Puccio Sciancato était un citoyen
de Florence moins connu queles autres.
5. Les deux derniers qui subissent la métamorphose sont Cavalcante et Buoso.
Messer François Guercio Cavalcante Florentin, qui fut tué près de Gaville, bourg situé dans le val d'Arno. Pour venger la mort de ce citoyen, on fit périr une grande quantité des habitants de ce bourg. C'est celui-là même qui a paru d'abord comme un petit serpent noir, et qui est redevenu homme à la place de Buoso degli Abbati.
Voyez la planche I.I dans l'ouvrage de Pinelli. L'homme qui devient serpent laisse dans l'imagination une trace qui ne peut s'effacer que difficilement. — J'ai passé trois mois à traduire ce passage, et je l'avais travaillé avec tant de soin , que je n'ai eu presque rien à y corriger-
l'enfer, CHANT XXVI. 117
CHANT XXVI
Réjouis-toi , ô Florence ; tu es si grande que tes ailes s'élendent sur terre et sur mer, et que ton nom s'est répandu même dans les enfers. J'ai trouvé, parmi les voleurs, cinq de tes concitoyens ', et quels concitoyens ! j'en ai honte, et tu n'en retires pas un grand honneur. Si les songes du matin sont plus véridiques que ceux de la nuit , tu connaîtras dans peu de temps les maux que te désirent ardemment, non-seulement les autres peuples, mais encore les hahitantsde Prato2. Si ces maux t'avaient déjà accablée, tu ne les aurais pas éprouvés trop tôt : qu'ils t'écrasent donc , puisque telle est la volonté du destin ! Ce qui me tourmentera le plus , c'est que ie verrai ces malheurs dans un âge plus avancé.
Nous remontâmes et nous suivîmes le même chemin par lequel nous étions descendus. Dans cette route pénible, à travers ces âpres rochers, nous n'osions hasarder nos pas sans les assurer de nos mains. Je pensai alors avec douleur à ce que j'avais vu ; je n'y pense p#s encore sans une peine profonde, et je mets un frein à mon esprit, pour qu'il ne s'égare pas loin du chemin de la vertu , et que je ne me ravisse pas ià moi-même l'avantage qu'a pu me donner une influence heureuse ou un don du ciel.
De même que, dans le cours de cette saison brûlante, où l'astre qui éclaire le monde développe plus longtemps sa robe éclatante et pourprée , le villageois qui se délasse sur la col-
Les cinq Florentins sont : Cianfa i. Tu es destinée à souffrir les vexa-
Donati, Ange Brunelteschi , Buoso de- tions d'autres peuples, et même celles
gli Abbati, Puccio Sciancato, et Fran- des habitants de Prato, tes sujets et tes
çois Guercio Cavalcante. Voyez le plus proches voisins, chant précédent.
c est i » —
118 l'enfer, CHANT XXVI.
Une, à l'heure où les insectes dévorants remplacent la mouche que le repos invite au silence , voit, autour de ses moissons et de ses vignes , les lucioles *. dans le vallon ; de même , lorsque je me fus approché de la huitième enceinte, et que j'en aperçus le fond, je la vis étinceler de flammes resplendissantes. Tel que celui qui appela deux ours pour le venger2, qui contempla le char d'Élie que deux chevaux emportaient au ciel, et peu à peu ne distingua pius qu'une flamme légère sous la forme d'un nuage lumineux , tels je vis ces feux brillants s'agiter dans la sombre vallée ; ils renfermaient chacun un pécheur qu'ils rendaient invisible. Je me dressai sur mes pieds au milieu du pont, pour considérer ce spectacle; et si je ne m'étais appuyé sur un rocher, je serais tombé dans la fosse redoutable. Mon guide, qui remarqua mon attention, me dit : « Ces feux contiennent des esprits ; chacun d'eux est revêtu de cette flamme qui les embrase de toutes parts « O mon maître, répondis-je, après l'avoir entendu, j'en suis plus assuré, mais déjà j'avais compris qu'il en était ainsi, et je voulais te le dire. Apprends-moi quelle est cette flamme qui se partage comme celle du bûcher où l'on plaça Étéocle et son frère 3. » « Là, me répondit le sage, sont tourmentés Ulysse et Diomède : ils subissent la même vengeance, parce qu'ils se sont livrés à la même colère. Dans cette flamme, ils pleurent l'embûche frauduleuse du cheval de bois qui amena la ruine d'Ilion, dont un descendant fut l'honorable tige des Romains. Ces deux ombres y pleurent aussi la ruse employée contre Déidamie4, qui, dans le tombeau, se plaint encore d'Achille :
1. Suivant quelques commentateurs, 3. Dante fait allusion à un passage de Dante veut parler du vers luisant ;su\- Stace. Thcb. 12, v. 4r.octsuiv.
