I. L'ombre qui répond à Virgile s'ap- forme
parla ainsi : « Tourne-toi ; écoute ces deux voix qui mordent la Paresse en racontant les tristes effets de ce vice2. Elles disaient derrière la foule des âmes : « La nation pour laquelle F Étemel entrouvrit la mer, s'éteignit avant que le Jourdain eût vu les héritiers que Dieu avait désignés2. Ce peuple , qui ne continua pas de partager les périls du fils d'Anchise, se dévoua volontairement à une vie sans gloire. » Quand ces ombres furent tellement éloignées de nous, qu'il ne fut plus permis de les apercevoir, une nouvelle pensée entra dans mon âme : cette pensée en fit naître une foule d'autres qui étaient différentes de la première, et je m'absorbai tellement dans ces réflexions vagues , que mes yeux se fermèrent, et que je cbangeai ces pensées en sommeil.
i. Dante se sert ici d'un moyen qu'il a déjà employé. Cela lui arrive rarement; mais en poésie , comme en musique, ne peut-on pas présenter quelquefois les mêmes motifs avec de légers changements? Paisieilo doit une partie de sa gloire à ce système.
s. Les Israélites moururent avant d'arriver au Jourdain , parce que Dieu
voulut punir leur paresse et leur lâcheté : il ne conserva que Josué et Caleb. — Les Troyens qui restèrent en Sicile se condamnèrent à une vie sans illustration , et n'eurent pas l'honneur d'accompagner Énée, dont les descendants, sous le nom de Romains, devaient acquérir tant de gloire en Italie et dans l'univers connu.
le puiir.ATOiur; , giia.nt xix.
CHANT XIX
A l'heure où la chaleur, qui la veille a desséché les fleuves, vaincue par la fraîcheur de la terre ou par celle de Saturne , ne peut tempérer le froid de la lune ', à l'heure où les sectateurs de la géomancie 2 voient la disposition d'étoiles qu'ils regardent comme la plus heureuse, s'élever à l'Orient, avant l'auhe, dans cette partie du ciel que doivent hientôt éclairer les rayons du soleil, m'apparut en songe une femme bègue, à l'œil louche, boiteuse, manchote, et d'un teint hâve3. Je la considérais , et de même que l'astre du monde rend de l'activité aux membres engourdis par les glaces de la nuit, de même mon regard déliait la langue de cette femme, en peu de temps redressait sa taille , et colorait sa figure pâlie , de
». Peu de temps avant l'aube.
s. Du temps de Dante, les sectateurs de la géomancie (art de deviner par des points que l'on marque au hasard sur la terre ou sur du papier, dont on forme des lignes, et dont on observe encore le nombre et la situation , pour en tirer de certaines conséquences ) appelaient maggior fortuna ou fortuna major cette disposition de points qui est semblable à l'ordre dans lequel on voit les étoiles composant la fin du signe du Verseau et le commencement du signe des Poissons. Le poète donc, au lieu de dire que le soleil était dans le signe du Bélier, et que tout le Verseau et une partie des Poissons s'étaient élevés à l'horizon, dit que l'heure où les géomanciens voient leur maggior fortuna était arrivée pour le lieu dans lequel il se trouvait alors.
3. Grangier se trompe ici en parlant des deux femmes qui apparaissent à
Dante. Grangier croit qne la seconde femme sainte et magistrale fit battre la première par Virgile. Le Mantouan ne bat pas la femme bègue, à l'œil louche, etc. La femme sainte la saisit, entr'ouvre sa robe, etc.
Lombard i pense que la première femme est le mensonge , la mensogna , et la seconde femme, la vérité. « Emblème [énergique , dit M. Ginguené, mais peut-èlre un peu crûment exprimé, des trois vices expiés dans les trois cercles supérieurs.» Hist. litt.. Il, ics. — Ce regard du poëte qui délie la langue de la sirène , qui relève sa taille et rolore sa figure pâlie, est l'image de ce plaisir entraînant que nous éprouvons quelquefois insensiblement à excuser et à satisfaire nos passions les plus criminelles. — Ici Venturi se montre salisfait, et regrette que ce beau morceau de poésie n'ait pas élé plus étendu par le luële.
206 LE rURGATOIRE, CHANT XIX.
ces teintes que demande l'amour. Aussitôt qu'elle eut recouvré la facilité de parler, elle chanta avec tant de grâce que je ne pouvais cesser de l'écouter. « Je suis, chantait-elle, je suis la douce sirène qui détourne les navigateurs au milieu des mers, tant ils prennent de plaisir à m'entendre. Je fis perdre à Ulysse , par mes doux accents, le chemin véritable, et celui qui s'arrête auprès de moi me fuit rarement , tant est puissante la force de mes enchantements. »
La sirène n'avait pas cessé de parler, qu'il parut tout à coup près de moi une femme sainte dont la présence couvrit la première de confusion, et qui dit fièrement : « 0 Virgile, Virgile, quelle est cette femme? » Et Virgile ne regardait que la femme sainte. Celle-ci saisissant la première, dont elle entr'ouvrit la robe , me montra son sein qui exhalait une puanteur si horrible que je me réveillai tout à coup. Je portai mes yeux autour de moi, et le bon Virgile me disait: «Je t'ai déjà appelé trois fois , lève-toi et viens; cherchons l'entrée par laquelle nous pourrons pénétrer plus haut. » Je me levai! Le jour éclairait tous les cercles delà montagne, et nous laissions derrière nous le soleil. En suivant Virgile, je m'avançais comme un homme qui est absorbé dans de graves pensées, et qui se courbe comme la moitié de l'arche d'un pont, .l'entendis alors ces mots : « Venez., c'est ici que l'on passe. >< Ils furent prononcés par une voix douce et suave, telle qu'on n'en entend pas dans ce monde mortel.
Celui qui avait parlé ainsi, en étendant ses ailes1 dont la hlancheur ne le cédait pas à celle du cygne, nous dirigea à travers les deux flancs de la montagne escarpée. Il agita ses plumes sacrées autour de mon front en disant : « Que ceux qui pleurent7- sont heureux, et qu'ils trouveront de consolation pour leurs âmes généreuses! »
A peine eûmes-nous quitté l'ange, que mon guide com-
i. L'ange qui vient de parler a effacé, tre P effaces : ceux de l'brgiicii,dé I'èn-
en même temps , une lettre P du front vie , de la colère et de la paresse ' il
du poUte, parce qu'il est tout à fait n'en reste plus que trois,
sorti du cercle de la paresse. Voilà qua- 2. Voyez S. Matthieu, V.
LE PUItGATOIRE, CHAUT -XIV. 267
mença à me dire: <Hé bien! que regardes-tu à terre?» Je répondis : « Une nouvelle vision , que je viens d'avoir, a laissé dans mon esprit tant de doutes qu'ils me poursuivent, et que je ne puis cesser d'en être tourmenté. » « Tu as vu, reprit le sage, tu as vu cette sorcière aussi ancienne que le monde, qui seule fait verser tant de pleurs au-dessus de nous. Tu as vu comment l'homme peut parvenir à se détacher d'elle; que cela te suffise : maintenant marche plus vite; tourne-toi vers ce rappel que te fait le roi éternel qui met en mouvement les sphères célestes. » J'obéis ainsi que le faucon ' qui , après avoir regardé si ses pieds sont affranchis de leurs liens , se dresse au cri du chasseur, et se montre impatient de voler, par l'effet du désir de la pâture , et sans m'arréter je franchis tous les degrés qui , à travers la roche lamentable, conduisaient au cercle suivant.
