‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 25 sur 64 · I. f.Nr'ER, CIIAM XXX · texte numérisé non relu

I. f.Nr'ER, CIIAM XXX

une vapeur putride; il ne faudrait pas l'inviter longtemps à lécher ' le miroir de Narcisse -. »

J'étais occupé à les entendre , quand mon maître me dit : « Continue donc d'écouter ; pour rien , je te chercherais querelle. » Lorsque mon guide m'eut parlé de ce ton de colère, je me retournai vers lui plein d'une honte dont je n'ai pas perdu le souvenir. Tel que celui qui , voyant dans son sommeil un malheur fondre sur lui , désire que le trouble qui le tourmente ne soit qu'une vaine illusion, et fait des vœux pour n'avoir point à gémir de cette image mensongère , de même , dans ma pensée , je désirais m'excuser ; mais en même temps mon désir secret était entendu sans que je susse quel pouvoir le révélait à mon maître. Il me dit : « Moins de confusion demanderait grâce pour une faute plus grave que la tienne. Point de tristesse; et si jamais tu rencontres des ombres engagées dans de semblables rixes, n'oublie pas que je suis près de toi; c'est une action basse de les écouter3.»

i. J'ai conservé le root lécher, quoi- s. Si l'on est tenté de reprocher à

qu'il soit un peu ignoble. Je me suis Dante la querelle dont on vient de

tenu le plus près que j'ai pu de l'àpreté lire le récit , il faut convenir en même

acre de celte injure. temps que le poète a reconnu combien

•i. Tirésias avait prédit que Narcisse cette digression était d'un ton qui man-

vivrait tant qu'il ne se verrait pas. Sa quait de noblesse; et il y a de l'adresse

mort fut une vengeance de l'Amour. à se faire dire par Virgile, le poëte de

Narcisse avait méprisé la tendresse d'É- l'élégance et du bon goût continuel;

cho : elle était morte de désespoir. Nar- par Virgile , qui avait écrit son poème

cisse alors se vit dans l'eau; et comme la en style élevé, tragique, suivant l.i

nymphe qu'il avait méprisée, il mourut définition de Dante : « C'est une action

d'un amour qu'il était impossible de basse de s'arrêter pour écouter des

îaire partager, et fut changé en une ri\cs aussi indécentes. .• Heur i|iii porte si>n n<>m.

CHANT XXXI

Mon guide venait de m'adresser des reproches qui m'avaient fait rougir de honte ; mais ses dernières paroles apportaient des consolations dans mon âme. Ainsi la lance qu'Achille avait reçue de son père ', faisait des blessures qu'elle avait le don de guérir.

Nous quittâmes cette triste vallée , en marchant , sans parler, sur le bord qui l'environne : là, le jour n'avait pas tout à fait disparu; la nuit n'avait pas déployé ses voiles : cependant ma vue s'étendait peu autour de moi. En cet instant retentit un cor dont le son aurait étouffé celui du tonnerre : je dirigeai toute la puissance de mes yeux vers le point d'où partait ce son effroyable. -Le bruit du cor de Roland 2 ne fut pas si terrible après la bataille sanglante où Charlemagne perdit le fruit d'une guerre sacrée. J'avançai la tête, et il me sembla voir plusieurs tours élevées.

Je dis à mon maître : « Quelle est cette Terre? » Il me répondit : « Ton œil veut pénétrer trop avant ;' aussi , à travers ces ténèbres épaisses , il en impose à ton imagination abusée. Quand tu seras arrivé , tu verras combien les sens nous trompent à une grande distance : mais marche plus vite. » Il me prit alors par la main , et me dit d'une voix douce : « Avant d'approcher davantage, apprends, afin d'en être moins éton-

i. Achille, lui-même, dit qui' sa lance l'effet de la trahison d'un guerrier de

avait blessé Télèphe, et l'avait ensuite son armée, Roland donna du cor d'une

guéri. « Opusque vicœ bis sensit Te- manière si terrible, qu'il fut entendu

lephus hastte. Ovid, Met., ~x.il, vers ni. de Charlemagne, qui était éloigné de

2. Les romanciers racontent qu'à la huit lieues. Dante appelle cette guerre,

bataille de floncevaux , lorsqu'un corps une guerre sacrée , parce qu'elle avait

de trente mille hommes de l'armée de pour but de chasser les Sarrasins de

Charlemagne fut taillé en pièces , par l'Espagne.

l'enfer, CHANT XXXI. 1U

né, que ce ne sont pas là des tours , mais des géants qui sont autour du puits infernal, et que tu vois depuis les pieds jusqu'au milieu du corps. »

De même que l'œil , quand la vapeur se dissipe , peu à peu distingue ce qu'elle cachait à notre vue ; de même, à mesure que je m'avançai davantage à travers l'air épais et obscur, et que j'approchai de plus près, mon erreur s'évanouit, mais je sentis accroître mon épouvante. Tels que des tours couronnent Montéreggione ' , célèbre par ses murailles arrondies, tels les horribles géants, que Jupiter, du haut du ciel, menace encore lorsqu'il lance le tonnerre, vus jusqu'à micorps , semblaient flanquer de tours menaçantes le bord qui environne le dernier abîme. Je distinguais les traits, les épaules, la poitrine, une partie des flancs de l'un d'eux, et ses bras tombant le long des côtes. Lorsque la nature cessa de créer de tels monstres :, elle mérita sans doute des éloges; elle enlevait à Mars de terrihles instruments de guerre; elle ne se repent pas, il est vrai, de continuera créer des éléphants et des baleines; mais on peut voir, à Faide de sages réflexions, combien elle est juste et discrète : en effet, là où l'esprit et l'intelligence savent se joindre à la puissance et à la méchanceté , les efforts des hommes ne peuvent opposer aucune résistance.

Le visage de ce géant présentait la longueur et la largeur de la pomme de pin de Saint-Pierre , à Rome 3. Ses autres

i. Château qui appartenait à la repu- caractérise : on comprend le désordre

blique de Sienne, et qui était environné que jetterait dans les Dottes les plus

de tours. nombreuses , une réunion de cétacés

2. On a toujours peu remarqué ce qui sauraient comment on attaque et

pissage. Il est cependant très-beau et comment on fait couler un vaisseau,

tres-digne d'admiration. Si, en effet, la Alors l'empire de la terre et des eaux

nature accordait aux animaux de pre- échapperait aux hommes. Il y a loin de

mière grandeur un esprit proportionné là à cette obéissance passive des élé-

à leurs forces , Mars trouverait dans les phants de Pyrrhus et d'Annibal , et aux

éléphants et dans les baleines de ter- cris de douleur de la baleine blessée ,

riblcs instruments de guerre : on se fi- qui fuit devant le harpon des matelots

gure aisément les ravages qu'exercerait du Texcl ou de Saint -Malo.

contre l'armée la plus brave, une masse ô. Il s'agit ici de la pomme de pin de

d'éléphants doués du génie raisonnant , bronze qui était originairement au haut

et de l'intelligence complète qui nous Bè fa mole /tdriana, aujourd'hui châ-

144 L'ENFER, CHANT XX*t.

membres étaient dans la proportion d'une face aussi monstrueuse. Le bord qui couvrait la partie inférieure de son corps, en laissait découvrir assez pour que trois habitants delà Frise1, élevés l'un sur l'autre, se fussent vantés en vain d'atteindre à la chevelure de cet orgueilleux rebelle, puisque l'on comptait plus de trente grands palmes2, du point où s'attache le manteau , jusqu'au bord du puits infernal. La bouche formidable, qui ne peut chanter des psaumes plus doux, cria : «Raphe lmai amec hza bialmt3.» — «Ame insensée, lui dit mon guide, cherche un vain amusement dans le son de ce cor: exhale ainsi ta fureur, quand la colère ou une autre passion vient te dominer ! Ame perverse , situ ignores où ce cor est suspendu4, cherche le long des

teai: Saint-Ange. Le pape Symmaque la lit élever en avant de la basilique valicane. Lors de la réédification de cette basilique, cette pomme de pin fut transportée , de la place Saint-Pierre, près du jardin et du petit palais d'Innocent VIII, à Belvédère, et à la fin du XVIIe siècle, placée sur l'abside ( l'arc, la voûte) de Bramante, où on la voit encore entre deux paons également en bronze. J'emprunte cette note à M. de Romanis. Bivarol dit : «La boule qui termine le dôme de Saint-Pierre. » Colbert a traduit : « La boule du dôme de Saint- Tierre. » Us ont eu tort. Dans le temps de Dante, il n'y avait pas de dôme à Saint-Pierre. Cette pomme de pin a onze pieds de hauteur; la boule actuelle qui termine le dôme de Saint-Pierre a sept pieds dix pouces de diamètre. Je l'ai mesurée plusieurs fois : ainsi le visage de Kembrot avait onze pieds de hauteur, s mètres s7s roillim.

i. Les habitants de la Frise passaient alors, comme aujourd'hui, pour être d'une haute stature.

2. Trente grands palmes : il ne faut pas dire trente grandes palmes. Il s'agit ici de palmes florentins. Notre aune ancienne valait deux bras florentins; le feras valait trois palmes; ainsi, trente palmes font dixbras, qui font cinq aunes : six mètres.

3. Le poëte confond ici l'entreprise des Géants contre Jupiter, et celle de

Nembrot ou Ncmrod, fils de Chus, et l'un de ceux qui voulurent bâtir la tour de Babel. Les paroles que prononce Nembrot sont arabes, et signifient, d'après M. Lanci : « Honore ma splendeur dans l'.ibime, comme elle a brillé dans le monde. » Le poëte doit avoir pense en même temps, que personne ne comprendrait ces paroles; caril ajoute plus bas , en parlant du même géant :« Le langage des hommes lui est aussi inconnu que le sien l'est à la terre. »

Toujours, il est bien que, grâce à M. Lanci, on ne dise plus que ces paroles n'ont aucun sens, et que Dante les avait insérées là à tort et à travers. Non : ces paroles servent à montrer l'esprit conséquent du poète, qui représente les condamnés comme livrés à un continuel sentiment d'orgueil ou de honte : ici c'est l'orgueil qui domine; et quel orgueil ! Le géant voit de la splendeur dans les ténèbres; car on ne peut pas croire qu'il ait voulu parler ainsi de iui-même avec dérision.

4. Virgile, pour châtier l'orgueil de Nembrot, lui adresse des paroles moqueuses. Il lui indique où est son cor. Nembrot le savait rependant, puisqu'il en a sonné quand •• lespoëtes , en quittant la triste vallée, ont marche sans parler sur le bord qui l'environne, »

et que ce son effroyable a rappelé le bruit du cor de Roland. C'est dans ce moment-là qiir Dante voyant les géants

l'enfek, CHANT XXXI. 14'>

muscles de ton cou , tu trouveras la courroie qui soutient ce fatal instrument : remarque donc qu'il décrit un cercle autour de ton énorme poitrine. » Mon maître me dit ensuite : « Voilà Nembrot , il s'accuse lui-même ; c'est depuis qu'il manifesta son arrogante inexpérience , qu'on ne parle plus une seule et même langue dans le monde. Laissons-le , ne perdons pas nos paroles : le langage des hommes lui est aussi inconnu que le sien l'est à toute la terre. »

Kous fîmes un détour à gauche , et , à la portée du trait , nous trouvâmes un géant plus grand et plus redoutable. Je ne saurais dire quelle main invincible a pu garrotter un tel monstre; mais une chaîne qui assujétissait sur sa poitrine sou bras gauche, et sur ses reins son bras droit, le tenait lié depuis le cou jusqu'à cette moitié du corps que l'on pouvait apercevoir, et se repliait cinq fois autour de ses flancs. « Ce superbe géant , dit mon guide , voulut éprouver sa puissance contre celle du grand Jupiter, et voilà quelle fut sa récompense : il s'appelle Éphialte ' ; il s'abandonnait aux accès de son audace téméraire, quand les géants intimidèrent les dieux; il ne peut plus mouvoir ces bras qui lui servirent à entasser les montagnes. » — « Je voudrais, repris-je, voir, s'il se peut, Briarée 2, ce géant que l'on dit d'une bauteur si démesurée. » Mon guide répondit : « Tu verras Antée3 près d'ici; il est libre, et parle intelligiblement : c'est lui qui nous déposera

à travers l'obscurité, les a pris pour les Briarée, lils de Titan et de la Terre .

tours d]une ville. s'appelait aussi Égëon. Il est facile de

i. Éphialte et son frère Œthus comprendre que liante, qui a lu si pas-

étaient fils de Neptune et d'Iphimédie. sionnément 'le poème de Virgile, soit

C'étaient des géants qui, chaque année, curieux de voir ce même Briarée. Mais

croissaient de plusieurs coudées, et Virgile ne pourra pas satisfaire Dante,

prenaient une grosseur proportionnée. 3. Antée, fils de Neptune et de la Terre.

Us n'avaient encore que quinze ans, tué par Hercule. Il exerçait ses bri-

quand ils voulurent escalader le ciel- gandages dans la Libye. Danle dit que

Ils se tuèrent l'un l'autre, excités par ce géant est libre et parle intelligible

l'adresse de Diane, qui les anima d'une inent , parce qu'il ne conspira pas con-

violcnte colère. tre les dieux. On ne peut s'empêcher

2. Dante désire de voir Briarée , à d'admirer l'esprit de logique et celte

cause de la description de ce monstre suite d'excellents raisonnements qui

qu'on trouve dans Virgile, I.iv. n, vers n'abandonnent jamais le poète. tes et suiv.

au fond du dernier abîme. L'autre que tu demandes est plus éloigné, mais il est tel qu'Éphialte, et enchaîné comme lui; il a seulement un aspect plus féroce. » A ces mots Éphialte secoua ses chaînes : jamais un tremblement defterre,qui ébranle une tour énorme , ne fit entendre un bruit aussi terrible. Alors je craignis plus que jamais la mort, et l'effroi allait m'anéantir, si je ne me fusse souvenu que le géant avait les mains garrottées

Nous continuâmes de marcher, et nous vîmes Antée dont le corps , sans comprendre la tête , dépassait le gouffre de cinq aunes ' . Mon maître parla ainsi : « O toi qui fis un butin de mille lions ? dans la vallée fortunée où Scipion se couvrit de gloire et mit en fuite Annibal et les siens 3 ; il paraît qu'on croit que tu aurais donné la victoire aux fils de la terre 4, si tu avais accompagné tes frères à la haute guerre contre les dieux : ne dédaigne pas de Rabaisser et de nous déposer là où le Cocyte est couvert de glaces ! Ne me fais appeler ni Titye ni Tipliée 5. Celui que je conduis peut rassasier ton âme avide de renommée: abaisse-toi, et ne tords pas ainsi ton visage. Oui, il peut parler de toi dans le inonde, celuiTci qui est vivant, et destiné à une longue carrière, si la grâce ne l'appelle pas à elle avant le temps. » Alors le géant étendit sur mon guide ces mains qui pressèrent si rudement Hercule 6 . Le sage Romain me dit , quanti il se sentit saisir ainsi : « Fais

1. Cinq aunes: six mètres. Voyez une les ménagements pour la honte, sont note précédente , page i«, note 2. décidément la monnaie qui circule en

2. Virgile flatte Antée , dont il a be- enfer : là, on est toujours livré à soin en ce moment; il rappelle au géant, l'orgueil ou à la honte; ici, l'orgueil que dans le voisinage du lieu où Sci- triomphe encore. Antée oublie qu'il a pion vainquit Annibal, c'est-à-dire en été vaincu par Hercule, simple demi- Afrique , ce géant avait fait un butin dieu; il va rendre le service qu'on lui de mille lions (Pharsale, liv. iv, vers demande, il est vrai, en tordant le vi- 602 ). Mille lions sont ici pour un nom- sage d'assez mauvaise grâce.

bre considérable. s. Ni Titye , niTiphée, autres géants

5. Scipion rendit nécessaire la fuite que Virgile suppose autour du puits.

d' Annibal et des siens, en les forçant à 6. Mais qui cependant ne furent pas

repasser en Afrique. victorieuses. Ce n'est plus Virgile qui

a. Comme je l'ai déjà dit, Virgile parle, c'est le poète qui est rempli de

flatte Antée dont il attend un service. frayeur.

Les satisfactions offertes à l'orgueil , et

L ENFER, CHANT XXNT.

en sorte que je puisse te tenir fortement. » Et il me serra contre lui tellement que nos corps ne formaient qu'un faisceau. Tel que la Garisende ', si on la considère du côté où sa cime inclinée inspire tant d'effroi, parait prête à se renverser, quand il passe un nuage au-dessus de ses créneaux, tel me sembla le formidable Antée, quand je le vis abaisser ses bras. J'avoue qu'alors j'aurais préféré toute autre voie; mais il nous porta légèrement au fond de l'abîme qui renferme Lucifer et Judas. A peine nous eut-il déposés, qu'il se releva comme le mat d'un vaisseau.