vant d'autres le poète parle de ces Tremnere rogi> et nor„, advM
mouches lumineuses qui sont si com- bus(0
mîmes en Italie. Pellilttr ; exundant diviso vertice
2. Klisée étant poursuivi par une fiammœ. foule d'enfants , les maudit, et tout à coup il sortit d'une forêt voisine deux 4. Fille de Lycomède, roi de Scvros. ours qui dévorèrent quarante-deux de de laquelle Achille eut Pyrrhus, ces malheureux. (Bey., lib. iv, cap. 2, v. 23 et 24.)
l'enfer, CHANT XXVI. 119
elles gémissent encore de l'enlèvement de la statue de Pallas. >• — «S'ils peuvent parler dans ce feu qui les enveloppe, dis-je alors, jet'en prie, mon maitreTjet'en conjure avec mille instances, permets-moi d'attendre que la double flamme soit arrivée jusqu'ici : tiens, vois comme je me penche vers eux, dans l'empressement de ma curiosité , pour mieux les considérer. » — «Ta prière, dit mon guide, est digne d'éloges. Je consens à ta demande; mais garde le silence; laisse-moi parler : je devine ce que tu désires. Peut-être ces personnages . parce qu'ils fu rent Grecs ', dédaigneraient-ils de te répondre. »
Lorsque la flamme fut arrivée, et que mon guide jugeait à propos de l'interroger, j'entendis ce maître chéri s'exprimer ainsi : « 0 vous deux qui êtes renfermés dans le même tourbillon de feu! si j'ai bien mérité de vous pendant ma vie ; si j'ai été digne de vos louanges, quand j'ai écrit, dans le monde, mon poème d'un style élevé, ne vous alarmez pas , mais que l'un de vous deux nous dise où il a terminé ses jours ! »
La partie la plus élevée de l'antique flamme s'abaissa avec un murmure semblable à celui que produit le vent ; ensuite, promenant çà et là sa cime obéissante, comme si elle eût remué la langue, elle jeta des sons en dehors, et prononça ces paroles : « Quand je parvins à me soustraire à la puissance <.!<■ Circé, qui me tint éloigné des hommes pendant plus d'un an. auprès de celieuqu'Énée 5 cru, depuis, devoir nommer Gaëte. ni les embrassements d'un fils , ni la douleur d'un vieux père , ni l'amour de mon épouse Pénélope , qui aurait dû assurer son bonheur, ne purent vaincre en moi le désir de connaître le monde, ses vices et ses vertus. Je m'abandonnai, dans la haute mer, sur un vaisseau avec le peu de compagnons qui s'étaient attachés à mon sort : je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à l'Espagne, la Sardaigne, les îles voisines, et la partie du royaume des Maures que la mer baigne de ses flots. Moi et
i. lis ne te répondraient pas peut- brave et savante qui s'empara de Troie,
être à toi, qui es encore un homme et qui excella dans les arts. Tacite dit
obscur, parce qu'ils furent Grecs, parce en parlant des Grecs : « Sua tantum
qu'ils appartiennent à cette nation mirantur. .> (Observation de Biagoli. )