A peine arrivé dans le cinquième cercle2, je vis des âmes couchées à terre et toutes renversées , qui répandaient des larmes. J'entendais ces ombres s'écrier, avec des soupirs si profonds, que je pouvais à peine comprendre leurs paroles : «Mon âme s'est attachée au sol. » Le uoëte leur parla ainsi : « O élus de Dieu , dont la justice et l'espérance adoucissent les tourments, indiquez-nous les degrés les plus élevés ! » Une âme répondit peu après : « Ombres, si vous venez ici pour être exemptes d'y rester étendues, et si vous voulez connaître votre chemin , marchez toujours à droite. » A ces mots je vis que mon sort était ignoré de l'âme qui avait répondu 3. Je tournai donc mes yeux vers ceux de mon maître, et, par un signe amical , il
i. ^Nouvelle image tirée de l'art de la puis il part, animé; car il est sur de la fauconnerie. Grangier et d'autres corn- pâture à son retour, incntateurs pensent qu'il faut entendre 2. Le cercle où est punie l'avarice. Le ainsi ce passage : «Le faucon qui est poëte a mis dans ses \ers : «Adhœsit lancé dans les airs est appelé a son re- pavimento anima meu.» Ce sont les pas ordinaire.» Mais alors, comment propres paroles du psaume us, qui exl'oiseau regarde-t-il d'abord ses pieds? priment rattachement que les ombres a piê si mira; il n'a pas besoin de eurent pour les richesses terrestres, s'assurer de sa liberté, s'il est dans les 3. D'après ce que je vis, lame ignoairs. .Si, au contraire, il est encore sur rait que Je ne tusse pas un esprit , et le poing, il regarde ses pieds, pour voir que je me trouvais prés d'elle avec ma s'ils sont détachés : puis il se dresse, chair et mon corps mortel.
nie fit comprendre qu'il approuvait le désir qui était gravé dans mes traits. Quand je me trouvai ainsi libre, je m'approchai de l'esprit qui par ses paroles m'avait laissé pénétrer son ignorance, et je dis : « 0 toi dont les pleurs mûrissent la satisfaction sans laquelle on ne peut retourner auprès de Dieu, suspends un moment ton expiation douloureuse! dis-moi qui tu es, et pourquoi vous avez tous le dos tourné en en-haut; dis en même temps si tu veux quelque service de moi , dans ce monde dont je suis sorti encore vivant. » Et lui à moi : « Tu sauras pourquoi le ciel a ordonné que nos épaules fussent retournées ainsi , mais d'abord apprends que je fus successeur de Pierre1. Un fleuve limpide s'abîme entre Sestri et Chiavari , et ma famille tire son nom de celui de ce fleuve. J'ai éprouvé pendant un mois et quelques jours combien pèse le manteau pontifical, pour celui qui ne veut pas le traîner dans la fange. Tous les autres vêtements ne pèsent pas plus qu'une plume légère. Hélas ! ma conversion fut tardive; mais quand je fus nommé pasteur romain, je sus combien la vie était trompeuse; je vis que là le cœur ne pouvait être en repos, et qu'on ne devait pas s'élever plus haut dans la vie périssable; aussi je sentis un vif désir d'obtenir la vie immortelle. Je fus une âme abandonnée de Dieu : mon avarice ne connut pas de bornes; maintenant tu m'en vois puni. Ce que l'avarice exige de nous sur la terre , on le retrouve ici dans le supplice des âmes qui se convertissent, et la montagne n'a pas de peine plus amère. Comme notre œil ne s'éleva pas en haut, ainsi la justice céleste le fixe sur le sol en le vouant aux choses terrestres; enfin , comme l'avarice a détourné notre amour de tout vrai bien qui nous pût être utile, de même la justice divine nous retient ici liés par les pieds et par les
i. Apprends que je fus pape. Lepoëte C'est le pape Adrien V qui intervient
fait parler cette ombre en latin : "Scias ici ; il était de la famille des Fieschi, et
quod ego fui successor Pétri.» — On ses parents portèrent le titre de comtes
lleuvc, le Lavagno, s'abîme entre Sestri de Lavagno. Adrien V ne régna qu'un
et Chiavari, ville de l'État de Gênes- mois et neuf jours.
mains, et nous demeurerons ainsi immobiles et étendus, tant qu'il plaira au juste souverain. »
Je m'étais agenouillé, et je voulais parler; mais à peine eus-je commencé, que l'esprit s'apercevant seulement au bruit de ma voix de cet acte de soumission , ajouta : « Quelle raison veut que tu te baisses ainsi ? » Je répondis : « Ma conscience m'impose naturellement un tel respect pour votre dignité.» Mais l'àme reprit en ces termes :« Relève-toi; 6 frère, ne te trompe pas à ce point! Toi, les autres et moi, nous servons la même puissance; si tu te souviens de ce passage de l'Évangile où il est dit « Et ils ne sont pas époux ', » tu sauras pourquoi je raisonne ainsi. Retire-toi, je ne veux pas que tu t'arrêtes davantage; ta présence m'empêche de verser les larmes avec lesquelles je mûris la satisfaction que je dois, comme tu l'as dit. J'ai sur la terre une nièce qui se nomme Alagia2. Celte femme est bonne par elle-même; puisse Dieu permettre que le mauvais exemple ne la rende pas criminelle! Elle seule m'est restée là-bas. «
i. Neque nubent. Paroles de J. C.
aux Suducéens, pour détruire l'erreur 011 ils étaient quand ils croyaient que , dans l'autre vie, il y avait des mariages (Marc, XII, v. 23). Le poète, supposant que, sur la terre, le souverain pontife est l'époux de l'Église, puisqu'il va jusqu'à dire, en parlant de Martin IV (Purgatoire, chant xxiv, v. 22) :
« Ebbe la santa chiesa in le sue brac-
cia , •• étend tacitement à la situation d'Adrien V les paroles de .1. C. aux Sadu-
eéens , et veut faire comprendre que l'union du pape et de l'Église est rompue dans l'autre vie.
2. Nièce du pape Adrien V, épouse de Marcel Mabspina. Le poète met adroitement l'éloge de cette princesse dans la bouche de son oncle. Grangier dit deux fois, dans ses Commentaires , qu'il est question ici d'Adrien IV; il se trompe encore, il est question d'Adrien V , de la famille des Fietchi , de Gènes, comtes rie Lavagno. ainsi que nous l'avons dit.
CHANT XX
Un désir plus prononcé surmonte toujours un désir moins pressant; aussi, pour plaire à cet esprit, malgré moi je me retirai, sans avoir trempé l'éponge jusqu'au fond. Je me mis en mouvement, et mon guide reprit sa marche dans l'espace laissé libre le long des roches pour cette grande quantité d'âmes , en s'avançant comme on marche dans une voie resserrée par des créneaux ; car ces infortunés qui versent goutte à goutte tant de larmes pour expier le mal dont le monde est infesté, occupaient toute l'autre partie du chemin.
Puisses-tu être maudite, louve antique1, dont la faim insatiable te fait engloutir plus de proies que n'en dévore aucune autre bête ! 0 ciel , aux influences duquel on attribue les révolutions de la terre, quand viendra celui qui détruira cette bête homicide? Nous nous avancions lentement, et je regardais attentivement les ombres que j'entendais pleurer et se plaindre. On cria par hasard (levant moi, avec les accents de douleur d'une femme qui est dans le travail de l'enfantement : « O douce Marie 2 ! » On ajouta : « Tu fus si pauvre, comme on l'a vu, quand tu déposas clans l'étable ton fardeau sacré! » J'entendis ensuite ces paroles: «Bon Fabricius, tu aimas
i. Il apostrophe l'avarice et l'appelle parce que sa dépouille mortelle fut
louve. C'est la même louve qu'il a dé- transportée dans cette ville). Ce respec-
signée, Enfer, chant Ier, page 2. table pontife apprenant qu'un citoyes
2. Marie est invoquée ici, parce qu'elle misérable allait livrer à la prostitution
fut pauvre. — Fabricius, général des Ro- ses trois filles qu'il ne pouvait marier,
mains, qui refusa l'argent que Pyrrhus faute de dot, fit jeter la nuit, par la fc-
lui offrit pour le corrompre.— Nicolas, nêtre, dans la maison du malheureux
ce saint évêque de Mira et non pas de père tant d'argent, qu'il fut en état de
Mari, comme assure Volpi (on dit en ef- les établir toutes trois honorablement,
fet saint Nicolas de Bari, mais c'est {Voyez Jean Diacre.)
