‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 26 sur 64 · LE FDRGAT01UE, CHANT · texte numérisé non relu

LE FDRGAT01UE, CHANT

quoi me prives-tu? Tu emportes son âme pour une petite larme qui fait taire mes droits; mais je vais traiter autrement sa dépouille ' ! Tu sais comme l'air présente des vapeurs humides qui se résolvent en eau, aussitôt qu'elles atteignent une région plus froide de l'atmosphère. L'esprit infernal, ajoutant à son intelligence cette disposition cruelle qui cherche toujours le mal, déchaîna les vents et souffla des exhabisons funestes, par le pouvoir que lui donne sa nature. Le soir il couvrit de nuées l'espace qui s'étend entre Pratomagno et le sommet de l'Apennin; il condensa l'air supérieur : les vapeurs se résolurent en eau; la pluie tomha : ce que le sol n'en put ahsorher se forma en torrents, et, comme il arrive dans les grandes inondations, elle se précipita vers le fleuve principal, sans qu'aucun ohstacle put la contenir. L'Archiano grossi trouva mon corps refroidi, et l'entraîna dans l'Arno, en séparant mes bras que je tenais placés en croix sur mon sein, quand la douleur m'avait fait succomber. Le fleuve me jeta alternativement sur ses deux rives, ensuite m'engloutit sous la proie de sable qu'il avait arrachée aux campagnes ».» Alors un troisième esprit succédant au second, me dit: «Quand tu seras de retour dans le monde, et reposé de tes longues fatigues, souviens-toi de moi; je suis Pia; Sienne m'a vue naître, la Maremme a été témoin de ma mort : il sait comment j'ai perdu la vie, celui qui, en m'épousant, avait passé l'anneau à mon doigt" ! »

f. Ce passage ressemble un peu à celui bien belle réflexion : "Cette machine

ou Guido raconte sa vie dans le xxvne poétique de Dante, troublant tout sur la

chant de l'Enfer. La guerre entre terre et dans les airs , bouleversant les

l'ange de Dieu et le suppôt de Satan a éléments et mettant partout le désordre quelques rapports avec celle de Fran- • dans l'œuvre du grand ordonnateur, se

çois d'Assise et du chérubin infidèle. trouvait bien déjà dans quelques légcn-

On a rarement occasion d'adresser de desjmniselleparaitici pourla première

pareils reproches à Dante.— Prato- fois, revêtue des couleurs de la poésie. •• Magno , dont il sera parlé plus bas, s. l'ia , noble Siennoise, épouse de

s'appelle aujourd'hui Prato- Fecchio : Messer Nello délia Pietra. Nello , dit

c'est le point qui sépare le Valdarno Volpi, l'ayant trouvée coupable, la con-

du Casentin. Dante invente ici toutes duisit aux Maremmes : elle succomba ,

ces suppositions, parce qu'il ne fut pas après avoir langui que'que temps, aux

possible de retrouver, sur le champ de atteintes du mauvais air. (Voyez la note

bataille, le corps de Bunnconte. sur les Maremmes Enfer, chant xxv,

* fiingucné fait, sur ce passage, une page :.;.

LE TURGATOIRE, CHANT Vî.

CHANT VI

Quand le jeu delà chance' est terminé, celui qui perd demeure tout chagrin, répète les coups, et s'explique tristement à lui-même comment il a perdu : son heureux adversaire s'avance, accompagné par la foule; l'un marche devant lui, l'autre le suit à pas précipités; un troisième l'aborde de côté pour appeler son attention : le vainqueur ne s'arrête pas; il écoute celui-ci et celui-là; il prend la main d'un autre qui cesse alors d'augmenter le nombre des curieux, et c'est ainsi que, dans son triomphe, il se soustrait aux flots empressés de la multitude : tel je me tournais à droite et à gauche dans cette foule épaisse, et par mes promesses je cherchais à me délivrer de leurs instances. Là , on voyait le citoyen d'Arezzo '■ à qui les bras cruels de Ghin diTacco donnèrent la mort, et celui qui se noya en courant après ses ennemis3. Là, on voyait Frédéric Novello-* tendre des mains suppliantes. Plus

i. Grangicr nous apprend que le jeu dont parle ici le poêle s'appelait le jeu de la chance; on le jouait avec trois dés. Il va, dans celte comparaison, beaucoup de traits heureux : on croit voir l'homme qui a perdu, reprenant les dés, répétant le coupet sedisanl: «Oui, voilà pourquoi je n'ai pas gagné ; » ensuite, l'heureux adversaire s'avance en vainqueur, accompagné par la multitude. I.e naturel, le naturel, voilà le caractère, dislinctif rie notre poète , dans une grande partie des scènes de son drame immortel !

Mais il fallait que \it jeu delà chance fut une espèce de jeu public. Les commentateurs qui nous fournissent tant de délails , en donnent peu de satisfaisants sur ce passage.

2. Messer Benincasa d'Arezzo, savant Jurisconsulte , étant vicaire ou lieute-

nant du podestat à Sienne, avait condamné a mort un frère de Ghin di Tacco et un de ses neveux nommé Turrito da Turrita , parce qu'ils avaient volé sur le grand chemin. Ghin di Tacco , frère et oncle des deux suppliciés, et qui exerçait le même métier de voleur, se rendit, quelque temps après, à Rome, où Benincasa remplissait alors les fondions d'auditeur de Rote, osa entrer dans sa maison, et lui trancha la tète, qu'il emporta dans les Ma remmes.

5. Cione de' Tarlati d'Arezzo , en poursuivant les Bostoli , autre famille de cette ville, fut précipité par son cheval dans l'Arno et s'y noya.

a. Fils du comte Guido de lîaltifolle, qui fut tué par un Bostoli, nommé l'ornaiuolo.

