‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 24 sur 64 · C. Petélius et de L. Papirius, l'an de die · texte numérisé non relu

C. Petélius et de L. Papirius, l'an de die

Rome i»9. Tite-I.ive parle encore, lib.x, •». Où Mainfroy, roi de la Pouille,

-X.V, d'une victoire remportée par P. livra un sanglant combat à Charles

Décius sur deux mille des habitants de d'Anjou, frère de saint Louis ; combat

cette province. dans lequel les habitants de ia Pouille

2. A la bataille de Cannes, gagnée par abandonnèrent Mainfroy.

Annibal dans la seconde guerre puni- 3. Ce fut à Tagliacozzo que le même

que. 11 y périt quatre-vingts sénateurs, Charles d'Anjou battit Conradin , en

deux questeurs, vingt et un tribuns employant, par le conseil d'Allard ,

des soldats, plusieurs personnages con- vieux chevalier français, une ruse de

kulaires, quelques préteurs, quelques guerre qui réussit complètement.

î 28 l'enfer, chant xxviit.

mutilés, qu'ils donneraient une faible idée de cet amas de plaies livides et de spectres sanglants que présente la neuvième vallée. L'image d'une tonne sans fond rappellerait peu fidèlement à la pensée le premier esprit que je rencontrai. Il était fendu depuis le menton jusqu'au fond des entrailles1. Ses intestins retombaient sur ses jambes ; on voyait les battements de son cœur, et ce ventricule où la nature prépare les sécrétions fétides. Je le considérais avec attention : alors il me regarda; et de ses mains s'entr'ouvrant encore la poitrine, il me dit : « Vois comme je suis fendu! vois comme Mahomet est déchiré ! Devant moi est Aly 2 en pleurs ; il marche , la tête ouverte , depuis le menton jusqu'au front. Tous les autres que tu aperçois ici , ont aussi vécu sur la terre , et pour avoir semé des schismes et le scandale, ils sont ainsi fendus. Là derrière, est un démon qui plonge de nouveau le tranchant de son épée dans les entrailles de tous tant que nous sommes, parce que nos blessures sont refermées quand nous reparaissons devant lui, après avoir parcouru tout le chemin des pleurs. TVJais qui es-tu, toi qui restes oisif sur ce pont pour retarder peut-être d'un instant le supplice du à tes propres accusations? » Mon maître répondit : « Il n'a pas encore perdu la vie ; aucune faute ne le conduit aux tourments. Il doit connaître les supplices de tous les cercles : moi qui suis mort, je suis chargé de le conduire. La vérité seule est sortie de ma bouche. » A ces mots, une foule d'ames qui entendirent ces

i. Jusqu'au fond des entrailles. Le texte dit : « Rotto clal mento insin dove ni Irulla.» Suivant un nouveau traducteur, "fendu du menton jusqu'à l'endroit qui p....» lia traduit ainsi ce passage, pour éviter les périphrases. Plus bas, on lit dans le texte : « Tristo sacco chemeràafa diquel che sitrangitgia.»

Là, le même traducteur dit : « Le triste sac qui change en excréments ce qu'on avale.» Pourquoi, quand on n'a pas recuit- devant le mot trulla, ne pas oser traduire nettement le quatrième mot de cette dernière citation? Du reste, je n'en blanic pas cet écrivain.

Dans nos mœurs, dans nos délicatesses de langage , n'être pas retenu , c'est livrer Dante à la risée. II a pu s'exprimer ainsi de son temps. Les Italiens doivent respecter son texte ; mais ici la minutieuse fidélité, pour nous , est une saleté qui n'inspire que le dégoût. Je me crois cependant tout aussi ami de Dante, que ceux qui craignent quelquefois de lui manquer de respect ; car, avec tant de soumission , c'est aux dépens du poëte, qu'on prétend l'honorer.

2. Aly , cousin de Mahomet, l'un quatre califes , ses successeurs immédiats.

L'ENFEIt, chant xxvih. 123

paroles , s'arrêtèrent pour me regarder, et la surprise leur fit un moment oublier leurs souffrances.