LE rUHÔATOIBE, CUANX XX. 271
mieux la vertu avec la pauvreté, que de grandes richesses avec le vice ! »
Ces paroles m'avaient charmé tellement, que je m'écartai pour connaître l'âme qui les avait prononcées. Elle parlait encore de la libérante de Nicolas, qui assura une dot à des vierges, pour conduire leur jeunesse à l'honneur. Je dis alors : « O âme qui parles si sagement, apprends-moi qui tu as été, et pourquoi tu es seule à renouveler de semblables louanges! Tes paroles auront une récompense, si je retourne pour achever la courte carrière de cette vie qui vole à son terme. » L'esprit répondit : « Je te parlerai, non pas que j'attende quelque récompense de là-bas, mais parce qu'une si éclatante faveur de Dieu brille en toi avant ta mort.
« Je fus la racine de cette plante coupable « qui , par son
i. L'aine f|iii parait ici est Hugues Capct, « non pas, observe très-bien Ginguené avec presque tous les commentateurs, le premier roi de la race capétienne, mais son père, Hugues le Grand, duc de France et comte de Paris, qui fut avant son lils nommé Cappatus, Capct. pour des raisons sur lesquelles nos historiens ne s'accordent pas.».Icfusla racine de cette plante coupable, etc.
La haine du poète va se déchaîner ici sans aucune mesure. On a vu plus haut, l'urg , chant vu, page 203, note, que les Florentins durent a l'appui d'un prince français, Charles de Valois, les moyens d'exiler sans retour le parti Gibelin, auquel le poète appartenait alors, quoique issu de parents Guelfes.— Si Itouai, Gand, Lille et Bruges, soumis en ce moment à Philippe le Bel, avaient assez de force, ils braveraient sa puissance. — Les Français perdirent la Flandre en mars MB, mais le poète qui veut toujours écrire en ir.oo, représente ces événements militaires comme une prédiction, ou plutôt comme un souhait desa colère. C'est de moi que sont nés les Philippe et les Louis. — La plupart des rois qui succédèrent au premier souverain de la race capétienne s'appelèrent Philippe ou Louis. — Fi'jliuol fui d'un beccaio di l'arigi. Je rapporterai ici l'opinion de Grangier, auteur fiançais, qui
devient autorité dans cette circonstance, au moins pour une partie des faits.
« Qui veut prendre ces paroles à la lettre, elles sont ridicules; car Hugues dapet eut pour père Hugues le Grand , comte de Paris, qui fut fils de Kobert, duc d'Acquitaine. Ce Hugues le Gi and estoit un prince qui aymoit fort la punition des raeschans, et soutient faisoit faire iustice de ceux qui meritoyent la mort. »Ainsi, suivant Grangier, le Ji- (iliuol fui signifie, fils de Hugues le Grand, comte et justicier de Paris.
Grangier se trompe quand il dit que l'ombre qui parle est Hugues, fils de Hugues le Grand : c'est Hugues le Grand lui-même.
Il est certain que le poète s'est livré à un mouvement de passion très-injuste et très-condamnable, si l'on prend ce vers a la lettre. On peut juger ici dans quel embarras dut se trouver Grangier, qui avait obtenu la permission de dédier sa traduction de la Divine Comédie au roi Henri IV; mais le brave et naïf aumônier aima mieux se dénoncer luimême au roi, et il lui parle ainsi dans répitre qui précède son ouvrage : « Or, en ce noble poème, il ( Dante ) se descomirc un poète excellent, un philosophe profond , un théologien judicieux, touchant avec un langage plus
27 2 LE PUllGATOlUE , CHANT XX.
ombre funeste, nuit à toute la terre chrétienne, tellement, qu'elle porte rarement de bons fruits. Si Douai, Gand, Lille et Bruges étaient armés d'un plus grand pouvoir, il en serait
nerveux que mignard, toutefois obscurément, quasi toutes tes plus belles matières comprises aux sciences susdites.
La façon de laquelle il vse en cette ditte comédie est comme satyrique, attaquant toutes conditions de personnes grandes on petites, possible autant, ou plus incenlieuscment que justement, veu qu'il estoit en un temps des factions et partialités suscitées par lesGelfes et Ghibelins en Italie, qui transportent, soutient les jugements humains; outre que ceux qui furent à son parti contraire, le traitèrent si mal que, privé de tous ses biens et exilé de sa douce patrie, il fut réduit à une si grande colère que comme poëte il s'en revanche avec permission fabuleuse, tirant ceux que bon luy semble aux Enfers, au Purgatoire et au Ciel, et les faict parler ainsi qu'il veut, sans esgard souucnt d'une opinion plus saine et véritable, à quoy doit-on prendre plaisir, comme à des choses inuentéîs par un poète auquel il est permis de tout dire; et il me semble que les piques et acraques qu'il donne seroiiî d'autant plus favorablement reçues puisqu'il n'espargne pas même la ville de Florence sa douce patrie , laquelle il condamne à tout propos. A cette dance marchent après plus furieusement que tous les autres, les papes, les cardinaux et plusieurs autres prélats de l'Eglise qu'il faict trouuer en Enfer et au Purgatoire, et plus que trop souvent, il se plaint d'eux, les accusant d'ambition, d'auarice , de gourmandise , d'ignorance
« Et je m'étonne fort qu'en cette sienne licence ménippée ou mélisienne il ne couche vos prédécesseurs, comme il feint trouuer au Purgatoire Hugues Capet, et entre autres choses le faict ainsi parler en descouurant un peu trop
son ame partiale et ingrate Mais
telles choses sont dites par métafores et pour l'amour de Philippe le Bel et les autres qui furent cause de fomenter les guerres civiles en Italie, s'accordant avec les papes durant le schisme de l'Égh'sc Mais les licences d'un poète ne sont
préjudiciables aux choses que les histoires nous monstrent, et il mérite pardon aux injures et colères que comme partial il débonde en la consolation de ses misères. »
Grangier finit par dire au roi qu'il a abusé de sa patience pour toutes ces licentieuses attaques, afin que ceux qui sont accoutumés à reprendre où ils prétendent pouvoir mordre, ne pussent pas l'accuser d'avoir négligé de supprimer ces passages. « Mais cecy, ajoule-t-il, ne se pouuoit faire sans gâter du tout l'ordre et l'économie d'vn si bel ceuure, si ancien, si vénérable, q ii parniy le siège romain où les hommes sont tant chatouilleux, quand l'on remarque quelque chose des abus on vices de ceux qui tiennent les premiers lieux de l'Église, aéroporté si grand crédit, que nonobstant l'inquisition assez sévère de Rome et d'Italie pour censurer les liurcs, quoique Dante ne reprenne pas dauantage ou si souuent ions les autres princes, comme il faict ics papes, les cardinaux et les prélats de l'Église, et autant aigrement que jamais homme aye fait, si est-ce que l'on n'a rien retranché du présent poème, et telles humeurs satyrlques ou libertés se sont supportées de siècle en siècle pour le mérite d'un si grand poète et pour la naïveté de laquelle il use sans encourir beaucoup de blasme, si l'on considère de près à quelle occasion il se plaint de beaucoup de choses qui se passent au monde.»
Grangier, Êpltre dédicatoire.
C'est encore le cas de se souvenir de la loi qui condamnait Dante Alighéri à être brûlé vif, s'il tombait entre les mains des Florentins : et il attribuait cette cruauté au parti que Charles de Valois, descendant de Hugues le Grand, avait appuyé de ses armes. (Voyez Hist. de Dante, Paris, is4i, page 120, les propres expressions de la sentence terrible portée contre Dante le 17 janvier 1302. Tiraboschi rapporte une sentence aggravante prononcée plus tard.)
Quand les rois de la seconde race, qui
LE I'CRGATOIKE, CIIANT XX. 273
lire une vengeance ; et je la demande au juge dont les volontés sont irrévocables. On m'appela Hugues Capet; c'est de moi que sont nés les Philippe et les Louis qui gouvernent
avaient régné à peu près trois siècles, furent tous éteints, excepté un prince qui ne régnait pas, et qui était allié à Louis V, dernier (souverain de la race Carlovingiennc (on croit que le poète veut désigner ici Charles, duc de Lorî aine, oncle de Louis V), et quand il fut nécessaire qu'un grand homme (cependant voilà Dante qui rend justice à Hugues le Grand), célèbre par ses talents militaires et par son courage, succédât à une race dont les derniers princes dégénérés n'avaient plus montré assez de fermeté pour faire respecter la France, alors je vis dans mes mains le gouvernail de l'État qui m'était offert par les principaux seigneurs, et une autorité si étendue (c'est-à-dire, l'autorité acquise par la réputation dont m'avaient environné mes succès guerliers et politiques), que mon Ois fut couronné roi.