mes compagnons nous étions atteints par la vieillesse qui affaiblissait nos forces , lorsque nous arrivâmes à ce détroit où Hercule plaça les deux signaux qui avertissaient l'homme de ne pas pénétrer plus avant. Je laissai Séville à ma droite, comme j'avais laissé Ceuta à ma gauche '. « 0 mes compa- « gnons, dis-je alors, qui êtes arrivés dans les mers de l'Occi- « dent, après avoir bravé tant de dangers, et qui n'avez, comme « moi , que peu de temps à survivre , ne vous refusez pas , eu « marchant contre le cours du soleil 2, la noble satisfaction « de voir l'hémisphère privé d'habitants ; considérez votre dite gnité d'homme : vous n'avez pas été appelés à vivre comme « la brute, mais vous devez acquérir de la gloire et de su- « blimes connaissances. »
« A cette courte harangue, mes compagnons furent enflammés d'une telle ardeur pour continuer le voyage, qu'à peine aurais-je pu la contenir : nous dirigeâmes la proue vers le couchant, et, nous abaudonnant à la folle entreprise, nous poursuivîmes notre route vers la gauche.
« Déjà la nuit voyait se déployer devant elle toutes les étoiles de l'autre hémisphère: l'astre polaire ne se montrait plus qu'à l'extrémité de l'horizon : nous avions vu cinq fois reparaître l'éclat argenté de la lune, depuis que nous entreprenions ce grand voyage, quand nous aperçûmes une monta-
i. Il y a un traducteur qui a traduit chaque voyageur , ne considère que le
Setta par Cette. Il fait dire à Ulysse : mouvement diurne apparent du soleil,
« Je laissai Séville à ma droite, comme qui se fait d'orient en occident , cl
j'avais laissé Cette à ma gauche. >> C'est c'est à cause de cela qu'il dit : <■ Dire-
commettre une graveerreur. Ulysse sar- tro al sol. » Il ne peut pas entendre le
lant de la Méditerranécparle détroit de mouvement apparent propre du soleil
Gibraltar, n'avait pas Cette à sa gauche, d'occident eu orient. Les expressions
mais bien ù sa droite. On lit dans le « diretro al sol » s'y refusent; d'ail-
poete : « Je laissai Séville à ma droite, leurs, ce mouvement propre apparent
comme j'avais laissé Ceuta de l'autre d'environ un degré par jour , il n'y a
côté ( à ma gauche ). » que les astronomes qui l'observent.»
•i. En marchant contre le cours du Je dois cette précieuse note à M. le
soleil. «Quoique le soleil tantôt précède, chevalier Nicolilli, ancien directeur de
tantôt suive ceux qui voyagent vers l'Observatoire de Bologne. Ce savant
l'occident, cependant, le poêle ne fai- judicieux est en même temps un liLté-
sant pas attention à ces circonstances râleur très-distingué.
qui se renouvellent chaque jour pour
l'enfer) CHANT XXVI. 121
gne ■ que la distance rendait encore obscure , et qui était la plus haute que j'eusse encore observée. Nous nous livrâmes à une joie qui bientôt se changea en douleur. Il s'éleva , de cette terre nouvelle, un tourbillon qui vint frapper la proue du vaisseau ; trois t'ois la tempête fit tourner le navire , puis elle fracassa la poupe, et, comme il plut à cet autre 2, l'Océan se referma sur nous. »
I. Grangier, Vcnturi , Montonnct, Rivarol et Lombardi , paraissent tous croire que le poète entend par cette montagne , la montagne du Purgatoire, au haut de laquelle il place le Paradis terrestre. Rivarol seul rappelle que, du temps de Dante « il courait déjà quelques bruits qu'il existait un autre monde au delà des mers." H. Ginguené traite la question de la manière la plus satisfaisante, et présente des conjectures qu'il serait important d'approfondir.