LE PURGATOIRE,. CI1A.M \I. l'Jô

loin était ce noble de Pise ' qui fit déployer tant de courage au vertueux Marzucco. Je vis le comte Orso>, et cette àme cjui , comme elle le disait elle-même , fut séparée de son corps par la ruse et la malice et non par ses crimes; je veux dire Pierre de la Brosse 3 : aussi que la princesse de Brabant ne manque pas de prévoyance, pendant qu'elle est encore sur la terre, si elle ne veut pas faire partie du plus fatal troupeau! Quand je fus délivré de ces ombres qui m'adressaient de si instantes supplications, pour que, par de ferventes prières, l'on Jialàt le moment de leur béatitude, je parlai ainsi : « O ma vive lumière! il me semble que dans un passage de tes écrits, tu mes que la prière apaise les décrets du ciel 4. Ces âmec demandent une telle faveur ; leur espérance serait-elle vaine, ou n'ai-je pas bien, compris le sens de tes paroles?»

i. Farinata, fils de Messer Marzucco, di'' sconngiani de Pise- Marzucco, chevalier et docteur, eu allant un jour, à cheval, de Semcrino à Scarlino, trouva un serpent d'une grandeur épouvantable, et lit vœu d'entrer dans l'ordre des Dominicains, s'il échappait à la poursuite de ce reptile. En effet, le serpent lui ayant permis de continuer sa route, Marzucco accomplit son vœu. Quelque temps après , Farinata ayant été assassiné , Marzucco assista aux funérailles avec tous les autres religieux; et, pour inviler ses concitoyens et ses parents à la paix et à la concorde, H baisa la main de l'assassin de son fils. — Dante veut donc dire que Farinata donna occasion à son père, Marzucco, démontrer une grandeur d'âme peu commune.

lVlanzont, dans ses Promessi sposi , a imité ce trait, et l'attribue à son religieux Cristoforo. En parcourant les sources de la littérature italienne, on voit où beaucoup d'auteurs de ce pays ont puisé.

2. Fils du comte Napoléon de Cerbaia, et qui fut tué par le comte Albert de Mangona, son oncle.

3. secrétaire et conseiller d'État de Philippe III, fils de saint Louis, roi de France , fut accusé par la reine , princesse de Brabant, de l'avoir insultée.

Pierre de la Brosse fut justicic , par

suite d'un procès intenté contre lui, et il était innocent. Dante dit ensuite que la princesse de Brabant, qui est encore vivante , doit avoir soin de faire prier pour elle. Voyez la Bioij. uni». , t. VI, à l'article de la Brosse.

A. Le poète fait encore à Virgile une singulière querelle, en lui disant: «Tu ne t'accordes pas avec ce que tu as avancé dans ton poëme ; tu fais dire par la Sibylle â Paliniire {Enéide, liv. vi, v. 376 j: Desine fata De'ûmflecti spe rare precando , et ici je vois que , si la princesse de Brabant ou toute autre âme a sur la terre des amis prêts à prier pour elle, ses douleurs en Purgatoire seront allégées. Pourquoi donc as- tu dit déjà : « Cessez d'espérer que les dieux soient fléchis par des prières. » Virgile répond, en théologien consommé : «J'ai trèsbien dit ce que j'ai dit dans mon Enéide. Alors, la prière ne pouvait obtenir aucun bon clfet, parce que tous ceux qui avaient péché , quels qu'ils fussent, allaient en Enfer, et qu'il n'y avait pas de Purgatoire. Mais, depuis la venue d< J. C , l'ordre des destinées est changé : d'ailleurs, il faut que tu attendes, pour être mieux éclairé, les instructions de liéalrix , c'est-à-dire de la théologie. .. l'.u même temps, il prédit à Dante qu'il verra Béatriv triomphante en haut de li montagne.

i9f» LE PDBOâTOIllE, CHANT VI.

Le sage me répondit : « Ce que j'ai écrit est clair, et leur espérance ne sera pas trompée, si on la juge avec un esprit sain. La profondeur du jugement de Dieu ne se relâche pas de ses droits; car un feu d'amour et de charité remplit en un instant le devoir que ceux qui sont enchaînés ici auraient du plus tôt remplir, et là où j'ai avancé cette proposition, la prière ne pouvait ohtenir aucun hon effet, parce que celui pour qui on aurait prié, était séparé de Dieu. Ne t'arrête donc pas à ce doute subtil, s'il ne t'est point suggéré par celle qui conduira ton intelligence à la connaissance de la vérité, .le ne sais si tu m'entends ; je parle de Béatrix : tu la verras brillante et fortunée sur la cime de cette montagne. » Je repris ainsi : « 0 guide bienfaisant! marchons plus vite; je ne me fatigue plus autant qu'auparavant : vois d'ailleurs que la montagne jette de l'ombre1. » 11 repartit: «Nous irons aujourd'hui aussi loin que nous pourrons. Quant à la longueur du chemin , il en est autrement que tu ne penses. Avant que tu sois arrivé au sommet, tu verras revenir cet astre qui, étant placé dans l'autre partie de la côte, t'empêche de rompre ses rayons. Mais remarque ici à part cette âme seule et retirée qui nous regarde ; elle nous enseignera la voie la plus courte. » Nous nous approchâmes. 0 âme lombarde, comme tu paraissais lière et superbe ! Que de noblesse dans ton regard et de gravité dans ton maintien! Elle ne parlait pas, mais nous laissait venir en nous regardant, à la manière d'un lion qui se repose2. Virgile îui ayant demandé le meilleur chemin.

i. Les poètes côtoyaient la partie Je suis persuadé que, dans tes manus

orientale de la montagne , comme il a erits originaux duTasse, ce grand poète

été dit chant iv, p. 187; et le soleil avait souligné ou marqué d'une note ce

tournant vers le couchant , la monta- vers emprunté à Dante, pour lequel il

gne devait commencer à Jeter de l'om- professait la plus haute admiration,

bre. Mais, par désuétude, on aura oublié de

2. Solo guardando a guisa di leon , consacrer cette sorte d'hommage que

qvando si posa. le chantre de Godefroy rend à l'auicur

Vers plein de noblesse et d'exprès- de la Divine Comédie, et il serait vrai-

sion . copié littéralement par le Tasse , ment convenable aujourd'hui que ena-

ehant x de sa Jérusalem- enn des nouveaux éditeurs du poème

Tacito si ripose il fier Circasso a de la Jérusalem fit souligner ce vers ,

ntnsa di leon quando Si posa, nirando l(lli appartient à Dante seul , et qui a

uli occhi. même , chez lui , plus de force que chez

plie ne repondit pas à sa demande, et désira savoir quel était notre pays et quelle avait été notre vie. Mon guide chéri commença ainsi : « Mantoue >• Alors l'ombre qui se tenait à

l'écart, se leva du lieu où elle était assise, en s'écriant: « Habitant de Mantoue, je suis Sordello de la même ville. » Et ils s'embrassèrent l'un l'autre. Ah! Italie esclave, habitation de douleur, vaisseau sans nocher dans une affreuse tempête, tu n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution ' ! Au seul nom de sa patrie, comme cette âme généreuse fit promptement fête à son concitoyen! Et maintenant ceux qui vivent dans tes contrées se font une guerre implacable; ceux qu'une même muraille et les mêmes remparts protègent, se rongent l'un l'autre. Cherche, misérable, autour de tes rives, et vois si dans ton sein une seule de tes provinces jouit de la paix. Qu'importe que Justinien t'ait donné le frein des lois, si la selle est vide?feans lui, tu aurais moins de honte, nation qui devrais être plus fidèle, et laisser César sur la selle , si tu comprenais la volonté de Dieu.) Albert de Germanie, vois comme cette bête est devenue féroce pour

le Tasse ; car solo guardando est plus expressif que girandogli occhi. «Toute expression , toute action est ici digne d'attention, dit Biagioli ; et ce regarder à la manière du lion est de toute beauté. — On lit dans Solin et dans Pline que le lion ne regarde jamais de côté , et ne veut pas être regardé ainsi : cela tient peut-être à ce que , comme le prétend Aristote , le cou du lion est composé d'un os entier. »