« Toi qui dans peu reverras peut-être le soleil, dis donc à frère Dolcino ' qu'il ramasse des vivres , s'il ne veut pas être entouré dans des montagnes pleines de neige , s'y voir forcé d'abandonner au Novarois une victoire qu'il n'obtiendra pas autrement , et venir bientôt me rejoindre dans l'abîme. » Ainsi me parla Mahomet , après avoir quelque temps suspendu ses pas; puis il continua sa marche douloureuse. Un autre qui avait la bouche fendue, le nez coupé jusques aux yeux, et à qui il ne restait qu'une oreille, s'était arrêté devant moi tout surpris; il ouvrit sa bouche ensanglantée, et dit : «0 toi qu'aucune faute n'a condamné à venir ici, et qui as du voir la terre italienne , à moins qu'une trop grande ressemblance ne m'abuse , souviens-toi de Pierre de Medicina 2, si tu retournes jamais dans ces belles plaines qui descendent de Verceil à Marcabo 3, fais savoir aux deux citoyens les plus distingués de Fano , à Messer Guido et à Angiolello ' , que, si notre prédiction, ici, n'est pas vaine, ils seront précipités d'une barque, et noyés près de la Cattolica, par la trahison d'un cruel tyran. Dans l'immensité de la mer qui s'étend entre Chypre et Majorque , Neptune n'a jamais vu commettre un si grand crime par des pirates ou par la race des Grecs. Le traître de Rimiui5, que la perte d'un œil a

l. Ermite hérétique , qui annonçait Pierre est connu pour avoir semé la dis

C|iie la communauté des femmes était corde entre le comte Guido da Polenta

permise aux chrétiens 11 soutint quel- et Malatesta de Rimini. que temps son indépendance , à la tête s. De Verceil, où commencent les

de trois mille de ses sectaires ; mais en plaines de la Lombnrdie , jusqu'à Mar-

I30S, ayant été bloqué dans les monta- cabo, château aujourd'hui en ruine,

gnes du Novarois, il fut pris et mis à près duquel le Pô se jette dans la mer. mort. Mahomet, qui parle en uoo, sup- 4. Guido del Cassero et Angiolello da

pose que frère Dolcino vit encore. Ce Cagnano, nobles de Fano, que Mala-

tendre intérêt de Mahomet pour Dol- testa, qui a été appelé plus haut Mas-

cino est assez bizarre ; car la commu- tino, fit noyer près de la Cattolica,

nauté des femmes est bien loin d'être château situé entre Rimini et Pesaro. la pluralité des femmes : mais c'est une s. Le même Malatesta , qui était bor-

forme nouvelle, que l'auteur emploie gne et qui gouvernait où Curion.qui

apparemment pour varier sa fable. est près de moi, n'aurait pas voulu por-

ï Mcdicina , bourg près de Bologne. ter ses pas, invita à une conférence

130 l'enfer, CHANT XXVIII.

rendu difforme , et qui gouverne cette terre malheureuse où tel qui est près de moi n'aurait jamais voulu porter ses pas, invitera ces deux infortunés à une conférence , et donnera un tel ordre , qu'il n'aura pas été nécessaire d'offrir des prières et des vœux pour apaiser les vents furieux de Focara. » — «Si tu veux que je rappelle ta mémoire dans le monde, dis-moi, lui répondis-je, quel est celui à qui la vue de Rimini fut si amère ?» L'ombre alors porta la main à la figure d'un de ses compagnons, et lui ouvrit la bouche, en criant : « Le voilà, mais il ne parle pas. Chassé de Rome ' , il détruisit les hésitations de César., en lui disant que celui qui a tout préparé , doit ne plus retarder son entreprise. » Oh! qu'il me paraissait souffrir, avec sa langue tranchée , ce Curion , qui osa proférer un conseil si hardi! Un autre, qui avait les deux mains coupées, levait ses moignons dans l'air ténébreux , et , présentant sa figure souillée de sang , criait : « Tu te souviendras aussi de Mosca 2; hélas ! c'est moi qui dis : La chose faite a une tète) ce qui fut la source des malheurs de la Toscane. » J'ajoutai : « et la cause de la destruction de ta race. »

A ce reproche , l'ombre , accablée sous le poids d'une double douleur, se retira avec des transports de désespoir et de rage. Je continuai de repaître mes regards de cet horrible spectacle : il s'en offrit un surtout à mes yeux que je craindrais de retracer dans ce poëme , sans autre preuve que mon

Guido et Angiolello , et donna l'ordre Vellutello. Ce Mosca Lamberti ou

de les jeter à la mer, de manière qu'ils degli Vberti, ayant été appelé à un con-

n'auront pas a redouter les vents qui seil de la famille des Amidei, qui déli-

viennent de la haute montagne de Fo- bérait sur les moyens de venger une

cara, qu'on voit s'élever près du chû- Insulte qu'elle avait reçue des Buondel-

teau de la Cattolica. Curion n'aurait uionti, s'écria : « Cosa fatta capo ha.»