I. La Garisende, tour de cent trente pieds de haut, appelée ainsi du nom d'un noble bolonais , qui la fit élever sur la piazza minore di porta Ravegnana à Bologne. Cette tour a une inclinaison extérieure de neuf pieds, tandis que l'inclinaison intérieure n'est que d'un seul pied ; si l'on s'approche de l'édifice du côté où il penche , et si l'on regarde , par un temps d'orage , les nuages ;qui passent rapidement en l'air dans un sens opposé , on croit qu'ils vont abattre la tour. Elle est bâtie à cûté de celle des .-isineUi , qui a trois

cent soixante-seize pieds de hauteur.

La Garisende a été appelée pendant quelque temps , suivant quelques écrivains, la torre dell' Agnello ; aujourd'hui , on la nomme torre Mozza. — Quelques auteurs assurent que ce surplomb de la Garisende est un effet de la volonté de l'artiste qui l'a élevée ; mais les architectes soutiennent au contraire, qu'il est la suite du peu de soin qu'on a rois à bien étayer les fondations. La tour de Pise a un surplomb de treize pieds ; aussi est-elle plus effrayante que la Garisende.

CHANT XXXII

Si je savais composer des vers d'un ton âpre et rauque, comme il conviendrait d'en offrir ici pour décrire le puits sur lequel s'appuient tous les autres cercles, j'exprimerais le suc de ma pensée avec plus de force; mais, puisque ce don m'est refusé, ce n'est pas sans crainte que je me hasarde à retracer ce que j'ai vu. La description du centre de l'univers ne peut être ni un jeu futile, ni l'entreprise d'une langue qui ne sait encore que balbutier. Femmes1, qui avez aidé Amphion à élever les murailles de Thèbes, accordez-moi votre généreuse assistance, et que mes chants s'élèvent à la hauteur du sujet. O race maudite de coupables , qui habitez ce lieu dont il est si difficile de présenter un tableau fidèle, que n'avez-vous été, dans le monde, des brebis et des chèvres!

Quand nous filmes parvenus dans le puits obscur, plus bas que le sol où reposaient les pieds du géant, je considérai les hauts retranchements de l'abîme, et j'entendis qu'on me disait : «Prends garde à tes pas, évite de fouler aux pieds la tête des misérables accablés qui ont été tes frères. » Je me tournai, et je m'aperçus que je marchais sur un lac glacé qui ressemblait plutôt à un cristal qu'à un fleuve. Le Danube qui traverse l'Autriche , et le Tanaïs qui roule ses eaux sous un ciel encore plus rigoureux , n'entravent pas leur cours d'une enveloppe aussi épaisse. Les monts Tabernick et Piétra Pia-

i. Les Muses. La fable raconte qu'A ni- d'elles-mêmes a leur place. Dante sup-

phion, par les douxsons de sa l.vre, fit pose naturellement qu'Amphion fut

descendre les pierres du mont Cytlié- alors- assisté par les Muses. Amphion.

ron , pour bâtir Thèbes : les pierres. célèbre princc-poëtc de Béolie , était

sensibles à eette mélodie, se rangeaient fils de .Jupiter et d'Antiope.

na • s'écrouleraient sur ce lac , qu'on n'entendrait pas à sa surface le moindre craquement.

De même qu'on voit la grenouille qui coasse, la tête hors des marais, à l'époque de l'année où la villageoise pense à glaner, de même on voyait les ombres livides sous cet hiver éternel , plongées dans la glace jusqu'à cette partie du visage où se signale la honte, et imitant, en faisant craquer leurs dents, le bruit du bec de la cigogne2. Elles avaient toutes la tête renversée en avant; le froid qu'elles éprouvaient et la douleur dont elles étaient pénétrées, se manifestaient parce choc de leurs dents et le gonflement de leurs yeux.

Quand j'eus observé quelque temps ce spectacle, je regardai à mes pieds , et je vis deux ombres qui se serraient si étroitement , que leurs chevelures étaient confondues. « Ditesmoi; qui êtes-vous, m'écriai-je, ô vous qui vous étreignez si fort? » Ces ombres élevèrent la tête, mais leurs yeux étaient baignés de larmes qui tombant sur leurs cils , y restèrent tout à coup condensées par la glace : bientôt elle rapprocha encore les deux coupables, en les resserrant ensemble visage contre visage : jamais un lien de fer n'a plus fortement tenu appliqué le bois contre le bois. La fureur des ombres fut telle , qu'elles s'entre-heurtèrent comme deux béliers.

Une autre âme , à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui inclinait sa face humiliée, me dit : « Pourquoi te mirestu en nous? veux-tu savoir qui sont ces deux esprits? Ils naquirent, ainsi que leur père Albert, dans la vallée d'où descend le Bisenzio3; ils sont aussi fils de la même mère, et tu parcourras toute l'enceinte de Caïn ', avant de trouver une

i. Tabernick, montagne de l'Escla- Après la mort de leur père, ces deux

vonic. l'ietra Piana, montagne de la frères s'unirent pour tyranniser tous les

Toscane , située près de Lucques, dans pays voisins; ils finirent par conce-

la partie qu'on appelle la Garfagnana. voir de la jalousie l'un contre l'autre.

a. Ipsa stbi plaudat crépitante cico- et dans un accès de fureur, ils s'entre-

nia rostro ! Ovid., Met., vi, vers 97. tuèrent.

.->. Ces deux esprits étaient de la fa- 4. Dante divise les traîtres plongés

mille des Alberti, et nés dans la vallée dans la glace en quatre classes distinc-

appelée t'allérona, qu'arrose le Bisen- les; ils sont plus ou moins éloignés du

zio , qui va ensuite se jeter dans l'Arno. fleuve , et dans des attitudes différentes

ombre qui ait plus mérité qu'eux d'être abreuvée de l'amertume du bouillon de glace. Je n'en excepte pas celui à qui Artus ■ fit dans le flanc une si large blessure , que les rayons du soleil traversèrent son corps, ni Focaccia2, ni celui qui, avec sa tête, m'empêche de voir plus avant, et qui fut appelé Sassolo Maschéroni 3. Situes Toscan, tu dois connaître ce dernier. Pour que tu n'aies pas à m'interroger davantage, apprends que je suis Camiccione de' Pazzi : j'attends Carlino , qui vienne ici montrer un être plus méprisable que moi. »

Je vis beaucoup d'autres visages que le froid avait rendus violets; aussi le souvenir de cet étang me pénétrera-t-il toujours d'horreur.

Je m'avançais ainsi vers le centre où tendent tous les corps graves', et je tremblais de crainte dans ces ténèbres perpétuelles. En marchant parmi ces ombres impies J'ignore si ce fut un effet de ma volonté, du destin ou du hasard, mais mon pied heurta fortement contre une tête. L'âme cria en pleurant : « Pourquoi m'insultes-tu? si tu ne viens pas venger la journée de Monte-Aperto^, pourquoi me frappes-tu?» Je dis alors : «0 mon maître! attends-moi, que j'éclaircisse un doute auprès de cette ombre; puis nous avancerons aussi vite que tu voudras. » Mon guide s'étant arrêté, je dis à celui qui

Cette pnrtie du Cncyte s'appelle le gi- 3. Florentin, qui tua également un ron de Gain. Giron veut dire ici circuit. de ses oncles.— Camiccione de' Pazzi de Elle est la plus éloignée du centre, et Valdarno, qui tua, par trahison, Messer comprend les âmes de ceux qui ont Ubertino, son parent, et non pas un de trahi ou massacré leurs propres pa- la famille des Ubertins , comme dit rcnts : aussi s'appelle-t-elle circuit de Rivarol. —Messer Carlino de' Pazzi, Gain. La seconde division s'appelle du parli des Blancs , livra le château de ■intënore; la troisième, Ptolomée; la Piano délie virjne aux Noirs de Flo- <|uatrième, circuit de Judas. Nous arri- rence , qui lui donnèrent une grosse verons successivement à ces trois der- somme d'argent pour prix de sa lanières subdivisions, et je donnerai les ex- cheté 11 parait que Carlino devait plications nécessaires. êLre vivant quand Dante a fait ces

1. Mordrec, fils d'Artus, s'était mis vers. Ce juge sévère indique d'avance on embuscade pour tuer son père : ce- aux criminels qui vivent encore, quel lai-ci le prévint par un coup de lance est le châtiment qui leur est réservé. qui le perça de part en part. 4- Le centré de la lerre. Le poète re-

2. Focaccia Cancelliéri , noble de Pis- parlera de ce centre de gravité, chant toie, qui coupa la main d'un de ses cou- xxxiv.

sins, et assassina ensuite le père de cet s. Voyez page iki, note ».

infortuné.

blasphémait encore : « Qui es-tu , toi qui me fais de tels reproches ? » Il reprit : « Mais qui es-tu toi-même , toi qui marches dans le cercle d'Anténor < en frappant les visages des autres si rudement, que, quand même tu serais vivant, tu aurais encore frappé trop fort?» Je répondis: «Je suis vivant, et il peut t'être agréable, si tu es avide de quelque renommée, que je place ton nom avec ceux que j'ai déjà recueillis. » — « Moi ! s'écria-t-il , je désire le contraire, et même retire-toi; ne me donne plus de sujets de plaintes: tu ne sais pas bien flatter sur ce marais. » Je saisis alors le coupable à la nuque, et je dis : >< Il faudra bien que tu parles , ou il ne restera pas un cheveu sur cette tête. » — « Hé bien ! reprit-il, arrache mes cheveux , foule ma tête aux pieds, tu ne sauras jamais qui je suis. » L'esprit aboyait en renversant sa tête en avant, et j'avais déjà la main remplie des débris de sa chevelure , quand un autre cria : « Qu'as-tu donc , Bocca 2 ? il ne te suffit pas de grincer des dents, il faut que tes aboiements nous importunent. Quel démon te tourmente ? » — «Maintenant, repris-je, il m'est indifférent que tu parles, truître maudit; à ta honte, je porterai de vraies nouvelles de toi. » — «Va-t'en, répondit-il, raconte ce qu'il te plaira de racon-

I. Le cercle de ceux qui ont trahi leur patrie. Anténor, prince troyen, trahit, dit-on, sa patrie, en cachant Ulysse dans sa maison. On prétend qu'après le siège de Troie, il alla fonder la ville de Padoue.

s. Bocca degli Abbati. Il était Guelfe ; mais ayant été corrompu, à force d'argent, parles Gibelins, il s'approcha, au milieu de la bataille de Monte Aperto (voyez, page 41 , note 4, où il a été question de cette bataille) ; il s approcha de Jacques Pazzi qui tenait le principal étendard, et lui coupa la main. Les Guelfes ne voyant plus cet étendard , se crurent vaincus et prirent la fuite. Voilà pourquoi Bocca dit plus haut (page iso) : •< Si lu ne viens pas venger la journée de Monte Aperto, pourquoi me frappestu ? » Dante était Gibelin quand il écrivait ce passage , et il a la générosité de

rappeler le trait odieux de Bocca. Le poëte renonce même au ton généralement mesure avec lequel il interroge les esprits. Il veut forcer ce Bocca avec une sorte de violence à lui dire son nom. Mais aussi Bocca répond très-courageusement: «Qui es-tu toi-même toi qui marches en frappant les visages si rudement:-'» Uivarol a tres-sagement observé que Bocca a raison d'invoquer le respect dû aux morts Enfin, de cette faute, de cette injustice de Dante, si l'on vent appeler ainsi son action, naît une scène très-pathétique . et propre à donner une juste idée de l'horreur que doit inspirer la trahison réfléchie de Bocca. Remarquons aussi que cher Bocca, c'est le sentiment de la honte qui l'emporte, au point que le souvenir qu'on pourrait porter de lui sur la terre ne saurait le flatter.

ter; mais si tu sors d'ici, n'oublie pas celui qui vient d'avoir une langue si prompte à me trahir; il pleure en ce lieu l'argent qu'il a reçu des Français; tu pourras dire : J'ai vu Buoso da Duéra ', là où les pécheurs sont dans l'étang glacé. On te demandera peut-être qui tu as vu encore : hé bien , tu as à ta droite Beccheria2, dont Florence a fait tomber la tête: je crois que plus loin sont plongés Gianni del Soldaniéro, Ganellone et Tribaldello qui, trahissant les siens, livra, pendant leur sommeil, la porte de Faenza. »

Nous quittâmes cette ombre, et nous vîmes deux damnés dans une fosse, où la tête de l'un dominait et couvrait celle de l'autre : comme un homme affamé dévore du pain, le premier dévorait la tête de son compagnon, là où le cerveau s'unit à la nuque; il lui rongeait le crâne, comme autrefois Tidée3 se plut, par vengeance , à broyer sous sa dent le crâne de Ménalippe. Je m'exprimai en ces termes : « O toi qui montres un acharnement de bête féroce contre celui que tu manges , dismoi quelle est la cause de ta fureur! Lorsque je saurai qui vous êtes tous deux , quel est son crime et à quel point tu as droit de te livrer à une si terrible représaille, je citerai tou nom dans le monde, si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche pas ( . »

i. Buoso da Duéra , de Crémone , qui conseil de ce perfide , Marsile , roi des

laissa passer sans l'attaquer, l'armée Sarrasins, attaqua l'armée rie Charleina-

commandée par le général français Guy gne dans un déGlé, et gagna la fameuse

de Montfort, après avoir reçu de ce gé- bataille de Boncevaux. — Tribaldello de'

néral une somme considérable. Manfrédi, de Faenza, remit, la jiuit,

2. Beccaria, de Pavie, suivant Ven- une porte de cette ville aux Français

turi, Bivarol et Biagioli ; et de Parme, qui avaient été appelés en Italie, et qui

suivant Landino et Moutonnet, fut abbé étaient commandés par raessire Jean de

de Vallombrose. 11 résidait à Florence, Pas.

comme légat du pape. On découvrit 3. Tidée , fils d'OEnée et d'Althéc. It

qu'il avait conjuré en faveur des Gibc- fut blessé au siège de Thèbes par Mé-

lins contre les Guelfes, et on le con- nalippe, qu'il frappa aussi mortellement,

damna à perdre la tète sur un échnfaud. Ménalippe étant mort , Tidée se fit ap-

Cetle sentence fut exécutée à Florence porter sa tète, et la déchira avec les

môme. — Gianni del Soldanicro, Gibe- dents.

lin, trahit sa patrie et favorisa les 4. Le poète parle au comte Ugolin

Guelfes. — Ganellone. Quelques-uns qui va dans le chant suivant lui raconter

l'appellent Gano de Mayence. Par le sa terrible histoire.

CHANT XXXIlï.

Le pécheur détourna sa bouche du féroce repas'; — et. après l'avoir essuyée aux cheveux de la tète qu'il avait rongée par derrière, il commença ainsi : « Tu veux que je renouvelle cette rage désespérée dont le souvenir m'accable avant même que je parle; mais si mes paroles sont une semence qui porte pour fruit l'infamie du traître que je ronge , tu me verras parler et pleurer à la fois. Je ne sais qui tu es , ni sous quels auspices tu es venu jusqu'ici; à ton langage, tu me parais Florentin. Apprends que je fus le comte Ugolin; celui-ci est l'archevêque Ruggiéri : je te dirai pourquoi je lui suis un tel voisin -. Il est inutile de répéter que, malgré ma confiance en lui, victime de ses affreux soupçons, je fus saisi et dévoué à la mort3 : mais ce que tu ne sais pas, c'est combien cette mort fut atroce; tu vas en entendre le récit, et tu sauras si

i. 11 est nécessaire de présenter ici l'histoire abrégée de l'esprit qui parle, l'golin délia Gherardesca se rendit maître de Pise avec l'assistance de Ruggiéri degli Ubaldini, archevêque de celte ville , et dépouilla de son autorité Nino de Gallura de' V'isconti , qui y commandait avant eux , sous le titre degiudice, juge. Cette conduite disposa peu favorablement les Pisans, qui blâmèrent l'action d'TJgolin d'autant plus sévèrement, que Nino était fils d'une de ses propres filles. La mésintelligence ne tarda pas à se manifester entre le comte et l'archevêque; et celui-ci, pour perdre le rival avec qui il était forcé de partager l'autorité, fit courir le bruit qu l'golin trahissait la patrie. Bientôt l'ambitieux archevêque appela dans son parti les trois familles des Gualandi , des Sismondi et des Iati-

franchi, et marcha au palais du comte, l'en arracha, et le conduisit avec ses enfants dans une tour qui était sur la place des Anziani ou magistrats de la ville. Il ordonna ensuite qu'on jet.1t dans l'Arno les clefs de la tour, et qu'on laissât Ugolin et ses enfants mourir de faim. Cet événement eut lieu en i»s, quand Dante avait vingl-trois ans. Vnv.

Jean Villani, liv. vu, chap. 120 et 127.

2. Il y a quelque chose d'amer dans cette expression que je n'ai pas voulu faire disparaître : « Or ti dira perché 'i son tal vicino. »

s. Je fus saisi et dévoué à la mort.