Cette ombre qui a tant de noblesse dans le regard et de gravité dans le maintien, est Sordello de Mantoue, poëtc du temps auquel on attribue un ilvre intitulé le Trésor du trésor, ouvrage qui traite des hommes célèbres par leurs vertus et leurs talents. (Voyez, dans la Biog. unit)., l'article Sordello. par M. Daunou)

i. Il y a là un mot qu'on ne peut pas traduire , quoiqu'il ait trouvé place dans le Dictionnaire de l'Académie :

mais les rédacteurs foi>! observer qu'on

n emploie pas ce mot dans la bonne compagnie.

Le mouvement de sensibilité qu'éprouve Sordello , en voyant un de ses compatriotes, fait naitre un mouvement de colère chez Dante , qui apostrophe l'Italie dans les ternies les plus énergiques et avec l'éloquence la plus vive.

Ce morceau est un chef-d'œuvre, uni:

inspiration vraiment poétique : le zèle pour la cause impériale n'a pas de mesure. Dante invoque l'appui d'Albert, fils de Rodolphe, qui monta sur le tronc impérial en iîos, et qu'il appelle César. Nulle part le poëte ne s'est montré plus franc et plus déterminé Gibelin- « Kn lisant cette éloquente invective, on est tenté d'appliquer à Dante ce qu'il dit lui-même de Virgile , dans le premier rhant de V Enfer, page :, cl de reconnaître dans le Florentin: «Que/la fmilr clie spande di parlai- si largo fiume. ■■■ lllist. litt., Il ,p. IM)

198 LE PUiiGATOIHL, CHA.M VI.

n'avoir pas été corrigée par l'éperon, lorsque tu as commencé à lui imposer le joug! Toi qui abandonnes cette bête indocile et sauvage, quand tu devrais enfourcher les arçons, qu'un juste jugement tombe du ciel sur ta race, et qu'il effraye ton successeur! Entraînés parla cupidité, ton père et toi vous avez souffert que le jardin de l'Empire fut abandonné. Viens voir, homme négligent, les Montecchi1, les Cappelletti , les Monaldi, les Filippeschi. les uns déjà consternés, les autres dans la crainte de l'être. Viens, cruel, et vois l'oppression de ceux qui te sont lidèles : venge leurs injures , et tu sauras comme le séjour de Santafiora est tranquille. Viens voir ta ville de Rome, veuve et délaissée, qui pleure, qui t'appelle nuit et jour, et qui s'écrie : « O mon César, pourquoi n'accours-tu pas dans mon sein? » Viens voir combien on t'aime ; et si tu n'as aucune pi lié de nous, apprends de ta renommée à rougir de tes retards. S'il m'est permis de le dire , souverain .lupiter * qui reçus la mort pour nous , tes yeux justes se sontils tournés ailleurs? ou prépares-tu, dans la profondeur de tes décrets, quelque grand bien que nous ne puissions pénétrer? Toutes les terres d'Italie sont pleines de tyrans. Tout vil factieux devient un Marcello 3.

0 ma Florence ! tu dois être satisfaite de cette digression 4 :

I. Les Montecchi et les Cappelleti toirc. I'eut-clrc cependant le poëte ne

étaient des seigneurs gibelins de Vé- veut-il parler ici que de Marcello Ma-

rone ; les Monaldi et les Filippcsclii laspina , qui l'accueillit avec beaucoup

étaient deux autres familles gibelines de bienveillance dans ses États, et dont

d'Orviéto. il sera question à la fin du chant vin.

2 O sommo Ciove Cet éloge aurait été dicté par un senti-

Chcjosti >n terra per nol croafisso ! !"cnt Profond «le reconnaissance, et un

' r j homme sensible comme Dante ne de-

I.es mots de Jupiter et de crucifie vait jamais oublier les bienfaits dont on

s'accordent bien mal entre eux. .l'ai l'avait comblé pendant ses malheurs et

conservé l'expression originale pour son e'xïï- Dans ce cas, l'auteur voudrait

faire connaître tout Dante. dire ici : tout vil factieux obtient la ré-

5. On ne sait pas si le pnéle vent par- putalion d'un Marcello, prince si dis-

ler d'un Marcellus ou d'un Marcello. tingué. J'ai adopté ce sens. I.e nom de Marcellus fut porté a Rome i. Trait de satire et de malice dé-

par beaucoup de citoyens très-distin- tourné , qui frappe les habitants de

gués : les plus célèbres sont celui qui Florence. Toute la fin de ce chant a de

assiégea Syracuse et celui qui se de- la force et de la précision : c'est le Gi-

clara cintre Jules-César, et auquel ce belin exilé, il est vrai, qui a pris la pa-

granri homme pardonna après sa vie- role.'mais il parle en grand poe"tP,

LE POKGATOIKK, CBA>T V! 199

elle ne te concerne pas , grâces à ton peuple qui s'étudie à être si sage! Beaucoup d'entre vous ont la justice dans le cœur; mais elle est décochée trop tard, parce qu'on craint de ne pas tirer l'arc à propos, et la justice reste sur le bord des lèvres de ton peuple. Plusieurs refusent les charges publiques, mais ton peuple ', sans réflexion, s'en va, criant: «Je suis courbé » B-éjouis-toi, tu en as sujet; tu es riche, prudente, et en paix. L'effet prouve que je dis la vérité. Athènes et Lacédemone, qui portèrent de si bonnes lois, donnèrent une faible preuve de la sagesse de ces villes , si on les compare à toi, qui crées des institutions si frêles, que ce que tu as filé en octobre n'arrive pas à la mi-novembre ! Combien de fois , pour ne parler que de ces temps-ci, tu as changé d'institutions, de monnaies, de magistratures, de mœurs, et renouvelé les membres de ta cité! Si tu as quelque souvenir de tes désastres et quelque sens, tu verras que tu ressembles à cette malade qui ne peut trouver de repos sur sa couche , et qui tâche d'apaiser sa douleur en changeant d'attitude.

i. Oonlc répète trois fois popol tuo , maligne, qui ne doit pas étonner dau to;i peuple; et c'est avec une intention ic Florentin mécontent-

ÎOO F.E PURGATOIRE., CIIANT Vil.