« Ne serait-il pas possible , dit le savant auteur de l'Histoire littéraire, que Dante eût eu quelque connaissance ou quelque idée de la grande catastrophe de l'île Atlantide, qui parait avoir été placée dans l'océan qui porte son nom ; que cette montagne d'où s'élève un tourbillon destructeur fût le volcan de Ténériffe , qui, depuis longtemps éteint, domine sur les Canaries, anciens débris de la grande tic; et qu'enfin le poète eût voulu consigner cette tradition dans son ouvrage?
<■ Cette conjecture s'accorderait peut-être avec ce que les anciens ont dit des îles fortunées où ils plaçaient le séjour des bienheureui, et avec ce qu en ont écrit quelques modernes. I\e pourrait-on pas croire aussi, et peut-être avec plus de vraisemblance, que, quoique l'Amérique ne fût pas encore découverte, il courait déjà des bruits de l'existence d'un autre monde au delà des mers, et que Dante, attentif à recueillir dans son poème toutes les connaissances acquises de son temps , ne négligea pas même ce bruit li important par son objet, tout confus qu'il était encore?., (fiist- litt., tom. Il, P'ig. loa et 109. ^
Voici quelques autres réflexions de M- Brcislack qui appuient l'opinion de
M. Ginguené. -Les passages de Platon sur l'île des Atlantide* qu'on trouve dans son Timëe et dans son dialogue intitulé Critias , sont si connus , que je crois inutile de les rapporter. Je laisse aux érudits le soin de traiter la question de la position de cette lie si célèbre et si énigmatique. Je n'examinerai donc pas si elle était la même partie du monde que l'Amérique, comme beaucoup d'auteurs l'ont pensé ; ou quelque ile de la mer Glaciale septentrionale , comme le célèbre Bailly a cherché â le démontrer par des raisonnements éloquents ; ou la Suède, comme l'a prétendu le Suédois Rudbeck ; ou, ce qui me parait plus probable, un grand continent entouré de la mer, et situé dans le lieu où se voient encore aujourd'hui les iles du Cap-Vert, Madère, les Canaries et les Açores. Je ne m'arrêterai qu'à ce seul passage de Platon . où il dit positivement que cette grande extension de terrain sur laquelle régnèrent plusieurs souverains, et d'où sortirent souvent de puissantes armées, s'écroula dans le cours d'un jour et d'une nuit, et fut couverte des eaux delà mer. » ( Introduzione alla Ceologiadi Scipione Breislack, fllilano isii. )
Dante n'a pas ignoré plus que nous le passage de Platon dont parle ici Breislack ; et ce grand poète , qui était en même temps si versé dani les sciences physiques, a bien pu ajouter plus de foi qu'un autre â ces récits, et consigner dans son poèïne un fait que les savants de son temps ne regardaient peut-être pas comme improbable.
2. J'ai conservé l'expression dédaigneuse de ce païen. •< Mtrul, se rapporte à Dieu , parce que le caractère de celui qui parle le demande ainsi. ■> ( Vcnturi )
122 l'enfer, chant xxvn.