Rivarol traduit : « Me fit prendre et mettre à mort." Mettre a mort pre sente l'idée d'un supplice immédiat. J'ai cru que dévoué à la mort était plus exact , et plus dans le sens de l'idée du poète.

ce monstre a mérité ma haine. A travers les soupiraux de la tour, à qui, depuis mon supplice, on adonné le nom de Tour de la faim ', et où tant d'autres seront enfermés après moi, une légère ouverture m'avait déjà, plusieurs fois , fait apercevoir la clarté du jour, lorsque j'eus un songe funeste qui déchira pour moi le voile de l'avenir.

« Ruggiéri me paraissait être mon seigneur et mon maître ; il poursuivait un loup et ses louveteaux vers la montagne qui dérobe aux Pisans la vue de l'État de Lucques 2. Il chassait devant lui les Gualandi, les Sismondi et les Lanfranchi3 précédés eux-mêmes de chiennes maigres, affamées , et dressées par des mains habiles. En peu de temps le loup et ses petits me parurent fatigués, et les chiennes semblaient, de leur dent aiguë, leur fendre le flanc.

«Quand je fus éveillé, avant l'aurore, j'entendis mes fils, qu'on avait emprisonnés avec moi, pleurer, en dormant encore, et demander du pain. Tues bien cruel, toi, si tu ne gémis du triste sort qui m'était annoncé ; et si tu ne verses pas de larmes, de quoi peux-tu donc pleurer?

« Déjà nous étions debout : déjà approchait l'heure où l'on avait coutume d'apporter notre nourriture; chacun de nous était tourmenté de noirs pressentiments, funeste effet de notre songe. J'entendis clouer les portes de l'horrible tour ; je regardai mes enfants sans parler : je ne pleurais pas, tant je me sentis en-dedans devenir de pierre 4 . Mes fils pleuraient; mon jeune Anselme me dit : « Pourquoi nous regardes-tu ainsi, mon père? qu'as-tu donc ?» — « Je ne pleurai pas en-

i. Villani assure, chap. 26, que depuis 4. « Si dentro impietrai. » Je ne

la mort d'Ugolin , la tour où il finit sa crois pas que le mot pétrifié rende

vie fut appelée Tour de la faim. bien le mot impietrai. Pétrifié a reçu

2. La montagne de Saint-Julien, ne une signification qui n'est plus suffi-

I.ncqucs, on apercevrait les tours de santé pour rappeler la sublime exprès-

Pise, sans la montagne de Saint-Julien : sion de Dante. Le bon Grangier a dit :

car on ne compte , de cette ville à l'au- « Ainsi dans le cœur , je m'empierre. »

tre, qu'une distance de quatre lieues et Je n'ai pas osé le suivre, mais il me sem-

demie. C'est une des plus agréables ble qu' impietrai mériterait peut-être

routes qu'on puisse trouver en Italie. que nous donnassions un nouveau mot

5. Familles puissantes que l'archevê- à notre langue, que avait attirées dans son parti.

l'enfer, CHANT XXXIII. 155

core , et je ne répondis pas tout ce jour et la nuit qui le suivit, jusqu'au lendemain, lorsqu'un autre soleil vint éclairer le monde. A peine un faible rayon eut il pénétré dans la prison de douleurs, que je vis sur la figure de mes quatre enfants les mêmes symptômes d'épuisement qui devaient altérer mon visage. De rage , je me mordis les deux mains. Mes fils, pensant que je faisais ainsi pour manger, se levèrent et me dirent : « O mon père ! notre douleur sera moins affreuse, si tu « manges de nous ' : tu nous as donné ces chairs misérables. « hé bien, tu les reprends !.... »

«Je m'apaisai alors pour ne pas redoubler leur désespoir. Ce jour et le suivant, nous restâmes tous dans un morne silence. Ah! terre insensible, pourquoi ne t'es-tu pas entr'ouverte? Nous avions atteint le quatrième jour; Gaddo vint tomber à mes pieds , en me disant : « Mon père , est-ce que tu ne viens pas à mon secours 2? » et il expira. Comme tu me vois en ce moment, je vis les trois autres s'éteindre, un a un, entre le cinquième et le sixième jour. La vue troublée par mon état de faiblesse, je roulai sur eux, presque sans connaissance, et je les appelai encore deux jours après leur mort. Ensuite la faim eut plus de pouvoir que la douleur. »

ApeineUgolin eut-il parlé qu'il reprit le misérable crâne, auquel , en tordant les yeux , il donna , avec la fureur d'un chien, des coups de dent qui pénétrèrent jusqu'à l'os3.

Ah ! Pise, la honte des nations répandues sur ce beau pays où le si résonne ^ , puisque tes voisins sont trop lents à te pu-

1. M. Ginguené a traduit : « SI tu veux ce mouvement naturel de tout enfant te nourrir de nous. » Ce tercet , dit qui attend de son père protection et se- Venturi, paraissait au Tasse exprimé cours, Gaddo s'écrie :•• Mon père, csid'un ton si tendre et avec tant de no- ce que tu nous laisses ainsi mourir de blesse, qu'il ne se lassait pas de le faim?» Dante est ici le poète du cœur : louer. jamais on n'a peint les hommes avec

2. Ce peu de paroles de Gaddo me plus de talent, ni rendu sa pensée avec semblentun chef-d'œuvre de sensibilité. plus de simplicité.

Tant que Gaddo a conserve sa raison, il r,. J'ai tâché d'imiter, par la forme

a gardé le silence , et n'a rien dit qui dure de la phrase , l'action même dT-

pùt accuser son perc ; mais au moment golin. Il multiplie les coups de dent

où les forces du malheureux enfant l'a- comme un chien qui mord avec aprelé.

banlonnent, sa raison s'égare , et par t. Où le si résonne. Un savant lia-

nir, que la Capraia et la Gorgona ' se détachent de la mer, et que, venant former une digue à l'embouchure de l'Arno, elles fassent refluer ses eaux pour engloutir tous tes habitants! Si le comte Ugolin était accusé d'avoir livré tes châteaux, tu ne devais pas vouer ses enfants à un tel supplice. 0 nouvelle Thèbes, leur âge rendait innocents Uguccion, Brigata2, et les deux que j'ai déjà nommés !

Nous avançâmes, et nous vîmes d'autres ombres plongées dans le froid éternel, mais dont la tête était renversée en arrière. Les larmes qui avaient inondé d'abord leurs joues ne permettaient pas à d'autres larmes de couler : la douleur trouvant un obstacle dans les yeux fermés par la glace, était forcée de retourner sur elle-même, et redoublait le supplice; enfin, les pleurs cherchant à s'échapper étaient arrêtés sur les cils comme des visières de cristal, et de nouvelles larmes remplissaient toute la cavité de l'œil.

lien m'a dit qu'il avr.it sur ce passage un sentiment différent de celui de tous les commentateurs : que peut-être il bel pae.ie dove 't si sitona était mis là par ironie , et que celte supposition n'était pas trop étrangère au caractère de Dante. Je soumets cette opinion aux littérateurs compétents et exercés dans la connaissance des mystères de notre poète.

i. La Capraia et la Gorgona sont deux petites lies de la Méditerranée peu distantes des bouches de l'Arno.

2. Noms des deux autres infortunés compagnons d'Ugolin. Le poète en a nomme précédemment deux autres, Anselmuccio et Gaddo. Quelques auteurs prétendent qu'Uguccione et Gaddo étaient seuls fils d'Ugolin. et qu'Anselme (car il ne l'appelle ici Anscliiuccio que par un sentiment de tendresse) et lîrigata étaient ses petits-fils, ce qui est très-probable.

Cet épisode a été traduit en vers latins par Lebeau. M. Masse en a donné une excellente traduction en vers français. Je regrette de ne pas pouvoir citer la traduction de M. Terrasson , qui est liissi en vers fiançais.

Les éloges que je donnerais à cet épi-

sode n'ajouteraient rien à sa réputation. Je ne veux offrir qu'une seule observation. Au seul nom d'Ugolin, nous nous représentons une scène d'effroi et de terreur, l'eu de personnes se sont attachées à rechercher combien ce morceau peint la vive et touchante sensibilité du poète; je ne sais pas même si les beautés qui font connaître la générosité de soncreur, ne l'emportent pas sur celles qui l'ont placé au premier rang parmi les coloristes que la vigueur, l'audace et l'énergie distinguent éminemment. Ce sont de bien autres titres de gloire que nous examinons ici. Le peu de paroles que les enfants adressent à leur père annoncent un dévouement si sincère, une résignation si chrétienne! aucun d'eux n'a reproché au malheureux Ugolin ce qu'il a pu faire d'imprudent et de punissable pour s'attirer un sort si douloureux. Leur père partage leur infortune; ils ne se plaignent pas, et lui offrent leur sang pour prolonger sa vie... Mais, encore une fois, les scènes d'épouvante ont apparemment plus d'attrait pour les hommes, et c'est surtout l'imprécation par laquelle se termine l'épisode qui a obtenu le plus de succès.

LENFLU, CHANT XXXlIl. 157

Quoique le froid qui règne dans ce lieu ne fît plus sur nia figure une impression douloureuse , de même qu'il cesse d'offenser une partie de notre corps endurcie par la fatigue, cependant il me parut que je sentais un air refroidi qui frappait mon visage. Je dis à mon maître : « Qui produit donc ce vent? est-ce qu'ici toutes les vapeurs ne sont pas éteintes? » Et lui à moi : « Tes yeux te feront promptement la réponse, et tu connaîtras la cause de ce vent. » Alors un des malheureux deMa croûte glacée nous cria : « 0 âmes si coupables que vous avez été précipitées dans le dernier gouffre , arrachez-moi ces voiles endurcis ! que je puisse soulager ma douleur avant que mes larmes se regèlent une autre fois ! » Et moi à cet esprit : « Dis qui tu es, je t'accorderai mon secours; et si ensuite je n'écarte cet obstacle qui te fait gémir, je veux être plongé au fond de cette glace. » L'ombre repartit : « Je suis frère Albéric', je suis celui dont le jardin a produit des dattes pour des figues : je reçois ici un digne et juste échange. » — «Mais, repris-je, est-ce que tu es déjà mort? » L'esprit ajouta : « Je ne puis te dire ce qu'est devenu mon corps dans le inonde. Cette Ptolomée 2 funeste a ce privilège, que souvent un coupable y roule avant qu'Atropos ait remué les doigts : enfin, pour que tu brises, avec plus de zèle, les glaçons épais qui enchaînent mes larmes, apprends qu'aussitôt qu'une

l. Albéric de Manlrcdi, l'un des sci- 2. Ptolomée. Cette division du Cocyte gncurs de Faenza, dans sa vieillesse; est appelée Ptolomée , du nom de Ptos'étant fait cavalier gaudente, frère" lomée, roi d'Egypte, qui trahit le grand joyeux, il fut appelé frère Albéric. Pompée, ou suivant Lombardi.de celui Ayant pris querelle avec plusieurs de de Ptolomée, gendre de Simon Macchascs voisins, il les invita à un festin, bée, qui tua , par trahison, son beausous prétexte de se reconcilier, et à la père et deux de ses parents qu'il avait lin du repas , commanda qu'on apportât reçus dans sa maison. II me semble que les fruits. Il était convenu qu'à ce si- cette dernière supposition n'est pas lon- Kiial.on se jetterait sur les convives dée. LegendredeSimon Macchabée doit pour les assassiner. Alors les fruits du être placé dans la division de Caïn.là où frère Albéric étaient passés en pro- sont plongés les assassins de leurs: paverbe; et quand on voulait désigner rents. J'aime mieux la supposition rela» quelqu'un qui avait commis un assassi- tive à Ptolomée, roi d'Egypte, qui mannat, on disait: H a/ait; servir les fruits qua, par lâcheté, aux devoirs de l'bosdu frère Albéric. Aussi le coupable pitahté. Telle est aussi l'opinion de

«lit amèrement : « Je reçois Ici des BiagtolL, dattes pour des figues

158 l'enfer, chant XXXIII.

âme est traîtresse comme la mienne, son corps lui est enlevé par un démon qui le gouverne à son gré , pendant tout le temps fixé pour le reste de sa vie. Cette âme tombe alors dans la froide citerne, et peut-être vois-tu encore là-haut le corps de celui qui est glacé près de moi. Tu dois le connaître, si, depuis peu , tu as quitté la terre. C'est Branca d'Oria ' : il s'est cependant écoulé beaucoup d'années , depuis qu'il a été précipité dans cette enceinte. »

-(Je crois, que tu me trompes, lui dis-je , Branca d'Oria n'est pas mort, il mange, il boit, il dort, il s'habille comme nous. » L'ombre répondit : « Michel Sanche n'était pas encore tombé dans la fosse de Malébranche , où bout une poix tenace, qu'un diable s'empara, sur la terre, du corps de Branca d'Oria et de celui d'un de ses parents complice de sa trahison. Maintenant étends la main , et ouvre-moi les yeux. »

Je me gardai de le satisfaire, et ce fut une action courtoise que d'avoir manqué à ma parole.

Ah ! Génois 2, hommes sans mœurs et remplis de vices ,

!. Génois, qui tua lâchement don Mi'- chant à lire, et !a tâche du poète, pour chel Sanche, pour lui enlever la place de ce qui concerne l'Enfer, sera terminée. Jugea Logodoro , en Sardaigne. Il a 11 reste à voirie supplice de Dite, l'ange été déjà fait mention de ce Sanche dans déchu, et il faut convenir que son châle chant xxn. Voyez page 98 , note 2. tintent sera aussi imposant et aussi

2. Voilà le tour des Génois. L'habitant terrible que le comporte son crime;

de la Romagne est Albéric. Un des vô- car il est certain que, dans les doctri-

tres, c'est Branca Doria. nés vagues du paganisme voulant ven-

On trouve dans X Histoire de Dante, ger Jupiter de i'attaque des Géants, et page 29S, quelques détails sur les suites dans les saintes révélations du catholide cette condamnation si terrible pro- cisme vouant à une honte éternelle noncée par le poète. « En isi2, Dinte l'injure des anges rebelles, on doit arriva dans la ville de Gènes. 11 fut fêlé : déplorer la révolte la plus audacieuse d'abord par de nombreux étrangers , et la plus insensée. Quelques critiques admirateurs de ses beaux vers; mais ont recherché pourquoi, à la suite des BrancaDoriasetrouvaitàGènes. «Alors, trente-trois premiers chants, Dante « dit M. Arrivabcne (.il Secolo di Dante, n'avait pas fait une sorte de récapitulait page us), Branca Doria, ou ce démon tion rapide des supplices dont il venait « qui animait son corps, et avec Branca, d'être témoin. On ne lui demandait «les gouverneurs de la ville, montré- qu'un tercet de plus, semblable à peu » rent à Dante, paresprit de vengeance, près au vers de Lucrèce , liv. in , que « à quel point ils abhorraient l'apotre de nous allons citer, et que Dante néces- « la vérité. » Oguccione délia Faggiola saireraent avait lu , car c'est dans ce interposa l'autorité de sa renommée, même passage que le Romain dit: mais il parait que le séjour de Dante à « Unus Homertis sceptra potitus.» Gènes ne put pas être de longue durée.» C'est bien là VUmero poeta sovrano

Nous n'avons plus que le xxxive du chant iv de YEnfer.

pourquoi n"êtes-vous pas séparés de l'univers? Je trouvai, auprès du plus méchant habitant de la Romagne, un des vôtres qui avait mérité , avant sa mort , de voir son âme plongée dans le Cocyte, tandis que là-haut son corps semble encore jouir de la vie !

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Voici le vers de Lucrère, dont on eut ce sùjpbi

voulu avoir l'équivalent au chant xxxiii :

f'erbera, carniflees , robur, pix, lamina, tœdœ-

Assurément, on ne peut pas exprimer mieux en six mots, portant avec eux une pensée de terreur, les supplices de cette Rome qu'on nous représente comme si noblement civilisée. Et quels crimes donc pouvaient appeler de telles peines ! Certainement, Dante n'a pas cru devoir s'arrêter; il doit continuer un glorieux voyage. Répondant à ces Toscans admirateurs de leur poëte, pour qui ils auraient voulu une gloire de plus, je leur dirai qu'il était aisé au chantre de la Divine Comédie de rencontrer, dans un auteur qu'il connaissait, cette récapitulation si regrettée. On la trouve dans ce 111e livre de Lucrèce, là même où nous avons pris le vers cité plus haut. Nous observerons que l'ami de Memraius, après avoir vu les proscriptions de Marius et de Sylla , rapporte tous les crimes, à peu près comme fait Dante, aux violences des partis de son temps. Lucrèce, avec ses idées épicuriennes, ne voyait l'Enfer que dans la vie humaine , et voici comme il soutient sa thèse dont il emprunte les images aux mœurs de sa patrie.