pas voulu porter ses pas à Rimini, parce « Une chose faite aune tête. » Ce qui

que c'est là qu'il engagea César à mai'- veut dire : « Si vous tuez Buondel-

ôher sur Rome avec une armée. monte, il sera bien mort, et ce ne sera

1. Curion, exilé de Rome, dissipa les plus à faire. » Après avoir ainsi parlé, scrupules de César, qui n'était pas en- Mosca, avec quelques Amidei, assassina core déterminé à passer le Rubicon. Buondelmonte. Cette mort fut la pre-

2. Mosca Lamberti , suivant Jean Vil- mière cause des divisions entre les GucIlani (liv. ir, chap. r.8, Florence, 1S87 ), fes et les Gibelins, comme dit Villani et Paolino Pieri (Chron.,an 121s), degli liv. v, chap. sa.

Uberti, suivant Landino, Daniello et

l'enfer, CflANT XXVI1T. 131

témoignage, si je n'étais rassuré par ma conscience, cette compagne fidèle, dont la rectitude rend l'homme fort et vertueux. Je vis un de ces coupables (je crois le voir encore) marcher, avec le triste troupeau , comme tous les autres, mais privé de sa tête. 11 la tenait à la main suspendue comme une lanterne dont il semblait s'éclairer. Cette tête nous regardait, et la bouche disait : « Hélas ! » Comment peut-il se trouver deux corps en un seul , et une seule âme en deux corps ? L'inventeur de tels supplices sait, lui seul, comment ils peuvent s'accorder avec les lois de la nature ' .

Quand il fut arrivé près du pont , le damné souleva sa tête pour me faire mieux entendre ces paroles lamentables : "Vois ma douleur cruelle , toi qui , pendant ta vie , peux visiter l'empire des morts ! as-tu jamais été témoin d'un tourment plus affreux? Apprends , si tu veux parler de moi, que je fus Bertrand de Born 2 , qui donnai des conseils funestes au roi Jean. J'armai le fils contre le père : Achitofel 3 n'excita pas , par de plus lâches instigations , Absalon contre David. Parce que je divisai des êtres nés pour vivre tendrement unis, je porte ma tête séparée de son principe , qui reste dans ce tronc informe. C'est ainsi que le talion, mon châtiment, retrace ma conduite criminelle. »

i. Cette tète , suspendue comme une quatrième fils de Henri II, roi d'Angle-

lanterne, et ensuite soulevée pour que terre, de se révolter contre son père,

les paroles sortent mieux articulées, Enii7G, Henri II, ayant conquis l'Ir-

est d'un effet terrible dans la planche lande, l'avait érigée en royaume, et

de Pinelli. l'avait donnée à Jean, qui fut appelé, à

Dans la planche isb du même, les cette occasion , « le roi Jean. » Dante

hommes fendus font frissonner de ter- veut dire que le roi Jean se révolta

reur. contre son père , par le conseil de Ber-

Rivarol a traduit ainsi ce passage : trand de Born , qui ainsi arma le fils

« Effroyable mystère d'une justice qui contre le père.

prend de telles formes! » Cette phrase 3. Achitofel ( voyez les Rois, Uv. u)

semble être échappée au grand Bos- n'excita pas plus lâchement Absalon

suet. contre David. Achitofel dit à Absalon :

2. Bertrand de Born, vicomte du châ- " Saisissez les concubines de votre père, tcau de Hautcfort en Gascogne, d'où la afin que lorsque Israël saura que vous noble famille de ce nom prend son ti- avez déshonoré David, les peuples satire, était, à la fin du xne siècle, un ce- tachent plus fortement ù votre parti : lebrc guerrier, mais d'un caractère in- quand vous vous serez ainsi comproquiet et turbulent. II conseilla à Jean, rais , toute la nation vous suivra. »

132 l'enfer, chant xxix.

CHANT XXIX

La foule de ces malheureux, leurs blessures cruelles avaient tellement rempli mes yeux de larmes , que je désirais trouver le loisir de les répandre; mais Virgile me dit : « Que regardestu encore? pourquoi ta vue s'obstine-t-elle à considérer ces ombres mutilées? Tu ne t'es pas laissé abattre par cette compassion dans les autres vallées. Si tu voulais compter ces âmes, pense que cette enceinte a vingt-deux milles de tour; déjà la lune est sous nos pieds ' ; le temps qui nous est accordé n'est pas long : tu dois voir bien d'autres tourments que tu ne vois pas encore.» Je répondis : «Si tu avais observé la cause de mon attention, tu m'aurais peut-être permis de rester quelques moments de plus. » Je parlais ainsi en suivant les pas de mon guide qui continuait d'avancer.

