Rivarol dit : « Vois Asdent qui vou
drait n'avoir pas déserté ses ateliers. • Mais ici la pompe et l'élégance sont autant de contre-sens. Asdent était un savetier de Parme; il n'est pas question de ses ateliers, il est question seulement de son cuir et de son ligneul. I.e ligneul est ce fil enduit de poix dont se servent les cordonniers et les savetiers. (Dict- del'Acad., issu, tom. II, page 119.) Asdent, ignorant comme un homme de sa profession, se fit devin, et prédit que l'empereur Frédéric II serait ebligé de lever le siège de Parme : ce qui arriva. — Après avoir particularisé, le poète parle de toutes les sorcières et des devineresses en gênerai.
e. Cet astre est la lune, ou le peuple croit apercevoir Caïn charge de fagots d'épines; c'est une manière ancienne d'expliquer les taches de la lune. Séville est à l'occident de l'Italie, d'après les calculs des astronomes qui ont fait un travail raisonné sur ces différents passages. On sait que Dante est censé avo;r commencé son voyage mystérieux l'an 1300, dans la nuit du 4 au s avril, pendant la pleine lune, quand le soleil était dans le signe du Bélier.
C'est à la fin des notes qui suivent ce chant, que Ilivarol donne ses beaux préceptes sur son système de traduction, et quelques détails sur le secret de son travail.
• Tantôt Je n'ai rendu que l'intention du poëteet laissé la son expression, ta"-
Tu dois te rappeler que , dans la forêt où je te trouvai engagé , sa lumière ne t'a pas nui. »
Mon guide me parlait en ces termes , et nous continuions d'avancer.
lot j'ai généralisé le mot , et tantôt j'en ai restreint le sens. Ne pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son revers. Enfin , il n'est pas d'artifice dont je ne me sois avisé dans cetle traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poêle. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les uiaitrcs. »
«L'art de traduire, qui ne conduit pas à la gloire , peut conduire un commençant aune souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura jamais .celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne connait pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec grâce sur ics pas d'un autre. »
l'enfer, CHANT XXI. 91
CHANT XXI
Nous nous avancions ainsi , de pont en pont , nous livrant à des entretiens que je ne retrace pas dans cette comédie. Quand nous fûmes arrivés à la partie la plus élevée du cinquième pont , nous nous arrêtâmes pour contempler cette nouvelle fosse de Malébolge1, et les tourments de ceux qui versent des pleurs stériles dans cette enceinte plus obscure.
De même que, pendant la saison des frimas2, dans l'arsenal des Vénitiens , on voit bouillir la poix tenace destinée à radouber les bâtiments endommagés qui ne peuvent être confiés à la mer : ici l'on répare à neuf un navire , là on introduit Tétoupe goudronnée dans les flancs entr'ouverts du vaisseau qui a fait plus d'un voyage; l'un façonne les rames, l'autre arrondit en câbles le chanvre obéissant; ceux-ci dressent la misaine; ceux-là élèvent l'artimon; de la poupe à la proue, les coups' de la hache et les cris de la scie retentissent : de même bouillait, non par l'effet de la flamme , mais par l'ordre de la justice divine , un bitume épais qui engluait toute l'étendue de la vallée , d'une liqueur visqueuse. Je n'apercevais en-
i. Voyez la note de la page 73. M. Gingnené ,!qui recommande cette 2. Tout ce morceau a une grande ré- même harmonie comme un moyen sûr putation, et renferme beaucoup de ue plaire aux hommes de goût. En trabeautés poétiques. Rivarol l'a traduit duisant ainsi : « Je n'apercevais encore d'une manière pompeuse. J'ai taché de mie ses bouillonnements multiplié* et me pénétrer du feu qui l'avait embrasé des gonflements rapides, auxquels suclui-même. Je me suis efforcé de jeter cédait un affaissement subit, » j'ai cherdans ma composition quelque harmonie ché l'effet de ces bulles enflées par l'air, imitative, en réservant pour la lin de et qui, lorsqu'il s'en dégage par un gonla description les mots suivants : « De flcment trop rapide, tout à coup s'afla poupe à la proue les coups de la faissent. L'harmonie , chez fiante, est hacheet lescris delascic retentissent.» presque à chaque vers. Chez nous, il J'ai toujours eu pour but d'obéir reli- faut se contenter de ce que permet nogieuseiuent aux excellentes leçons de tre indigence.
core que ses bouillonnements multipliés , et des gonflements rapides, auxquels succédait un affaissement subit. Pendant que j'étais occupé à considérer ce spectacle , mon guide me dit, en m'écartant du lieu où j'étais : « Prends garde, prends garde ! » Alors je me tournai , semblable à celui à qui il tarde de regarder ce qu'il doit fuir, mais qui, sentant son courage succomber à une crainte soudaine , n'ose pas s'arrêter pour reconnaître le danger, et je vis derrière moi un démon noir qui marchait sur le pont. Que sa figure était féroce ! Que ses gestes étaient menaçants! il avait les ailes étendues, et la marche légère. Ses épaules pointues et élevées portaient un pécheur qu'il tenait suspendu par les pieds , et il cria : « Malebranche ' ! 6 mes compagnons de cette vallée! voilà un des anciens de la ville de sainte Zita2, engloutissez-le sur-lechamp ; que je retourne vite dans cette contrée qui est bien fournie de tels coupables. Là tout homme est vénal, excepté Bonturo3 : là, pour de l'argent, d'un non, on vous fait un oui. -» A ces mots , il jeta le réprouvé et disparut plus prompt que le chien déchaîné qui poursuit le voleur.
L'ombre plongea et revint sur la poix, la tête élevée; mais les démons placés sous le pont , crièrent : « Ici on n'a pas l'assistance de la Sainte Face 4 ; ici on nage autrement que dans le Serchio; et si tu ne veux pas sentir les atteintes de ces griffes, enfonce ta tête dans la poix. » Alors ils déchirèrent le pécheur de plus de cent coups de fourche, en ajoutant : « Ici, tu dois te récréer à couvert; et si tu trafiques maintenant, tu trafiqueras en cachette. » C'est ainsi que le
i. Malebranche est ici le nom sous mille des Dati, était l'homme le plus lequel Dante désigne tous les diables vénal de la ville d? Lucques. «Cette plaide cette vallée. Il est composé de deux santerie, ajoute Lombard), ressemble à mots italiens qui signifient griffes mau- notre proverbe italien : « Voilà de ces dites. maux qui se guérissent toujours , cx-
2. Voilà un des principaux habitants cepté la première fois. «
de Lucques, où l'on honore sainte Zita, 4. Les Lucquois assurent qu'ils possè-
patronne de cette ville. François Buti dent dans leur église de Saint-Martin la
croit que Dante indique ici un magis- sainte face de J. C, que fit Nicodénie ,
trat lucquois nommé Martin Bottai. son disciple. — Le Serchio est le fleuve
5. « Vers satirique d'excellent goût, » de l'État de Lucques, dit. M- Ginguenc. Ce Bonturo, de la fa-
cuisinier ordonne à ses aides armés de crocs, de plonger plus avant les viandes dans la chaudière, afin qu'elles ne remontent pas à la surface. Mon maître me dit : « Pour qu'on ne voie pas que tu es avec moi , cache-toi derrière un rocher qui puisse te protéger, et, quelque offense qu'on me fasse, ne redoute rien ; je connais le terrain : j'ai déjà vu semhlable ï=fourherie ' . » Ensuite il traversa le pont; mais à peine arrivat-il sur celui de la sixième vallée , qu'il eut besoin de s'armer d'un nouveau courage.