Venons à ce passage tel qu'il est dans la traduction de M. de Pongerville , dont la plume élégante, facile et brillante, compose les vers français avec tant de charme.

ais sa longue souffrance , e eu sa courte existence :

c Tantale enchaioé , l'homme abandonné , dans les maux cruels dont le destin l'accable , ressentir des dieui la vengeance implacable, rautours renaissants , ce Tytie entouré , uuffres infernaux n'est donc pas dévore ! finis quel être peut suffire?

ortel que le crime déchire; par des goûts honteux sans cesse captivé , » d'affreux remords dans «on cœur déprave.

prudent qu'un fol espoir anime rpé veut atteindre ta cime; ise, élevé un énorme rocher :

le, monte, et prêta la toucher

j fond du sombre abln

Vers elle il pou

Le fardeau mon

Retombe , et soi

La replonge . ce

De l'orgueil

Sisvphe est cet avide et fol ambitieux

Qui mendie eo rampant la faveur populai

Brigue de vains faisceaux , ou l'honneurt

Et toujours rebuté , la honte sur le front

r de la

son affront, dont elle abonde;

m irriter la soif de ses désirs;

chaque jour, la coupe des plaisirs; En s'abreu.ant enfin des plus pures délices , Dans un cœur fati;ué les changer en supplices : N'est-ce pas le tourment de ces jeunes beautés Qui , dans cet âge heureux si cher aux voluptés,, Dans un vase sans fond, vont d'une main craintive, Verser incessamment nue onde fugitive ?

Si ce profond Tartare et ses feux dévorants L'hydre, les fouets vengeurs, les sulfureux torrents. Ne sont que les vains fruits d'un pieux artifice , Jamais le crime heureux n'échappe à son supplice. Le crime , à chaque pas , est suiii par l'effroi , 11 sent peser sur lui le glaive de la loi. Dùt-il tromper les jeux du juge redoutable , Les tonrments des enfers sonldans uu cœur coupable) En vain il se confie au secret protecteur. Le mal conduit au mal et punit son auteur.

Ce sont là de fort beaux vers.

Dante, profondément catholique, ne pouvait pas se placer à ce point de vue; il eût pu dire , à la rigueur, et avec sa sévérité ordinaire : «L'Enfer auquel je crois dans la vie future , n'est-il pas aussi en acompte dans la vie présente?» Mais n'allons pas susciter au poëte des querelles inutiles. Et qui sait si l'on n'aurait pas objecté qu'alors l'action languissait ! Un profond écrivain comme Dante connaît cette mesure qu'il faut imposer à l'imagination. Laissons-le en paix , et entrons avec lui dans ce puits infernal où le rebelle est encore enfoncé (fltto), comme il était auparavant , puisque c'est dans cette position qu'il tomba du ciel.

Du questa parte cndde già del cielo.

LENFEU, CBAJiT XXXIV.

CHANT XXXIV

«Les étendards du roi de l'enfer paraissent devant nous ' , me dit mon maître; peux-tu les distinguer?» De même que, lorsqu'un nuage épais obscurcit l'air, ou lorsque la nuit commence à voiler l'horizon , on croit voir un moulin dont les ailes sont agitées par le vent, de même il me sembla que je voyais un édifice éloigné. La rigueur du froid me fit rapprocher de mon guide; je n'avais pas d'autre abri. Déjà , et plein de terreur, je le consigne dans ces vers, j'étais arrivé là où toutes les âmes, entièrement plongées dans la glace, ressemblaient, sous sa transparence, à des fétus recouverts d'un cristal 2. Les unes sont couchées, d'autres debout; celle-ci ne présente que la tête , celle-là étend les pieds : une autre décrit un arc avec ses pieds et sa tête.

Quand nous fûmes assez avancés, pour qu'il plût à mon maître de me montrer la créature autrefois la plus parfaite de toutes, Use retira de devant moi, et me fit arrêter un moment. «Voilà Dite3, s'écria-t-il ; ici il faut que tu redoubles de courage. »

Ne demande pas, lecteur, quelle fut alors mon épouvante :

I . Rien n'est plus bizarre ici que ce vers latin. C'est une partie du premier vers de l'hymne que l'Église chante devant l'étendard de J. C.p c'est-à-dire la croix. V'enluri appelle cette idée du poète « Brutta profanità e abuso di parole sï sacre.» Lombardi répond que Dante veut tourner en ridicule la présomptueuse entreprise de Lucifer, qui osa croire qu'il pouvait chasser Dieu du séjour céleste, et que le pol'te cherche à faire ressortir l'avilissement où est

tombé cet ange rebelle, dont on aperçoit les ailes qui ne serviront plus , et qui est plongé dans le Cocyte jusqu'à U poitrine.

2. Festuca veut aire fétu, brin de paille; ce sont dcs/e<?/s et non pas des fœtus, qui d'ailleurs ne sont pas transparents sous verre. Si Dante avait voulu parler d'un fœtus, il aurait d'dfeto

r>. Lucifer, qui , suivant le maître des sentences, Pierre Lombard, était autrefois l'ange le plus beau du ciel.

je ne la peindrai pas dans ces chants; mes expressions seraient impuissantes. Je ne mourus pas, et je ne restai pas vivant : si tu as quelque intelligence, pense à ce que je devins dans cet état où j'étais hors de la vie et de la mort.

Du fond du glacier sortait le souverain de la contrée des pleurs; on ne le voyait que jusqu'à la poitrine. J'atteindrais plutôt à la grandeur d'un géant, qu'il ne serait permis à des géants eux-mêmes d'atteindre à la hauteur des liras de Dite : que ne devait donc pas être le corps du monstre armé de bras si redoutables?

S'il a été aussi beau qu'il est effroyable aujourd'hui, s'il a osé élever sa tête superbe contre son créateur, c'est a juste titre que ce coupable est la source de toute douleur.

De quelle stupeur fus-je frappé en voyant trois visages à sa tête ' ! Le visage qui se présentait devant moi était d'une couleur de sang; les deux autres qui naissaient également des deux épaules, se réunissaient vers les tempes : la face, qui était tournée vers la droite, paraissait d'un blanc jaunissant; l'autre avait la couleur des habitants de ces bords où le- Nil laisse errer ses eaux. Sous chacun de ces visages paraissaient des ailes proportionnées à la taille démesurée d'un oiseau si formidable : je ne vis jamais voile de vaisseau d'une telle grandeur. Ces ailes n'étaient pas revêtues de plumes; elles présentaient la substance de celles de la chauve-souris. De ces ailes qu'il agitait à la fois , le démon produisait trois vents différents. Tout le Cocyte était enchaîné sous les glaces autour de Dilé ; il pleurait de ses six yeux, et ses trois mentons étaient inondés de larmes et d'une bave sanguinolente : dans

i. Les commentateurs se sont atta- sages désignent les Européens, les Asia-

chés à deviner ce que signifient les trois tiques et les Africains. Dans ce cas,

visages de couleurs différentes. Landino pourquoi serions-nous couleur de sang,

croit que Dante veut désigner par le ou rouges? Tout simplement, Dante

visage couleur de sang, la colère; par ayant inventé les trois visages, leur ;i

le visage d'un blanc jaunissant, lava- peut-être voulu donner trois couleurs

nce; et enfin, par le visage noir, la pa- différentes, et trois couleurs qui , d'a-

resse. Lombardi pense que le poète veut près nos idées, ne sont pas bien al-

indiquer les trois parties du monde con- trayantes sur un visa nues de son temps , et que les trois vi-

chacune de ces bouches, ses dents resserraient un pécheur; il torturait ainsi trois âmes à la fois. Celle que j'aperçus d'abord souffrait moins des morsures que du déchirement des griffes qui la dépouillaient de sa peau. «L'âme qui est ainsi mordue , est Judas Iscariote ' ; vois , sa tête est dans la bouche du monstre, et ses jambes s'agitent en dehors. Des deux autres esprits, dont la tête est pendante, celui que la bouche africaine déchire, est Brutus; observe comme il se tord sans se plaindre. L'autre, qui paraît si remarquable par son embonpoint, est Cassius. Mais la nuit commence :, il faut partir; nous avons tout vu. »

Suivant l'ordre de mon guide, je l'embrassai étroitement : alors il choisit le lieu et l'instant favorables; et, profitant d'un moment où les ailes étaient déployées , il s'attacha aux côtes velues du monstre3 : il descendit ensuite de flocons en flocons entre son épaisse toison et les glaçons amoncelés.

Lorsque nous fûmes arrivés à la hauteur des hanches du Démon, mon guide se tourna avec peine et avec effort; il plaça , en se renversant, sa tête où il avait les pieds, et s'accrocha, comme un homme qui est dans l'action de monter, aux flancs poilus du rebelle : aussi pensai-je que nous retournions une autre fois en enfer. * Tiens-toi bien , me dit le maître, harassé de fatigue, c'est par de tels échelons qu'on s'éloigne de la région des plaintes éternelles. »

11 sortit ensuite par la fente d'un rocher, me fit asseoir sur le bord, puis avec prudence il se plaça près de moi. Je ra-

i. Celle division est celle de Judas. autres bouches Brutus et Cassius, il se

Brutus et Cassius sont placés ici pour montre impérial , c'est-à-dire Gibelin

avoir assassiné César. Dante les consi- partisan de Henri VII. Voyez Histoirr

derc comme deux meurtriers et deux de Dante, page 285, où il appelle <•<•

scélérats qui s'armèrent contre leur prince «saint triomphateur et maître

bienfaiteur. L. Florus dit que les conju- unique. »

rés ne pouvant rester spectateurs de la 2. D'après des calculs faits sur ce que

douleur publique, se retirèrent dans la Dante dit lui-même au commencement

Syrie et dans la Macédoine, provinces duchant ii.ctsurccqu'ilditensuitedans

dont le gouvernement leur avait été les chants vu, xi, xx, xxr, xxix ,

donné par César lui-même. Rcr. rom., xxxr et xxxiv, on reconnaît que le

lib. IV, c. 7. poète passe à visiter l'Enfer vingt-qua-

En plaçant ici Judas, Dante se montre tre heures : une nuit et un jour,

télé catholique. En jetant dans les deux s. Aux cotes velues de Lucifer {Dite],

menai mes yeux sur Lucifer ', croyant le retrouver comme je l'avais laissé ; mais je le vis , les jambes tournées en eu-haut. Que le peuple grossier, qui ne devine pas le point où j'étais passé2, imagine combien je fus effrayé : «Lève-toi, dit mon maître, la route est longue, le chemin est pénible : nous sommes arrivés à la huitième heure du jour3. »

La voie que nous parcourions n'était pas une de ces voies qui conduisent aux palais, mais un sol rocailleux, âpre et ténébreux. «Avant de sortir de cet abîme, dis-je au maître, quand je fus levé, tire-moi de mon erreur. Où est l'étang de glace? pourquoi Lucifer est-il ainsi renversé? et comment en si peu de temps le soleil est-il venu remplacer la nuit? »

Et lui à moi : « Tu crois être encore vers l'autre coté du point où je m'attachai aux poils du serpent qui occupe la cavité placée au milieu du Monde : en effet, il en était ainsi tant que je descendais : mais quand je me suis tourné, tu as passé le point qui est le centre de gravité. Tu es sous l'hémisphère opposé à celui qui couvre la Terre et ses déserts, et sous lequel mourut l'homme qui naquit et vécut sans péché*. Tu as les pieds sur le cercle qui est opposé au cercle de Ju-

i. Dante croyait qu'il devait retrou- de gravitation qui entraine tous les ter Lucifer comme il l'avait laissé; mais corps pesants, et il est assez remarqua- Virgile annonçant que ce démon oc- ble qu'à travers la mauvaise physique cupe le centre de l'univers, il résulte que supposent les explications qu'il des lois de la gravitation, que la partie donne ensuite des effets produits sur la du corps de Lucifer qui était dans les forme de la terre , par la chute même Enfers était vue de la tête jusqu'à la de Satan , Dante eût déjà cette idée. » poitrine, et que l'autre partie du même Hist. litt., tome II, page las. démon qui s'étendait dans l'autre hémi- 2. Le point où j'étais passé : le centre sphère devait avoir, aux yeux des poë- de la terre. V. page 130, note 4. tes voyageurs, les jambes renversées. 5. •> E nia il sole amezza-ttrzariede.it " Alors, dit M. Ginguené, se tenant un Le jour se divise en Italie en quatre peu plus fortement aux poils, il ( Vir- parties égales : terza, sesta, nona et gilc) tourne avec beaucoup d'efforts sa vespro. Mezza-terza devient la huitéte où il avait les pieds ; et monte au tième partie du jour. Virgile a dit anlieu de descendre. Il sort enfin par l'on- paravant, vers os: « Ma la notte riverture d'un rocher, dépose Dante sur sorge;» il parlait alors dans un hérais- Ic bord, et y monte avec lui. Les jambes phère différent de celui où il se trouve . renversées de Satan sortent par ce sou- et en effet, il devait commencer à faire pirail; il est toujours là , debout, à la jour dans le nouvel hémisphère, poisplace où il tomba du ciel. II s'enfonça que la nuit s'avançait dans celui que les Jusqu'au centre de la terre, et y resta poètes venaient de quitter. \î\i-. C'est là que cesse d'agir cette force ■!• Jésqs-( hr'st.

das : ici le soleil nous éclaire, parce qu'il est caché pour ceux qui sont sous nos pieds. Le monstre, dont les poils me furent une échelle , est encore enfoncé là comme il était auparavant ; c'est dans cette position qu'il tomba du ciel. La terre qui s'étendait de ce côté que le corps immense du traître occupe aujourd'hui, se fit un voile, de la mer, par épouvante, et fuit vers notre hémisphère : peut-être en fuyant laissa-t-elle ce vide où nous nous trouvons, et alla-t-elle former cette montagne ', pour éviter le voisinage du téméraire 2. »

Il est un lieu éloigné de Belzébutb de toute la longueur de sa tombe, et qu'on ne peut voir; mais le bruit d'un ruisseau qui, avec une pente légère, descend par la fente d'un rocher qu'il a creusé dans son cours, me fit connaître que je commençais à m'éloigner des vallées infernales. Mon maître et moi nous entrâmes dans ce chemin secret pour retourner vers le Monde éclairé par le soleil : nous continuâmes de monter sans prendre de repos; mon guide me précédait, et bientôt j'aperçus, à travers une ouverture étroite, une partie des prodiges du ciel : enfin, nous sortîmes, et nous pûmes contempler les étoiles3.

1. Cette montagne. La montagne du dit le Prévôt d'Exmcs, fixent à cette épo- Purgatoire que Dante va parcourir. que l'origine de la satire en leur lan-

2. Uu téméraire : de Satan qui sera gue. » ( Castelvetro, poetica, pag. 132. ) appelé Belzébulh à la ligne suivante. Ils se persuadent que les xix", xxvie

r>. Et nous pûmes contempler les étoi- et xxxme chants de l'Enfer sont les

les. « E quindi uscimmo a riveder le plus belles satires qui aient jamais

stelle. » Dante a fini chacune de ses été composées en quelque langue que

cantiche par le mot stelle. 11 dit dans ce soit. » On y trouve, dit Villani , la

le dernier vers du Purgatoire :« Puro raillerie piquante (l'Aristophane, le

e disposto a satire aile stelle. » Le l'a- sel d'Horace, la véhémence et le fiel

radis finit ainsi : « L'amor che muove dePerseetd~eJuvénal.»(riesdesécri-

il sole e l'altre stelle.» vains étrangers, par le Prévôt d'Ex-

Bivarol termine les notes de son mes, pages ios et iog. ) xxxiv' chant par cette phrase digne Avant de terminer les notes sur VEndc remarque : « Quoi qu'il en soit de ce fer, nous emprunterons à l'Histoire de poème, si la traduction qu'on en donne Dante, page '±jï, quelques réflexions est lue, on ne verra plus deux nalions sur ces deux vers du chant xxxiir , polies s'accuser mutuellement, l'une de page iss. « Je les appelai ( mes fils) enckarlatanisme, pour avoir trop vanlé core deux jours après leur mort; en- Dante, et l'autre d'impuissance, pour suite, la faim eut plus de pouvoir que la ne l'avoir jamais traduit. » douleur.

Telle est la première partie de la Di- E due d\ li chiamai, voi che fur

vine Comédie de Dante. » Les Italiens, morti

L ENFEli, CHANT XXXIV.

If.ô

Posciapiucfie 'Idolorpoté il digiuno.

Quelques auteurs veulent faire entendre, ce qui est abominable à supposer, qu'Ugolin mangea ses enfants. On veut soutenir que, dans le texte , il ne doit pas y avoir poscia, mais poichè; et que ce texte, ainsi arrangé, signifie : J'appelai deux jours mes fils, après qu'ils furent morts, lorsque la faim eut plus de pouvoir que la douleur, c'est-àdire : Je mangeai mes fils » On lit dans l'édition de M. Passigli : « De célèbres et de sages intelligences se sont occupées de la vraie signification de ce vers: l'oscia più che 7 dolor potè 'l digiuno. Beaucoup de personnes ont interprété ainsi le mot potè : « La faim put me faire mourir; » d'autres ont prétendu que Dante avait voulu dire :

« La faim m'a fait manger mes fils. » Le premier sens est celui qui a été adopté par tous les anciens et les modernes commentateurs; l'autre est suivi par peu de littérateurs, mais qui sont tous des hommes distingués : il est à propos d'examiner les raisons données pour l'interprétation la moins commune, celle qui nous parait la plus digne de Dante {celle des enfants mangés).