J'ajoutai : « Je crois que, dans cette enceinte de terreur où je fixais mes yeux, une ombre de ma famille pleure la faute qui là haut est si cruellement expiée. » — « Que ta pensée , me dit mon maître , ne se porte pas plus longtemps sur cet esprit ; ne songe qu'à me suivre , et qu'il reste où il a mérité d'être puni. Je l'ai vu au pied du pont te montrer au doigt, et te menacer fortement : j'ai entendu qu'on le nommait Géri del Bello 2. Tu étais alors si occupé de celui qui défendit Haute-

i. Le pol'te nous a dit chant xx, être midi passé, par la raison que,

page 89, que lia lune avait brillé de quand deux nuits après la pleine lune,

toute sa clarté, la nuit précédente, nous voyons la lune sur notre tète, il

c'est-a-dirc que la nuit d'auparavant, est certain qu'il est plus de minuit.

il. y avait eu pleine lune; en disant 2. Géri del Bello fut frère de^Mcsser

maintenant : <• La lune est sous nos Cione Alighieri, parent de Dante. Géri,

pieds, » il donne à entendre qu'il devait de sa nature querelleur et méchant.

L'ENFER, CBANT XXIX. 133

fort ', que tu n'as pas regardé de ce côté : ensuite Géri a disparu. » — « O mon guide ! dis-je , la mort violente qu'il a reçue , et qui n"a pas été vengée par un seul des siens dont l'honneur oit élevé l'âme , l'aura rendu dédaigneux pour moi; il se sera éloigné sans me parler, mais ce noble dédain redouble ma tendresse pour lui. »

Kous parlions ainsi en descendant au pont d'où Ton verrait l'autre vallée tout entière, si un plus grand jour l'éclairait. Arrivés à ce dernier cloître de Maiébolge, nous pûmes déjà distinguer les reclus qui l'habitaient. Des gémissements si poignants vinrent me frapper, que je fus obligé de couvrir mes oreilles avec mes mains. Là régnaient des contagions comparables à celles que présenteraient, dans le mois consacré a Auguste, les hospices réunis de Valdichiana 2, les Maremmes empestées , et les plaines méphitiques de la Sardaigne : il sortait de cet abîme une odeur empoisonnée , semblable à celle qui s'exhale des plaies gangrenées. jNous descendîmes , en marchant à gauche , dans le fond de cette vallée, où la justice infaillible du souverain Maître, accomplissant son terrible ministère, punit les faussaires qu'elle a enregistrés, là même, sur son livre ineffaçable. Je ne crois pas qu'on ait pu éprouver une plus vive douleur à l'aspect du tableau hideux de la maladie qui attaqua le peuple d'Égine 3, quand l'air infecté de miasmes pestilentiels fit périr les animaux jusqu'au dernier insecte, et réduisit ces nations anti-

ivait clé tué par un Sacehettl. Celte 2. La Valdichiana est la portion de

mort resta sans vengeance pendant la Toscane qui s'étend entre Arczzo,

trente ans. Mais après ce temps , un fils Cortone, Chiusi et Monte l'ulciano. 1rs

de ce même Cione tua unSacchetli sur Maremmes se prolongent de l'ise a

la porte de sa maison... Quelles mœurs ! Sienne.

quels temps que ceux où la justice ne 3. Égine . petite île voisine du Péïo-

punissait pas de pareils crimes , et où il ponèse, fut ravagée sous le règne d'Éa-

était permis aux citoyens de se venger que, fiU de Jupiter, par une peste qui

eux-mêmes! en enleva tous les habitants. Ovide

I. Bertrand de Born défendit Haute- nous apprend qu'on repeupla celle ile

fort, qui appartenait au roi Henri, cl il avec des fourmis qui furent changée*

y arbora les couleurs du roi Jean. en hommes, ù la prière d'Êaqiic : ce

Voyez plus h iut, la note, chant xxv.n, sont ces hommes qu'on appela >h r •

page 1". 1 iimUuii.s.

134 I/ENFEK, CHANT XXIX.

ques, suivant le témoignage des poètes , à retrouver dans une fourmilière les moyens de se reproduire.

