qui pèse l'univers, que quiconque a trahi, est voué à des tourments épouvantables. » Je parlai ainsi : « 0 maître ! ton explication est claire et me démontre bien ce que sont ces vallées infernales et les races qui les habitent : mais dis-moi , ceux qui sont plongés dans ces marais fangeux, ceux qu'emporte le vent impétueux, ceux qui sont battus d'une pluie éternelle , ceux enfin qui se heurtent avec des injures si féroces, pourquoi ne sont-ils pas punis dans la cité enflammée , s'ils ont excité la colère de Dieu ? et s'ils n'ont pas excité sa colère, pourquoi sont-ils ainsi tourmentés? » — « Hé quoi, reprit mon maître, ton esprit, contre sa coutume, s'abandonne au délire; quelle autre idée vient t'occuper ? ne te rappelles-tu pas que Y Éthique ' , qui a été le sujet de tes études, traite des trois dispositions que réprouve le ciel: l'incontinence, la malice, et la bestialité insensée? ne te rappelles-tu pas que l'incontinence offense moins la Divinité, et r.e mérite qu'une plus légère punition? Réfléchis sur cette sentence : vois quels sont ceux qui sont punis dans les cercles que tu as franchis, et tu comprendras pourquoi on a séparéces coupables, des autres félons, et pourquoi les premiers sont moins tourmentés par la justice divine. »
« O soleil, m'écriai-je, qui dissipes les ténèbres de mon esprit, etqui donnes du prix à mes doutes, comme à mon savoir, tranche un dernier nœud, et reviens à ce point où tu as dit que l'usure offense la bonté de Dieu ! » Mon guide répondit ;
l. Voyez la mite 2, page au. ceptes d'Aristote, ce que le poëte a fait
S. Dante suit ici pas à pas les pré- très-souvent dans son ouvrage.
«La philosophie fait connaître ' à celui qui l'étudié danstoutes ses parties, que la Nature reçoit son influence de l'intelligence suprême et de sa divine volonté. La physique apprend ensuite que l'Art se conforme , autant qu'il peut, à la Nature , comme le disciple s'étudie à imiter le maître, et qu'ainsi l'Art n'est qu'une émanation de Dieu2 qui a formé la Nature. Si tu te rappelles bien la Genèse, c'est de la Nature et de l'Art que l'homme dut attendre les productions nécessaires à sa vie habituelle , et celles qu'une sage prévoyance ordonne d'amasser. L'usurier prend une autre voie, il méprise en elle-même la Nature, et, dédaignant l'Art qui l'accompagne, il place ailleurs son espérance. Mais suis-moi; maintenant il faut marcher : le signe des poissons3 s'avance sur l'horizon; le char de Bootès s'approche des cavernes d'où s'échappe le Caurus. et plus loin l'accès de l'abîme paraît devenir plus facile. »
i. » Virgile, dit M. Ginguené , prend n réponse dans la philosophie générale, dans la Physique d'Arislote, et dans la Genèse. Mettant a part la singularité de cette dernière citation, dans la bouche de celui qui la fait son explication, un peu obscure . est, dans la première partie, pleine de force et de dignité » [Hist litt. d'Italie, loin. Il, pag 70.)
2 Mot a unit, >■ Notre art est en quelque sorte petil-fils de Dieu. •> Cela veut dire , « Par une certaine ressemblance et une >orte d'analogie, notre art est petit-flls, parce que la nature procède de Dieu, comme sa fille , et que notre art procède comme fils de la nature, en t'imltatlt.» Voila l'opinion de Venturi pour expliquer cette sorte de parente entre Dieu et l'art, parenté que Oaute veut à peu près établir ici. Plus nous avançons, plus il devient aisé de se familiariser avec les hardiesses de langage de l'ardent Alijhieri. l'our nous.