«Et, pour cela , qu'on voie la lettre de M. Louis Muzzi et la Lezione accademica du marquis Thomas Gargallo, qui appelle l'interprétation commune une interprétation inepte. Il ne faut pas omettre l'exposition qu'en fait Monti qui a d'abord approuvé l'explication nouvelle, et qui ensuite s'en est repenti. Il dit, dans une lettre : «Tout « examiné posément, je suis d'avis que «l'interprétation commune est à préfé- «< rer. Il est vrai que cette dernière, « selon la glose de tous les commenta- « leurs, ne fait pas honneur à Ugolin, «qui met dans une même balance l'ef- « fet de la douleur et celui de la faim, et «déclare que les derniers effets furent <■ plus puissants que les autres pour le «faire mourir; ce qui certainement « n'imprime pas dans l'esprit cette « haute idée que l'on attend de la dou- « leur désespérée qui l'oppresse. Ce- « pendant, cette idée sera imprimée «dans l'esprit, si on considère cette •■ douleur, non comme un moyen de le «tuer, mais comme un moyen de le « faire survivre trois jours a ses chers « enfants.

« C'est une vérité incontestable que , " dans les caractères forts, une grande « passion donne des forces surnaturel- « les qui font résister à la dernière dis- « solution de l'existence. D'après ces « observations tirées du fond vrai de la « physique et de la morale , voici l'in- « lerprétation que je donne aux vers en « question : Après avoir survécu trois « jours à mes fils , après les avoir ap- « pelés pendant cet espace de temps , « me roulant , aveugle, sur leurs ca- « davres , finalement la force de la « faim fat plus puissante à me donner « la mort , que la force de la douleur « et de la fureur à me conserver vi- « van t.

« Par cette interprétation ( c est « toujours M. Monti qui parle), la dou- « leur d'Ugolin me parait avoir arqui* « une qualité de grandeur leiic , qu'elle « sauva cet infortuné de la tache d'être « plutôt mort de faim que de douleur; « précisément, parce que sa douleur et « son désespoir furent immenses, il put -■s'opérer en lui le prodige de rendre « vain pendant trois jours l'effet ter- « rible de la faim. »

L'auteur de l'appendice de ,l 'édition de Passigli conclut, malgré Monti, qu'CgoIin mangea ses enfants : celte opinion a des partisans en France.

J'ai consulté , sur ce point, plusieurs médecins. Dante avait des connaissances en médecine , non pas parce qu'on l'avait immatriculé sur le registre de Y Art des médecins, mais parce qu'il était initié à tous les genres d'études de son temps : il n'a pas pu se séparer de ses connaissances , même dans le feu poétique qui l'animait. La situation où se trouvent des hommes mourant de faim, et prêts à se manger les uns les autres , comme il arriva après le naufrage de la Méduse, n'était p<s la situation d'Cgolin. Il avait vu ses tils ou ses petits-fils, comme le voudra l'histoire (voyez pag. is6, note 2), plongés dans la prison de la tour ; il aimait tendrement ses fils; il plaignait sans doute plus leur sort que le sien.

Là, il y avait des adolescents qui n'étaient pas coupables ; Ugolin a dû se pénétrer vivement de la position affreuse de ces innocents ; un d'eux a pu lui dire , mais ce n'est pas prouve : « Notre, douleur sera moins affreuse, si tu nutnges de nous •• C'est plutôt uu

trait de sensibilité qui appartient au poète. Serait-ce cette expression de l'auteur qui aurait engage dans une fausse voie les partisans de la première supposition de Monti? Avec cela , il ne parait pas possible qu'Ugolin eût pensé à se nourrir de ses enfants, quelque invitation qu'ils lui aient faite à cet égard. La nature la plus barbare ne se résout pas à se nourrir d'un corps privé de la vie depuis sept jours. Pendant ce temps-là certainement, la nature, qui ne se repose jamais , suivait ses lois. La décomposition avait dû se manifester , et les émanations qui l'accompagnent devaient remplir l'horrible cachot. Nous discutons ici, et nous ne parlons pas pour les constitutions sottement délicates.

Excepté dans quelques passages où Il a voulu être autrement, exprès, de propos délibéré , sans regrets , Uante est toujours inspiré par un goût sûr ; il n'a pas pensé à ce que suppose le marquis Gargallo. J'ai connu ce savant traducteur d'Horace, homme d'un caractère pétulant, enthousiaste; il s'est trompé , et l'épisode est assez beau d'horreur, sans qu'on se croie dans la nécessité d'y ajouter d'abominables suppositions qui soulèvent le creur et blessent la religion et la morale , que Dante a toujours respectées. Abandonnons avec effroi, et, pour nous servir d'une expression de Platon , dans sa huitième lettre adressée aux Amis de Dion : Fuyons d'une fuite infinie un tel sujet de discussion. {Hist de Dante, page ass.)

Il n'est pas nécessaire de comparer

Dante aux écrivains qui l'ont précédé.

Le poète florentin a toujours obtenu une place à part, et excellé à la fois dans plusieurs genres. II est vrai que la force, l'énergie , l'audace , la concision, et une autorité souveraine et despotique sur la rime ( pour obtenir la rime riche, il raccourcit et allonge quelquefois les mots à volonté ); il est vrai que ces avantages et cette toutepuissance le distinguent éminemment, mais il a su aussi se montrer tendre et compatissant, délicat et généreux; je l'ai déjà dit à propos de l'épisode d'ilgolin. C'est particulièrement sur la sensibilité si touchante du créateur de la poésie italienne que je veux appeler l'attention. C'est à ce, don précieux qu'il a dû une partie de sa gloire, et si je suis parvenu à persuader que dans la r, intica de l'Enfer, Dante, à côté de tant d'inventions sublimes, a déployé tous les trésors de cette sensibilité exquise qui fait les grands poètes, Je puis croire qu'on aimera à le suivre encore avec moi au milieu des supplices du Purgatoire, où les âmes gémissent avec une sorte de délices dans des tourments qui doivent finir. Là, l'espérance est partout, et comme dit M Ginguenô . le style du voyageur « prend « tout à coup un éclat et une sérénité « qui annoncent son nouveau sujet. Ses « métaphores sont toujours empruntées « d'objets riants. Il prodigue sans ef- « fort les riches images, les figures » hardies, et donne à la langue toscane « un vol qu'elle n'avait point en jusqu'alors, et qu'elle n'a jamais sur- •■ passé depuis. »

CHANT PREMIER

Porté maintenant sur une barque légère ' , mon esprit laisse derrière lui une mer orageuse , et se dispose à parcourir des ondes plus paisibles. Je chanterai le second royaume2 où l'esprit humain se purifie, et devient digne de s'élancer au ciel. Poésie lugubre, prends un autre ton! Aidez-moi, Muses sacrées, à qui je me suis dévoué! Calliope, élève et ennoblis mon style! accompagne ma voix de ces accents mélodieux qui firent pressentir aux pies misérables 3 qu'elles n'avaient plus de pardon à espérer.

Au moment où jetais sorti des enceintes ténébreuses qui avaient tant contristé ma vue et mon esprit, mes regards avaient été charmés par une douce teinte de saphyr oriental qui se confondait avec un air pur et serein, jusqu'à la partie la plus haute de l'atmosphère. Cette belle planète', qui con-

i. Porté maintenant sur une barque s. Le royaume du Purgatoire : le pre-

légère. Aucun auteur n'a présenté des mier royaume est l'Enfer. Le troisième

réflexions plus justes que celles de est le Paradis.

M. Ginguené sur ce commencement du s. Les filles de Piérus ayant soutenu poème du Purgatoire. « Si jamais lins- qu'elles chanteraient mieux que les Mupiratinn , dit ce savant critique , se fit ses, furent vaincues et métamorphnscntir dans les chants d'un poète, c'est sées en pies. Le commentateur Volpi certainement dans les premiers vers que dit que Piérus ét.iit roi de Pella en Dante laisse échapper avec une sorte Egypte : cela n'est pas exact : Pella est de ravissement, en quittant l'Enfer une ville de la Macédoine, pour des régions moins affreuses, où 4. La planète de Vénus. Pour entendu moins l'espérance accompagne et dre ce que Dante veut exprimer, il adoucit les tourments. » Hist. littéraire faut se rappeler que le soleil était dans d' Italie , t. Il, p. \n. le signe du Bélier (injez Enfer, chant t,

seille l'amour, faisait sourire l'orient , en effaçant par sa plus vive lumière, celle du signe des poissons dont elle était escortée. Je me tournai à droite pour considérer l'autre pôle; j'aperçus quatre étoiles l qui ne furent jamais observées que par les premiers habitants de la terre : le ciel paraissait se réjouir de leur éclat. O contrée du nord , toi qui ne peux

page 2) , et que les Poissons , qui devaient se lever avant le soleil, se voilaient nécessairement des rayons les plus lumineux de Vénus , qu'on devait alors appeler Diane, ou Qui précéae le jour.

i. Lombardi voit dans ces quatre étoiles, les quatre vertus morales que l'on a coutume d'appelef Cardinales :

la Prudence, la Justice, la Force et la Tempérance. <■ Dante nommera ensuite ces étoiles « Luci santé. » Ce sont les mêmes qui, sous la ûgure de belles nj mplies , formeront une partie du cortège de Béatrix. •> ( Voyez , plus bas , le chant xxxt du Purgatoire. )

Laissons à part, dit à son tour M.Ginguené, le sens allégorique des étoiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblème. Y a-t-il une poésie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et qui fasse mieux sentir le passage ravissant des ténèbres ù la lumière? (Hist. lit-, II, page 129. )

Ces quatre étoiles, vues par Dante au pôle antarctique, et qu'il admire avec extase en s'écriant : <• O settentrional vedovo silo ! » ont excité vivement l'attention de beaucoup de commentateurs , le poète ayant voulu parler sans doute des quatre étoiles que nous appelons aujourd'hui la Croix du sud.

Les uns ont dit que Dante était sorcier ; d'autres ont dit qu'il était prophète. Moi-même j'ai partagé l'étonneinent général ; mais intimement persuadé qu'il fallait demander ce secret à la science, et non à l'imagination, J'ai consulté d'abord M. le chevalier CiCcolini, ancien directeur de l'Observatoire de Bologne : il m'a répondu que Dante pouvait avoir eu connaissance de la Croix du sud , par des relations venues des Indes en Egypte. Cette courte réponse m'3 mis sur la voie. J'ai été sou-

mettre des premières recherches à cet égard, mais trop insuffisantes, à M. de Rossel, contre-amiral, membre de l'Académie des sciences , et je l'ai prié de me dire s'il était possible que vers iôio ou isn, époque présumée où écrivait Dante , la science eût découvert la Croix du sud dans l'Egypte , que les Génois et les Vénitiens visitaient habituellement pour des relations de commerce, ou plus loin vers le cap Coinorin. promontoire de l'Inde, dans la partie la %)Ius avancée de la presqu'île en deçà du Gange. M. de Rossel m'a répondu, qu'en faisant des observations au cap Comorin, on était placé à 7 degrés sg minutes de latitude nord, et que l'on pouvait apercevoir distinctement les étoiles de la Croix du sud à plus de 20 degrés d'élévation à leur passage au méridien. Or, Dante connaissait bien le Gange, puisqu'il dit, chant n

du Purgatoire: « E la notte uscia

di Gange ftwr con le bilance. •> Voici une première explication raisonnable.

H y a plus; il existe un globe dressé en Egypte à la date de 122a, l'an de l'hégire 622, par Caïssar bon abou Cassein. On y distingue d'une manière positive la Croix du sud. Dante a pu voir ce globe vers tsio ou 1514, puisqu'il a été dressé en 122». J'en ai eu connaissance par mon confrère, M. Reinaud, à qui je renouvelle ici mes sincères remercîments. Ce globe a été acquis par le cardinal Borgia vers 1784. 11 provenait d'un cabinet de Portugal. Assemani a illustré ce monument précieux à Padoncen 1790, et jusqu'ici, personne n'avait pensé à s'appuyer sur cette découverte pour expliquer ce que la vision de Dante offrait de singulier. C'est qu'apparemment les lecteurs de poètes ne lisent pas les livres des savants , et que les lecteurs de savants ne lisent pas les écrits des poètes.

contempler ces astres éblouissants, que jeté plains dans ton veuvage! J'abaissai les yeux, je me tournai vers la partie, du pôle opposé où le char r venait de disparaître, et je vis près de moi un vieillard2 solitaire dont la noble figure inspirait autant de vénération qu'on en doit à un père. Il portait une longue barbe à moitié blanchie; ses cheveux qui offraient également l'empreinte d'un grand âge, tombaient par flocons sur sa poitrine : les rayons des quatre étoiles sacrées réfléchissaient sur sa figure un éclat semblable à celui du soleil. « Qui êtes-vous , vous qui marchant contre le cours du fleuve aveugle avez fui la prison éternelle, dit le vieillard, en agitant sa barbe vénérable? Qui vous a guidés? Qui a osé porter devant vous un flambeau téméraire pour vous aider à sortir de la profonde nuit dans laquelle est plongée à jamais la vallée de douleurs? Les lois de l'abîme sont-elles ainsi rompues3? Le ciel a-t-il tellement changé ses augustes décrets, que, vous autres, âmes condamnées, vous puissiez approcher de mes grottes? » Alors mon guide me prit la main , et par ses signes , ses gestes et ses paroles , m'invitait à saluer le vieillard et à m'agenouiller devant lui. Ensuite Virgile répondit : « Je ne suis point venu ici de moi-même; une femme descendue du ciel ' m'a prié de prendre celui-ci sous ma protection : puisque tu désires que nous expliquions plus

i. Le char de la grande Ourse. ble qu'il faut le préférer à toutes ce* 2. Caton. Landinn, Vellutello et na- recherches qui égarent le lecteur, au niello, s'efforcent de justifier Dante, qui lieu de l'éclairer. D'ailleurs, dans son constitue gardien du Purgatoire un ido- système de composition, Dante peut plalatrc et un suicide. Venturi leur répond cer Caton à l'entréedu Purgatoire, puisque le poëte n'a voulu qu'imiter Vir- qu'on verra que le même poète a mis en g:le qui dit: « Secretosque pins, his Paradis des païens célèbres, tels que Dantemjura Catonem. » Venturi ajou- Rifée, Stace et Trajan. te : « En vérité, c'est là un singulier 5. Levers italien est sublime : caprice; mais en cela, le poëte suit son * Son le leggi d'abisso cosi rotte? » liaiiilmle. » Lombardi répond assez fai- Aucun commentateur n'a fait ressorbleuicnt. Je partage l'opinion de Ven- tir la beauté de ce ver*. Traduit mot à turi. Dante a composé son ouvrage, un mot dans notre langue, il est absclu- Virgile a la main. Dante était pénétré ment aussi beau que dans la langue ita des beautés du grand poëte: il l'avait lienne.

pris pour guide; et quand un commen- *. Béatrix. Voyez Enfer, chant n,

taire est simple et naturel . il mp sein- page 7 , ligne dernière du tc\te

ï 7 2 LE PURGATOIRE , CHANT I.

clairement qui nous sommes , ma volonté ne peut contrarier la tienne. Mon compagnon n"a vu jamais sa dernière soirée; mais ses dérèglements l'avaient tellement rendue prochaine, qu'il ne lui restait plus qu'un très-court espace à parcourir dans la carrière de la vie. Comme je te l'ai dit, je fus envoyé pour le délivrer, et il n'était pas d'autre chemin que celui où je me suis engagé. Je lui ai montré toute la race coupable: maintenant je veux lui faire connaître les esprits qui se purifient sous ta loi ». 11 serait trop long.de te raconter tout notre voyage. Du haut du ciel, une vertu protectrice m'aide à le conduire pour te voir et t'entendre. Daigne agréer son arrivée : il va cherchant la liberté 2, ce bien si précieux, ainsi que le sait celui qui lui sacrifie sa vie. Tu m'entends , toi qui pour ce bien ne trouvas pas la mort si amère à Utique 3 où tu laissas tes dépouilles, qui seront si brillantes au grand jour du jugement. On ira pas révoqué pour nous les édits éternels. Mod compagnon est vivant : moi, je n'ai pas craint les replis funestes de la queue de Minos; j'habite le cercle où l'on admire les chastes yeux de ta chère Marcia ' qui semble encore, 6 génie sublime! te conjurer de la reprendre

i. Sous ta loi. Dante indique claire- coite femme céleste t'anime et t'encou-

lucnt ici qu'il n'a pas placé Caton dans rage , comme tu le dis, il est inutile de

le Purgatoire. 11 le représente comme recourir à ce ton de flatterie : non c'é

chargé particulièrement d'aiguillonner mestier Lusinga. »

les ombres , et de les presser de gravir 3. On sait que Marcus Porclus Caton,

la montagne. arrière-petit-fils de Caton le Censeur ,

2. • Caton , dit Grangier , est pris ici pour ne pas tomber entre les mains de

pour la liberté qui nous dégage du vice. César, se tua à Utique, en Afrique,

Par ainsi on ne peut entrer au Purga- dans ia quarante-neuvième année dt

toire sans se repentir des fautes pas- son âge, l'an 44 avant Jésus-Christ,

sées, et l'on ne peut se repentir d'estre 4. Dante a dit, Enfer, chant îv,

faict esclave du vice, si l'on ne désire page 17 , que Marcia habitait les Lim-

la liberté qui est signifiée par Caton. .> bes. Marcia, épouse de Caton, fut cé-

Cependant le poète veut bien aussi par- dée par celui-ci à Hortensius, son ami,

1er de la liberté politique, puisqu'il dit : qui désirait en avoir ries enfants. En cf-