Je voyais ces esprits languir en tas divers, étendus dans cette vallée obscure ; l'un était couché sur le ventre , celuilà gisait sur les flancs de son compagnon ; un autre rampait péniblement dans la contrée ténébreuse. Nous marchions à pas lents , sans parler , écoutant et regardant ces malheureux qui ne pouvaient se dresser sur leurs pieds. Je vis deux coupables qui se prêtaient un appui mutuel , comme ces vases qu'on place l'un sur l'autre pour réchaufferies aliments.

Ces ombres étaient couvertes de croûtes lépreuses , de la tête aux pieds. Tous ces esprits, plus agiles que le valet qui, pressé par son maître , ou provoqué par le sommeil , promène avec rapidité l'étrille sur les flancs du coursier, enfonçaient leurs ongles aigus dans cette lèpre que d'insupportables démangeaisons leur faisaient gratter avec rage. Mais, ô vain secours ! leur peau encroûtée tombait par lambeaux sous leurs doigts , comme on voit tomber, sous le couteau de celui qui l'apprête , les longues écailles d'un scare • ou d'un autre poisson.

Mon guide adressa ces mots à une de ces ombres : « O toi qui t'écorches si cruellement de tes propres mains , dont tu semblés faire des tenailles , dis-moi , compte-t-on quelques Italiens parmi ceux d'entre vous qui sont condamnés à ce supplice? réponds, et puissent tes ongles supporter ce travail éternel ! » Un esprit répondit en pleurant : « Nous deux que tu vois si difformes , nous sommes Italiens ; mais toi, qui estu , toi qui nous as adressé une demande ?» — « Je suis chargé, dit mon guide, de conduire cet être encore vivant, de degré en degré, et de lui faire parcourir tout l'empire infernal. » Les deux esprits cessèrent de s'appuyer l'un sur

l. Le scare est un poisson de mer nom à un genre de poissons qui ont de

connu des anciens , et auquel ils atlri- larges mâchoires semblables à un bec

buaient la faculté de ruminer. Les na- de perroquet, luralistes appliquent aujourd'hui ce

l'enfer, CHANT XXIX. 135

l'autre , et , dans un état de tremblement convulsif , se tournèrent vers moi , ainsi que plusieurs qui avaient pu entendre les paroles du Sage. Mon maître s'approcha , et me dit ces mots : « Maintenant, entretiens ces esprits en liberté. » Alors, sur son commandement , je m'exprimai en ces termes : « Que votre nom ne s'efface pas dans le monde mortel , mais qu'il voie mille révolutions de l'astre du jour ! Qui êtes-vous ? quel pays vous a vus naître? Que votre supplice insupportable ne vous détourne pas de me parler avec confiance ! » Un d'eux répondit : « Je naquis à Arezzo ', et Albert de Sienne me fit condamner aux flammes : cependant ce n'est pas l'arrêt des hommes qui m'a conduit ici. 11 est vrai que je dis à Albert, mais en riant : « Je saurais prendre mon vol dans les airs. » Ce dernier, qui avait du zèle et peu de lumières , me pria de l'initier dans cette science, et ce fut seulement parce que je n'avais pas formé un nouveau Dédale , qu'il me fit brûler par celui qui le reconnaissait pour son fils : c'est pour m'être livré à l'alchimie , que l'infaillible Minos m'a condamné à rouler dans la dixième vallée. »

Je dis alors au poète : « Fut-il jamais une nation plus vaine que la nation siennoise ? Non , certes , pas même la nation française 2 ! » L'autre lépreux , qui m'entendit ainsi

,. L,'oiribrc qui pnrle est Griffolin , protection qu'il accorda aux Guelfes,

d'Arezzo, grand alchimiste. Griffolin ne fut jamais oubliée par Dante , qui ,

ayant dit a Albert, fils de l'évèquc de dans sa rancune, attaque ici tous les

Sienne, qu'il était facile d'apprendre' à Français.

voler dans les airs , Albert eut la sim- Rivarol a traduit vana par frivole ; plicité de le croire; mais Griffolin mais Moutonnet, Colbert et M. Ginn'ayant pu, comme il le dit, (ormer d'Al- guené , ont traduit comme mçjj littérabert un nouveau Dédale, fut aecusé de- ><>ment , par le mot vaine, qui se prévant l'évêque, qui le fit condamner au sente naturellement. Volpi dit simplefeu, ment : « Les Français ici accusés de