Français, le mot émanution est une expression plus adoucie ; car enfin , un être moral comme ['art ne doit pas être si facilement appelé le petit-flls de Dieu Nutre langue, qu'on a nommée l'a gueuse flère, répugne à prendre des familiarités que Ips autres langues se
permettent, parce que l'étrangeté excentrique est souvent dans leur nature.
Ce n'e-.t pas la seule raison qu'il faille faire valoir Ce que nous craignons le plus dans notre expression, qui veut toujours de la dignité et de la convenance, c'est le ridicule; et si, dans le texte que nous traduisons, il y a une liberté qui aille toute seule, et que per sonne, dans la coniréc où elle est née. n'arrête au passage, il faut se garder chez nnus de ce qui ferait rire , de ce qui devient un proverbe dénigrant.
5. Le poète est entré dans l'Enfer le soir du vendredi saint, en isoo ; et il annonce, dans les premiers vers du deuxiè me chant, que le jour commençait a disparaître. H a parlé de l'heure de minuit, lorsqu'il a fait dire .1 Virgile: « Les étoiles qui montaient quand je suis arrivé près de loi. commencent a s'abaisser.»
(Voyez chant vu, page so.) Maintenant il décrit l'aurore, en disant que le signe des poissons s'avance sur l'horizon.
Alors, le soleil étant dans le signe du bélier, les poissons se levaient avant le soleil : enfin, dans le même moment .
la grande ourse s'approche du point d'où s'échappe le Caurus, vent du nnrdouest.
48 r/ENFER, CHANT XII.
CHANT XI ï.
Le lieu où nous descendions était si sauvage que tout regard craindrait d'en contempler l'horreur. La pente rapide de ce rocher égalait en âpreté l'effondrement qui détourna les eaux de l'Adige , près de Trente ; funeste effet de l'ébranlement d'une cavité souterraine ou d'un tremblement de terre , qui rompit tout chemin entre la plaine et la montagne. Sur la cime du rocher , on voyait ce monstre , l'infamie de l'île de Crète, qui fut conçu dans le sein d'une génisse artificielle. Quand il nous aperçut, il se mordit lui-même, comme fait souvent celui que la colère enflamme. « Tu crois peut-être, lui cria le poète, que tu vois ce roi d'Athènes qui te donna la mort sur la terre. Fuis, hête ignoble: celui que je guide ne vient pas endoctriné par les conseils de ta sœur : il vient pour être témoin des souffrances que vous endurez. » Le Minotaure s'agita, semblable au taureau dont le corps fléchit du côté où il a reçu le coup mortel, et qui chancelle sur ses pieds défaillants. Alors mon sage maître me dit précipitamment : « Cours à l'ouverture , descends pendant qu'il est en fureur. » Nous avançâmes donc à travers cet amas de rochers ruinés et de pierres que le poids démon corps faisait glisser sous mes pieds. Je marchais tout rêveur; Virgile me parla ainsi : « Tu penses peut-être à ce précipice gardé par cet animal furieux dont j'ai vaincu la colère. La dernière fois * que je descendis dans cette partie basse de l'Enfer, le rocher ne s'était pas encore écroulé ; mais peu de temps avant la venue de celui qui enleva victorieusement à
t. La minotaure, qui fut rais a mort ï- Voyez ce qu'a dit Virgile, p.igr r.iî
par Thésée, roi d'Athènes.
l'enfer, chant xii. 4'.)