CHANT XXVII
La flamme gardait le silence1, se redressait et nous quu> tait , congédiée par mon aimable guide , quand une autre qui la suivait attira mon attention vers la cime dont elle était couronnée, et dont il s'échappait un bruit confus. Semblable au taureau de Sicile2, qui mugissait par la voix des victimes qu'on y avait renfermées , comme si la douleur eût déchiré ses flancs d'airain , et qui, par un châtiment bien juste , fit entendre pour premier mugissement les cris de l'ouvrier qui avait perfectionné cette invention barbare, cet esprit prononçait des paroles qui , étouffées dès le principe , parce qu'elles ne trouvaient pas d'issue, se convertissaient en un bruit pareil à celui de la flamme. Mais enfin la voix se fraya un chemin , en donnant aux paroles cet éclat qu'elle avait reçu de la bouche de l'ombre qui était près de moi, et nous entendîmes ces mots : « 0 toi à qui je m'adresse , et qui parlais à l'instant le langage lombard en disant à un autre esprit : « Maintenant , retire-toi , je n'ai plus à t'entrete- « nir— ... » quoique je sois arrivé plus tard, ne refuse pas de me répondre ; tu vois que je consens à parler, et cependant le feu me dévore. Si , pour venir dans ce monde dépourvu de lumière , tu as quitté la douce terre d'Italie où j'ai commis toutes mes fautes, reponds : Les habitants de la Romagne sontils en paix ou en guerre ? Moi je suis né dans les montagnes
i. La flamme double qui contenait daction de cette partie de son ouvrage
Ulysse et Diomède. Il n'est pas inutile h ï. Au taureau d'airain fabriqué par
de faire observer ici la variété des sup- l'Athénien Pérille, pour Plialaris, ty-
plices. Le poëte ne se répétera jamais : ran de Sicile, le goût le plus sévère préside à la ré-
l'enfer, CHANT XXVII. 123
placées entre Urbin et celles où le Tibre donne un cours plus libre à ses eaux'. »
J'écoutais avec attention et la tête baissée, lorsque mon guide nie dit , en me touchant légèrement : « Parle , toi ; celui-là est Italien 2. » Et moi , qui avais déjà une réponse préparée, sans tarder, je commençai ainsi : « O âme qui es ainsi cachée, ta Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre dans le cœur de ses tyrans : je n'y ai cependant pas laissé de guerre déclarée. Ravenne est ce qu'elle était il y a beaucoup d'années : l'aigle de Polente 3 y commande et couvre encore Cervia de ses ailes. Le lion vert ' lient en sa puissance la terre qui soutint la longue épreuve, et qui présenta un amas sanglant de cadavres français. Le vieux dogue 5 , et celui de Verrucchio, qui est plus jeune, ces deux monstres qui firent cruellement mourir Montagna , continuent leurs ravages sur leur proie accoutumée. Le lionceau au champ blanc6, qui
i. Je suis ne à Montefeltro. Celui qui parle est Guido de Montefeltro, « homme valeureux en guerre , dit Lombardi , et d'un esprit très - pénétrant pour les temps du poëte. Ce seigneur, dans sa vieillesse, voulant faire pénitence de ses péchés, pritj'habit de franciscain , mourut dans le saint couvent d'Assise, et fut enterré dans cette basilique patriarcale. » (Lombardi, Inferno , page
Le même commentateur ajoute, en note , un passage latin de l'histoire du couvent d'Assise, extrait du liv. I, tit. xlv, et que je vais traduire. «Guido de Montefeltro, comte d'Urbino, et prince.... vint dans l'Ordre pieusement et humblement : il effaça ses fautes par ses larmes et ses jeûnes , et (quelque licence poétique que Dante mordant se soit permise dans ses chants) il mourut très-religieusement dans la maison sacrée d'Assise, où il fut inhumé. Marianus et Jacques, qui vécurent de son temps, contestent tout ce qu'a raconté le poëte. »
2. Parle avec assurance : celui-là est Italien ; ce n'est pas un Grec comme ceux que nous venons de quitter. Il
n'admire pas uniquement ce qu'il fait et ce qu'il dit lui-même.
s. La famille des Polenta, qui portait un aigle dans ses armoiries. Cette famille gouvernait encore Cervia, ville éloignée de Ravenne seulement de quatre lieues.
4. Armoiries des Ordelaffi. Cette ville avait soutenu un siège glorieux contre une armée envoyée par Martin IV, et composée en partie de Français qui furent mis en déroute. La longue épreuve, expression énergique comme celle de grand refus. Voyez la note de la page 12.
s. Malatesta le père , seigneur de Rlmini.est ici désigné sous le nom de vieux dogue, mastin vecchio; Malatesta le fils est appelé celui de Vemechio , parce qu'il possédait le château de ce nom.