2. Beaucoup d'Italiens n'oublient pas vanité.» Venturi se divertit : « Oui ,

de nous rappeler que la réputation de certainement, la vaine nation française

notre vanité était faite du temps de lui reste en cela bien en arrière. » Lom-

Dante. C'est toujours l'entrée à Flo- bardi est plein de décence et de poli-

rence de Charles de Valois, en isoi, qui tesse : « Le poëte fait entendre qu'alors

nous vaut toutes ces injures. Charles on croyait que la nation française était

de Valois est le prince que dans notre vaine. » Nous serons vains, tant qu'on

histoire on connaît pour avoir été fils voudra ; mais en même, temps, il est

de roi, frère de roi, oncle de trois rois, certain qu'il y a beaucoup de nations

et père du roi, sans avoir été roi. La qui repousseraient avec dépit de sem-

136 l'enfer, CHANT XXIX.

parler, répondit à mes paroles; « Exceptes-en Stricca <■ qui sut faire des dépenses si modérées, et Nicolas qui, dans la ville où l'on a conservé cet usage , inventa la riche coutume d'assaisonner les faisans avec des épices. Exceptes-en la folle société dans laquelle Caccia d'Asciano dissipa le revenu de ses bois et de ses vignes , et celle où l'Abbagliato montra son grave esprit de prudence. Veux-tu savoir qui te seconde ainsi contre les Siennois? considère-moi bien, tu reconnaîtras ma figure qui te répondra ; je suis l'ombre de Capocchio 2 ; c'eet moi qui falsifiai les métaux dons des opérations alchimiques : tu dois te souvenir, si je ne m'abuse, que j'ai toujours été un sin«e très-adroit. »

blablcs injures, et qu'il n'est pas de peuple dont on puisse parler plus impunément que du nôtre : heureux quand nous ne sommes pas les premiers à dévoiler imprudemment nos faiblesses ! Ici M. Biagioli se montre à la fois favorable a la supposition de Dante, et reconnaissant de l'hospitalité obligeante qu'il a reçue parmi nous; il dit : « Le poète, comme il saisit toutes les occasions de porter la faux où clic peut trouver prise, la tourne à temps et à propos contre la nation française qui , ainsi qu'il paraît, était telle au temps de Dante. »

i. Stricca. Ironie semblable à celle que nous avons remarquée au chant % xr, an sujet de lîontnro. Voyez note 3,

page 92. Stricca était un Siennois insensé , qui se ruina en folles dépenses. Nicolas de Salimbeni inventa la costuma ricca, qui était l'art de faire une chère exquise, et d'assaisonner les faisans de la manière la plus délicate.

Caccia d'Asciano , autre habitant de Sienne, très-riche. Il fit partie d'une société de jeunes gens de celte ville, qui mirent en commun deux cent mille ducats, et les dépensèrent, en vingt mois, à des repas somptueux. Ce Caccia fut un des principaux fous de cette troupe d'étourdis. L'Abbagliato, Siennois, de la même société.

2. Capocchio étudia la philosophie naturelle avec Dante, et ensuite il falsifia les métaux ( Vcllutcllo ).

L ENFER, CUANT XXX. 137

CHANT XXX

Ouaiid .limon , jalouse de Sémélé ', ne craignit pas de persécuter si souvent cette princesse du sang thébain , Atamas devint si insensé que , voyant son épouse s'approcher avec ses deux fils dans ses bras , il cria : « Tendons les filets , que je prenne la lionne et ses lionceaux ! » Aussitôt il avança ses bras cruels , saisit celui de ses enfants qui se nommait Léarque , le fit tourner plusieurs fois dans les airs , et le brisa contre un rocher : alors la mère se précipita dans les eaux avec son autre fils. Quand la fortune voulut abaisser la grandeur des Troyens et leur puissance qui montrait tant d'audace , et que le royaume et le souverain furent anéantis , Hécube 2, languissante , désolée et captive , après avoir vu périr Polyxène , et avoir trouvé , sur le bord de la mer, le corps de son fils Polydore , éprouva d'affreux déchirements , et fit entendre les aboiements forcenés d'une chienne, tant la douleur avait renversé ses esprits. Mais ni les cruautés des ïhébains , ni celles que les Troyens , dans l'une et l'autre catastrophe, exercèrent sur des animaux ou sur des hommes , ne peuvent être comparées aux fureurs de deux âmes nues qui couraient en mordant ce qu'elles rencontraient , comme

i. Junon, Jalouse de Sémélé, princesse contre un rocher. Alors la mallieu-

du sang thébain , ordonna à Tisiphone reuse Ino se jeta à la mer avec son au-

d'aveugler l'esprit d'Athamas, roi de tre fils Méliccrte.