Comme des dogues furieux attaquent le pauvre qui demande, sur-le-champ, quelque secours, là où il s'arrête, les démons sortirent avec impétuosité de l'arche du cinquième pont , et menacèrent mon guide de leurs fourches aiguës. Il leur cria : « Arrêtez , qu'aucun de vous ne soit félon ! Avant de me repousser avec ces fourches , envoyez un des vôtres pour qu'il m'entende; il saura bientôt s'il peut me gaffer1. » Tous criaient : « Malacoda 3 , va lui parler. » Puis ils s'arrêtèrent : un seul s'avança, en disant : «Que veux-tu?»— «Croistu , Malacoda , reprit mon maître , que je serais arrivé ici sans craindre votre fureur, si la divine volonté et un destin bienfaisant ne m'eussent protégé? laisse -moi poursuivre mon voyage : dans le ciel il est voulu que je serve de guide à un autre, à travers ces sentiers sauvages. » Alors céda l'orgueil du démon ; sa fourche tomba à ses pieds , et il dit à ses compagnons : « Qu'il ne soit pas repoussé ! » En ce moment mon guide me parla ainsi : « 0 toi qui te tiens caché et tapi dans un enfoncement de ce pont, viens à moi sans rien craindre ! » Je lui obéis sur-le-champ ; mais les démons s'avancèrent tous à la fois, et je tremblais qu'ils ne fussent parjures.
i J'ai déjà vu semblable fourberie. mais le poète n'a pas prétendu faire un Voyez ce que Virgile dit, chant ix , récit épique dans le haut style, il a prépage 3S. tendu raconter sa vision en style mez-
2. Gaffer, accrocher quelque chose zano ou moyen, appelé alors comique,
avec une gaffe, un croc. Voyez Dict. de Les mots, en traversant les siècles,,
l'Acad-, I8:.s, tome I, paie sis. perdent souvent de leurs acceptions
5. Malacoda, ou queue maudite. primitives; mais pour juger les grands
Dante donne ici des noms à ses démons. écrivains , il faut se reporter au temps
Rivarol a supprimé tous ces noms ; où ils onp composé leurs ouvrages.
C'est ainsi que ces guerriers sortis de Caprone l sur la foi d'un traité , craignirent pour leur vie , au milieu des rangs d'ennemis si acharnés. Je m'approchai très-près de mon guide , sans cesser d'observer les mouvements des démons dont les regards expriment tant la perfidie : ils abaissaient leurs crocs. « Veux-tu , disait un d'eux à son compagnon , veux-tu que je le harponne par la croupe? » — « Oui, répétaient-ils tous à la fois , frappe-le ! qu'il sente ta fourche ! » Mais le chef qui s'entretenait avec mon guide se tourna , et dit: «Doucement, doucement, Scarmiglione2. » Il ajouta, en nous regardant : «Vous autres, vous ne pouvez pas avancer davantage3, parce que le sixième pont s'est écroulé vers le fond de la vallée ; mais , si vous voulez pénétrer plus avant, marchez sur ce bord qui divise les enceintes. Plus loin vous trouverez un autre pont que vous traverserez. Hier, douze cent soixante-six ans , moins cinq heures 4, s'étaient écoulés depuis que ce chemin a été rompu. J'envoie là plusieurs des miens pour voir si quelque coupable ne s'expose pas à élever
i. Caprone était un château des Pi- prouventbienqueDantedatcsnnpoéme
sans , placé sur les bords de l'Arno, et de l'an 1300. 11 veut que ce pont ait été
dont les Lucquois s'étaient emparés. renversé à la suite du tremblement de
Quelque temps après , une armée pi-. terre qui accompagna la mort de J. C.
sane en fit le siège, et força la garnison Or, J. C. mourut à l'âge de trente-qua-
lucquoise ;'i capituler. Au moment où tre ans : 54 et 126G dorment un total de
cette garnison traversait le camp en- 1300.
nemi pour retourner vers les frontières Le compte est d'autant plus juste, que
de Lucques, les soldats pisans l'insulté- ie poète descend aux .Enfers le soir
rent et voulurent la massacrer; mais le même du vendredi saint, jour de la mort
comte Guido veilla à ce qu'elle retour- de J. C On a demandé pourquoi le
nât saine et sauve dans sa patrie. poète avait eu l'idée de rompre le pont
2. Autre nom de démon, qui signifie qu; conduit à la vallée des hypocrites, à peu près preneur aux cheveux. « C'est, répond Landino, par allusion à
3. Beaucoup de commentateurs sem- ]a destruction de la synagogue des blent croire que Malacoda trompe ici Juifs, et à la découverte de la fraude de les poètes en leur disant: « Ne suivez leurs prêtres. » Lombardi croit que le pas ce chemin, le pont est rompu ,» et poète fait, au contraire, allusion à l'hyen ajoutant : « Il y a plus loin un autre pocrisie des pharisiens, qui fut la cause pont. » 11 est très-vrai que le pont de immédiate de la mortde J. C. Dante fait la sixième vallée est rompu, et que dire hier au démon qui entretient Vir- Dante l'a voulu ainsi : le mensonge du gile, parce que lui , Dante, est censé démon consiste à dire : « Plus loin vous être arrivé au samedi saint. Il a entretrouverez un autre pont, » ce qui ne se pris son voyage le soir du vendredi trouvera pas vrai. * saint, et il est en chemin depuis près
•j. Ces I26G ans dont parle "Malacoda d'un jour.
l'enfer, chant xxî. n;>
sa tête. Marchez avec eux, ils ne vous feront aucun mal. Partez, au nombre de dix , Alichino ' , Calcnbrina et Cagnazzo ; suivez, Libococco, Draghinazzo, Ciriatto à la défense meurtrière, Graffiacane, Farfarello , Rubicante l'insensé : Barbariccia commandera la troupe. Côtoyez le fleuve de poix : que ceux-ci arrivent sains et saufs à l'autre pont qui est encore debout sur l'abîme. » Je m'écriai alors : « 0 mon maître ! qu'entends-je? mais allons-y sans escorte, si tu sais le chemin, pour moi je n'en demande aucune : n'es-tu plus aussi prudent qu'auparavant? Vois ces démons, comme ils grincent des dents ! leurs yeux nous annoncent d'affreux malheurs. » Le sage me répondit : « ]\"e redoute rien ; laisse-les grincer des dents à leur aise; ce n'est pas contre nous qu'ils sont irrités, c'est contre les coupables condamnés à bouillir dans le bitume enflammé. »
Les démons s'avancèrent à gauche; mais auparavant ils avaient regardé leur chef d'un air d'intelligence , en serrant la langue avec un rire moqueur et d'effroyables grincements, et Barbariccia ouvrait la marche par les sons redoublés d'une trompette insolente et fétide2.
i. On a cherché à reconnaître, dans sait une trompette. » Il faut se souvenir ces diables des noms de personnages du que Dante est un composé de pensées temps où vivait le poète ; mais il a cm- sublimes et d'idées lancées avec une enporté son secret avec lui. lière liberté, et dont il entend souvent
s. Edegliaveadel cul 1 alto trombetta. ,lc r,endrc C0'"I,tc a Personne, ni à son
siècle, ni a sa nation, et encore moins a
Moutonnct traduit ainsi : « Celui-ci des peuples étrangers.
leur répond avec une trompette bien Dans la planche XLflI de Pinelll, pour
étrange.» Rivarol dit :« Il leur don- le chant ?:xr, l'étude du démon qui
liait, pour le départ, un signal ira- jette le damné dans le fleuve visqueux ,
montre. » est inspirée de V Hercule de Canova jc-
J'ai conservé le mot trompette ; j'ai tant Lycas à la mer. C'est ce groupe ajouté « insolente et fétide, » pour qu'il magnifique qu'on voit dans le palais dîne restât pas de doute. Je ne me résou- M. le duc Alexandre Torlonia, de Rome, drai jamais à dire : « Ir.t lui, du ... fai- amateur tres-éclairé des beauï-arts.