Dite ' cette glorieuse proie, si ma mémoire est fidèle, l'horribl vallée trembla dans toute sa profondeur. Je crus que l'univers venait de subir ces lois qui rappellent toutes les substances aux mêmes principes , et qui font imaginer que nous pouvons retomber dans le premier cbaos : c'est alors que cet antique rocher se brisa et se renversa sur lui-même. Mais, fixe les yeux sur la vallée dont nous approchons : vois cette rivière de sang dans laquelle est condamné à gémir celui qui s'est abandonné à la violence envers les autres. O passion aveugle ! ô colère insensée qui nous subjugues dans cette vie de si courte durée, et qui nous attires de si cruels châtiments dans la vie éternelle!... » Je distinguai alors une fosse énorme, arrondie en demi-cercle, telle que me l'avait dépeinte mon guide. Sur le bord étroit de cette fosse, couraient des centaures armés de fiècbes, comme ils avaient coutumede l'être sur la terre, quand ils se livraient à l'exercice de la chasse. Ils s'arrêtèrent en nous voyant descendre : trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe , nous menaçant de leurs arcs qu'ils avaient préparés à l'avance. Un des trois cria de loin : « A quels tourments venez-vous a , vous qui descendez la côte ? dites-le, sans avancer davantage, ou je tire cet arc... » — « Bientôt, reprit mon maître, nous ferons réponse à Chiron3 et non à toi, qui as toujours été, pour ton malheur, trop précipité dans tes désirs. » En même temps Virgile me toucha légèrement, et il ajouta : <■ Celui-là est dessus, qui mourut pour la belle Déjanire , et se vengea luimême après sa mort. Celui qui est au milieu, et dont tu peux remarquer la tête inclinée, est le grand Chiron qui nourrit Achille ; le dernier est Pholus qui s'enflamma d'une si violente colère. Ces centaures, avec plus de mille autres, bordent la
i. Dite. Il s'agit ici de Lucifer lui- s. Chiron, fils de Saturne et de Phv-
nième . et non pas de la ville de Dite. lire, précepteur d'Achille. Le centaure
Celui qui enleva la proie à Dite est , qui a parlé le premier aux deux poëtcs
comme on peut se le rappeler, J. (.-, est Nessus, Gis d'Ixion et de la Nue,
qui descendit aux Enfers. qu'Hercule blessa avec des fiècbes em-
*• M. Terrasson a fait ici un très- poisonnées. Pholus , l'un des centaures
beau vers dans sa traduction : qui combattirent les premiers, le Jour
Ombres, pour quels tourments ici discerniez- des noces d'Hippodatuie avec l'irithoiis. vous ?
ÔO LMiFLTi, CHANT XII.
tbsse et repoussent , à coups de flèches , les âmes plongées dans le sang, qui cherchent à en sortir plus que leur condamnation ne le permet. » Nous nous approchâmes de ces monstres agiles : alors Chiron, prenant un trait, releva sa barbe touffue avec la coche, et dit à ses compagnons : «Vous êtes-vous aperçus que celui qui est derrière l'autre ' donne le mouvement à ce qu'il touche ? les pieds des morts n'ont pas cette faculté. » IMon guide, qui était déjà arrivé près de Chiron , à la hauteur de sa poitrine, où se réunissent les deux natures , lui répondit : « Oui, il est vivant; j'ai été chargé seul de le guider dans le noir abîme. C'est la nécessité et non le plaisir qui le conduit ici. Une femme céleste 2 a suspendu ses chants divins, pour me commettre cet office nouveau. Cet être n'est pas un brigand , et moi je n'ai jamais été une âme coupable : toi , au nom de cette vertu qui a dirigé mes pas dans ce chemin ténébreux, donne-nous un des tiens qui nous accompagne , qui nous montre un gué facile , et qui porte celui-ci sur a ses épaules : mon compagnon n'est pas un esprit qui vole dans l'air. »
Chiron, se tournant à droite, dit à Nessus : « Toi, guide-les, et fais éloigner les autres centaures qui pourraient se trouver sur leur passage. » Avec cette escorte fidèle , nous nous mettons en marche le long du fleuve de sang bouillonnant où les damnés poussaient d'horribles cris. Plusieurs étaient plongés jusqu'aux cils des paupières. Le centaure nous dit : « Ce sont les tyrans qui répandirent le sang, et s'enrichirent de rapines : ici ils expient leur insatiable cupidité. Là est Alexandre3, ici