Thèbes. Bientôt, il entra dans une telle 8. Hécube, épouse de Priain, mère de

fureur, que voyant Ino, son épouse , Polyxène, emmenée < :i captivité par le-,

s'approcher avec ses deux enfants. Grecs. Latravit conata loqui, dit

Léarque et Méliccrte , il la prit pour Ovide, Met., is, vers 170. « S'efforeant

nue lionne entourée de ses lionceaux, de parler, elle aboya. » saisit Léarque, le lança avec violence.

ï 38 L'ENFER, CHANT XXX.

fait le pourceau à qui son toit vient d'être ouvert. L'une de ces âmes accourut près de Capocchio , lui assena sur la nuque des coups violents , le renversa , et , le tirant à elle , lui fit labourer avec son ventre le sol âpre et sauvage. L'habitant d'Arezzo1 , qui en fut tout tremblant de frayeur, me dit : « Ce furieux est Gianni Schicchi 2 , dont la rage va accommodant ainsi ce qu'elle rencontre. » Je répondis : « Si cette autre âme ne vient te déchirer de ses affreuses morsures , peux-tu me dire qui elle est, avant qu'elle disparaisse?» Il reprit ainsi : « C'est l'âme antique de cette scélérate Myrrha 3 qui, contre les lois de l'amour honnête, devint amie de son père. Pour commettre son crime, elle emprunta un déguisement, comme cet autre qui est plus loin , dicta , au nom de Buoso Donati, pour posséder la reine du haras , un faux testament auquel il donna les formes légales. »

Après que ces deux furieux , qui avaient arrêté ma vue , eurent continué leur course impétueuse, je me retournai pour considérer les autres coupables; j'en vis un dont le corps , s'il avait été tranché là où l'aine se termine , aurait eu la forme d'un luth. Une hydropisie qui , par l'effet d'une humeur funeste, avait détruit toutes les proportions du visage et des flancs, tenait entr'ouvertes les lèvres de ce damné; il ressemblait à l'homme qui, défiguré par les ravages de l'étisie, rapproche péniblement, dans sa soif dévorante , une lèvre du menton, et l'autre de son nez. L'âme s'écria : « O vous qui êtes exempts de peines dans ce monde misérable, et je ne sais pourquoi, regardez le supplice de maître Adam î ! Pendant

i. L'habitant d'Arezzo, Capocchio. lier. Gianni accepta la proposition , et 2. Florentin , habile à contrefaire la la supercherie ne fut découverte que voix des autres personnes. On verra longtemps après. « c'est le stratagème plus loin que Buoso Donati étant du légataire universel, » observe trèsmort sans faire de testament, Simon bien Rivarol.

Donati promit une des plus belles ju- s. Fille de Cinyre, roi de Chypre,

ments de son haras, à Gianni Schicchi, qui éprouva un sentiment criminel pour

s'il voulait se mettre dans le lit du dé- son père. Myrrha fut mère d'Adonis,

funt, dont on aurait caché le corps, et Voyez Ovide, Met., 10, vers 29B et

là , dicter, au nom de Buoso, un testa- suiv. ment qui déclarerait Simon son héri- • \- Adamo de Brescia , sur 'la de-

ma vie, j'ai possédé tout ce que j'ai désiré, et maintenant, hélas ! je soupire après une goutte d'eau. Les ruisseaux qui, du Casentin , portent leurs ondes à l'Arno , par des canaux frais et délicieux, me sont toujours présents, et ce n'est pas en vain : leur souvenir me dessèche plus que le mal qui décharné mes traits. La justice sévère qui me punit, m'offre dans le lieu même où j'ai péché , l'image que poursuit mon stérile désir. C'est à Roména que j'ai falsifié la monnaie frappée au coin de Baptiste; et, là haut, ce crime me fit condamner aux flammes. Au moins , que n:aperçois-je ici les omhres barhares de Guido , d'Alexandre et de leur frère • ! je donnerais , pour les voir sur ce sol brûlant, l'eau limpide de Fonte- Branda 2. S'il faut en croire les âmes pleines de rage , qui ont le privilège de parcourir ce cercle empesté , un d'eux 3 est déjà parmi nous. Mais que me fait son supplice, à moi qui ai les membres appesantis ? s'il m'était accordé d'avancer d'un doigt en cent années , je me serais déjà mis en chemin pour chercher ce monstre dans cette vallée 4 qui compte onze milles de long , et n'a pas moins d'un demi-mille de large. C'est à cause d'eux que je suis associé à cette odieuse famille; ce sont eux qui m'ont ordonné de frapper des florins à trois carats d'alliage. »