CHANT VII

Après plusieurs salutations répétées trois ou quatre fois, Sordello s'arrêta, en disant : «Et vous deux, qui êtes-vous?» Le sage poëte répondit : « Avant que les âmes dignes de monter à Dieu fussent dirigées vers cette montagne, Octave fit ensevelir nies dépouilles ' :je suis Virgile : je n'ai perdu le ciel que parce que je n'ai pas eu la foi. » Tel que celui dont les yeux sont frappés d'un spectacle subit qui le plonge dans la stupeur, croit en effet le voir et ne pas le voir : <■ Est ce une réalité! s'écrie-t-il : me trompé-je?» tel Sordello baissa ses regards , se rapprocha de Virgile et embrassa ses genoux. « O gloire des Latins, dit-il , par qui notre langage montra tout ce qu'il pouvait réunir de grâce et d'éloquence ! ô toi , l'honneur éternel du lieu où j'ai pris naissance 2, quel mérite ou quelle faveur te présente à mes yeux? Si tu me crois digne d'entendre tes paroles, dis-moi, viens-tu de l'enfer ou d'un autre séjour? » Virgile repartit : « Je suis venu ici à travers tous les cercles du royaume des douleurs- Je marche sous la protection de la vertu du ciel qui m'a mis en mouvement.

« Ce n'est point pour avoir fait, mais pour n'avoir pas fait, que j'ai perdu ce soleil bienfaisant que tu désires, et dont je n'eus connaissance que si tard3.

« Plus bas, il est un lieu où ne régnent pas les tourments, mais qui est attristé seulement par les ténèbres; on n'y en-

i. Virgile mourut sous le règne d'An- r,. Si tard vent dire ici , sans doute , Buste (Octave). après ma mort.

a. On verra plus loin que Sordello était de Mantoue,

LF. 1'UIIGA.TOIRE, CHANT VII. 201

tend pas des cris aigus, mais de lamentables soupirs, .l'habite ce lieu ' avec ces pauvres innocents mordus par la mort avant d'avoir été purifiés du péché commun à tous les mortels. Là, je suis avec les esprits qui ne reçurent pas le don des trois vertus saintes 2, et qui , exempts de vices , connurent les autres vertus , et les pratiquèrent toutes. Mais si tu le sais , et si tu le peux, dis-nous, afin de nous faire avancer dans notre voyage, quelle est la véritable entrée du Purgatoire. » Sordello répondit : « Nous n'habitons pas un lieu déterminé que nous ne puissions quitter. J'ai la liberté de parcourir toute cette enceinte, et je vais te guider aussi loin que le jour me le permettra ; déjà il commence à baisser; on ne peut pas continuer de marcher pendant la nuit : il sera même prudent de s'arrêter dans un endroit convenable. Des âmes sont ici à l'écart sur notre droite; si tu y consens, je te conduirai vers elles , et tu auras du plaisir à les connaître. » — « Quoi ! reprit Virgile , celui qui voudrait monter de nuit en serait donc empêché par quelque obstacle, ou ne monterait pas, parce qu'il n'en aurait pas la force? » Le bon Sordello, avec son doigt, traça une ligne sur la terre , et il ajouta : «Tu n'avancerais pas de la longueur de cette ligne, quand le soleil a quitté l'horizon. Ce ne serait pas que tu eusses à craindre un autre obstacle que les ténèbres, pour continuer de monter; mais l'obscurité , par l'impuissance qu'elle cause, prive la volonté de tout effet. Cependant, malgré ces ténèbres, on pourrait retourner dans la partie inférieure, et perdre ses pas, pendant que le soleil est caché. » Mon maître, encore tout émerveillé, dit alors : «Hé bien, ronduis-nous là où tu dis qu'on peut goûter du plaisir à se reposer. » Nous avions à peine fait

i. Les Limbes, où se trouvent aussi fants que la main d'un squelette déchire

les enfants morts sans avoir reçu le encore et laisse ensuite retomber a terre,

baptême. Dans le recueil de planches 2. Les trois vertus théologales. Les

que M. Pinelli a bien vouiti rae dédier, autres vertus dont il est question plus

on remarque la planche XII du Purga- bas sont les vertus morales appelées

toire; elle représente une tète de mort Cardinales : la Prudence, la Justice, \s

dont la bouche laisse échapper, après Force et la Tempérance, nulle morsures, une foule de petits en-

l'02 LE PUR.GATOIR.E , CHANT VII.

quelques pas, lorsque je m'aperçus que dans cette partie la montagne offrait une vallée semblable à celles qui se forment au pied des monts de notre hémisphère. L'ombre nous dit : « Nous irons là où la montagne se cre^e sur elle-même, et nous y attendrons le jour. >• Entre le bord de l'abîme et la partie la plus élevée du chemin, était un sentier oblique qui nous conduisit dans le flanc le plus enfoncé de la cavité. L'or et l'argent raffiné, la pourpre, la céruse , le bois indien le plus brillant, l'émeraude au moment où on la rompt, n'approcheraient pas de l'éclat des fleurs que ce lieu offrit à ma vue : c'est ainsi que le faible est vaincu par le plus fort. La nature n'étalait pas seulement les plus éblouissantes couleurs; elle y exhalait encore un mélange inconnu des odeurs les plus suaves Des âmes qu'on n'apercevait pas, quand on était hors de la vallée, étaient assises dans la prairie, au milieu des fleurs , et chantaient : « O Berne, je vous salue1. » Sordello nous dit alors : « Le soleil restera maintenant trop peu de temps sur l'horizon : ne me demandez donc pas de vous conduire pour connaître ces esprits; d'ici, vous les distinguerez mieux; vous pourrez l'emarquer leurs gestes plus facilement que si vous étiez dans leur compagnie. Celui qui est assis dans la partie la plus élevée, et qui, annonçant encore dans ses traits qu'il a négligé ses devoirs, ne chante pas avec les autres, est l'empereur Rodolphe2. Il pouvait guérir les

i. Salve Ueginal L'oraison en Thon- est Philippe III, roi de France, fils de

peur de la Vierge Marie. saint Louis, et que l'on dit avoir été

•i. Nous niions donner les evplications camus. — Cet autre qui a une si noble qui peuvent concerner tous les persun- figure est Henri . roi de Navarre. Phinages introduits dans la fin de ce chant, lippe III mourut à Perpignan, après