9G l'enfer, CHANT XXII.
CHANT XXII
J'ai vu1, dans les campagnes d'Arezzo, des cavaliers se mettre, en marche , avancer, reculer, pour attirer l'ennemi et engager le combat; j'ai vu des fourrageurs ravager cette contrée; j'ai vu les nobles exercices des tournois et des joutes : j'ai entendu le roulement des tambours , le son de l'airain religieux, les trompettes retentissantes, les marches guerrières de notre patrie, et des étrangers; j'ai vu enfin les signaux des châteaux 2 : mais ni les mouvements d'une armée nombreuse , ni même ceux d'uu vaisseau qui obéit à la lumière des fanaux et des étoiles, ne rappellent un chalumeau aussi extravagant que celui de la troupe infernale.
Nous marchions avec les dix démons : 6 société cruelle ! mais on doit trouver les saints dans l'église , et les gloutons dans les tavernes 3. Mes yeux étaient fixés sur la poix bouillante , pour mieux distinguer les supplices qu'on faisait endurer aux coupables qui y étaient allumés.
De même que les dauphins, en courbant leur échine, avertissent ainsi les navigateurs de sauver le navire : de même
1. Dante tient si fortement à limage télégraphes n'étaient pas connus du présentée à la fin du chant précédent , temps de Dante. Il est probable que d'un qu'il s'empresse de la rappeler et de château élevé sur une montagne on sembler s'y complaire. IL est vrai qu'il faisait des signaux de feu pour avertir avoue que les démons marchent aux de quelque événement les habitants sons d'un chalumeau extravagant. d'un château situé sur une montagne Ainsi il est prouvé que le vers ed egli voisine. J'ai vu, en 1007, des signaux de avea del cul, etc., n'était pas un vers feu faits ainsi du côté de Pescia, en Tosà revoir; c'est un vers vu et bien vu, cane.
et qui donne lieu ici, cependant, a un 3. Dante s'efforce de persuader que
amas de comparaisons du style le plus ces démons ont agi comme ils devaient
noble et le plus poétique. agir , avec le cynisme qui leur est
2. M. de Romanis, dans une note ex- propre, cellente , demande si , par hasard , lies
LEXFEU, CUA.NT XXH. 97
quelques-uns des pécheurs, pour alléger leur supplice, élevaient leurs épaules à la surface du fleuve, et plus prompts que l'éclair, les replongeaient sous le bitume. Les damnés étaient semblables à ces grenouilles, qui sur le bord d'un marais découvrent leur tête en cachant le reste du corps : mais aussitôt que Barbariccia se montrait , ils se jetaient sous la poix. Je vis un de ces malheureux , et j'en frissonne encore! il avait attendu trop longtemps, comme il arrive
quelquefois qu'une grenouille se retire plus tard : alors Graffiacane, qui était plus près de lui, l'accrocha par sa chevelure souillée de résine , et l'arracha du fleuve comme une loutre suspendue à l'hameçon. Je savais le nom de tous ces démons , parce que je les avais remarqués , quand on les avait choisis, et parce qu'en marchant, ils s'étaient nommés entre eux. Les maudits criaient tous à la fois : « Rubicante, saisisle aussi de ta fourche , et déchire sa peau de mille blessures. » Je dis alors à mon maître : « Peux-tu savoir quel est cet infortuné qui est ainsi tombé au pouvoir de ses ennemis ? » Mon guide s'approcha de lui , et lui demanda où il avait pris naissance. Celui-ci répondit : « Je suis né dans le royaume de Navarre" ; ma mère, épouse d'un homme corrompu, qui avait su détruire en peu de temps sa santé et son patrimoine, me mit au service d'un seigneur : je fus ensuite admis dans l'intimité du bon roi Thibault. Là , je m'attachai à trafiquer des grâces , et j'expie ce crime dans cette fournaise. »
Le démon Ciriatto , dont la bouche était armée de deux défenses , comme celles d'un sanglier, en faisait sentir les cruelles atteintes au damné, qui ressemblait à la souris tombée sous la griffe des chats cruels ; mais Barbariccia entoura le
i. Celui qui parle est Giarapolo , fils de temps après, ce prince prit Giam-
d une noble dame et d'un débauché polo en amitié, et lui accorda toutes
sans naissance, qui mourut après avoir sortes de faveurs. Mais ce méchant ne
dissipé tous ses biens. La mère de Giain* cessa de trafiquer des grâces , et de les
polo le plaça auprès d'un seigneur de la vendre aux hommes riches, qui les
cour de Thibault, roi de Navarre. Peu payaient par de somptueux présents.
98 l'enfer, chant xxit.
prévaricateur de ses bras , et dit : « Suspendez vos coups , tant que je le tiendrai. » Il ajouta, en se tournant vers mon guide : « Parle-lui, si tu veux apprendre d'autres détails, avant qu'on le déchire. » — « Hé bien! reprit mon maître, en s'adressant à l'ombre, parmi les autres coupables, en connais-tu, sous la poix , qui soient Italiens !» — « A l'instant, répondit l'ombre , je viens d'en quitter un de cette nation, qui était près de moi. Puissé-je être encore enfoncé , à ses côtés ! je ne redouterais ni ces griffes ni ces fourches. » — « Nous avons trop longtemps attendu, » cria Libicocco. En même temps il frappa le bras du réprouvé avec son croc, et lui en emporta des lambeaux : Dragbinazzo voulut lui saisir la jambe, mais le décurion lança sur eux un regard effroyable. Quand les démons se furent apaisés , mon guide dit au coupable , qui regardait tristement ses blessures : « Quel était celui qui t'accompagnait, quand tu t'es exposé témérairement à tomber entre leurs mains?» Il répondit : «C'est frère Gomita ', ce pervers de Gallura, ce vase de fraude : il eut sous sa puissance les ennemis de son maître, et il trahit indignement sa cause pour les servir; il en reçut de l'or et les laissa libres, comme il le dit lui-même ; enfin, dans ses autres emplois, il fut coupable de baraterie, non en détail, mais en grand. Cette ombre converse souvent avec don Michel Sanche de Logodoro 2 : leurs langues ne se lassent jamais de parler ensemble de la Sardaigne. Mais regardez ce démon qui grince des dents ; je parlerais encore, si je ne le voyais s'apprêter à me déchirer. »
Le grand prévôt dit à Farfarello, qui paraissait se disposer à frapper sa victime : « Retire-toi , vil oiseau de malice. » Le coupable reprit ainsi : « Si vous voulez voir et entendre des
1. Gomita, religieux sarde qui s'était i. Ce don Michel Sanche, sénéchal;
Insinué dans les bonnes grâces de Nino de Logodoro, s'y rendit coupable de
Viscontl, gouverneur, pour les l'isans, rapines, et finit par séduire Adelasia ,
de Gallura en Sardaigne, et qui abusait veuve du souverain de Logodoro. Cette
de la faveuride ce seigneur pour trahir femme fit régner Sanche sur cette par-
ses intérêts. tie de la Sardaigne.