Je l'interrompis en lui disant : i Qui sont ces deux abjects couchés à ta droite , et qui fument comme des mains mouillées

mande des comtes de Romena , sci- qui s'appelle même Porte Fonte-Bran-

gneurie située près du Casentin , qui da , tandis que la fontaine de la place

est une des parties les plus délicieuses s'appelle Fonte-Gaja.

de l'heureuse Toscane, falsifia les flo- 3- Un de ces trois comtes est déjà

vins d'or frappés avec l'effigie de saint parmi nous , s'il faut en croire Gianni

Jean-Baptiste, parla république de Flo- Schicchi et Myrrha, qui ont le privilège

rence. Il fut arrêté et condamné comme de parcourir cet abime.

faux monnayeur à être brûlé. 4. Maître Adam exagère la longueur

i. Comtes de Roména, dont il est ques- de la vallée, et la difficulté de trouver

tion dans la note précédente. Le troi- le comte de Roména, qui y est déjà des-

siéme frère s'appelait Aghinolso. cendu. Il veut ainsi prouver que quand

2. Fontaine de Sienne. 11 ne faut pas même il lui faudrait un nombre infini confondre cette fontaine avec celle de de siècles pour qu'il parvint à le renia grande place, dit Vcnturi, comme contrer, il se mettrait en route avec ont fait Danicllo et Volpi. Cette fon- plaisir. La passion de la vengeance ne tainc est près d'une porte de la ville peut pas être portée plus loin.

140 l'enfer, CHAST XXX.

pendant l'hiver? » Il répondit : « J'ai trouvé ces ombres ici , quand je suis tombé dans cet abîme ; depuis ce temps elles sont restées immobiles , et je ne crois pas qu'elles puissent se mouvoir jamais. L'une est la perfide qui accusa Joseph ' ; l'autre, le fourbe Sinon 2 , ce Grec de Troie. Une fièvre aiguë leur fait exhaler cette vapeur putréfiée. » Le dernier, indigné de s'entendre appeler d'un nom si infâme , frappa de son poing le ventre durci de l'hydropique, et le fit résonner comme un tambour. Maître Adam répondant par un coup sur la figure de Sinon, et qui ne parut pas moins violent , lui adressa ces mots : « Quoiqu'il me soit pénible de remuer mes membres engourdis , j'ai encore le bras prompt à frapper. » — « Pourquoi , dit le fils de Sisyphe , quand tu marchais aux flammes, ne l'avais-tu pas si dispos? tu l'avais plus libre quand tu battais tes florins. » — « Tu dis ici la vérité, reprit l'hydropique ; mais tu ne la dis pas de même aux Troyens , lorsqu'on te somma delà dévoiler. » — TMoi , reprit Sinon, j'ai dit une fausseté, oui, mais toi tu as falsifié la monnaie. Je suis ici pour un seul crime, et toi pour plus de forfaits qu'aucun autre démon. » — « Parjure , souviens-toi du cheval 3, répliqua le coupable au ventre tendu ; que ton supplice soit de savoir que tout le monde connaît ta perPdie. » — « Et toi , dit le Grec , languis avec cette soif qui brille ta langue, et cet amas d'eau qui, comme une muraille, te dérobe la vue du reste de ton corps. « — « Ta bouche , repartit le monnayeur, ne s'ouvre que pour proférer des paroles criminelles : si j'ai soif, si mon ventre est ainsi gonllé,tu es dévoré de cette fièvre qui te consume, et qui te fait exhaler

i. L'épouse de Putiphar. Mon sa- relie avec maître Adam. C'est à ce

vaut confrère de l'Académie, M. Rey- Sinon, fils de Sisyphe, que le géné-

naud, m'a dil que les auteurs oricn- rcnx Priam dit: « Noster e?is.» Voyez

taux donnent à cette femme le nom de Enéide, liv. u.

Zoléi/M. 3- Du cheval de bois. Sinon dissipa

2. Rivarol a oublié « ce Grec de les craintes que les Troyens avaient

Troie. » C'est cependant un trait de sa- conçues, en voyant près d'eux cette

tire très-ingénieux. Même cette injure, énorme machine, qui leur fut si fui

comme on va le voir, engage une que- npste.

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