L'empereur Rodolphe était le père de avoir perdu une bataille navale qui/?e-

l'cmpereur Albert , et il eut un régne trit les lis , dit le poëtc. — Le person-

dc vingt ans. Avant livré bataille, en nage qui , en .soupirant , appuie son vi-

IW8, au roi de Bohème, Oltocare, Ro- sage sur sa main est le même Henri de

dolphe le vainquit ; mais ensuite il ac- Navarre qui était d'une très-noble ligure,

corda sa fille au fils du même Oltocare, Sa lille .Jeanne avait épousé Philippe le

et lui rendit sou royaume. Vcnreslas Bel , fils de Philippe m : ils se rappel-

etail fils d'Oltocaie. L'histoire repré- lent sa vie corrompue et grossière,

sente ces princes à peu près tels que le c'est-à-dire la vie de Philippe le Bel. —

poète les dépeint ici. —L'ombre remar- Celui qui semble si robuste est Pierre

quable par son nez court et'ramasïc III , roi d'Aragon. —Cet autre que dis-

LF. PUItGATOlRK . CHAH.Ï VII. L>03

blessures qui lirent mourir l'Italie; aussi tarde-t-il à obtenir des prières. L'autre, qui paraît rassurer le premier, gouverna le pays où prend naissance la Moldava, qui porte ses eaux dans l'Elbe, dont les flots se jettent à la mer; il s'appela Ottocare, et dans sa jeunesse, il sut mieux gouverner que Venceslas son fils qui , quoique avancé, en âge , s'adonne à la luxure et à l'oisiveté: et celui-ci, remarquable par son nez court et ramassé, que tu vois s'entretenir si intimement avec cet autre qui a une si noble figure, mourut en fuyant, et en flétrissant les lis. Vois, aussi, comme il se bat la poitrine! Remarquez maintenant ce personnage qui, en soupirant, appuie son visage sur sa main. Ces deux derniers sont le père et le gendre du roi qui fut le malheur de la France. Ils se rappellent sa vie corrompue et grossière, et de là vient la douleur qui les tourmente. Celui qui semble si robuste , et qui s'accorde en chantant avec cet autre que distingue la

fuiguela grandeur de son net est Clîâr- Its 1er, roi des Deux-Sicilcs et comte de Provence. — l.c jeune prince qui est assis, etc. I.andino, Daniello et Vcllutello disent que ce jeune prince est Alphonse , troisième fils de Pierre lil ; mais ils se trompent: ce jeune prince ne peut être que Pierre , quatrième fils de Pierre III , suivant Barthélémy de Néocastro, auteur contemporain. Ce prince n'eut aucun îles royaumes de son père, qui échurent a Jacques et a Frédéric, ses frères aînés : Alphoûsc , nomme plus haut, monta un moment sur le trône d'Arap;on; mais étant mort sans enfants, il le laissa à Jacques , second fils du roi Pierre III.

Celui dont je t'ai fait remarquer le nez aquilin est encore Charles Ier, roi des Deux-Sicilcs ; et Pierre est le même Pierre III déjà plusieurs fois nommé.

La Pouillc et la Provence faisaient partic des états de Charles l". —Constance, femme de Pierre IIP — Béatrix et Marguerite, fillesde Bérenger, comte de Provence, épousèrent.l'unc, saint Louis, roi de France; et l'autre, son frère, Charles l"r, roi des Deux-Siciles. Dante « parle ainsi, dit Venturi pour vomir

sa bile contre la maison de France, parce que Charles de Valois, prince du sang fiançais, avait aidé le parti guelfe à chasser le poiite de sa pairie , où il ne put retourner. » On ne peut pas laver ici Dante de cette tache; car il n'a été occupé que de ses passions et de ses douleurs. — Henri d'Angleterre , fils elc Richard. «Ce rov d'Angleterre, ajoute Grangicr, fut fort homme de bien , simple en sa vye, non de la simplicité qui S'attribue à l'ignorance, mais de celle qui provient d'une pureté et sincérité de cœur. •> On ne voit pas trop pourquoi ce prince est en Purgatoire. — GilUlaume, marquis de Montferrat, fut pris cl tué par les habitants d'Alexandrie délia paglia;et, parce qu'il s'éleva ensuite une guerre sanglante entre les fils do Guillaume et les Alexandrins , le poète dit, qu'à l'occasion delà mort du prince, Alexandrie et ses guerriers firent pleurer les habitants du Montferrat et du Canavésari. I.e Canavésan était une petite province qui dépendais alors d'Alexandrie, suivant Grangicr, et du Montferrat, selon le père l.ombardi : l'autorité de lîaudrand appuie le sentiment de I.ombardi.

§01 LE t0RGA.T0lIlE , CIUNT Vil.

grandeur de son nez, porta la ceinture de toutes les vertus < et elles auraient été transvasées sur le trône, s'il eût eu pour successeur le jeune prince qui est assis derrière lui : on n'en peut pas dire autant de ses autres héritiers. Jacques et Frédéric possèdent, il est vrai, les royaumes, mais ils n'ont pas hérité de la meilleure portion de la succession paternelle. R.i rement la probité humaine remonte dans les rameaux; c'est ainsi que l'ordonne Dieu qui dispense cette vertu, pourvu qu'on la lui demande. Mes paroles s'appliquent en même temps à celui dont je t'ai déjà fait remarquer le nez aquilin, aussi bien qu'à Pierre, qui chante avec ce prince. La Pouille et la Provence en gémissent encore de douleur. Le fils dégénère du père autant que Constance s'honore de son mari , plus que ne peuvent le faire Béatrix et Marguerite. Voyez Henri d'Angleterre, ce roi de mœurs si simples, assis ici à l'écart, et qui , de son tronc, a produit de meilleurs rejetons. L'autre qui est en bas parmi eux, et qui, en ce moment, regarde en haut, est le marquis Guillaume : à l'occasion de sa mort, Alexandrie et ses guerriers firent pleurer les habitants du Montferrat et du Cauavésan. »