L'ExNFER, CHANT XXII. 99
Lombards, des Toscans, j'en ferai venir; mais que les M aiebranche1 se retirent à l'écart; que mes compagnons n'aient pas à craindre leur fureur. Si vous le permettez, je m'assiérai dans ce lieu même, et, tout seul que je suis, j'en ferai venir un grand nombre , quand je sifflerai comme il est d'usage parmi nous, lorsqu'un des condamnés peut se montrer impunément en dehors du fleuve. »
A ces mots Caguazzo secoua la tête , et dit : « Voyez l'artifice que celui-ci invente pour se rejeter au fond. » L'ombre, qui avait un génie fécond en ruses, répondit : « Je suis en effet bien malicieux , moi qui expose mes compagnons à de plus grands tourments! » Alichino se laissa gagner; et, quoique en opposition avec les autres démons , il dit au Navarrois : «Écoute; si tu échappes, je ne te suivrai pas seulement au galop, mois je volerai rapidement, sur la surface du lac : allons , laissons-le en liberté ; retirons-nous à quelques pas , et voyons s'il a lui seul plus de pouvoir que nous. »
Lecteur, apprête-toi à voir un nouveau jeu. Chacun des démons se retourna pour se cacher, Cagnazzo le premier, quoiqu'il eût été d'abord le moins crédule. Le Navarrois alors choisit bien son temps , prit son élan , se jeta dans le lac, et put échapper ainsi à leur puissance. La troupe des démons fut indignée : celui qui avait accepté le premier la proposition se mit en mouvement avant les autres, et cria : « Tu es atteint. » Mais ce fut en vain : ses ailes lui refusèrent la même vitesse que la crainte avait donnée au coupable, en le précipitant au fond du lac, et le démon fut arrêté à sa surface. C'est ainsi que le canard , quand il aperçoit le faucon , s'enfonce sous les eaux, et que le faucon remonte dans les airs, fatigué et honteux de n'avoir pu saisir sa proie. Calcabrina , irrité contre Alichino, partit d'un vol rapide, désirant ardemment que son compagnon n'atteignît pas l'ombre coupable, pour avoir l'occasion de le déchirer lui-même.
i. Voyez la note i de la page ss.
100 l'ekeeu; cdant xxh.
Le prévaricateur ayant tout à fait disparu, alors Calcabrina porta ses griffes sur son compagnon, et il lui livra un terrible combat : l'autre ne le refusa pas, et', comme un épervier redoutable, opposait à son ennemi des serres menaçantes. Bientôt le choc impétueux des démons les fit tomber tous deux dans le lac bouillant : la chaleur les sépara au même instant; mais ils ne purent se relever, malgré leurs efforts, tant la poix visqueuse avait englué leurs ailes. Barbariccia, affligé de cette querelle , envoya quatre des siens de l'autre côté de la vallée : armés de leurs crocs, ils descendirent sur le bord, et les présentèrent aux démons emprisonnés qui étaient déjà presque consumés par la poix.
Pour nous , en ce moment, nous laissâmes ces misérables souillés par le bitume enflammé ' .
i. Oans toute la fin de ce chant, il y a du mouvement et de la vivacité. Le combat des deux démons est décrit en vers très-énergiques; on ne peut pas nier que cet épisode imprévu ne rompe la
monotonie du voyage , et qu'on ne voie ensuite avec plus de plaisir les deux poëtes continuer leur marche pénible.
Admirons au moins la variété des inventions.
CHANT XXIII
Nous marchions seuls, l'un devant l'autre, sans escorte et en silence , la tête baissée, comme se suivent les frères mineurs. Cet événement me rappelait la fable où Ésope met en scène le rat et la grenouille : le commencement et la fin de la querelle présentaient avec la fable une exacte similitude, ainsi que se ressemblent mo et issa ' . Mais comme une pensée en fait naître une autre , je fus frappé d'une idée qui accrut ma première crainte ; je disais en moi-même : « Ces démons se sont battus à cause de nous ; ils ont été couverts de ridicule et dévorés par la poix ; et si leur colère se joint à leur volonté dépravée, ils nous poursuivront, plus cruels que le chien qui saisit au cou le lièvre tremblant. » La peur me faisait hérisser les cheveux; je regardai derrière moi, et je dis : « O maître! si nous ne nous cachons pas sur-le-champ, je redoute les démons furieux des Malebranche. Ils nous suivent : il me semble même les entendre. » Le guide répondit : « Si j'étais un cristal doublé de plomb", je ne réfléchirais pas ton image aussitôt que je devine ta pensée ; elle est conforme à la mienne , et j'ai composé un seul conseil de ton sentiment et du mien : si cette côte qui s'offre maintenant à notre droite est inclinée et nous permet de descendre dans la sixième vallée , nous braverons aisément ceux qui peuvent nous faire la chasse. » A peine avait-il achevé, que je vis les démons accourir les ailes étendues, et raser la terre pour nous saisir plus promptement.
i. Mot à mot, le poète veut dire : Mo 2. Un miroir : dans le fait , ud miroir
et issa se ressemblent autant que le est doublé d'un mélange d'étain et de
commencement et la fin de la querelle vif-argent; mais ce genre de miroir, au
du rat et de la grenouille. Mo et issa temps de Virgile, n'était pas connu. Il
sont deux mots synonymes qui yrulent était, du reste, connu au temps de
dire tontà l'heure. Dante.
102 l'enfer, CHANT XXIII.
Tel qu'une mère ' éveillée par le pétillement des flammes, se lève, demi-nue, prend son fils, et fuit plus occupée de la conservation de ce fardeau précieux que de la sienne propre, mon i guide me prit da"ns ses bras et descendit légèrement le long du rocher qui séparait les deux vallées. L'eau qui se précipite pour donner le mouvement au moulin n'est pas si rapide, quand elle approche delà roue, que la marche de mon maî- | tre, qui me portait sur son cœur, plutôt comme un fils que -i-comme un compagnon. A peine fûmes-nous arrivés au pied de l'enceinte, que les démons parurent sur le rocher que nous venions de quitter; mais il n'y avait plus rien à craindre; la haute providence , qui les avait placés là, pour être ministres de la cinquième vallée, ne leur permettait pas d'en franchir l'étendue.
Nous vîmes bientôt des âmes qui marchaient à pas ralentis, en pleurant et en manifestant une vive douleur. Elles étaient revêtues de chapes garnies de capuchons peu élevés qui tombaient devant leurs yeux , et taillées comme celles que portent les religieux de Cologne 2. Ces chapes étalent à l'extérieur l'éclat de l'or, mais elles sont en dedans garnies de lames de plomb si épaisses et si lourdes, que les chapes de Frédéric3, à côté d'elles, auraient semblé une paille légère : ô manteau écrasant, quand on doit en être accablé pour l'éternité ! ■
Nous nous tournâmes à gauche pour mieux entendre les plaintes , et nous nous avançâmes sur la même ligne que les ombres ; ces malheureux traînaient un poids si pesant ,
i. «Virgile prend Dante dans ses i. H paraît que, du temps de Dante,
bras, l'emporte et le sauve: cette action ils portaient des habits très-amples,
réveille la sensibilité exquise et pro- 5. Frédéric II, empereur, avait fait
l'onde dti poète. Quelque naturelle couvrir quelques coupables de chapes
qu'elle fût en lui, on ne comprend pas de plomb, et il avait ordonné qu'on jetât
comment il pouvait la retrouver au ces malheureux ainsi vêtus dans un
fondde ces abîmes.» Hist litt., tom. II, grand vase placé sur des charbons ar-
pag. 98 En effet, la comparaison qu'em- dents, ploie ici le poëte est charmante : il .idoucit ses couleurs, il a tonte la grâce et l'élégance de Virgile.