Montagna était un chevalier de Rimini, que les deux Malatesta avaient fait périr.
6. Mainordo, ou, suivant d'autres auteurs, Machinardo Pagani.qui portait d'argent à un lionceau passant, gouvernait les villes de Faenza et d'Imola , situées , l'une prés du Lamone, l'autre sur le Santerno. Ce l'agani embrassait tantôt le parti des Guelfes et tantôt celui
change de parti à chaque saison, régit les villes du Lamone et du Santerno. La cité qu'arrose le Savio , de même qu'elle est située entre une plaine et une montagne , vit de même tantôt sous la liberté , tantôt sous l'oppression. Et toi, maintenant , qui es-tu ? Ne sois pas plus inexorable qu'on ne l'a été avec toi, et que ton nom vive à jamais dans le monde ! » L'esprit tourmenté agita la cime de sa flamme, murmura quelque temps à sa manière, et fit entendre ces paroles : «S' je croyais adresser ma réponse à un homme qui dût retourner sur la terre ' , cette flamme cesserait de s'agiter : mais , puisque jamais , si ce que l'on dit est véritable , aucun être n'a pu sortir vivant de cet empire, je te réponds sans craindre l'infamie : Je fus d'abord homme de guerre; ensuite je portai le froc, croyant que la ceinture purifierait mes fautes; et certes j'aurais eu raison de le croire, si le grand pontife que je maudis 2 ne m'eut replongé dans mes premiers égarements. Tu vas savoir comment et pourquoi je devins coupable.
« Tant que je fus un assemblage de ces substances que j'avais reçues de ma mère, mes œuvres ne furent pas celles du lion, mais celles du renard : je connus toutes les ruses,
des Gibelins. — La cité qu'arrose le sous la prison des troncs déchirés ; cn-
Savio, Césénc. fin , sur l'horrible sol de la pluie cn-
i. Dante présente toujours les dam- flammée, des chapes de plomb, du binés comme persuadés qu'on ne re- turae ardent, des transmutations en tourne jamais sur la terre : conséquence serpents, des arrachements d'entrailles terrible de l'inscription placée sur la et des ondes du froid éternel que nous porte de l'Enter. Ensuite, il prête aux verrons plus tard, faut-il encore que pécheurs une singulière pensée. Il leur les damnés conservent généralement fait désirer qu'on parle d'eux avanta- les sentiments les plus vils et les plus geusement dans ce monde, et qu'on douloureux que l'on connaisse sur la ignore le supplice qu'ils subissent dans terre, les mouvements puérils de la vales enceintes maudites. L'orgueil et la allé, et l'accablant tourment de la honte qu'on peut éprouver ici-bas, ac- honte? Tu as, il est vrai, affranchi de compagnent donc encordes méchants, ce dernier sentiment, quelques ombres lorsque Minos a prononcé la sentence privilégiées, telles que Farinata, Capaformidable? née, Ulysse , Nembrot, Antée et. d'au-
Comment, impitoyable moraliste, très ; mais pour ne rien diminuer de Dante inexorable ■ à la suite du dra- leur supplice, tu as redoublé en elles peau emporté en tourbillons, à travers l'insolence d'un orgueil qui brave l'irlcs révolutions de la tourmente, la pluie révocable sentence, glacée, le fleuve boueux ; au fond des se- i. Bonifacc VIII, que Dante appellera pulcres vivantsetdeseaux bouillonnan- plus bas le prince des nouveaux pliantes , dans les flots de la rivière de sang, siens.
toutes les voies couvertes , et l'art de la fraude qui m'a reudu si célèbre dans la contrée. Quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser la voile et rouler les cordages , ce qui m'était agréable me parut odieux. Je me livrai au repentir; et si j'eusse continué de marcher dans cette route, malheureux que je suis ! j'aurais assuré mon salut.