Lfc PURGAÎOIIir. , CHANT Mil. 205

CHAM VIII

Déjà était arrivée l'heure qui excite de nouveaux regrets «•liez les navigateurs, et qui les remplit d'une tendre émotion, le jour où ils ont dit adieu à leurs amis; cette heure mélancolique où le pèlerin qui vient de se mettre en voyage ressent de nouveaux aiguillons d'amour, s'il entend la cloche du soir qui semhle pleurer le jour près de mourir « : il se fit alors un grand silence, et je vis une des âmes qui se leva , et par un signe de la main, pria les autres de vouloir bien l'écouter. Ensuite, elle éleva les deux mains en tournant ses yeux vers l'orient, comme si elle avait dit à Dieu : «Je ne pense qu'à toi seul. » Elle entonna si dévotement l'hymne : «Avant la fin du joui"', » et d'une voix si douce, que je m'oubliai tout à fait moi-même. Les autres ombres, avec la même piété et la même douceur, chantèrent l'hymne entière, en tenant leurs regards fixés sur les roues célestes. 0 lecteur! porte ton attention sur la vérité3 :1e voile est si

i. « Che paja 'l giorno pianger die Te lucis ante terminum, rerum

<• si muore. » creator oplime , est le commencement

Ce dernier vers offre un trait d'une de l'hymne de saint Ambroise, que, sui-

«ensibillté touchante. La fameuse élégie Vi|nt l'us;ige de nome, l'on chante a la

de Gray, sur un Cimetière de campa- fin de compiles.

gne, est assez généralement connue en 3- On lit dans le neuvième chant de

France , pour que l'on ait remarqué , l' Enfer ( voyez page 56 , ligne 27 cl

dans l'italien , l'original du vers par le- page S7, la fin de la note) :

quel l'auteur anglais débute. « Ovoi ch' avete l'intelletti sani, etc. »

EL. /■..„ ,„j,. ,»,„ !•„„,/ „/■ „„„,■„„ Dante dit ici que le voile qui couvi

The cur/ew lolls the hnell of parting . „ ■■■ . ,, ,

datj.

ses allégories est si léger, que les ycu\ du lecteur peuvent en pénétrer le sens.

« La cloche du couvre-feu tinte le glas , es comlnpntateurs ne font donc p

du Jour mourant;» mais l'expression de loujours si raa, de chercher le sens ni-

Dante est d'un charme encore plus heu- |égoriqiie de piusiCurs passages. Il ne

reux' faudrait pas cependant qu'ils ne\ou-

ï. Tei.ucis ante, si devotamente V lussent voir que des allégories à cha-

usc} di bocca. que vers du pol'me.

20G LE PURGATOIRE, CHANT Mil

léger, que tes yeux peuvent la pénétrer. Ensuite cette année vénérable, en silence, dans l'incertitude de l'attente, leva la tête avec un sentiment de crainte et d'humilité. Je vis sortir du ciel et descendre tout à coup deux anges armés d'épées flamboyantes et privées de leur pointe; les vêtements de ces anges, verts comme la feuille dans sa fraîcheur, étaient agités mollement par le mouvement de leurs ailes qui avaient la même couleur. L'un d'eux vint s'abattre près de nous : l'autre descendit sur le bord opposé, et les âmes restaient au milieu de l'espace qui séparait les deux envoyés. On distinguait bien leur tête blonde; mais l'éclat de leur figure ne pouvait être soutenu par les regards, de même que la multiplicité des objets émousse la force du rayon visuel. Sordello. nous dit : « Tous deux sortent du sein de Marie pour garder la vallée contre le serpent qui va venir à l'instant'. » Moi qui ne savais quel chemin le reptile devait suivre, je me retournai, et glacé par la crainte , je me serrai fortement contre mon maître chéri. Sordello continua en ces termes : « Maintenant marchons dans la vallée parmi les ombres respectables; nous les entretiendrons : il sera également doux pour elles de vous voir. >• Nous n'eûmes que quelques pas à faire pour arriver auprès d'elles, et j'en vis. une qui me regardait, comme si elle eut cherché à me reconnaître. Déjà, depuis quelque temps, le jour s'obscurcissait, mais non pas tellement que ses yeux et les miens ne nous laissassent voir ce que nous n'avions pu encore observer. L'esprit et moi nous nous avançâmes l'un vers l'autre. O Kino?! juue intègre, combien j'eus de plaisir à voir que tu n'étais pas au nombre des coupahles! Nous nous accablâmes de tendres saints. Ensuite il me dit: Depuis

i. «Le serpent, dit G.rangier, est l;i quelle et neveu du comte Cgolin délia

tentation diabolique , laquelle avec il- dlierardesca. Nino était un homme

ncsse, lusche de nous assaillir et' iront- ferme, juste et intègre; cependant,

per. .> Venturi et Lombard! :nc font au- puisque nous sommes en Purgatoire, ii

cun commentaire sur ce passage, faut qu'il y ait eu quelques nuages sur

2. Kino des Vjsconli de Pise, juge de de telles vertus. Gallura eu Snrdaigne , chef du parti

Lt l'CltGATOlKE, CUA.M Mil. 207

quand es-tu venu au pied de la montagne a travers les ondes éloignées?» — «Moi, lui répondis-je, j'y suis parvenu, ce matin, après avoir parcouru l'empire des pleurs. J'ai encore la vie périssable, quoique un tel voyage me rende plus facile le chemin de la vie immortelle. » A cette réponse, >"ino et Sordello furent frappés d'étonnement : l'un d'eux se tourna vers Virgile; l'autre , en s'adressant à une ombre qui était assise, lui cria : «Viens, Conrad1, viens voir quelle est la faveur que Dieu a permise. » 11 ajouta ensuite en me regardant : « Au nom de la reconnaissance singulière que t'inspire celui qui cache à nos yeux son premier pourquoi, quand tu seras au delà des ondes de ce vaste Océan, dis à Jeanne 2, ma fille, de prier pour moi, à ce divin tribunal où l'on ne répond qu'aux cœurs innocents. Je ne crois pas que sa mère m'aime encore \ puisqu'elle a quitté les voiles blancs; mais elle doit les regretter dans son malheur actuel : sa conduite fait aisément comprendre quelle durée peut avoir le feu d'amour, dans le coeur d'une femme. ', si la présence et les caresses de son époux ne viennent souvent le rallumer. La vipère ^ qui forme l'écusson des Milanais n'ordonnera pas pour elle d'aussi belles funérailles que celles qu'elle aurait dues au coq de Gallura. » Il parlait ainsi, non par haine, mais par l'effet d'un zèle sage et discret. Mes yeux avides se fixaient sur le ciel, mais là seulement où les astres ont un cours plus ralenti, comme les parties de la roue qui sont le plus près de

l. M va être question de cette ombre 4. Autre trait de satire 'lin et délicat.

avec plus de détails. Voyez page 209, Le poëte aurait parle plus clairement,

note *. s'il eùtdit: «Combien peiilcfcn d'amour

2 Fille de Nino et épouse de Richard dure, etc.; » mais sa penser n'eût pas da Caininino, de Trévise. Nino conjure ete énoncée avec autant de malice et Dante d'inviter Jeanne à prier pour son avec ce ton de un stère qu'il sait si bien père au tribunal de Dieu, qui n'exauce employer. «Sentence vraie, dit M. Iliaque les prières des /"unes pures : allusion gioli, exprimée dantesquement avec au passage de saint Jean , ix : •< Deus une élégance simple.» il fallait choisir pcccatnres non audit.» un root décent pour le mot lallo, mais

3. Béatrix d'Kste, épouse de Nino . qui cependant rappelât l'idée du pi, etc.

après la mort de celui-ci , avait épousé s. Les Viseonti de Milan portaient

en secondes noces Galeas des Viseonti dans leur écusson une vipère qui vomit

de Milan. Les voiles blancs étalent la un enfant. Les armoiries de Nino

coiffure de~ veuves étaient un coq dan»' un champ d or.