Toute cette partie du discours de Hugues n'est qu'honorable pour les siens; mais la malignité va reprendre le dessus.—Tant que la grande dot apportée à luon sang par la Provence ne lui ôta pus la honte: — Lombardi veut qu'ici par Provence on entende non-seulement [la province de ce nom, mais tout le Languedoc, et il pense que ce poète [fait allusion à l'invasion de Philippe II, lqui attaqua le comte de Toulouse, inïvasion à la suite de laquelle un frère le saint Louis épousa la fille de ce Ihorotc , et reçut en dot tous ses Etats. |].e reste de la phrase a ce ton insultant jjiue l'on a déjà remarqué plus haut.
•Charles vint en Italie. Charles, duc •d'Anjou, frère de saint Louis, roi de ■■Ile et de la Pouille, qui vainquit Con- . adin, fils de Frédéricll. Villani déclare, 11b. IX, cap.siB,que ce prince fit empoi- , Miner saint Thomas d'Aquin, au moment où il se rendait au concile de von. Rejeta Thomas dans le ciel, veut v'rc, renvoya au ciel l'âme de Thomas ri en était descendue. On lit dans l'F.c- '•esiaste : Revertatur putvis in terrain Ij'om, et spiritus reileat ad Deumqni -'dit illum, cap. 12, v. 7. Il y a une anrte amertume d'expression dans la
triple répétition de ce mot ammvnda.
Un autre Charles : c'est Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, qui alla en Italie en ijoi. Hugues voit dans l'avenir le départ de cet autre Charles.
parce que le poëtc écrit en ir,oo. C'c-t ce prince qui fut la cause des malheurs de IJante. L'autre, qui est déjà sorti, e*t Charles II, fils de Charles Lor, roi de Sicile et de la Pouille, venu de France en 1202. Il fut-fait prisonnier par Ruggiéri Doria, amiral du roi Pierre d'Aragon, et ensuite maria sa fille Réatrix avec Azzon VI d'Esté, moyennant une grosse somme d'argent.
Il y a encore une autre explication à donner. J'ai puisé dans Villani une information très-importante qui m'a fait abandonner l'idée que Dante avait voulu faire allusion au supplice de beaucoup de justiciés.
Villani dans sa chronique, lib. IV, cap. 5, dit que Robert, duc d'Aquitaine, père de Hugues le Grand, dont le fils fut Hugues duc d'Orléans, depuis roi de France en 987, était un prince puissant, riche possesseur de bestiaux. En effet, c'est en partie sur les richesses de l'agriculture que se fondait alors toute la puissance des grands princes. Cette circonstance m'a paru expliquer enfin convenablement i'expression figurée de Dante. Hugues Capet ne parle pas ici dans le cercle de l'orgueil. Là, l'injure supposée eut été plus à sa place; il parle dans le cercle de l'avarice. Qui contestera au poète le droit qu'il avait d'introduire ses esprits dans tel cercle, ou dans tel autre? S'il eût voulu mortifier son interlocuteur, il l'aurait jeté parmi les orgueilleux ; dans le cercle de l'avarice, l'injure n'a rien de logique :il faut donc croire qu'il n'y a pas injure. D'ailleurs il a été souvent prouvé, et dernièrement encore par M. le marquis de Fortia d'Urban, que les trois races de nos rois ne formaient qu'une seule et même race qui avait une origine commune, et l'on savait très-bien cela dans le temps du poëtc.
Au surplus, on connaît l'anecdote de François Ier. On dit qu'un jour un cour-
274 LE rOllGATOlRE, CHANT XX.
depuis peu la France : je fus fils d'un boucher de Paris. Quand les anciens rois furent tous éteints , excepté un prince qui était vêtu de l'habit religieux, nies mains dirigeaient le gouvernail de l'État , avec une autorité si étendue , et l'appui de tant d'amis , autour de moi, que la tête de mon fils reçut la couronne vacante; et c'est de cette famille que sont provenus ceux que l'huile sainte a consacrés. Tant que la grande dot apportée par la Provence à mon sang ne lui ôta pas la honte, il valait peu : mais il ne faisait pas de mal : là il commença à se livrer aux rapines, à la violence, au mensonge; et ensuite, par expiation, il se saisit du Ponthieu, de la Normandie et de la Gascogne. Charles vint en Italie, et encore par expiation, il fit une victime de Conradin; puis, toujours par expiation, il rejeta Thomas dans le ciel. Je lis dans l'avenir qu'avant peu on enverra hors de France un autre Charles , pour mieux le faire connaître lui et les siens. Il en sort sans armes, et seulement muni de la lance avec laquelle combattit ' Judas. Il frappe Florence qu'il déchire de ses coups : il n'en rapportera pas pour lui des domaines, mais de la honte et des remords d'autant plus accablants, qu'il attachera moins d'importance à ce crime. L'autre, qui est déjà sorti, je le vois prisonnier sur sa flotte , vendre sa fille et en faire l'objet d'un contrat, comme font les corsaires pour les autres es-
tisan, pour animer le roi contre des Ita- De nos jours, Louis XVIII, qui enten-
liens qui venaient se fixer à Paris, lui dait très-bien et parlait l'italien . a fait
récita ie vers de Dante, et que dans le remettre une gratification de six iniile
premier moment ce prince d'un carac- francs à M. ISiagioli qui a publié à Pa-
tère vif fut irrité, et s'écria : « Le Tos- ris, en îsio, une édition très-remarqua-
can en a menti par la gorge;» mais ble de la Divine Comédie, avec un nou-
bientot mieux instruit, il rit lui-même veau commentaire.
de sa vivacité, et n'en continua pas On ne saurait donc trop admirer et
moins la protection qu'il avait résolu trop répandre la noble et imposante
u'accorder aux arts et aux sciences qui opinion de François 1er, de Henri IV et
îioiis venaient alors par l'Italie. de Louis XVIII, de ces trois glorieux
Henri IV ne se crut pas offensé quand personnages, d'une si grande impor-
on lui lut ce passage souvent mal inter- tance et si naturellement intéressés
prêté, et il permit à Grangier de lui dé- dans celte question. Tous les trois n'ont,
dier sa traduction complète de la Di- en définitive, poursuivi d'aucune ran-
mrie Comédie. Il est vrai que le plai- cune, ce vers où il ne faut voir proba-
doyer de l'aumônier est singulièrement blcincnt qu'une manière brusque et
spirituel, quoiqu'il n'ait peut-être pas dantesque '•'exprimer un fait historique
rencontré le vrai ses du vers, tout à fait indifférent.
oves. O avarice! que peux-tu produire de plus coupable, nisque tu as réduit mon saug à ne pas respecter nies propres liants? Mais pour que le mal arrivé et le mal futur soient icore surpassés, je vois les lis entrer dans Anagni, et le hrist prisonnier dans la personne de son vicaire ' ; je le vois ne autre fois moqué; je vois renouveler la scène du vinaigre ; du fiel , et je vois qu'il meurt entre deux larrons vivants ;
vois un nouveau Pilate que ce supplice ne rassasie pas : il arte dans le.Temple2 ses désirs cupides. O mon souverain laître! quand serai-je assez heureux pour être témoin de la Migeance, qui, cachée dans tes vues secrètes, satisfait ta iste colère?
«Ce que je rapportais de l'unique épouse de l'Esprit-Saint a fait tourner tes regards sur moi pour savoir ce que je youlisdire. Telles sont nos prières tant que dure le jour; mais
weggio
net vicario suo Critto essev catto egrjiolo vu' altra rolta esser deriso , 'erjgio rinnovellar l'aceto e 'l felc.
s'agit ici de Boniface VIII qui fut fait •isonnier dans Anagni par Nogarct et tienne Colonna, commandants de Tarée de Philippe le Bel, qui est le nou- :au l'ilate. Boniface étant mort quelque mps après cet affront, les deux larrons vants sont Nogaret et Colonna qui lui irvécurent. Ces trois vers furent affilés à Rome en 1809 à la porte de quelles églises le jour même de l'enlèveicnt du pape l'ie VII. Il était imposblc de trouver une plus frappante alision a l'événement qui affligeait cette ille.