» Corne sa chi per lei vita riftuta-» Le fet, Marcia devint mère, et après la

Gibelin, le poste impérial, devient mort d'Hortensius, demanda et obtint

ici un peu républicain. Nous verrons, une seconde fois la main de Caton. Tou-

au surplus, qu'il s'agit surtout de flat- tes ces paroles, plus ou moins artifi-

ter Caton, pour qu'il indique prompte- cieuscs , tendent à émouvoir Caton,

ment le chemin au* voyageurs, et Ca- comme nous l'avons dit. ton saura bien répondre à Virgile : « Si

LE rURGATOlKE , r.ll ANT ï. ! 73

pour épouse. Au nom de son amour, accorde-nous donc ton appui, laisse-nous pénétrer dans les sept divisions commises à ta garde : j'en rendrai grâces à Marcia, si tu permets que je te rappelle à son souvenir. » — « Marcia, repartit Caton , fut si chère à mes yeux , qu'elle obtint de moi toutes les grâces qu'elle me demanda, tant que je fus sur la terre. Maintenant qu'elle habite au delà du fleuve inexorable, ses prières ne peuvent plus m'émouvoir ■ : j'obéis à la loi qui me fut imposée quand je quittai les Limbes2. Mais si une femme céleste t'anime et t'encourage comme tu le dis , il est inutile de recourir à ce ton de flatterie ; il suffit de me parler au nom de la femme qui t'envoie : avance, fais à ton compagnon une ceinture de joncs dépouillés de leurs feuilles3; lave, sa figure; qu'elle ne porte plus aucune trace des vapeurs infernales : il ne conviendrait pas qu'il parut couvert de ces taches impures devant le premier des ministres que tu vas voir, et qui est un des habitants du Paradis*. Là-bas, là-bas, dans cet îlot, à l'endroit où se brisent les flots de la mer, naissent des joncs entourés d'un limon épais : il ne peut y croître aucune autre plante ni aucun de ces arbustes ligneux qui ne plient pas sous les efforts de l'eau. Cependant, ne revenez pas de ce côté : le sol qui s'élève vous montrera le point où vous devez gravir la montagne par un sentier moins pénible. »

Aces mots le vieillard disparut. Je me levai sans parler, et je me tournai vers mon guide en fixant sur lui mes regards. Il commença ainsi : « Mon fils, suis mes pas; la plaine s'abaisse sensiblement de ce côté. »

1, Cette réponse n'est pas très-nbli- d'autres. Caton a donc été de ce noingeanteponr Marcia, mais Caton ne doit- bre, et le poète suppose que Jésusil pas répondre ainsi dans le lieu où il Christ triomphant conduisit Caton au est? et puis on vient de voir que sur la Purgatoire, pour y remplir l'office de demande de Quintus Hortensius, son gardien, et lui défendit de conserver ami , Caton s'était séparé d'elle pour aucun sentiment d'affection terrestre la céder à ce célèbre orateur. Ce traité pour les aines qui n'avaient pas été du s'accomplit, dit le savant M. Walckenaér nombre des élus.

( Biogr. universelle ) , avec toute la 3. Symbole de la simplicité et de la

gravité imaginable. patience. Voyez saint l'ierre, épit. »,2.

2. liante a déjà dit ( Enfer, chant iv, t. t'n des habitants du Paradis. Un page i:i ) qu'un être puissant fit sortir ange commis a la garde de la porte du des limbes Adam. Abel et beaucoup Purgatoire

Déjà l'aube chassait l'heure du matin qui fuyait devant eHe, et de loin j'aperçus le mouvement onduleux de la mer. Nous avancions dans la plaine déserte , comme des hommes qui retournent à la bonne voie qu'ils ont perdue, et qui semblent marcher en vain jusqu'à ce qu'ils l'aient retrouvée. Quand nous parrînmes à un point où la rosée combat l'action du soleil à la faveur de l'ombre, mon guide posa doucement ses deux mains sur l'herbette. Alors, aussitôt que j'eus deviné son dessein, reconnaissant et attendri , j'approchai de lui mon visage en pleurs, et il lit disparaître ces taches dont l'Enfer avait souillé mes traits. Nous arrivâmes ensuite sur cette plage abandonnée où l'on ne vit jamais naviguer un homme qui puisse espérer de retourner sur la terre, et là il me fit une ceinture, ainsi que Caton l'avait prescrit : mais, ô merveille! à peine eut-il pris quelques humbles joncs, que d'autres s'élevèrent à la même place où mon guide venait d'en arracher'.

i. Imitation de Virgile, qui dit : - Pi'*- ( Eneid . liv. vi vers ht. 1 w» avulso non déficit alter avrens.

CE PllRt;\rOIUE, CHANT II. 175

CHANT II

Le soleil était déjà parvenu à l'horizon de Jérusalem , et la nuit, qui est toujours opposée à cet astre , sortait des eaux du Gange, accompagnée du signe de la balance • qui tombe de sa main, quand la nuit est plus longue que le jour. Plus s'approchait le soleil, plus les joues blanches et vermeilles de l'aurore commençaient à se nuancer d'une teinte orangée. Nous étions sur le bord de la mer, semblables à ces voyageurs qui pensant à leur chemin marchent en idée, mais demeurent immobiles; et de même qu'on voit, le matin, à travers les vapeurs épaisses qui s'élèvent de l'Océan , Mars briller, au couchant, d'un rouge pourpré2, de même je vis s'avancer une lueur (puissé-je la contempler une autre fois!) qui sillonnait la mer avec plus de rapidité que l'oiseau le plus léger. J'en détournai un moment les yeux pour interroger mon guide , et je la revis tout à coup plus grande et plus éclatante. A droite et à gauche, se dessinaient je ne sais quelles formes blanches d'où semblaient se détacher peu à peu d'autres formes de même couleur. Mon maître garda le silence jusqu'à ce qu'il se fût assuré que les premières formes blanches étaient des ailes. Lorsqu'il reconnut le nocher3, Virgile

t . Le signe de la Balance étant op- l'instant du jour où les vapeurs sont le pose à celui du Bélier où se trouvait le plus épaisses. I.e poète suppose ensuite soleil, Dante a raison de dire que la qu'on n'aperçoit la planète qu'à travers nuit était accompagnée du signe de la les vapeurs épaisses qui naissent de l'o- Balance qui tombe de sa main, ex- céan, puis il place cette planète au coupression poétique très-agréable. chant, point du ciel où aucun autre

2. Le raisonnement de Dante est très- éclat n'empêche de la contempler,

juste. Pour expliquer le rouge pourpré 3. « Allor cite ben ennobbe il galcot-

de cette planète, il réunit trois circons- to- » A propos de cette expression de

tannes remarquables Le matin est qaleotto , Venturi s'écrie : « Il convient

me cria: « Tombe, tombe à genoux, voilà l'ange de Dieu, croise tes mains, tu rencontreras désormais de tels ministres : il dédaigne les rames façonnées par l'industrie des hommes, et ne veut pour voiles que ses ailes, dans ce monde si éloigné de tout être vivant. Vois comme il les tient élevées vers le ciel, agitant l'air de ses plumes éternelles qui ne changent pas, ainsi que change la chevelure des mortels. » L'oiseau céleste parut encore plus hrillant quand il se fut approché de nous, et l'œil ne pouvait supporter sa splendeur. L'ange aborda avec sa barque élégante et légère qui effleurait a peine la surface de l'eau. Le nocher divin placé à la poupe annonçait sa béatitude dans ses traits. Plus de cent âmes étaient assises dans cette barque et chantaient à l'unisson le psaume : * Quand Israël partit d'Egypte1. » A peine eurentelles achevé ce cantique , que l'ange les bénit. Elles se jetèrent toutes sur la plage , et il s'en retourna avec sa vélocité ordinaire. La foule d'ombres récemment arrivée paraissait ne pas connaître ce lieu et regardait autour d'elle, comme l'homme devant qui se déploie un nouveau spectacle. Déjà le soleil avait de toutes parts lancé le jour avec ses flèches de lumière, et chassé le Capricorne delà moitié du ciel 2, quand cette foule inquiète s'approcha de nous en disant : « Si vous le savez, montrez-nous le chemin qui conduit à la montagne. » Virgile répondit : « Vous croyez peut-être que nous connais-

de dire qu'elle a bien changé de condi- quand on lit les vieux auteurs. N'avons-

tion et perdu de sa noblesse. Aujour- nous pas, en français, et quand nous li-

d'hui on n'appellerait pas ainsi une per- sons Montaigne , mille exemples de ces

sonne honorable.» En effet, aujour- dégénérations malheureusement trop

d'hui on appelle galeotlo, un galérien: communes! Aussi, on remarquera que les

Lombardi répond très-ingénieusement: bons esprits qui sont familiarisés avec

« Mais ce changement de condition n'a les écrivains des premiers temps de la

dû avoir lieu que très-tard ; car Var- renaissance, n'accusent pas si précipi-

chi, dans sa traduction des Bienfaits tammentees vénérables patriarches de

de Sénéque, là où il dit que souvent on la littérature.

doit la vie medico el nautœ, au méde- i. Dante n'a pas traduit en italien ce

cin et au nautonier, traduit ainsi : u Jl commencement du psaume 113, et dit,

medico ed al galeotlo. » Que de mots « in exitu Israël de sEgyplo. »

nobles dans l'origine des langues ont 2. Le Soleil avait chassé le Capricorne,

ainsi perdu de leur dignité, et sont rc- signe du zodiaque très-eloigné du Be-

poussés par le style soutenu! Il faut lier où se trouvait alors cet astre. sotivcnt se rapprkr celte observation

sons ce séjour; mais, comme vous, nous sommes étrangers, nous ne vous avons précédées que d'un instant, et par un sentier si âpre et si rude que nous regarderons comme un jeu de sravir la montagne. » Les âmes qui s'aperçurent à ma respiration que j'étais encore vivant, en furent frappées de stupeur.

De même qu'un messager, chargé de porter la branche d'olivier, entraîne sur ses pas la multitude qui se presse et se renverse pour apprendre des nouvelles , de même toutes les âmes fortunées s'approchèrent de moi, comme si elles eussent oublié de marcher pour devenir belles : j'en vis une qui s'avançait avec tant d'empressement pour m'embrasser, que je courus au-devant d'elle. O ombres vaines , excepté pour la vue ! Trois fois je serrai l'ombre dans mes bras, trois fois mes bras vinrent battre ma poitrine1. Je restai stupéfait de surprise: l'âme sourit et se retira. Je la suivis avec un étonnement nouveau , et elle me dit doucement de m'arrêter. Je la reconnus alors, et je la conjurai de suspendre ses pas un moment pour me parler. Elle répondit: «Dégagée de mon corps, je t'aime autant que je t'aimai dans ma vie; aussi, je m'arrête. Mais toi, où vas-tu ? » Je parlai ainsi : « Mon cher Casella2, je fais ce voyage pour retourner ensuite dans le monde qui n'est pas perdu pour moi : et toi, comment as-tu pu tarder tant à venir dans ce séjour d'espérance? » — « On ne m'a fait aucun tort, reprit Casella : le ministre qui nous conduit quand et comment il lui plaît3, m'a plusieurs fois refusé le

Limitation du livre VI de Virgile, aucun tort : il m'a plusieurs fois refuse

vers 700 et suiv. Le Tasse a imité ce pas- le passage; il n'a pas permis que je per-

sage de l'Enéide dans le chant xiv de disse la vie, mais à l'époque du jubilé ,

la Jérusalem. Le Tasse a puisé dans la temps des indulgences, il a accueilli à

source commune, et n'a pas pensé aux Rome tous ceux qui ont désiré entrer

vers de Dante; il a même senti Virgile dans sa barque II a Jugé dignes d'en-

inieux que le poiite florentin- trer dans le Purgatoire ceux qui , se

î. Excellent musicien du temps, qui confiant dans les secours spirituels of-

avait été l'ami de Dante, «et avec le- ferts par la religion, se sont empresses

quel, dit Grangier, il alloit souvent se d'accourir dans cette ville pour assister

resjouir, quand il étoit las d'estndier. ■• ail jubilé de l'an ISOO. •> Dante suppose

s. <• Cet ange, dit Casella, ne m'a fait iri que l'ange qui mène les aines au

178 LE rMlGATOIRE, CHANT II.

passage; sa volonté a pour règle la volonté la plus juste. Depuis trois mois il a accueilli ceux qui ont désiré entrer plus facilement dans sa barque; aussi moi, qui me trouvais sur les bords où l'eau du Tibre va contracter la saveur du sel de la mer, je fus reçu par lui avec bienveillance, non loin de cette embouchure où il retourne , parce que c'est là qu'il rassemble ceux qui ne descendent pas vers l'Achéron. » Je repris en ces termes : « Si une nouvelle loi ne t'a pas fait oublier ton art et ces accents de chants amoureux qui apaisaient toutes mes peines , console mon âme qui , parvenue ici avec son corps , y a rencontré tant de sujets de terreur. » Casella commença ainsi , avec un accent si doux , que le charme de sa voix pénètre encore mon cœur : « Amour, qui parles à mon esprit \ » Mon maître, toutes les âmes et moi, nous paraissions satisfaits comme si aucune autre pensée n'eut dû occuper notre esprit. Nous marchions lentement, attentifs à ses chants; mais

Purgatoire, part toujours dOstia, près <1c Rome considérée ici comme cheflieu de la chrétienté.

Tout ceci tendrait ù faire croire que Casella était mort le soir du 7 avril de l'an i50n, dans le moment même où le potite est censé Taire son voyage mystique. En effet , c'est ce jour-la même que Dante a dû se trouver dans la partie du Purgatoire où il rencontre Casella. Il faut se rappeler ce qui est dit chant xx de l'Enfer, page 89, note g, que le premier événement raconté par le poète , c'est-a-dirc son égarement dans la forêt obscure, la selva osetira, arriva dans la nuit du 4 au s avril isoo. Le poète passe toute cette nuit égaré dans la forêt (Enfer, chant i, pag. 2, lig. s). Il emploie le jour suivant, le s avril, a fuir les bêtes féroces qui lui barrent le chemin, et vers le soir il entre dans les Limbes (Enfer, chant il , page g;. Toute la nuit et le îonr qui suit, c'est-à-dire le 6 avril , il l'emploie à visiter les cercles (Enfer, chant xx, page 3ts, et xxxiv, page 162). Au commencement de la nuit, le même jour, il traverse le oentre de la terre, et monte par le eaminino asroso à l'autre htimisphère;

et il emploie à ce voyage toute la nuï\. et tout le jour suivant, le 7 avril (Dante compte d'abord la nuit, et ensuite le jour; mais il faut se souvenir qu'il a dit : « Qui è da man, quando di là ù sera). Enfin, au commencement de la nuit, le 7, ou an commencement du jour de l'autre hémisphère , il voit venir le vaisseau qui porte Casella.

J'ai pensé qu'il était convenable de donner ici, plutôt qu'ailleurs, ces explications, parce que le lecteur a déjà entendu toutes celles du poëte. Je les ai dépouillées de leur parure poétique, pour qu'elles fussent mieux comprises, et que l'on se fit une juste idée de la méthode de Dante, et de la circonspection scrupuleuse avec laquelle il raconte son voyage.

i. « Amor rhencllamentc miragiona»

C'est le commencement d'une Canzone de Dante lui-même, l'une des plus belles qu'il ait composées. Il y a un peu de vanité à se faire chanter ainsi une de ses canzones; mais c'est Dante déjà vieux , et enhardi par le succès de sa Comédie, qui a sans doute ajouté ce passage dans les nombreuses additions qu'il faisait tous les jours à son pol'iuc

voilà que le vieillard vénérable nous cria ' : « Esprits paresseux! quelle est votre négligence ! pourquoi différer ainsi? Courez vous dépouiller de cette écorce qui vous empêche de voir la source de tout bien. » Telles les colombes2 qui, sans faire entendre leurs roucoulements ordinaires , sont réunies pour becqueter ensemble le froment ou l'ivraie , et bientôt fuient en abandonnant la pâture, si quelque objet excite leur crainte; telles les ombres étrangères, oubliant les chants, coururent vers la côte, comme l'homme qui suit un chemin sans savoir ou il doit le conduire : ma fuite et celle de mon guide ne furent pas moins promptes.