L ENFER, CUAN1 XXIII 103
et qui les contraignait à marcher si lentement , qu'à chaque pas nous en laissions derrière nous un grand nombre. Je dis à mon guide : « Tâchons d'en trouver un dont on connaisse le nom et les actions: et, tout en allant, porte tes yeux autour de toi. » Un d'eux, qui reconnut le langage toscan , cria derrière moi : «Arrêtez, vous qui courez si vite à travers l'air ténébreux ; et toi peut-être tu sauras de moi ce que tu demandes. » — « Hé bien , reprit mon guide , attends et règle tes pas sur les siens.» Je m'arrêtai, et je vis deux coupables qui montraient dans tous leurs regards un grand désir de s'entretenir avec moi ; mais ils étaient retardés par la voie étroite et courbés sous le fardeau énorme qui allongeait leur marche laborieuse. A peine arrivés, ils me regardèrent de leurs yeux louches, sans se parler; ensuite ils se dirent : « Celui-ci, au mouvement de sa bouche, paraît être vivant; et s'ils sont morts ', par quel privilège sont-ils exempts de gémir sous notre lourde étole?» ils continuèrent ainsi : « Toscan, qui es parvenu jusque dans le collège douloureux des hypocrites, ne dédaigne pas de dire qui tu e°, »
Je répondis : « Je suis né sur les bords fleuris de l'Arno , dans la grande ville 2 -, j'ai ici le corps que je n'ai jamais quitté : mais qui êtes-vous , vous-mêmes dont je vois les joues baignées de larmes? quelle est donc la douleur qui étincelle dans vos yeux ? » Un d'eux parla en ces termes : « Ces chapes dorées sont d'un plomb si épais que nos corps plient comme les balances crient sous des poids trop lourds : nous sommes natifs de Bologne , et nous fûmes Frères joyeux 3 : je m'ap-
i. Les ombres croyaient avec raison chevaliers s étant livrés à la bonne
(ue les poètes qu'elles voyaient dans chère et aux plaisirs, et n'ayant pas ac-
eur vallée, s'ils étaient morts, devaient compli leurs promesses, le peuple les
(rainer comme elles des manteaux de appela frères joyeux. En ries, deux de
ilomb. ces frères , dont l'un s'appelait Lode-
La grande ville est Florence. ringo degli Andatù, et l'autre Catalano
Des gentilshommes italiens deman- Malevolti , furent nommés jiodestats de
èrent a Urbain IV la permission de Florence. (Jette ville était alors divisée
ander un ordre sous le nom de Sainte- en deux partis, celui des Guelfes et celui
tarie, en promettant de combattre les desGibeiiiis, et nommait des magistrats
ations infidèles et ceux qui violeraient étrangers, parce qu'elle les croyait plus
«lois de la justice. Mais ces nouveaux aptes à maintenir la tranquillité dans la
pelai Calalano , celui-là Lodéringo. Ta ville nous donna l'autorité, parce qu'elle a coutume de choisir des hommes étrangers aux partis, et nous répondîmes à ses vœux, comme on le voit encore près de Gardingo. » Je repris à mon tour : « 0 frères! vos mauvaises... » Mais je n'achevai pas, parce que je vis un homme crucifié à terre, par trois pals : aussitôt qu'il m'aperçut, il se tordit sur lui-même en soufflant dans sa harhe, avec de profonds soupirs. Frère Catalano, qui le remarqua , s'écria : « Ce transpercé ' que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il fallait qu'un homme mourût pour le peuple : tu le vois couché nu, en travers sur le chemin ; et tous ceux qu'accahlent ces poids énormes doivent, en passant, le fouler lentement sous leurs pieds. Le même supplice est réservé à son heau-père et à ceux du Conseil qui furent une mauvaise semence pour les Juifs. » Je vis alors Virgile s'étonner du supplice qu'endurait celui qui était si ignominieusement étendu en croix : dans cet exil éternel. Mon maître dit ensuite au frère : « Vous est-il permis de m'apprendre si , à droite, il est quelque chemin par lequel il nous soit facile d'avancer, sans appeler des anges rebelles à venir nous guider dans ce lamentable empire ? » Le frère répondit : « Plus près d'ici que tu ne l'espérais, s'élève un rocher qui, après avoir pris naissance au pied de la grande enceinte, traverse toutes les vallées de douleurs : il n'est rompu que dans cette partie; mais vous pouvez passer sur ses ruines qui sont assez praticables. » Mon guide baissa un moment les yeux, et dit : «Comme il nous a trompés *, le chef de ceux qui enfourchent les damrépublique. Lodéringo avait été choisi lié est Anne, dans la maison duquel on par le parti gibelin , et Catalano par le conduisit d'abord J. C après l'avoir arparti guelfe. Lorsque ces deux frères rêté. se virent l'autorité entre les mains, ils 2. Lombardi explique ainsi l'étonne-
se vendirent tout à fait aux Guelfes, ment de Virgile: •• Il est surpris de renchassèrent les Gibelins de la ville, et contrer un crucifié qu'il n'a pas vu la firent brûler leurs palais, qui étaient dernière fois qu'il a passé par ce même situés dans le quartier de la ville appelé cercle. » Voyez chant ix, pag. 3S. Cette Cardiniio, entre autres le palais de Fari- explication est naturelle : le caractère nata degli t'berti dont on a déjà parlé. raisonné et méthodique de Dante la
1. Caïphe. Voyez saint Jean, ch. vr , rend très-probable, versets « et sp. Le beau-père du cruci- 3. Virgile s'apprçoit bien qu'on lui en
l'enfer, CHANT XXIII. 105
?s ! » — « J'ai entendu nombrer à Bologne, reprit le frère, s vices du démon, et on l'accusait, entre autres crimes, être faux et père du mensonge. »
Alors le guide , montrant sur son visage quelque altération uisée par la colère, s'éloignait à grands pas. Je quittai les péleurs si cruellement vêtus , et je suivis les traces du guide îéri.
mposé, en lui disant qu'il trouverait pont sur le chemin indiqué par les mons. On lit dans S. Jean, chap. vnr, 44 : • Diabolus mendax est et pater mducii. » Dante était nourri des nasses les plus remarquables des saintes rilures. Le frère a entendu dire cela
à Bologne- «Trait satirique, dit M. liiagioli, lancé en passant contre les Bolonais. » M. Terrasson a confondu, ver»
la fin de ce chant , le discours de frère Catalano et une observation de Virgile Il y a là une légère tache à faire disparaître.
CHANT XXIV
Dans la partie de l'année encore jeune ' , où le soleil , sous le signe du Verseau, commence à réchauffer ses rayons , et, où les jours vont reconquérir la longueur de temps que les nuits leur avaient enlevée; lorsque le givre imite,, au milieu de nos champs , dans sa durée incertaine , la couleur de la neige , sa blanche sœur, le villageois qui n'a pas de nourriture à donner à ses bestiaux , se lève , sort , trouve la campagne argentée par la gelée , et , se frappant lui-même , dans son dépit, retourne à sa maison, se livre à des plaintes douloureuses , comme l'infortuné qui ne sait pas ce qu'il faut faire; puis il renaît bientôt à l'espérance, en voyant la face du monde ranimée en un instant ; enfin , il prend sa houlette , et chasse devant lui , au dehors , ses troupeaux affamés : ainsi je m'affligeai, quand je vis le front du maître se troubler; mais je connus bientôt qu'un remède salutaire avait promptement guéri un mal passager.