Arrachés par des hommes que soldait : pouvoir d'alors, ils furent porlésà une utorité de police qui les comprit trèsien, mais qui ne jugea pas à propos en rendre compte.
Plusieurs personnes n'apprirent rendement du Pape que par cette notiliation nationale d'un ton si énergique; •s r;i\ isseiirs ne furent pas moins habi- •ment dénonces hors de Borne. Crainant des indiscrétions le long de la >ute, le gênerai chargé d'escorter le
pontife avait défendu, sous peine de mort, aux postillons qui conduisaient la \ oiturc au relais de la prochaine poslr, la Storta, de proférer une seule parole. Mais un de ces postillons qui devina sur-le-champ la cause d'un tel ordre, ne voulant pas garder un si important secret, s'approcha de l'un de ses camarades qui devaient conduire la voiture, de la Storta à Baccano, et s'appuyant lavant-bras sur la poitrine, fit avec la main le geste de la bénédiction pontificale. Tous les postillons, sur la route, en Toscane et dans le pays de Gènes, se répétèrent le même signe, et partout où le général amenait sa victime, il se montrait fort étonné de voir que l'on avait pénétré son secret.
Revenons aux vers de Dante. Ils sont admirablement beaux , et Hugues le Grand appelle lui-même la vengeance du ciel sur une telle violence.
2. Mi Poggiali croit que le poète fait ici allusion à la destruction de l'ordre des chevaliers du Temple, ordonnée par Philippe le Bel en ir.07. (Voyez, Henry, Histoire ecclcsi(isli<i>ir , année 1507 Cette explication paraît tiès-salisfaisante. Hugues le Grand peut parler eu ir.oo de ces événements', parce qu'en çc moment il prédit l'avenir.
2T(> LE rCUOATOIUÈ, CtlAIST xx.
quand la nuit arrive, nous ne rappelons que des exemples contraires; alors nous nous entretenons de Pygmalion ', que sa passion avide pour l'or rendit traître , voleur et parricide ; nous retraçons la misère de ravar£ Midas , qui vit exaucer sa folle demande dont rit la postérité. Chacun se souvient d'Acham,qui déroba les dépouilles de l'ennemi, et qui semble encore être poursuivi par la colère de Josué. Nous accusons Saphira et son époux, nous applaudissons à celui qui foula Héliodore sous les pieds de son coursier. Dans «toute la montagne on voue à l'infamie Polymnestor meurtrier de Polydore; enfin on nous dit : « Crassus, apprends-nous , puisque tu le sais, quelle est la saveur de l'or. « Quelquefois nous parlons , l'un à voix haute , l'autre à voix basse , suivant l'impression qui nous porte à citer des exemples plus ou moins terribles. Cependant je ne suis pas seul à rappeler ici les bous exemples dont on s'entretient pendant le jour; mais quand ' tu as passé, aucun autre n'élevait la voix. »
Nous avions quitté cet esprit , et nous tâchions d'avancer aussi vite que nous pouvions, quand je sentis trembler la montagne comme si quelque masse se fût écroulée. Je fus glacé de terreur, ainsi que l'homme que l'on conduit à la mort. Certes , Délos n'était pas agitée de tremblements aussi épouvantables avant que Latone y eût préparé sa couche1
I. Personne n'ignore l'histoire de roi de Thrace, avait été conjuré par
Pygmalion, fils de Béliis , qui tua par Priain de garder son lils Polydore et
trahison Sichée, son oncle, et mari de une partie des richesses de Troie ; mais
llidon; et l'histoire de Midas, roi de Polymnestor tua Polydore pour s'enipa-
Lydie, qui avait obtenu de Bacchus que rer de ces richesses. — Marcus Crassus,
tout ce qu'il toucherait se changerait qui fut battu par les Parthes, et devint
en or. — Acham, qui fut lapidé, parce la victime de son avarice et de sa cu-
qa'i! avait détourné à son profit une^ pidité.
partie du butin de Jéricho. — Saphira et" a. L'île de Délos était agitée par des
Ananias qui, venant faire vœu de pau- tremblements de terre continuels, qui
vreté, avaient retenu une partie de leur cessèrent quand Latone vint y enfantor
argent, et tombèrent morts "aux pre- Apollon et Diane. Le poète dit» les deux
iniers reproches de saint Pierre. — Hé- yeux du ciel.» Ceci nous rappelle une
liodorc envoyé par Séleucus, roi de Sy- expression de la chancellerie de la Porle
rie, pour enlever les trésors de Jérusa- ottomane, qui nommait la Valachie et
lein, fut foulé aux pieds d'un cheval la Moldavie les deux yeux de la Tur-
inonté par un homme armé, qui apparut quie sur l'Europe, tout à coup devant lui — Polymnestor,
LE NJRGATOIRE, CTJANT XX. 277
pour enfanter les deux yeux du ciel. Alors on entendit un cri tel que mon maître se tourna vers moi, en disant : « Ne crains rien tant que je suis ton guide. » Tous chantaient « Gloire à Dieu dans le ciel1, » autant que je pus le distinguer à la voix de ceux qui chantaient le plus près de moi.
Nous restâmes immobiles et en suspens comme les bergers la première fois qu'ils entendirent cet hymne, et bientôt le tremblement cessa de nous effrayer par ses oscillations.
Nous continuâmes notre voyage sacré, en regardant les ombres qui étaient étendues à terre , retournées sur le dos pour pleurer suivant l'ordre au ciel.
Si ma mémoire ne m'abuse pas, jamais je ne désirai si vivement de connaître la cause ignorée d'un événement2. Je n'osais pas interroger mon guide qui marchait plus vite , et par moi-même je ne pouvais rien comprendre; aussi continuai-je d'avancer, timide et pensif.
i. Gloria in excelsis, commencement la cause du tremblement de terre qu'il
de l'hymne des anges pour la naissance a entendu; il ne connaîtra cette cause
de Jésus-Christ. que dans léchant suivant , et il nous
ï. Il désire évidemment de connaître l'expliquera.
278 LE PDnGATOIRE, CHANT XXI.
CHANT XXL
Cette soif naturelle ', qui n'est apaisée que par l'eau salutaire avec laquelle la femme de Samarie demanda la grâce divine, me tourmentait et m'excitait à fouler le sol sans retard à travers la voie couverte de ces âmes; et je suivais mon guide tout en compatissant à la juste vengeance qu'elles éprouvaient. Mais de même que, suivant la parole de Luc2, Jésus sorti de la fosse sépulcrale, apparut à deux voyageurs, voilà qu'il survint une ombre qui marchait derrière nous, en regardant à terre la foule d'âmes qui y étaient couchées. Nous ne nous en étions pas d'abord aperçus; mais elle parla la première : «0 mes frères, dit-elle, que Dieu vous donne la paix !» Nous nous retournâmes sur-le-champ, et Virgile fit un geste de respect , et répondit : « Que la Cour divine qui me relègue dans un exil éternel, te tienne aussi en paix dans l'assemblée céleste!» — «Comment, dit l'esprit, continuezvous de marcher si vite , si vous êtes des ombres que Dieu n'admet pas dans son empire? Oui vous a conduits si avant sur les degrés par lesquels on peut y parvenir? » Mon maître reprit : « Si tu regardes les signes que porte celui-ci 3 et que l'ange trace sur le front, tu conviendras qu'il a droit de vivre avec les bienheureux. Mais comme celle qui travaille la nuit et le joui"1 n'a pas cessé de filer toute la quenouille qui lui est offerte par Clotho, l'âme de mon compagnon, qui est sœur
i. Celte soif naturelle est, suivant les l'eau que je lui donnerai, n'aura pas soif
commentateurs théologiens, le désir dans l'éternité,
d'apprendre les secrets de Dieu. Jésus- 2. Luc, chap. 24.