I. Caton. •< Celte petite scène lyrique au bord de la mer, dit M. lïinguené , a un charme particulier, surtout pour ceux qui ont voué, comme notre pnëtc.

une affection constante à cet art consolateur; mais le sévère Colon vient troubler leur jouissance. 11 leur rappelle qu'ils ont autre chose à faire que d'en-

tendre chanter, et qu'il* doivent, avant tout, s'avancer vers la montagne, i Hist litt., tome U, page 153.

2. Cette comparaison est charmante et d'un ton simple et doux, qu'il faut remarquer dans les vers de Dante plus que dans toul antre poiite.

180 LE PURGATOIRE, CHANT lll.

CHANT lll.

Pendant que cette fuite subite dispersait dans la campagne ces ombres qui se dirigeaient vers la montagne où la raison divine devait les punir, je me rapprochai de mon fidèle compagnon. Et comment, sans lui, aurais-je continué mon voyage? Qui m'aurait guidé à travers la montagne? Virgile me paraissait se repentir de m'avoir attiré des reproches. O conscience noble et délicate ! comme la plus petite erreur est pour toi une morsure cruelle! Quand mon maître cessa de fuir avec cette précipitation qui enlève à une action toute sa dignité, mon esprit, libre d'inquiétude, se dirigea vers l'objet qu'il désirait, et me fit tourner mes regards vers ce séjour qui s'élève du sein des ondes jusqu'au ciel le plus haut '. Le soleil qui répandait derrière moi une lumière rougeâtre , projetait mon ombre devant mes pas, parce que les rayons de l'astre ne pouvaient traverser ma personne. Quand je vis que la terre n'était obscure que devant moi, je me tournai suintement, dans la crainte d'être abandonné2, et mon consolateur me dit : « Pourquoi cette défiance? ne me crois-tu plus avec toi? Penses-tu que je ne suis plus ton guide? La nuit couvre de son voile 3 la contrée où a été enseveli mon corps qui pouvait former une ombre; INaples le possède après l'avoir enlevé à Brindes : maintenant si je ne forme pas une ombre, ne t'en étonne pas plus que du spectacle des cieux qui n'interceptent

i. Vers la montagne du Purgatoire. s. Il veut dire qu'il était alors mi-

s. 11 ne se souvient point dans ce ino- nuit à Brindes, ou avait d'abord été en-

ment-cl de la loi divine, qui ordonne seveli son corps.

que le corps de Virgile ne puisse pas

projeter une ombre.

le rrncAToiuE , chant m. 18 1

pas leur lumière réciproque '. La vertu divine rend bien nos corps, qui sont semblables aux vôtres par les formes, sensibles aux tourments , tels que ceux des flammes et des glaces : mais cette vertu ne nous permet pas de pénétrer ses secrets. II est insensé celui qui espère que notre raison pourra élever son intelligence jusqu'à l'opération sublime qui tient une seule substance en trois personnes. O mortels ! gardez-vous de chercber avec trop de curiosité la cause des mystères ! S'il vous avait été permis de tout comprendre 2 , il eût été inutile que Marie enfantât. Vous avez connu des hommes qui ont désiré sans succès, et qui, au lieu de voir leur curiosité satisfaite, languissent dans une ignorance éternelle. Je parle d'Aristote, de Platon et de beaucoup d'autres. »

Ici mon guide baissa la tète , garda le silence et me parut tout troublé.

Nous arrivâmes au pied de la montagne; elle était tellement inaccessible , que nos efforts , pour la gravir, auraient été sans succès. Comparé à cette montagne, le chemin le plus désert et le plus affreux entre Lérici et Turbia3, est un escalier agréable et facile. « Mais, dit mon maître en s'arrêtant-*, qui sait maintenant de quel côté peut monter celui à qui Dieu n'a pas donné des ailes? » Pendant que mon guide tenait la

i I.e poète parle le langage de la raient compris l'énormité de leur faute

philosophie de son temps, qui admettait avant de la commettre, et il aurait été

([lie les cieux étaient des sphères dia- inutile que Marie enfantât J. C, destiné

phanes et transparentes les unes pour a nous racheter du péché originel,

les autres. Il ajoute ensuite que Dieu , 5. Deux gros bourgs de l'État de

après avoir donné aux morts des corps Gènes. Lérici est au couchant de celte

aériens semblables à ceux des hommes ville; Turbia est au levant, prés de

qui vivent sur la terre, a voulu, il est Monaco. De I.érici à Turbin, on ne voit

vrai, que les corps ne pussent pas pro- qu'une suite continuelle de montagnes

jeter une ombre, mais a voulu aussi escarpées. Aujourd'hui on y trouve des

qu'ils fussent sensibles aux tourments chemins excellents, que les Français

de la chaleur cl du froid. Venturi ap- ont commencés, et que le sage et pater-

pelle cette idée une théologie bizarre. nel gouvernement sarde a continués. On

l.ombardi répond avec raison que telle y voyage en poste comme d;>ns le reste

était l'antique doctrine des platoniciens, île l'Italie.

adoptée par beaucoup de Pères de l'É- 4. Singulière plaisanterie de Virgile '

glise. Il veut dire : «Voilà une montagne in-

4. S'il avait été permis à l'homme de accessible ; comment donc peuvent la

comprendre les mystères de toutes les gravir ceux qui , comme nous, n'ont

opérations divines, Adam et Eve au- pas des ailes? «

tête baissée, en examinant dans sa pensée le chemin qui restait à parcourir, je regardais autour des rochers qui m'environnaient. A gauche j'aperçus une foule d'ombres qui venaient vers nous; mais on remarquait à peine leurs mouvements, parce qu'elles marchaient à pas lents. « Lève les yeux, dis-je à mon maître, voilà des ombres qui nous donneront des conseils, si tu ne peux en recevoir de toi-même. » Alors il me regarda , et d'un air plus tranquille , il répondit : « Allons de leur côté, car elles s'avancent doucement; et toi, doux fils! redouble d'espérance. »

Nous avions déjà fait mille pas, et les ombres étaient encore éloignées de l'espace que pourrait franchir une pierre lancée par un frondeur habile , quand elles se rapprochèrent toutes des rochers escarpés, et s'arrêtèrent comme s'arrête celui qui ne reconnaît pas le chemin qu'il doit suivre. Virgile leur parla ainsi : « Esprits morts dans la grâce de l'Éternel, esprits qui avez l'assurance de connaître la béatitude, au nom de cette paix que vous attendez tous, dites-nous quel est le chemin pour gravir la montagne; car la perte du temps est sentie plus vivement par celui qui en connaît le prix. »

Lorsque les brebis entendent le signal de la sortie du bercail ', on n'en voit d'abord s'avancer qu'une, deux, trois; et les autres, avec une sorte de timidité soupçonneuse, s'arrêtent en portant à terre leur nez et leurs yeux; ce que fait la première, ses compagnes l'imitent; les plus voisines montent même sur son dos, si elle suspend sa marche, sans que ces bêtes innocentes et paisibles sachent pourquoi elles agissent

I. «Cette compnraison naïve et près- avec un air pudique et une démarche que triviale, dit M. Ginguené, t.ree des honnête. » Ilist- litt.. Il, 154. — Je parobjets champêtres qui paraissent avoir tage cette opinion de M. Ginguené, sans eu, pour notre pot'le, un charme parti- penserque cette comparaison so\tprescnlier, est exprimée dans le texte avec que triviale : assurément, Dante avait une vérité , une élégance et une grâce observé avec attention cette scène pasoui la relèvent sans lui rien faire per- torale , et tous ceux qui ont remarqué dre de si simplicité : il y donne le der- les façons que font les brebis pour sorbier trait, en peignant le troupeau tir du bercail, reconnaîtront combien d'aines simples et heureuses, s'avançant le peintre est exact et fidèle.

LE PURGATOIRE , CHAM Ili. 183

ainsi : de même je vis se mouvoir, pour arriver a nous , les premières âmes de cette troupe . aux traits modestes et à la démarche grave. Quand elles virent que mon corps formait a droite une ombre sur le rocher1, elles s'arrêtèrent, et reculant même de quelques pas, elles entraînèrent avec elles telles qui venaient ensuite, et qui les imitèrent saus savonpourquoi. Mon maître leur dit : «Avant que vous m'adressiez aucune demande , je vous avoue que vous avez en effet sous •les yeux un corps humain-, aussi ia lumière de l'astre du monde, que ce corps intercepte, ne parvient pas tout entière sur le sol. !\Te vous livrez pas à Tétonnement : croyez qu'on ne cherche pas à franchir cet obstacle sans la protection d'une vertu qui émane du ciel.» — «Eh bien! venez, nous cria Bette troupe respectable, en nous faisant «igné du dos de la main; venez vous joindre à nous. » Une d'elles m'adressa ces mots : « Qui que tu sois , en marchant ainsi , regarde , cherche à te souvenir de moi. Ne m'as-tu pas vue sur la terre?» Je me tournai, et je regardai fixement cet esprit : des cheveux blonds accompagnaient une figure douce et agréable: une blessure avait partagé en deux un de ses sourcils. Quand je lui eus repondu que je ne l'avais jamais vu , il ajouta : « Tiens, vois,» et il me montra une autre blessure au milieu de sa poitrine. Il reprit en souriant: «Je suis Mainfroy2, le petitlils de l'impératrice Constance : aussi, je t'en conjure, quand tu retourneras sur la terre , va près de ma noble fille 3, la mère de ces princes qui sont l'honneur de la Sicile et del'Aragon; et si on a cherche a l'abuser, dis-lui la vérité. Quand on eut rompu ma vie de deux coups mortels % je me dévouai à Dieu

i. 11 finit s'accoutumer à cet étonne- aussi Constance , comme sa bisaïeule.

Cient des aines que les poêles micon- liante dit : « I.a mère de ces princes

trenl. Dante reviendra souvent sur (|ui sont l'honneur de la Sicile et de

celle surprise, et peut-être trop sou- l' Aragon.» parce que cette princesse,

vent. épouse de don lierre , en avait eu deux

s. Mainfroy, roi de la Pouille et de la fils, Frédéric , roi de Sicile, et don

Sicile , petit-fils <le l'impératrice fions- Jacques, qui fut roi d'Aragon après

tance (ce dernier nom sera cité, Para- son père.

dis, chant m). a. Mainfroy, tué à la bataille de Ce-

; l.a fille de 'ce prince s'appelait nérano (liante e:i .1 parlé Enfer, chant

184 LE PURGATOIRE j CUAlNT IH.

qui pardonne volontiers : mes péchés furent horribles, mais la honte de Dieu ouvre ses bras généreux à tout ce qui lui demande grâce.

«Si le pasteur de Cosence, qui reçut de Clément l'ordre d'aller à la chasse de mes ossements , avait lu en Dieu combien sa bonté est grande , ils reposeraient encore à la tête du pont près de Bénévent, sous la protection des pierres énormes qui les recouvraient : maintenant la pluie souille ces ossements ; ils sont la proie des vents , hors du royaume, près du cours du Verde, où ce prélat les lit jeter avec la malédiction des torches éteintes. Mais la malédiction de ces pontifes n'est, pas telle, que l'amour éternel ne puisse nous rendre ses bienfaits, tant que la mort n'a pas desséché l'espérance ?. Il est vrai que celui qui meurt contumace envers la sainte Église , quand même il se repentirait à la fin, doit rester en dehors de ce rocher, trente fois autant de temps qu'il en a mis a persister dans sa résistance, à moins que des prières secourables n'abrègent la durée de ses tourments. Vois donc si tu peux me réjouir en révélant à ma tendre Constance 2 que tu m'as vu . et que tu as su de moi la longueur du retard qui nous éloigne du saint royaume ; car les prières de là-haut nous soulagent beaucoup dans ce séjour. »

xxvill). Mainfroy dit que ses péchés furent horribles. Il est accusé clans l'histoire d'avoir fait mourir son père , Frédéric , son frère Conradin , et , en outre, dit Lombardi , il avait mené une vie épicurienne. — Le pasteur de Cosence , c'est à-dire l'évoque de celte ville, située en Calabre, fut envoyé, par 1-3 pape Clément IV, pour faire exhumer le corps de Mainfroy, qui avait encouru, pendant sa vie, les peines de l'Église. Ce prélat ordonna donc que l'on transportât ce corps, qui était enterré près du pont de Bénévent, au delà du cours d'une rivière nommée Vcrde, qui est voisine d'Ascoli. La malédiction des torches éteintes est une cérémonie

qui nous est expliquée par Landino.

Quand un pontife procédait à une excommunication, il renversait rapidement une lumière pour qu'elle s'éteignît.

i. « Mentre che la speranza hafior de! verde. » Pour cette expression finr, voyez la note i du chant xxv de l'Enfer, page 116.

2. Fille de Mainfroy, dont il a été question plus haut. Dante répétera constamment et avec raison, dans tout le cours de ce poème, que les prières rie ceux qui habitent le inonde soulagent beaucoup les tourments ries esprits qui souffrent les peines du Purgatoire.

LE PURGATOIRE, CHAiNT IV

CHANT IV

Lorsque se livrant au plaisir, ou succombant a la douleur ', l'âme se recueille en elle-même, il semble que toutes ses autres facultés soient absorbées : cette situation contrarie l'erreur de ceux qui croient qu'une âme en nous s'allume sur une autre àme. Cependant, quand on voit ou quand on entend une chose qui attache fortement l'esprit, le temps s'écoule sans que l'homme s'en aperçoive; la faculté qui écoute est autre que celle qui n'est pas affectée : l'une est comme liée , l'autre est libre 2. Je connus cette vérité par une expérience exacte . en écoutant parler Mainfroy; je m'étonnai que le soleil eût parcouru cinquante degrés3, sans que je m'en fusse aperçu. Nous arrivâmes bientôt à un point où les âmes crièrent ensemble : « Voilà l'objet de vos demandes. » Le sentier que l'habitant de la Pilla * cache souvent avec un fagot dépines,

t. « Dante s'aperçoit , au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s est écoulé . sans qu'il y ait pris garde, pendant le récit de Mainfroy; cela inspire à un poète philosophe des vers philosophiques d'un style ferme, exact, et. comme celui de Lucrèce , toujours poétique sur la puissance de l'attention, lorsqu'un objet nous attache par le plaisir ou par la peine qu'il nous cause , et sur cette faculté auditive qu'exerce alors notre àme, indépendamment de la faculté de penser et de sentir. •• HM.

litt-, 138 et suiv.

s. Lombard! pense que le poète veut signaler ici les sophistes dont le huitième concile général a dit, can. xi :

« Apparet quosdam in tantum impietatis venisse, ut hominem duas animas habere impudenter doymatizent- ■• Les Manichéens surtout prétendaient qu'outre l'âme raisonnable nousavions

l'àme sensitive, de laquelle émanaient les actes de l'appétit concupiscihli .

Dante réfute ici cette erreur dangereuse.

s. Le soleil parcourt is degrés par heure : ainsi , so degrés font s heures et un tiers. Le poète ne veut pas dire qu'il ait entretenu Mainfroy pendant s heures so minutes, puisque ie jour brillait, quand l'ange arriva , en conduisant Casella et les autres ombres ; mais il veut dire qu'en écoutant il ne s'aperçut pas que le temps s'écoulait très-vite, et qu'après avoir quitté Mainfroy on devait remarquer que le soleil avait parcouru un peu plus du quart du jour, qui n'a que (2 heures pendant l'équinoxe. On a déjà 'ait observer que le soleil se levait , ce jour-là, dans le signe du Bélier.