LE rORGATOIfiE , CHANT VI1T.

l'essieu. Mon guide me dit : « 0 mon fils, que regardes-tu? » — « .le contemple , lui répondis-je , ces trois flambeaux qui de ce côté embrasent le pôle dans toute son étendue '. » — «Les

t. Par ces astres, l.ombardi entend les trois vertus théoloyales, comme, par les quatre étoiles que le poète a vues le matin (voyez page 170, nnte 1), il entend les quatre vertus cardinales. «En effet, disent quelques commenlateurs , les vertus théologales appartiennent à la vie active, à laquelle se rapporte mieux le jour; et les vertus cardinales, à la vie eontcmplative, qui se rapporte mieux à la nuit ■> J'avais prié M. l'ancien évoque de Saint-Malo, ambassadeur à Rome, homme excellent , distingué par ses vertus , ses talents et l'élégance de ses manières . grand admirateur de Dante , et qui m'a toujours montré une affection généreuse ; je l'avais prié de me communiquer ses observations sur ce passage. H écrivit en marge de l'exemplaire de la première édition , où je recueillais des corrections pour la seconde: <■ La foi et l'espérance me semblent appartenir plus à la vie contemplative que la justice et la force : la vérité est que les unes et les autres tiennent aux deux vies.» — Je crois, moi, n'en déplaise à Laridino , que l'homme trouve , pendant le jour, l'occasion de pratiquer les vertus cardinales, qui sont, comme on sait, la prudence, la justice, la force et la tempérenec , aussi soirvent que les vertus théologales, qui sont la foi , l'espérance el la chanté.— H n'y a pas de doute que Dante ne se livre quelquefois à des inspirations mystique . comme l'a trèsbien observé Lombardi. Les quatre étoiles que le pnlHe a vues avant les trois autres astres qui nous occupent en ce moment ( les quatre étoiles de la Croix du sud), se retrouvent dans le xxxie chant du Purgatoire; et, pour qu'il n'y ait pas de malentendu, elles disent elles-mêmes ■

« Noi sein qui nin/e, e nel ciel semo stelle, •>

Mais il n'en est pas moins vrai que le poète a fondé ces inspirations mystiques sur des faits exacts : il est du devoir de la critique de chercher ces faits matériels et positifs. — Dans une

de ses noies, M. Louis Portirelll, commentateur fort distingué de Dante, fortifié du témoignage de M. l'abbé de Cesaris, savant astronome a Milan , croit que, comme le pnëte a eu évidemment pour objet de décrire précédemment {Purgatoire, chant Ier, page 170) les quatre étoiles de la Croix du sud, il faut entendre ici par le tre/acelle , les trois flambeaux, d'autres étoiles que l'on devait apercevoir après le coucher do la Croix du sud; et il pense que ces trois étoiles sont le alfe, c'est-à-dire les trois étoiles les plus brillantes des constellations de l'Éridan, du Navire et du Poisson austral. D'après ce système, quand la Croix du sud était passée au méridien inférieur, après être descendue sous l'horizon, le poiite voyait: 1° au méridien, au-dessus de sa tête, l'a (l'alpha ) , c'est-à-dire la plus grande étoile de VÊridan (Achernar) ; 20 à sa droite , l'a du Poisson austral (t'amalhaut); 3° à sa gauche, Va du Navire(Canopus); et ces trois étoiles de première grandeur formaient ce que le poète appelle le tre facelle. Revenons au globe céleste dresse en Kgypte, vers la latitude nord de 28 degrés, l'an de l'hégire 622 (de l'ère chrétienne 122s, 7o ans avant la date du poème), et qui existe à Rome. (Voyez encore la page 170. note 1.) Or, on remarque distinctement sur ce globe les quatre étoiles qui forment maintenant la Croix du. sud, au flanc droit du Centaure ; puis, on voit t'amalhaut, Achernar et Canopus sur la première ligne de leurs constellations, dont elles semblent des sentinelles avancées; nu plutôt, s'il est permis de parler si poét quement, elles sont comme trois géants éblouissants à la tète de trois immenses armées de globes lumineux. Ce qui a frappé Danle frapperait tout observateur moins attentif; M de Givry, dont j'ai déjà parlé p. 186, note s, et qui a complété , avec toute la sévérité de la science, la découverte de M. rie Cesaris, a remarqué avec moi que tout est juste dans les vers de Dante, et que les tre facelle pouvaient être vues a la fois, quand la Croix du sud était passée

LE rCRGÀTOIIU; . « ir \>T VIII. 201)

quatre étoiles éclatantes ', reprit-il , que tu as vues ce matin, sont maintenant sous l'hémisphère dans la partie où se trouvaient ces flambeaux. » A peine eut-il parlé, que Sordello le tira à lui en disant : «Vois-tu là notre adversaire? » En même temps, il le lui montra du doigt. Dans la partie de la vallée opposée à la montagne, on apercevait en effet un serpent', le même peut-être qui présentait à la première femme le fruit amer. A travers l'herbe et les fleurs, l'animal venimeux s'avançait en rampant, montrant tantôt sa tête, tantôt les écailles de son dos , et se léchant comme une bête qui se lisse. Je ne vis pas et je ne puis pas dire comment les autours célestiaiuc3 se mirent en mouvement, mais je les vis tous deux s'élancer dans les airs : le serpent prit la fuite, en entendant le murmure des ailes verdoyantes, et les anges retournèrent en même temps à leur place première. L'ombre qui s'était approchée du Juge, sur son invitation 4, n'avait pas cessé de me regarder pendant tout le temps qu'avait duré cet assaut , et elle me parla ainsi : « Que le divin flambeau qui te guide vers le ciel trouve en toi l'aliment nécessaire pour atteindre l'azur de la béatitude ! Si tu sais quelques nouvelles vraies de Val-di-Magra ou des contrées voisines, apprends-les-moi. Je fus le maître dans ce pays; on m'appela Conrad Malaspina. Je ne suis pas l'ancien de ce nom, mais un de ses descendants. Je portais aux miens un amour qui se purifie dans

an méridien inférieur; que leur éclat, 2. On serpent: c'est le même serpent

démontré mathématiquement pour un dont il a été question page î06, note 1.