Christ r.vaitdità la Samaritaine : « Qui 3. Les lettres placées sur le front de
biberit ex aqud quant erjo dabo ei, non Dante.
sitiet in œtermnn » Celui qui boira de 4. La Parque Lachésis.
de la tienne et de la mienne, en venant ici ne pouvait y arriver seule, parce qu'elle ne jouit pas des mêmes avantages que nous; aussi j'ai été tiré des amples gouffres de l'enfer pour le guider, et je le guiderai tant que mes facultés me le permettront. Dis-moi , si tu le sais , pourquoi la montagne a tremblé jusque dans ses fondements baignés par la mer, et pourquoi les âmes ont répondu à ce tremblement par un cri universel. »
Virgile, en faisant cette demande, rencontra justement mon désir; et ma soif pleine d'espérance commençait à devenir moins avide. L'esprii parla en ces termes : « La montagne sainte n'entend pas ce bruit sans l'ordre de la Divinité, et il n'est pas contraire à ses lois : ce lieu est exempt des altérations physiques qu'on peut craindre des éléments; la cause de ce bruit ne peut provenir que de ce que le ciel a reçu en soi de la montagne; car il ne tombe en ce lieu de la pluie , de la grêle , de la neige et du brouillard qu'au delà des trois desrés de la porte; ici l'on ne voit ni nuées épaisses, ni vapeurs enflammées, ni éclairs, ni les vives couleurs delà fille de Tbaumas ', qui, pour vous, paraît à la fois dans plusieurs points du ciel : le vent ne s'élève aussi qu'au delà des trois degrés dont je t'ai parlé, là où est placé l'an<re vicaire de Pierre2. La partie inférieure peut éprouver des tremblements plus ou moins prolongés; mais ici où tu te trouves, il n'y en a jamais eu qui aient été occasionnés par des translations d'air souterrain. La montagne ne tremble 3 que quand une âme se sentant puriiiée s'cleve ou se met en mouvement pour monter plus haut, et un cri semblable à celui que tu as entendu, accompagne chaque fois ce tremblement.
I. Thaumas, fils de la Terre et père et non pas, comme dit landino, chaque
d'iris. fois qu'une âme passe d'un cercle dans
». A la porte du Purgatoire, où est un autre. Le cri qu'a entendu le poète
l'ange a qui saint Pierre a confie les est le chant de gloria in excelsis, qui
clefs. Voyez chant ix. page an accompagne chaque tremblement de la
z. La montagne tremble toutes les montagne. (Voyez chant xx, page 277 ■} fois qu'une âme s'élève au ciel, après C'est pour l'ombre qui parle en ce mouvoir accompli le temps de sa pénitence, ment, que la montagne a tremblé.
« La volonté seule donne un indice certain de la purification. Cette volonté toute libre pousse l'âme à changer de séjour, et lui suffit pour obtenir cette faveur. D'abord l'âme est bien animée par ce désir, mais une inclination divine combat, dans le supplice, ce désir trop prompt, comme la céleste justice faisait combattre le péché par le remords. Moi qui suis resté étendu , et exposé à ces douleurs , pendant cinq siècles, je n'ai senti qu'à cet instant même une volonté efficace d'atteindre à un empire plus heureux. Tu as entendu un tremblement de terre, et les pieux esprits ont glorifié le Seigneur, pour qu'il les admît bientôt au sein de ses voluptés célestes. »
L'ombre cessa de parler. Comme on a d'autant plus de plaisir à se désaltérer, qu'on ressent davantage la soif, je ne saurais exprimer toute la satisfaction que me donna cette explication. Mon sage guide prit alors la parole et dit : « Je vois quel est le filet qui vous enveloppe ici, et comment on le déroule, et pourquoi la montagne a éprouvé une secousse dont les autres se sont réjouis. Maintenant fais-moi connaître qui tu es , et pourquoi tu es resté ici pendant tant de siècles. »
L'ombre prit ainsi la parole : « Dans le temps où le bienfaisant Titus ', avec l'aide du roi des rois, vengea la blessure dont sortit le sang vendu par Judas , je portais sur la terre ce titre qui dure et qui honore le plus. Je me voyais assez célèbre, mais je n'étais pas éclairé par la Foi. Mes accents furent si
i. Lorsque Titus assiégea, prit Jéru- Thèbaïdc et de V 'Achille i.de comme de
salem et vengea la mort de Jésus-Christ ses ouvrages. Il est donc étonnant que
trahi par Judas, je portai sur la terre ce Dante donne Toulouse, pour patrie à
titre qui dure et honore le plus, le titre celui qui est de Naples;'mais il faut sa-
de poëte. voir qu'une pareille erreur a été coin-
Mes accents furent si doux , que de mise par Placide Lactance, qui, à la fin Toulouse on me fit venir à Rome. Ju- de ses commentaires sur les deux polivénal, dans la satire septième, fait l'é- mes cités ci-dessus, confond les deux loge de Stace. Quant à la supposition qui Stace.— Lombardi a trouvé la véritable veut que Stace soit né à Toulouse, nous raison qui excuse Dante. La vaste érudevons croire que Dante s'est trompé dition du poète est en défaut, parce que en cet endroit. 11 y a eu deux Stace, les Selve de Stace, seul ouvrage où il dit M. Portirelli : le poète Statius Pa- nous apprenne qu'il est Napolitain, pinius de Naples , et Statius Surculus furent longtemps inconnues (voyez ou Ursolus de Toulouse, qui enseignait Lilio Giraldi, de Lat- poet., dialoy. 4), et la grammaire. Le premier est celui dont ne furent découvertes que plus de cent Il est ici question, puisqu'il parle de la ans après la mort de Dante.
doux, que, de Toulouse, Rome m'attira dans son sein, où mon front fut orné de myrte. Les peuples m'appellent encore là du. nom de Stace. Je chantai Thèbes et le grand Achille ' ; mais je tombai sur le chemin, avec le second fardeau. Mon ardeur s'embrasa de cette divine flamme où tant d'hommes illustres ont puisé leur génie. Je parle de l'Enéide 2 qui fut ma mère et ma tendre nourrice en poésie. Je n'osai jamais faire un pas sans son appui , et j'achèterais d'une année de plus dans cet exil3, le bonheur d'avoir vécu dans le même temps que le chantre d'Énée. »
A ces mots le sage Romain me regarda d'un air qui semblait me recommander le silence. Mais la puissance qui s'appelle volonté ne peut pas tout : le rire et les pleurs suivent de si près la passion à laquelle un est livré ! Ils se manifestent davantage dans ceux qui ont un cœur franc et sincère. Je souris comme l'homme qui indique une chose sans parler; alors l'ombre se tut et me regarda dans les yeux, que l'on dit être le miroir de la pensée. Elle dit : « Puisses-tu achever heureusement ta glorieuse entreprise ! Mais pourquoi ta bouche a-t-elle laissé échapper un léger sourire? » Je me sentis, en ce moment, dans une pénible perplexité. L'un me recommandait le silence, l'autre me conjurait de parler. Alors je soupirai , et ma pensée fut devinée.