Lorsque nous arrivâmes au pont rompu, mon guide se tourna vers moi, de cet air bienveillant avec lequel il m'avait souri au pied de la montagne. Il réfléchit un moment; ensuite , après avoir bien considéré le monceau de ruines , il me prit dans ses bras : et, semblable à l'ouvrier qui, de ses mains achevant un ouvrage, en prépare un nouveau dans sa pensée , le poète , en m' élevant sur la cime d'un rocher, en cherchait des yeux un autre aussi favorable , et me disait : « Attache-toi fortement à ce débris , mais auparavant assuretoi de sa solidité. » Ce chemin n'était pas une route à suivre
i. Comparaison très- agréable.
pour des hommes couverts de chapes de ploml), puisque Virgile, ombre légère, et moi qu'il soutenait , nous pouvions à peine gravir ces décombres ;,et si de ce côté, la voie n'eût été très-courte , je ne sais ce qu'aurait éprouvé mon guide , mais , moi , assurément j'eusse été vaincu par la fatigue. Comme Matébolqe s'abaisse toujours en pente en se rapprochant du puits , on marche sans cesse , dans des vallées , entre les roches qui s'élèvent et les profondeurs de l'abîme. Nous atteignîmes le bord où se terminent les ruines. J'étais si hors d'haleine en arrivant , que je fus obligé de m'asseoir un moment. « Maintenant , dit mon maître, il faut que tu déparesses. Quand on reste couché sur la plume ou sur le duvet , on n'acquiert pas de renommée ; et, sans la renommée , la vie de l'homme laisse une trace semblable à celle de la fumée dans l'air et de l'écume sur l'onde ' . Lève-toi, repousse la fatigue à l'aide de ton esprit, qui triomphera toujours, s'il ne se laisse pas abrutir par la lourdeur du corps. Tu as une plus longue échelle à monter ; il ne suffit pas d'avoir vu cet empire : si tu m'entends, quêta destinée future te serve d'aiguillon. » Je me levai alors, en me montrant plus disposé à tout braver, que je ne l'étais en effet, et je répondis : a Va , je suis courageux et entreprenant! » Nous avançâmes sur le pont qui était étroit , rude , difficile , plus rapide que celui qui précédait. Je parlais en marchant pour I ne pas paraître pusillanime, lorsqu'une voix, qui partait de. I la septième vallée , articula des sons entrecoupés. Je ne pus I entendre ce qu'elle disait, quoique je fusse sur la partie la I plus élevée du pont qui conduit à cette enceinte. L'esprit dont ■j la voix frappait mes oreilles, semblait enflammé de colère. Je I m'étais baissé en vain : mes yeux, qui n'étaient que ceux d'un | homme vivant, ne pouvaient pénétrer à travers l'obscurité. Je dis à mon maître : « Allons à l'autre bord , et descendons le pont : d'ici j'entends et je ne comprends pas; je vois et je
t Pétrarque et le Tasse n'ont pas d'expressions plus délicates.
108 L ENFER, CHANT \XlV.
ne distingue pas. » — « Pour toute réponse, reprit-il, je t'accorderai ce que tu désires. Il faut obéir en silence à une demande sage et discrète . »
Nous descendîmes le pont du côté où il va joindre la huitième vallée, et je vis son étendue tout entière. J'y aperçus une si grande quantité de serpents de toute espèce , que le souvenir de ce spectacle me glace d'épouvante.
Que la Libye et ses sables , que l'Ethiopie et les bords de la mer Rouge ne vantent plus leurs scorpions , leurs aspics , leurs cérastes, leurs hydres, leurs amphisbènes », ni toutes les pestilences qui y sont engendrées. Au milieu de cette confusion innombrable de reptiles , couraient des âmes nues et épouvantées , sans espérer un refuge ni le secours de l'héliotrope2. Leurs mains étaient liées avec des serpents, qui, pour mieux les assujettir, emonçaient leur queue et leur tête ' dans le flanc des coupables , et semblaient ne plus former qu'un corps avec eux. Tout à coup un de ces serpents piqua au cou un de ces infortunés , qui , en aussi peu de temps que la main figure un i ou un o, s'enflamma, se consuma et tomba réduit en cendres. Mais à peine fut-il consumé , que les cendres se rapprochèrent d'elles-mêmes sur le sol , et que le coupable redevint subitement ce qu'il était auparavant. C'est ainsi que de sages écrivains nous représentent mourant après cinq siècles , et renaissant de sa cendre , le phénix 3 , qui ne s'est
i. Il y a une semblable énumération vulgaire, garantit des poisons. On de serpents dans le Paradis perdu de croyait aussi du temps de Dante , que Milton , livre x. Delille n'a pas nommé celui qui portait une de ces pierres detous ces serpents dans sa traduction , venait invisible. Voyez dans Bocace, la il dit seulement : nouvelle de Calandrino. Moins Je monstres sont nés du sang de la s. Cette comparaison est moins heu> Gorgone. rcuse. La renaissance du phénix" pré-
Milton avait évidemment sous les sente une idée toute différente de celle
yeux ce passage, lorsqu'il a composé que Dante vient d'offrir à notre pensée,
cette partie de son livres. Ce sont près- Tout ce morceau, d'ailleurs, est absolu-
que les mêmes noms de serpents; mais ment copié dans Ovide. iVétam. IK,
il a pu aussi consulter Lucain , qui fait vers 392 et suiv. Avec cela , Dante ne
une semblable énuméraliun de bêtes copie pas comme un autre auteur , H
venimeuses. faut que son génie se manifeste , et
2. Rivarol a oublié de traduire le mot même que ses imitations porlent l'cm-
Éliotropia. C'est une pierre, une es- preinte de sa verve impétueuse ol
pire de jaspe, qui, suivant la croyance hardie.
L ENFER, CflAKT XXIV. 109
nourri ni d'herbes ni de plantes , mais de l'amomum et des pleurs de l'encens , et qui termine sa vie sur un lit embaumé de nard et de myrrhe odorante.
Le damné restait debout devant nous, tel que cet homme. que l'on a vu succomber aux effets d'une constriction subite qui intercepte le cours des esprits vitaux, ou à la violence des démons dont la fureur l'entraîne ' , et qui s'est relevé ensuite. de l'angoisse cruelle qu'il vient d'éprouver, jetant çà et là des regards hébétés , et poussant de profonds soupirs. 0 sévère justice, de Dieu ! ta vengeance se signale donc par de tels coups ! Mon guide demanda au coupable qui il était. 11 répondit : «11 y a peu de temps que je suis tombé, de Toscane, dans cette région d'effroi. Mulet obstiné que je fus , je préférai à la vie des hommes celle des brutes. Je suis Yanni Fucci2 , une bête. Pistoie me fut une digne tanière. » — «Prie-le, dis-je à mon maître, de s'arrêter; demande-lui quelle est la faute qui l'a précipité dans cette vallée : je l'ai vu homme de colère et de sang. » Le pécheur, qui m'entendit, ne s'offensa pas; mais il éleva vers moi son visage couvert de honte, et dit : « Je suis plus affligé de ce que tu me surprends dans cette misère, que je ne l'ai été en perdant la vie. Cependant je ne puis te refuser ce que tu me demandes. J'ai mérité d'être ici , parce que j'ai dérobé les vases sacrés dans l'église, et que j'ai fait soupçonner faussement un autre de ce crime. Pour que tu ne jouisses pas trop de m'avoir vu dans cet état déplorable, si jamais il t'est permis de sortir de ces ténèbres , écoute ma prédiction : Pistoie se purgera des citoyens du parti des Noirs 3 ;
i. L'n épileptique ou un possédé du s. II y avait à Pistoie une faction de'
démon. Noirs et une faction de Blancs, nées en-
2. Ce Vanni Fucci, avant volé les va- Ire la famille des l'anciatichi et celle
ses et lesornements sacrés de l'église des Canccllieri. Quelques Florentins s'as-
Saint-Jacques, à Pistoie, les porta dans sociérent a ces querelles. A la suite do
la maison de Vanni dclli ÏSona, qui divisions violentes, les .Noirs et les Blancs
consentit à ne pas le trahir, et à recé- s'assassinaient publiquement partout où
1er le vol Depuis, Vanni ayant été ar- ils poui aient se rencontrer. Florence
rëté , il déclara que si on voulait aller entière ?yant pris couleur dans ces
chez Vanni délia Noua, on trouverait <leu\ lignes, Corso Donati fut déclare
les objets dérobés. Les magistrats s'y chef des Noirs, parti dans lequel il ral-
transportérent, et firent arrêter ce der- lia les Guelfes ; et Vieri de' Ccrchi, chef
nier, qui fut eondammé au gibet des Flancs, appela sous ses drapeaux
110 l'enfer, CHANT XXIV.