savant, pouvait, pour un poète, cm- r.. Astor celesliali , les autours ce les-

braser tout le pôle; et qu'ainsi l'cnthou- tiaux. Les deux anges armés d'épées

siasme de Dante avait pu voir le pôle flamboyantes. Ils ont, quand ils voient

embrasé dans toute son étendue. — Je l'adversaire (le serpent) , l'instinct de

répète que ce globe est à Rome; c'est poursuite 'qui est propre aux autours,

le cabinet de la Propagande qui le pos- J'ai hasardé le mot célestiaux : si ce

sède; tous les voyageurs instruits vont mol là n'est pas dans notre langue/il

le voir. Je ne doute pas que le célèbre mérite d'y entrer,

baron de Ilumboldt n'ait été curieux de 4. Conrad Malaspina , seigneur de la

(étudier. I.unigianc. — Val-di-Magra, petite pro-

1. Les quatre étoiles éclatantes (voyez vinec des Ktats de ce prince 11 y avait

toujours la note fur la Croix du sud , eu, avant lui, un autre Conrad Molas,-

ftprgutoire, chant premier page 170 ) pina.

210 LE rUKOATOllit , CHANT VII I .

ce lieu ' . » — « Je n'ai jamais parcouru vos États , répondis-je ; mais quel est le lieu de l'Europe où n'en est pas répandue la gloire? La renommée qui honore votre maison, proclame la magnificence de ses nobles seigneurs, même pour quiconque n'a pas visité vos provinces; et je vous jure qu'il est vrai que votre famille ne perd rien de sa réputation de libéralité et de bravoure. Puisse-t-il être aussi vrai que je verrai le jour céles;e! Un caractère heureux et une éducation brillante privilégient votre famille; et quoique le monde s'éloigne du vrai chemin, semé elle marche dans la bonne voie en méprisant celle où l'on s'égare. » — «Va, me répondit-il, avant que le soleil rentre sigpt fois dans l'espace où le bélier imprime ses quatre pieds >, cette opinion courtoise sera gravée dans ton esprit, plus profondément encore que le récit des autres, si la Providence n'interrompt pas le cours des événements arrêtés pour l'avenir. »

i. Grangier croit que Malaspina est iians cette partie du Purgatoire, parce rpie , s'occupant de l'administration de ses États, il avait différé sa pénitence. .le pense qu'il y a encore ici quelque illusion maligne contre Conrad; et, comme dit Venturi : Ch' eraforse costal vu poco disordinato nell' umore du' suoi. Il était peut-être un peu désordonné dans la tendresse de népotisme qu'il portait aux siens.

2. Avant sept ans, un des miens, un prince de la famille des Malaspina , te convaincra de la générosité de celte noble maison. I.e tour que prend ici le poète est ingénieux et d'un très-bon goût ; il se fait dire à lui-même ce qui était déjà arrivé, qu'un Malaspina lui donnerait un asile à sa cour. — Si Dante a traité avec rigueur, quelquelois avec injustice, les personnes dont il avait à se plaindre , il faut avouer, il faut répéter qu'il a su être reconnaissant , et qu'il a gardé la meilleure des bienfaits dont il avait été l'objet. Son àme flère n'a pas su pardonner à tous ceux qui l'avaient offensé , ou qui avaient été la cause de ses infortunes ;

mais son cœur généreux n'a oublié aucun de ceux qui lui ont offert un appui contre les coups du sort. — On peut remarquer ici que jamais des bienfaits n'ont été plus dignement récompensés; car la moindre expression de la gratitude du grand homme a dispensé l'immortalité historique au plus obscur de ses bienfaiteurs. — Si les combinaisons politiques d'alors eussent voulu que Dante eût continué d'appartenir au parti guelfe, suivi d'abord par sa famille, il en serait résulté que Charles de Valois aurait été loué comme un libérateur, et que la France aurait été citée avec enthousiasme dans les souvenirs du poète cette admiration pour la France dans un écrivain étranger de cette renommée et de cette époque, serait une page honorable et brillante de notre histoire. 11 n'en a pas été ainsi : nous avons au contraire excité la haine du partisan des empereurs; mais on ne doit jamais intenter aux poètes un procès bien sérieux; et puis, sans l'exil, nous n'aurions probablement pas eu le poème.

LE PUUGATOlUli, CttAM IX.

CHANT IX

La concubine de l'antique Titlion ', sortie des bras de son bon et facile époux, couvrait déjà l'orient d'une splendeur blanchissante, et brillait au milieu des étoiles qui figurent cet animal froid et malfaisant -, dont la queue blesse les mortels. La nuit avait déjà parcouru deux veilles 3 dans le lieu où nous étions , et la troisième commençait à fuir, lorsque éprouvant quelque fatigue dans ce corps faible que nous devons à Adam 4, et me sentant vaincu par le sommeil, je m'étendis sur l'herbe où nous étions assis tous les cinq *'. A l'heure du matin où l'hirondelle6 commence ses tristes lais, peut-êlre en souvenir de ses premières douleurs, à ce moment où notre esprit, plus dégagé des impressions corporelles, moins détourné par les besoins de nos sens, est presque doué des facultes divines dans ses visions, il me sembla voir en songe, dans le ciel , un aigle aux plumes d'or voler les ailes déployées, et prêt à descendre auprès de nous. Il me semblait aussi que j'étais dans le lieu où Ganymède laissa les siens ',

t. Titlion, épouv de l'Aurore et père de Mcmnon, était, suivant la mythologie greeque , un fils de Laoïnedoii.

L'Aurore, charmée delà beauté de Titlion , l'enleva sur son char, et obtint pour lui, de Jupiter, l'immortalité; mais elle oublia de demander la jeunesse, et telle devint la décrépitude de Tilhon , qu'on fut obligé de 1 emmaillotle'r. — Il semble qu'il y ait ici contradietion : d'un coté, l'Aurore se levait; de l'autre, la Nuit avait parcouru deuv veilles. Le poète, dans la première partic de sa phrase, parle sans doute de l'orient de l'autre hémisphère; et, dans

la seconde partie, du point où il se trouvait.

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