4- L'habitant de la Villa est ici pour le vigneron qui soigne Im vignes d'ni'.e f'illa ou maison de campagne.

ii,

lorsque le raisin commence à mûrir, offre un accès beaucoup plus facile et plus large que celui où nous nous engageâmes seuls mon guide et moi , quand la foule des âmes nous eut quittés. On pénètre à San Léo ', on peut descendre à Noli; on monte avec le secours de ses pieds jusqu'au sommet de Bismantua : mais ici il fallait voler avec les ailes légères du vif désir, sous la conduite de celui qui m'encourageait et m'enseignait le chemin. .Nous gravissions le sentier taillé dans le roc, serrés par ses deux étroites parois : l'âpreté du sol nous forçait à nous aider des pieds et des mains. Quand nous lûmes arrivés à la partie supérieure du sentier, je m'écriai : « Hé bien! mon maître, que ferons-nous? » Il répondit : « Ne va pas en arrière, continue d'avancer jusqu'à ce que nous trouvions quelque ombre qui sache nous guider. » Le sommet était si orgueilleux , que la vue ne pouvait pas le vaincre , et la côte était plus roide que la ligne qui va de la moitié du quadrant au centre2. J'étais déjà harassé de fatigue :« O père chéri ! dis-je alors , tourne-toi , et vois que je vais rester seul ,

i. San Léo, ville du duché d'Urbin , cirante, ou la 4° partie du cercle. Ac-

où l'on n'arrivait alors que par des clic- tuellement, du centre .tirez une ligne

nains presque inaccessibles. Noli , ville jusqu'au milieu de l'arc : cette ligne

et peut entre Final et Savone , où l'on est ce que Dante appelle listadamezzo

ne peut descendre qu'avec d'extrêmes quadrunte al centro , ligne de la moi-

difficultés. Bismantua , montagne très- tié du quadrant au rentre (spécilication

élevée, du territoire de Reggio en Loui- avouée par tous les géomètres); mais,

hardie. . comme l'inclinaison de cçtte ligne ne

2. Ici l'image est tirée d'une opéra- suffit pas pour expliquer la hauteur de

tion géométrique: je vais le prouver la montagne qui est superba più assai,

en donnant l'explication littérale. Voici tirez donc , du centre à l'aie , une autre

le texte : ''Sne 1"' se rapproche più assai de la

Lo sommo er' alto che vincea la

perpendiculaire, et vous aurez l'inclinaison imaginée par le poëte, c'est -à-

vista , .. . dire une inclinaison qui , étant de nlus

E la costa superba piu assai de A. degréS) se tpouvc au ^ £ a

Che da mezzo quadrante a centro ]j|)|ile d|1 (lernier poj|U a.escai.nt.mcnt liS,a- " que l'on puisse gravir, et se rapproche Il faut détailler le sens du troisième de la ligne de no degrés ou de la pervers: à l'extrémité d'une ligne horizon- pendiculaire. Je dois ces informations taie, élevez une 'ligne perpendiculaire si justes à M. de Givry, ingénieur hyégale à celle-là. Prenant pour centre drographe de première classe, chevale point où les deux lignes s'unissent , lier de l'ordre du Cruzeiro du lirésil (la et pour rayon l'une ou l'autre, décrivez croix du Sud , voyez eh. i, pag. 170), et un arc qui s'appuie sur leurs extrémi- savant très-distingué. Nous voyons que tes: c'est ce que le poëte appelle <jua- Dante était un géomètre fort habile.

si tu ne t'arrêtes pas un instant. » — « Mon fils , tâche de te tramer jusqu'ici, » répondit-il, en me montrant au-dessus de nous une plate-forme qui se prolongeait autour du mont. Ces paroles me donnèrent un tel courage, que je fis de nouveaux efforts, et, en rampant péniblement pour suivre mon guide, j'arrivai au point où elle se trouva sous mes pieds. .Nous nous assîmes un moment en nous tournant vers le levant, en face du sentier par lequel nous étions montés, car le voyageur aime à ramener ses regards sur le chemin qu'il vient de parcourir. Je baissai d'ahord les yeux , ensuite je les élevai vers le soleil, et je m'étonnai de voir ses rayons me frapper à gauche1. Le poète remarqua bientôt que je contemplais avec étonnement le char de la lumière placé entre nous et les lieux d'où souffle l'aquilon. Il me dit alors : « Si Castor et Pollux 5 accompagnaient cet astre, qui répand son éclat clans les deux hémisphères, tu verrais le zodiaque plus lumineux graviter plus près des ourses, surtout s'il ne sortait pas du chemin qu'il s'est tracé jusqu'ici. Quoiqu'il en soit, en te renfermant attentivement en toi-même, figure-toi que Sion et cette montagne ont le même horizon dans différents hémisphères, et tu comprendras , si ton intelligence n'est pas eu défaut, que la route où Phaéton s'égara si imprudemment, se présente à tes yeux sur le mont3, d'un côté opposé à celui où tu la verrais, sur la montagne de Sion. » — « Mon maître, fiis-je, je n'ai jamais mieux compris4 une chose qui me pa-

i. Il s'étonne de ce qu'étant tourné position où se trouvaient les deux poë- .ers le levant, il voit le soleil à sa grati- tes, relativement au soli.il 11 faut en- Mie , parce qu'en Europe , tout homme core bien se souvenir qu'ils sont placés |ul, à cette même heure, et dans la sous un autre hémisphère. ueme saison . regarde le levant, a le s. Le mont expiatoire. ulcil sur la droite. Il faut se rappeler *■ Avec quelle naïveté Dante nous pie Dante est sous un autre hcinis- raconte qu'il comprend ce qu'il t i » ■ « > t •hère; il a imité indubitablement, en de s'expliquer lui-mèmp par la bouche et endroit, ce passage de Lucrèce , de Virgile! Il y a dans toutes ces deiv. m : mandes faites de si bonne foi , et dans ijnotum vobis, arabes, venislis in or- les réponses solennelles du sage de

ban, . Mantoue, un naturel qui n'appartient

mirati nemorum non ire si- sans doute qu'aux auteurs destiné* ù

nistreu. fonder les premiers succès d'un non-

Explication astronomique de la veau langage: et, comme tons 'IcVcort

18S LE rtllGÀTOIRE , CHANT IV.

laissait incompréhensible. Suivant ce que tu dis, je conçois que le cercle que l'on appelle équateur, dans une certaine science', et qui est situé entre la partie ou la présence du soleil amène l'été, et celle où son absence cause l'hiver, s'éloigne de cette montagne vers le nord, quand les Hébreux voient ce même cercle vers la partie australe : mais te plaît-il de m'instruire encore? J'apprendrais avec plaisir si nous avons à gravir cette montagne entière dont mes yeux ne peuvent mesurer la hauteur. » Et lui à moi : « Cette montagne semble plus rude quand on commence a la gravir; mais plus on avance, plus la fatigue diminue. Lorsque le chemin te paraîtra tellement agréable, que la marche sera douce comme le mouvement d'un vaisseau sur la mer, tu auras atteint le terme du voyage : c'est là que tu dois espérer du repos; je n'ajoute rien de plus; je suis sûr de t'avoir dit la vérité. » A peine eut-il parlé, qu'une voix près de nous s'écria : « Peutêtre seras-tu, auparavant, plus d'une fois dans la nécessité de t'asseoir. » Alors nous nous retournâmes , et nous vîmes à gauche une grande pierre que Virgile et moi n'avions pas aperçue : nous nous en approchâmes , et nous distinguâmes des âmes assises à l'ombre de cette pierre, dans une attitude négligente. Une d'elles, qui semblait fatiguée. , assise, comme les autres, embrassait ses genoux, sur lesquels elle appuyait son visage. «0 mon doux maître! dis-je, regarde attentivement celui-ci, qui est si oisif qu'on croirait que la Paresse est sa sœur. » L'âme se tourna vers nous, puis nous considéra sans déranger sa tête placée sur ses genoux 2, et dit : « Monte ,

vains , Je dirai presque primitifs , Dante yer manus suas sub ascellas suas , et, possède au plus hautdegré ce naturel si laborat si eas ad os convertit. J'aurais touchant et si vrai. Je ne me lasse pas voulu que Dante, si, en effet, il s'est de rendre encore cette justice au grand Inspiré de ce passage, eût conservé la homme que nous voyons quelquefois si force du mol laborat, qui est ici trèsfier et si énergique. expressif, et d'un ton en quelque sorte i. Dans la géographie. satirique , plus en rapport avec le ca- 2. «Dernier coup de pinceau , observe vactère de notre poète qu'avec celui du M. Gingucné , qui achève ce portrait si iils de David. « Monte , monte , toi qui ressemblant! » Hist.litt.,\\v- il, p. 157. es si brave!» C'est bien là une injure On lit dans Salomon : Abscmtdit pi- qui vient dans l'esprit d'un paresseux-

monte, toi qui es si brave.» Je connus alors qui devait être cet esprit, et la fatigue, quoiqu'elle m'eût ôté la respiration , ne m'empêcha pas d'aller vers lui. Quand je me fus approché : « As-tu bien compris, ajouta-t-il, en levant à peine la tête, pourquoi le soleil conduit son char à gauche?» L'attitude indolente de cette ombre et la brièveté de ses paroles me firent sourire, et je commençai ainsi : « Belacqua ', je ne te plains plus maintenant; mais dis-moi pourquoi tu es assis en ce lieu ? Attends-tu un guide? Es-tu retombé dans tes anciens accès de paresse?» Il répondit: «Mon frère, à quoi sert-il d'aller plus avant? L'ange de Dieu qui est placé à la porte ne me laisserait pas parvenir jusqu'aux douleurs; parce que j'ai différé d'offrir à Dieu les pieux soupirs, le ciel veut que j'attende ici autant de temps que j'en ai mis à retarder ma pénitence, à moins qu'une prière adressée par un cœur vertueux ne vienne à mon secours : à quoi sert toute autre prière? elle n'est pas agréée de Dieu. »

Déjà le poète s'était remis en marche, et me disait : « Suismoi; le soleil est au milieu de sa course2; de son pied, la nuit couvre déjà Maroc. »

I. Vellutello avoue qu'il ne sait pas Purgatoire , minuit pour la ville de

quel était ce Belacqua. M- de Romanis , Sion, et le commencement du jour pour

dans sa reimpression de Lombardi , la Mauritanie. Le Soleil parle ainsi a

nous apprend que ce Belacqua était un Phaéton , dans les Métamorphoses :

excellent maître de guitare, d'ailleurs „ , . .. , .,

. " , . Dum loquor, fiesperto positas tu lil-

tres- paresseux dans 1rs œuvres du ;„.__...#„

,r . , , tore metas

monde comme dans les œuvres de ., .j__. *„»•„,»

,,.„. ,. . , Humida nox tetigu.

-lame. M. de Romanis cite cette information d'après un manuscrit de la bi- Nous n'avons pas ici une imitation

bliothèqiic du mont C.assin. précise, mais il y a quelque chose de

t. Il vent dire qu'il était midi pour le la couleur poétique d'Ovide,

CHANT V

.l'avais quitte ces ombres, et je suivais les pas de mon guide, quand une d'elles, en me montrant du doigt, cria: «Tiens, il paraît que celui qui est derrière l'autre, intercepte à gauche les rayons du soleil : il se meut comme un vivant! » Je me retournai à ces mots, et je vis les esprits attentifs à me regarder moi seul, moi seul , ainsi que l'ombre que projetait mon corps. «Pourquoi t'inquiètes-tu donc? reprit mon maître; pourquoi ralentir tes pas? Que t'importe ce que ces âmes murmurent? Suis-moi, et laisse-les parler : sois la tour inébranlable qui ne laisse pas écrouler sa cime sous la fureur des vents. L'homme qui entasse pensées sur pensées, s'éloigne de son but : l'activité d'une idée abat la force d'une autre. » Que pouvais-je répondre, sinon, « Je viens. » En effet je répondis ainsi, e:i me couvraut de cette honnête rougeur qui accompagne les traits d'un homme digne de pardon. Pendant que nous marchions, des âmes s'avançaient en chantant le Miserere verset à verset. Quand elles s'aperçurent que mon corps interceptait les rayons de la lumière, elles firent un oh long et rauque . deux d'entre elles, semblables à des hérauts, coururent à nous, et nous dirent : « Informeznous de votre condition. » Mon maître repartit : «Vous pouvez vous retirer et rapporter à ceux qui vous ont envoyées, que le corps de mon compagnon est formé de chair véritable. S'ils viennent de s'arrêter pour contempler son ombre, comme je le pense, on a répondu à ce qu'ils désirent. Qu'ils lui fassent donc honneur; il pourrait leur être utile '. » •

l. Les âmes du Purgatoire deman- éprouvent un grand plaisir a savoir dent d'abord des prières; ensuite, elles qu'on parlera d'elles dans ce monde.

Les deux âmes retournèrent vers leurs compagnes plus rapidement que les vapeurs embrasées, dans le commencement de la nuit, ne sillonnent l'air pur, et que le soleil ne dissipe les nuages d'août. A peine arrivées, elles revinrent à nous avec les autres, aussi vite qu'un escadron qui s'élance à toute bride. « Ces esprits, qui vont nous entourer et t"adresser des demandes, dit le poète, sont en grand nombre; tu peux les entretenir en marchant. > Us accouraient en criant : « Arrête un peu tes pas, ô âme qui vas pour être joyeuse, sans avoir perdu ces mêmes substances avec lesquelles tu es née. Examine si jamais tu as connu quelqu'un d'entre nous dont tu puisses porter des nouvelles sur la terre. Pourquoi donc continues-tu de marcher? Pourquoi ne t'arrêtes-tu pas? Nous avons tous péri de mort violente"; nous fûmes tous pécheurs jusqu'à notre dernier soupir; alors la lumière du ciel nous a éclairés : nous sommes sortis de la vie , dans des sentiments de pardon et de repentir, en paix avec Dieu qui nous fait brûler du désir de le contempler. » Je repris ainsi : « Pourquoi, dans vos traits défigurés, ne reconnais-je aucun visage? Mais , o esprits nés sous d'heureux auspices! parlez; que puis-je faire pour vous? Je le ferai au nom de cette paix qui m'attache aux pas de ce guide bienfaisant avec lequel je voyage de monde en monde. » Un des esprits parla en ces ternies : >< Chacun de nous se fie à toi, sans que tu t'engages par un serment, pourvu qu'une funeste influence ne détruise pas ta bonne disposition. Et moi, qui parle avant tous les autres, je te conjure, si jamais tu vois cette contrée située entre la liomagne et le royaume de Charles ', d'inviter cour-

lîn donnant a ces ombres cet amour ici est Jacques del Cassero , noble de pour la gloire et pour la renommée, le Fanoj il av.iit souvent attaqué, par des poêle ne fait-il pas ces ombres trop injures, Azzon III d'IMe , qui le Dt assemblables aux hommes qui habitent sasssiner à Oriago . bourg de l'adoue. encore la terre? Del Cassero dit que , lorsqu'il fut atta- |.a Marche d'Ancônc, située entre que par les assassins envoyés contre a Romagne cl le royaume de Naples , lui, s'il se fût enfui du côte de la Mira, dors gouverné par Charles II, de la bourg situé près de la Brenta, il aurait aison d'Anjou. Fano est une ville de pu sauver sa vie; mais il chercha son Marche d'Ancone. La ville bûtie par salut dans des marais où il fut atteint iknténor est Padoue. L'ombre qui parle et frappé de plusieurs coups mortels.

102 LIS rURGATOIHE , O.IIA.M V.

toisement les habitants de Fano à prier pour moi, afin que je sois purifié de mes fautes si graves. Je suis né dans cette ville; mais je reçus, au sein de celle qui fut bùtie par An ténor, les douloureuses blessures d'où coula le sang qui animait ma vie. Là même où je me croyais le plus en sûreté, d'Esté, qui me haïssait plus que ne le voulait la justice, fit commettre ce crime. Si, lorsque je fus atteint à Oriaco, j'eusse dirigé ma fuite vers la Mira, j'existerais encore dans le royaume où l'on respire; mais je cherchai un refuge dans le marais où les roseaux et la fange m'embarrassèrent tellement que je tombai, et que bientôt la terre devint un lac de mon sang. » Une autre âme reprit : « Si tu vois s'accomplir le désir qui t'entraîne au haut de cette montagne, daigne 4 avec une tendre pitié, satisfaire le mien. Je suis Buonconte de Montefeltro ' : Jeanne et tant d'autres me négligent; aussi tu me vois ici dans cet état d'avilissement. » Et moi à lui : « Quel événement ou quel acte de violence t'arracha de Campaldino, où l'on n'a jamais connu le lieu de ta sépulture? » L'âme reprit: «Au pied du Casentin coule un fieuve qu'on appelle i'Arehiano, et qui naît dans l'Apennin, au-dessus de l'Eremo. J'arrivai dans l'endroit où ce fleuve perd son nom. J'étais blessé à la bouche, et je fuyais à pied, ensanglantant le sol. Là, je perdis la vue et la parole; je tombai en prononçant le nom de Marie, et il ne resta plus que mon corps. Je vais te dire la vérité, répète-la parmi les vivants : L'ange de Dieu me saisit et le suppôt de l'Enfer criait : O foi , pour-

i. Buonconte, fils ne Guido de Monte- nati. Buonconte, à son retour, conseillait

feltro, dont il a été question dans VEn- à Guillaume de ne pas attaquer l'en-

fer (voyez la note du chant xx.vrr , nemi; mai? l'évéque, trop présonip-

p. iïs). Jeanne était l'épouse de Buon- tueux. voulut combattre, et fut tué,

conte. Les Guelfes et ies Gibelins se dans cette bataille, avec Buonconte,

trouvaient en présence à Campaldino , après avoir perdu deux mille Arétins.

plaine du Casentin , province de Tos- — L'Archlano prend sa source dans

cane, située au bas de la montagne de cette partie de l'Apennin. L'Eremo est

Poppi, lorsque Guillaume, évèque d'A- un couvent de Camaldules. placé sur

rezzo , envoya Buonconte pour épier une très-haute montagne. J'ai visité ce

les mouvements des Guelfes, dont l'ar- rouvent et ses environs. En hiver,

mée n'était presque composée que de s'y croirait presque sous le climat l«-

Florentins commandes par Corso l)o- plus rude de la Suède.

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