« Le prince des nouveaux pharisiens avait alors déclaré la guerre, non aux Sarrasins ni aux Hébreux, mais aux seigneurs qui habitent près de Latran '. Chacun de ses ennemis était adorateur du Christ 2 ; aucun d'eux n'avait été commerçant dans les terres du Soudan , et n'avait aidé à reconquérir la ville d'Acre. Ce chef ne vit en lui ni son suprême ministère ni les ordres sacrés ; il ne vit pas en moi ce cordon qui autrefois ceignait des religieux plus macérés par la pénitence; et comme Constantin3, dans les montagnes de Soracte, pria Sylvestre de le guérir de la lèpre , ce pontife me conjura de le guérir de sa fièvre orgueilleuse ; il me demanda conseil : je me tus , parce que ses paroles me paraissaient dictées par l'ivresse. Il ajouta : « Affranchis-toi de tout soupçon, je t'absous « d'avance , mais enseigne-moi à faire tomber les remparts « de Palestrine '. Tu sais que je puis ouvrir et fermer le ciel « avec la puissance de ces deux clefs que mon prédécesseur >< répudia. » Ces arguments spécieux me frappèrent. Je pensai que mon silence serait interprété contre moi, et je répondis : « O mon père ! puisque tu m'absous du crime que je vais com- « mettre, écoute : promets beaucoup , tiens peu , et tu triom- « plieras du haut de ton siège glorieux. « A ma mort, Fran-
i. Aux seigneurs de la maison Co- rail dû aimer. Le poète se livre ici à
lonna. ses pensées de vengeance politique-
2. To:is les ennemis que se choisis- 3. Les traditions rapportent que Cons-
sait Boniface , dit le poète, étaient par- tantin étant malade, il alla trouver saint
ticulièrement des chrétiens ; mais non Sylvestre, qui s'était retiré dans une ca-
pas de ces lâches chrétiens qui profité- verne du mont Soracte, et le pria de lui
rent des croisades pour aller commer- rendre la santé.
ccr en Asie, de ceux qui s'étaient unis a. Cette ville, alors fortifiée, nppari?-
aux Sarrasins pour leur faire reprendre nait aux Colonna, qui y tenaient garni-
Saint-Jcan-d'Acrc; mais des chrétiens son.
de l'Italie, ses propres sujets qu'il au-
126 l'enfer, CHANT XXVII.
cois i vint me réclamer ; mais un des Chérubins infidèles lui cria : « Tu ne l'auras pas, ne me fais pas tort, il doit venir « avec mes esclaves. Il a donné un conseil jraudideux ; « aussi, depuis ce temps, je l'ai toujours tenu sous ma do- « mination. On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. « Il est impossible de vouloir le péché et de s'en repentir à la « fois : il y a contradiction dans cette proposition. » — 0 malheureux que je fus, quand il m'enleva en ajoutant : « Tu « ne pensais pas que je fusse logicien!» Alors il me jeta aux pieds de Minos. Ce juge ceignit huit fois de sa queue j ses flancs inflexibles; et, en la mordant avec rage, il cria : «Celui-ci va au feu qui absorbe les coupables2.» — Voilà pourquoi tu me vois ici gémir sous un si cruel vêtement. »
Quand elle eut parlé ainsi, la flamme s'éloigna; et le mouvement agité de sa cime aiguë exprimait sa douleur,
JN'ous traversâmes le pont, mon guide et moi, et nous arrivâmes près de la vallée où Ion fait payer l'amende éternelle à ceux qui sèment la discorde et la division parmi leurs semblables.
1. François d'Assise vint réclamer Guido, parce qu'il s'était fait franciscain ; mais un des chérubins infidèles, un démon le disputa à saint François.