I. Dans les poèmes de la Thèbaïde et Sed longé sequere, et vestiyia sempcr
de l'jchilléide , mais je n'achevai pas adorace dernier poème. Stace avait achevé
la Thèbaïde; il mourut avant d'avoir s. Venturi dit que ce n'est pas une
achevé le second poëme. <• Ici, dit Ven. petite imbécillité pour une ombre qui
turi, François da Buti reprend Dante, s'est purifiée pendant cinq cents ans, de
et soutient contre lui que l'Achil- vouloir proposer de différer d'un an son
leide de Stace est un ouvrage perfec- entrée en Paradis et de souffrir encore
tionné et achevé; mais je crois que Buti les peines du Purgatoire, pour la vaine
dormait profondément, et qu'il était satisfaction de s'être trouvée contem-
dans le plus fort de son somme, quand poraine de Virgile. Lombardi répond
il rêvait ainsi. » que Dante suppose les aines encore su-
'i. Suivant Vellutello, Dante fait par- jettes aux passions et aux erreurs, et
1er ainsi Stace, pour rappeler ces vers qu'elles doivent être ainsi, jusqu'à ce
delà Thèbaïde: qu'elles soient excitées au repentir et
Tbebai lavées dans le fleuve du Léthé. Voyez
I ïve, precor, nec tu divinam /Eneida Chant xxxr du Purgatoire. ten ta ,
« Dis , reprit mon maître , et n'aie aucune crainte ; dis-lui ce qu'il demande avec tant d'instance. » Je parlai ainsi : « Antique esprit , peut-être que tu t'émerveilles de mon sourire? Mais je veux que tu éprouves un bien plus grand étonnement. Celui qui me guide vers les régions bienheureuses est ce même Virgile qui anima ton courage à chanter les hommes et les dieux. Si tu as attribué mon sourire à d'autres motifs, détrompe-toi ; les paroles que tu as dites sur lui en sont la véritable cause. »
Déjà Stace se baissait pour embrasser les genoux de mon maître, mais celui-ci lui adressa ces mots : «Frère, n'agis pas ainsi ; tu es une ombre , et tu ne vois qu'une ombre devant toi.» Stace, en se retournant, repondit: «Tu peux juger aisément de la tendre affection que je te porte , puisque j'oublie notre vanité, en traitant une ombre comme un corps réel et solide. »
CHANT XXII
Nous avions déjà laissé derrière nous l'auge qui nous avait montré le chemin du sixième cercle, eu effaçant une lettre de mon front1, et les esprits célestes, dont les désirs se tournent vers la divine justice, avaient chanté «Heureux ceux qui ont soif2, » sans terminer le verset. Devenu plus léger qu'à l'entrée des autres degrés, je marchais sans fatigue à la suite des deux omhres3. Virgile alors parla ainsi ' : « Un amour allumé par la vertu en a toujours produit un autre, si sa flamme est bien connue. Depuis que j'ai vu descendre parmi nous, dans les Limbes, Juvénal5 qui te chérissait tendrement, ma bienveillance pour ta personne fut telle qu'on n'en a pas éprouvé une semblable pour une personne qu'on n'a jamais vue : aussi en faisant la route avec toi, je trouverai ce chemin bien plus court : mais parle; comme ami, excuse ma franchise, et comme ami, réponds à ma demande. Comment l'avarice a-t-elle pu habiter dans un esprit aussi raisonnable et qui a cherché à s'instruire autant que le tien? » Cette question (it un peu sourire Stace, ensuite il répondit: « Toutes tes paroles sont pour moi des gages de ta tendre rmitié. Souvent apparaissent des choses dont on doute , parce jue les causes secrètes sont inconnues. Peut-être crois-tu , ■rcë que tu m'as rencontré dans le cercle des avares, que
'. Il sort du cinquième cercle qui est r,. De Virgile et de Slace. Ce dernier
clui de l'avarice, et l'ange gardien du ne quittera plus le poète, jusqu'à la fin
xième cercle efface un des P sur le du voyage en Purgatoire,
ont du poète. '•■ Kn s'adressant à Stacc.
Beati qui sitiunt et esuriunt jus- •>■ Il parle exprés de Juvénal, parce
\tiam, Matthieu V, verset g. « Heureux que ce poète a loué la Thebaïdc (pag
•iix qui ont soif et faim de la justice. » 280, note).
moi-même j'ai été avare dans Vautre vie. Apprends donc que je fus au contraire trop éloigné de l'avarice', et que la passion qui m'a tourmenté a été punie pendant un grand nombre de révolutions lunaires. Moi aussi je porterais les fardeaux énormes en tournant autour du cercle de douleurs 2, si je n'avais pas dirigé ma conduite vers ces préceptes que toi, qui es à moitié dans le séjour des tourments, tu donnas aux mortels , quand tu dis : « O faim insatiable de l'or, à quels excès ne- portes-tu pas les cœurs des hommes ! » Alors je pensai que les mains pouvaient ne pas user des richesses avec sobriété, et je me repentis de cette faute comme de toutes les autres. Combien d'hommes viendront, au dernier jugement, privés de leur chevelure3, parce qu'ils auront ignoré, après avoir vécu en prodigues, et en se souillant de ce péché, qu'un heureux repentir dans la vie ou au moment 1 de la mort, le fait oublier à Dieu. Apprends que le vice qui est opposé à quelque péché se purifie ici avec ce même péché. Si donc je me trouve au milieu de ceux qui pleurent leur avarice, j'y ai été jeté pour me purifier du péché contraire. » Alors le chantre des vers bucoliques parla en ces termes : «Quand tu as décrit, sous les généreuses inspirations de'141 Clio ', les cruels combats de ces princes qui furent un double
i. On ne saurait trop admirer en gé- xxx. Quand Virgile disparaît tout à
néral le travail profond et réfléchi de coup, alors Dante n'est pas abandonné,
Dante. Ona vujusqu'icioùetcommentil puisque Stace reste avec lui jusqu'à la
punit les cinq premiers péchés capitaux. lin du xxxiiic chant du Purgatoire-
On aurait pu lui demander ensuite où et 2 Je serais dans l'enfer, 011 sont punis
comment sont puriliés les vices opposés les prodigues condamnés à tourner avec
à ces péchés, tels que la bassesse, la là- des poids énormes sur le corps, en lut-
cheté, la prodigalité, etc. Il répond que tant contre les avares, si je n'avais pas
ces vices sont punis dans le même cer- pris pour guides les préceptes que lu
de que le péché qui leur est opposé : ce donnas quand tu dis : >< Quid non mor-
n'est pas que chaque péché capital ait talia pectora cogis auri sacra famés!
un vice qui lui soit directement con- Enéide, 111, vers S6.
traire, mais à la rigueur on pouvait chica- r>. Voyez Enfer, chant vrr, page 28,
ncr le poète, et ici il s'est sagement tiré note 2.
d'affaire. En enfer, il a fait punir aussi a. On lit dans Stace, Thèbaïde, I, 4 :
les avares et les prodigues dans le même Quam prius heroum Clio dabis? — Les
cercle. D'ailleurs, il avait besoin d'in- princes qui furent un double objet de
troduire Stace et de le faire voyager tristesse pour Jocaste, Étéocle et Poly-
avec Virgile, pour ménager la scène de niée. ( Voyez onzième livre de la The'
sensibilité que l'on va trouver cfrant baïcle.)
et de tristesse pour Jocaste, il paraît que la foi, sans laelle aucune vertu ne suffit, ne t'avait pas encore mis au ig des fidèles. S'il en est ainsi, quel flambeau, ou quel eil a tellement dissipé les ténèbres qui t'environnaient, que aies pu diriger tes voiles vers la barque du pêcheur? •> ice répondit : « Toi , d'abord , tu m'as enseigné le chemin i conduit aux sources sacrées du Parnasse , ensuite tu m'as aire auprès de Dieu ; tu as ressemblé à celui qui , marchant nuit, porte derrière lui une lumière qui ne l'éclairé pas, is qui montre la bonne voie aux autres, lorsque tu as dit : .e siècle se renouvelle1, la justice revient sur la terre ec les premiers temps de la vie , et une autre race desid du ciel. » Par toi je fus poète; par toi je fus chrétien : is afin que tu comprennes mieux cette image , je donnerai coup de pinceau plus marqué. Déjà le monde était rempli la vraie croyance semée par les messagers du royaume rnel, et tes révélations répétées plus haut se rapportaient e qu'annonçaient de nouveaux saints envoyés pour prêcher
Traduction presque littérale de ces i de VÉglogue iv, qui sont plus beaux s l'original que dans la copie :
Étui Cumœi venit jam carminis
œtas; agnus ab integro sœclorum nasci-
iur ordoim redit et firgo, redeunt Sa-
turnia régna, tm ytora progenies cœlo demittitur
alto. »
n a beaucoup critiqué cette partie la réponse de Stace à Virgile, mais ite n'a pas inventé cette idée. «Vir- , suivant le témoignage de Servius,
ancien et célèbre commentateur, it attribué cette prophétie à la naisse du fils d' A siniusPollion; cependant Iques auteurs chrétiens y avaient ù reconnu l'incarnation de Jésusist. » (Voyez Nat. Alexandre, Hist.
es. sœcul., I, diss. i.)
iint Augustin vit aussi l'incarnation,
nd il dit ( contra Judœos ) : Nonne
ndo poêla Me facundissimus in-
ter sua carmina jam mova trogenies dicebat , Christi testimonium perhibebat? Pour faire parler ainsi Stace, il a suffi que Dante lût le passage de saint Augustin.