ensuite Florence changera ses mœurs et son gouvernement '. des vallées de la Magra , Mars soulève des vapeurs qui , formant des nuages épais et une tempête tumultueuse, livreront un affreux combat dans les champs de Picène ' , et là il écrasera le parti des Blancs , qui doit être anéanti. Je ne t'ai parlé ainsi , que pour te contrister par une violente douleur 2. »
le parti gibelin. Ce fat à la sinte de co. révolutions que Dante fut exilé. Vojci encore la note s de la page 24.
1. Lieu où le marquis Marcel Malaspina, commandant l'armée des Noirs,
urflruisit les Blancs , qui étaient venus ■'attaquer.
2. Trait de caractère digne d'un scélérat tel que Vanni Fucci.
l'enfeb, CHANT XXV. 111
CHANT XXV
Le voleur cessa de parler ; puis élevant les deux mains , et de chacune d'elles faisant la figue \ il cria : « C'est à toi ,
Dieu c'est toi que je brave ! » Mais alors un serpent (et
depuis ce temps cette race m'est chère) s'attachait à son cou, en l'entrelaçant , comme s'il lui avait dit : « Je ne veux pas que tu parles davantage. » Un autre étreignant les bras du coupable, l'enveloppa tellement dans ses anneaux repliés, qu'il ne pouvait exécuter aucun mouvement.
Pistoie , Pistoie , que ne te réduis-tu en cendres toi-même jusque dans tes fondations , puisque tes enfants apprennent chaque jour à devenir plus scélérats !
Dans tous les cercles obscurs de l'Enfer, je n'avais pas vu un esprit si orgueilleux; pas même celui qui tomba sous les murs de Thèbes 2. Le coupable , ainsi assiégé par les serpents , ne put proférer une autre parole, et prit la fuite. Je vis alors un centaure accourir plein de rage en criant : « Où est-il , où est-il cet obstiné ? » Les Maremmes 3 ne sont pas habitées par autant de couleuvres que ce centaure en portait sur sa croupe, jusqu'à l'endroit oU commence la nature humaine. Sur ses épaules était placé un dragon qui, les ailes étendues, vomissait des flammes contre quiconque l'approchait. Mon
i. « Faire la figue, dit le Diction- l'été: ce mauvais air est appelé aria
naire de l'académie , c'est mépriser cattiva. Le grand-duc actuel a ordonne
quelqu'un, le braver, le défier, se mo- des travaux importants qui ont rendu
querde lui. » la salubrité à ce pays. La Toscane ne
2. Capanée. Voyez chant xiv, p. as. saurait être trop reconnaissante des
s. Partie de la Toscane voisine de soins qu'a pris à cet égard son bienfai-
l'État de Piombino , ou règne un mau- sant et généreux souverain, vais air, surtout dans les ardeurs de
maître me dit : « Ce centaure est Cacus • , qui souvent lit un lac de sang sous les rochers du mont Aventin . Cacus est séparé de ses frères , parce qu'il déroba frauduleusement le grand troupeau qui paissait près de sa caverne : il tomba sous la massue d'Hercule, qui mit un terme aux cruautés de ce monstre, et qui, dans sa vengeance, le frappa peut-être de cent coups dont il ne sentit que dix. »
Le maître parlait ainsi : mais le centaure avait disparu. A l'instant trois esprits s'approchèrent de nous; nous ne les vîmes, mon guide et moi , que lorsqu'ils nous crièrent : « Oui êtes-vous? » Cette question nous interrompit, et nous regardâmes ces ombres que je ne connaissais pas. Il arriva qu'une d'elles paraissant suivre son entretien, en nomma une autre, en disant : « Et Cianfa 2, qu'est-il devenu? » Pour faire signe à mon guide de garder le silence, je mis le doigt sur la bouche. Maintenant , ô Lecteur ! si tu as quelque répugnance à croire ce que je te dirai, comment en serais-je étonné? je le crois à peine, moi qui l'ai vu de mes yeux. Je considérais les esprits : un serpent, dont trois pieds armaient chaque flanc, s'élance vers l'une des ombres et s'attache tout entier à son corps; il lui serre la poitrine avec les pieds du milieu, saisit ses bras, des pieds de devant, puis, il lui fait une profonde, morsure dans les deux joues; ensuite il lui appuie les pieds de derrière sur les cuisses , et lui perce les côtes de sa queue qu'il ramène en replis tortueux sur les reins du damné. Jamais le lierre n'attacha aux branches de l'arbre ses filaments entortillés, aussi étroitement que la hête immonde entrelaça ses membres autour de ceux du coupable. Les substances de
I. Virgile dit, en parlant de l'antre de 2. De l'illustre famille des Donati , à
Cacus : « Ora virûm tristi pendebant laquelle Dante était allié par sa femme,
pallida tabo; » vers que Delille a tra- Mudonna Gemma. On ne sait pas préci-
duit ainsi : sèment de quel crime Cianfa s'était
Des têtes au front pâle et de sang déçout- rendu coupable : on croit qu'il avait été
tantes, enrichi en administrant infidèlement les
A sa porte homicide étaient toujours pen- deniers publics dames. •
(Énèide, liv. vin.;
l'enfer, cdaxt x\v. 1 13
l'homme et du serpent commencèrent à s'incorporer, à mêler leurs couleurs, et à se fondre l'une dans l'autre, comme si elles avaient été formées toutes deux d'une cire brûlante : l'homme ne se distinguait plus du serpent, de même que, devant un feu ardent , le papier reçoit une couleur rembrunie , qui n'est pas encore le noir, mais qui n'est plus la blancheur naturelle.
Les deux autres esprits regardaient, et chacun d'eux criait : « 0 Angelo • , quel changement nous te voyons subir ! Tu n'es ni une seule suhstanceni deux substances distinctes. » Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une ; deux faces s'y confondaient dans une seule où l'on entrevoyait les traces de deux figures; les bras participaient encore des deux natures : les cuisses , les jambes , le ventre et le torse , devinrent des membres hideux, que le regard des hommes n'a jamais observés. Alors toute forme primitive fut anéantie; enfin cette image intervertie, qui ne composait aucun être, et qui en fi gurait deux , marchait devant nous d'un pas lent.
Comme le lézard, se glissant de buissons en buissons, dans les ardeurs de la canicule, traverse un chemin avec la rapidité de l'éclair; tel paraissait un petit serpent enflammé, livide et noir comme la semence du poivre, qui s'avançait vers les deux autres esprits. Le serpent piqua l'un d'eux a cette partie du corps qui nous transmet nos premiers aliments , ensuite tomba et resta étendu devant le coupable. L'ombre blessée ne se plaignit pas , et regarda le serpent sans rompre le silence : immobile, elle éprouvait des bâillements douloureux comme celui que la fièvre ou le sommeil accable. Le serpent et l'ombre continuèrent de se contempler réciproquement : la plaie de l'une et la bouche de l'autre exhalaient chacune une forte fumée, qui se rencontrait et se réunissait dans l'air.
Oue Lucain taise le récit des souffrances de Sabellus et
|. Angelo Urundlcselii Florentin.
114 l'enfer, CHANT XXV.
de Nasidius '., et qu'il écoute ce que je vais décrire ! Qu'Ovide ne nous entretienne pas de Cadinus et d'Aréthuse 2 ! je ne lui porte aucune envie, si, dans ses vers, ce poëte change l'un en serpent et l'autre en fontaine. Jamais il ne fit voir deux natures métamorphosées en présence l'une de l'autre , tellement que leurs formes fussent prêtes incontinent à échanger mutuellement leur matière.
Par une funeste intelligence, l'homme et le serpent se répondirent ainsi : le serpent ouvrit sa queue en deux parties acérées; le coupahle hlessé resserra ses pieds déjà fortement rapprochés l'un de l'autre. Les cuisses,etles jamhes de celuici se réunirent au point qu'elles ne formaient plus qu'une seule masse où l'on n'apercevait aucune jointure. Chez celui-là , la queue prenait la forme des pieds que l'homme voyait disparaître dans sa nature. La peau du premier s'amollissait celle du second se couvrait d'écaillés. Je vis les deux hras de l'homme rentrer dans les aisselles, et les deux pieds de devant du reptile , si courts qu'on les apercevait à peine , s'allonger à mesure que se raccourcissaient les hras du coupable. Les pieds de derrière du serpent se tordant ensemble , devinrent cette partie que l'homme doit cacher, et que le damné voyait remplacer par deux pieds ramassés qui venaient d'y naître. La fumée que le serpent et l'homme exhalaient, les couvrant alors d'une couleur nouvelle et donnant à l'un une chevelure qu'elle enlevait à l'autre , le premier se dressa sur ses pieds, le second tomba pour ramper, et ils ne cessaient de fixer l'un sur l'autre leurs horribles regards. Le nouvel homme qui était debout ramena vers les tempes l'excédant de substance qui formait son visage , et de ses joues saillantes on vit sortir des oreilles. Ce qui ne prit pas en arrière un caractère déter-
i. Voyez Pharsale , liv. ix. Sabcllus J)ante, dans un noble orgueil, brave ici
et Nasidius , soldats de l'armée de Ca- Lucain et Ovide; cl, comme nous l'cn-
ton, qui furent piqués par des serpents tendrons dire plus bas à Rivarol, le
en traversant lu Libye. grandToscan acertainement vaincu ces
i 2. Voyez la métamorphose de Cad- deux anciens pocites par la vigueur de
mus, liv. ni, et celle d'Aréthuse, liv. v. son coloris et l'énergie de ses images.
miné , vint figurer le nez , et donner aux lèvres la proportion convenable. Le nouveau serpent qui rampait, avançant sa hideuse figure , retira ses oreilles dans sa tête , comme les limaçons replient leurs cornes. La langue de celui-ci , qui lui permettait auparavant d'articuler des sons, se fendit en deux parties ; la langue de l'autre entr'ouverte en fourches aiguës , se referma, et la fumée s'évanouit. L'âme devenue serpent prit la fuite dans la vallée en sifflant ; l'autre articulant des paroles , et tournant son corps nouveau , cria , en crachant sur son compagnon : « Il faut bien que Buoso ' rampe autant de temps que moi dans l'abîme. »
C'est ainsi que je vis des âmes subir entre elles différentes
i. Buoso degli Abbati, autre noble florentin.
« Voilà en effet un tableau, où Dante se montre bien dans cette magnifique horreur sur laquelle le Tasse s'est tant récrié. Fatigue de style, fierté de dessin, âpreté d'expressions, tout s'y trouve.
•On croit d'abord que l'imagination du poëte, lassée des supplices de Vanni Fucci et d'Angel, va se reposer, qnand tout à coup elle se relève et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme, et de l'homme en serpent, sans user même d'une simple transition. Aussi parait-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa force par le défi qu'il adresse à Lucain et à Ovide. Nonseulement il est vrai qu'il les a vaincus tous les deux dans cette tirade, mais il me semble qu'il s'est fort approché du Laocoon dans le supplice d'Angel. »
C'est en ces termes animés que Rivaroi exprime son admiration pour cet épisode de Dante.
■ Ce morceau, dit Ginguené , Hist.
litt., tom. II, pag. 104, est plein de verve ,^ d'inspiration , de nouveauté.
C'est peut-être un de ceux où l'on peut le plus admirer le talent poétique de Dante , cet art de peindre par les mots , de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits hors de la nature et de toute possibilité, avec tant de vérité, de naturel et de force, qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant
lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus. »
Je ne balance pas à mettre ces deux morceaux au-dessus de celui du Laocoon , dans Virgile. J'ai lu et relu cette dernière description, et dans l'original et dans la traduction de Delille, et je n'y ai jamais trouvé cet intérêt puissant qui s'empare de l'esprit à la lecture des scènes de terreur peintes par Dante , qu'on peut si justement appeler le Michel-Ange de la poésie.
Virgile offre de terribles images dans son passage de Laocoon, mais ce ne sont que des serpents qui dévorent trois infortunés, victimes de la colère céleste. Ici, un coupable et un serpent confondent ensemble leur substance, et celte image hideuse qui ligure deux êtres et n'en forme aucun , marche devant nous d'un pas lent. Plus loin, deux coupables, dont l'un a la forme d'un serpent et l'autre a conservé la forme humaine , échangent leur substance.
Cette métamorphose, qui glace d'effroi, n'est pas l'effet d'une volonté subite de Dieu : successivement, le reptile prend les formes que l'homme perd au même instant, et l'homme s'empresse de se revêtir de celles que le serpent est contraint d'abandonner.
Je me suis attaché à indiquer la source où Dante a souvent puisé : mais ici, le poëte est créateur : en ce genre, il n'a pas de modèle parmi tous les grands écrivains qui l'ont précédé, el if
116 l'enfer, CHANT XXV.'
métamorphoses dans le septième égout de Malébolge. Qu'on m'excuse en faveur delà nouveauté, si ma plume s'est quelque temps égarée1. Quoique mes yeux fussent fatigués , et que mon esprit fût troublé , je pus reconnaître Puccio Sciancato 2 , le seul des trois esprits venus les premiers , qui n'eût éprouvé aucun changement : l'autre était celui dont la mort , 6 Gaville 3 , te fit verser des larmes.
;i la gloire de n'avoir été surpassé par aucun des poëtes qui l'ont suivi.
M. Masse, auteur d'un vrai mérite, a traduit ce passage en beaux vers français.
i. Le texte dit : Se flor la penna tibborra- Lombardi veut que flor signilie ici tin tantlno, « quelque peu.»
D'autres commentateurs assurent qu'il faut traduire de cette manière : « Si ma plume abhorre les fleurs. » Dans aucun cas, il ne pouvait se trouver de fleurs pour un pareil sujet. Dans le chant xxxiv, Dante dit : S' hai flor d' ingegno. Cela veut dire incontestablement: «Si tu as quelque esprit.» Au chant iti du Purgatoire , on lit , vers ir.s : La speranza ha fior del verde.
D'où je conclus que l'explication de ï.ombardi est la véritable.