Afin de faciliter l'intelligence d'une partie de ce discours , je citerai une note de M. Ginguené qui expliquera suffisamment tout ce que le poêle veut raconter du sort que Stace a éprouve après sa mort.
« Depuis l'an 9e de notre ère, époque ae la mort de Stace, jusqu'à l'an i:,oo où Dante a placé celle de sa vision, il s'était écoulé douze siècles et quatre ans. Stace a dit plus haut, chant xxi, qu'il a passé cinq siècles et plus dans le cercle des avares : il en avait passé plus de quatre dans celui des paresseux ; ce ne sont en tout qu'à peu près mille ans, passés dans ces deux cercles. Les deux antres siècles s'étaient écoulés, selon le Père Lombardi, dans les lieux qui précèdent les cercles du Purgstolre. »(//<*£. /*»., il, note de la p. 170.;
Ja parole divine. Je m'accoutumai à les visiterais me parurent si irréprochables, que quand Domitien les persécuta, mes pleurs accompagnèrent leur supplice. Tant que je demeurai sur la terre, je les secourus; enfin leurs mœurs droites et pures me firent mépriser les autres sectes. Je reçus donc le baptême avant de conduire dans mes vers les Grecs aux fleuves de Thèbes. Mais , par crainte, je fus chrétien honteux, et je professai longtemps le paganisme : à cause de cette tiédeur, le quatrième cercle m'a vu tourner pendant plus de quatre siècles. Toi donc, qui as soulevé le voile sous lequel était cachée la vérité de la foi, puisqu'en montant ainsi nous avons le temps de nous entretenir, dis-moi, si tu le sais, ou est Térence1, notre ancien Latin, où sont Cécilius, Pîauté
». Térence, le poëte comique de ce nom. Cécilius, poëte comique, dit Grangier, « dont les comédies sont perdues.» Varron est celui dont Quintilicn parle ainsi : « Quàm multa, imo penù omnia tradldit f'arro»{Inst- orat-, lib. XII.) Perse, le poëte satirique. Ce Grec, à qui les Muses prodiguèrent leurs soins les plus touchants, Homère. La montagne où résident nos tendres nourrices, le Parnasse. Euripide, le poëte tragique.
Anacréon , l'illustre chantre de Téos.
Simonide, un des poëtes lyriques les plus célèbres de la Grèce. Agathon, ancien poète grec, dont Aristote mentionne une fable dans sa Poétique. Cette fable est intitulée l'Anthos, ou la fleur. Antigone, fille d'OEdipe, roi de Thèbes. Déiphile, fille d'Adraste, roi des Argiens. Argia, autre fille d'Adraste, et épouse de Polynice. lsmène, sreur d'Antigone. Le poëte dit qu'Ismène est encore aussi affligée qu'elle le fut sur la lerre, parce qu'ayant été promise en mariage à Cirrëe, elle eut la douleur, avant se; noces, de le voir tuer par Tydée. Celle qui indiqua la fontaine I.angia est Hypsipyle, fille de Thoas, roi de Leranos. Elle fut chassée de cette île, pour avoir sauvé son père à l'insu des I.cmniennes, qui avaient juré de massacrer leurs maris , et de tuer les autres hommes. Hypsipyle tomba entre les mains de pirates qui la vendirent à
Lycurguc, roi de Némée. Ce prince lr traita fort humainement, et lui donn; le soin de nourrir et d'élever son w Archéniore. «Mais un jour qu'elle étaii hors de la ville avec son nourrisson, elù rencontra Adraste et les siens qui cherchaient de l'eau pour se désaltérer, c qui la prièrent de leur indiquer un/ fontaine. L'imprudente princesse, ayani posé le jeune prince sur une plant' d'ache, trouva, quand elle revint, qur l'enfant avait été mordu par un serpenl Ce fut en mémoire de cet accident qti furent institués les jeux Néméens, m se célébraient de trois ans en trois ans Les vainqueurs se mettaient en dçiiti et se couronnaient d'ache." (Dict. A la Fable.)
La fille de Tirësias. ventnri croit ic. que !e poëte s'est trompé, et qu'il me dans les limbes Manto , qu'il a <mplacée dans l'Enfer. Voyez chant xs Lombardi pense que le poëte veut désl gner ici par la fille deTirésias, nonpa Manto, mais Daphné. connue aussi sou le nom d'Artémis ou sibylle Delphique.
qui rendait à Delphes des oracles e vers si harmonieux, qu'Homère en inséré plusieurs dans ses poëmes. Dio dore de Sicile parle de cette Daphni liv. IV, chap. 6. Les académiciens dcl Crusca ont été les premiers à disculpe le poëte, relativement à cette errnu supposée. Thélis , la mère d'AcliilIc,;
t Yarron? Sont-ils condamnés, et dans quel cercle se trouent-ils? » Mon maître répondit : « Ceux dont tu me parles , erse, beaucoup d'autres et moi, nous habitons, dans le remier cercle de la prison ténébreuse, le même séjour que e Grec à qui les Muses prodiguèrent leur lait le plus pur. ouvent nous parlons ensemble de la montagne où résident os tendres nourrices. Nous voyons près de nous Euripide, .nacréon, Simonide, Agathon, et beaucoup d'autres Grecs ont le front fut orné de lauriers. Là on rencontre aussi des aies que tu as chantées : Antigone, Déiphile, Argia, et Isîène encore autant affligée qu'elle le fut surla terre. On voit ïlle qui indiqua la fontaine Langia : on voit la fille de irésias, Thétis, Déidamie avec ses sœurs. »
Les poètes arrivés au haut des degrés, et cessant de mon- »r, demeuraient en silence, regardant autour d'eux. Déjà les uatre premières servantes du jour ' étaient restées en arère; la cinquième se tenait au timon du char pour le diriger ers l'ardent méridien : alors mon maître dit : « Je crois qu'il mt marcher à droite pour tourner la montagne, comme ous avons fait jusqu'ici. » ]\ous continuâmes donc d'avancer insi qu'auparavant, et nous entrâmes dans le chemin avec wins d'hésitation, quand l'autre âme vertueuse y eut con- Bnti. Les poètes marchaient en avant : je suivais leurs traces t j'écoutais des discours qui m'apprenaient les règles de leur cicnce poétique; mais ces entretiens pleins de charmes filent interrompus par la vue d'un arbre que nous trouvâmes u milieu du chemin, et dont les fruits répandaient une de'ur suave et agréable.
Le sapin diminue en s'élevant de branche en branche; cet rbre au contraire s'amoindrissait à mesure qu'il se rapprohait du sol : c'était, je crois, pour que personne n'y put îonter. Du côté où était intercepté le chemin que nous suiions, il tombait du rocher une onde claire qui baignait les
cidaraie, fille de Lycomèdc , roi de i. La première, la seconde, la troisième :yros. et la quatrième heure.
feuilles de l'arbre mystérieux. Les deux poètes s'en étant approchés , une voix qui sortit des feuilles cria ' : « fous ne toucherez pas à cette nourriture. » Elle dit ensuite : « Marie, qui intercède maintenant pour vous, ne pensait pas à satisfaire un sentiment de gourmandise , mais voulait que les noces fussent honorables et complètes. Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour boisson. Daniel méprisa les repas recherchés , et il acquit la science. Le premier siècle eut l'éclat de l'or : la faim donnait de la saveur aux glands; la soif donnait à chaque ruisseau le goût du nectar. Des rayons de miel sauvage et des sauterelles furent les seuls mets dont se nourrit Baptiste dans le désert; c'est pourquoi il est environné de gloire, et aussi grand que le montre V Évangile. »
I, Cette voix est chargée de rappeler des exemples de sobriété. Marie voulait que les noces fussent complètes, (|iie les noces de Cana fussent célébrées convenablement, et dit à son fils: f'inum non habent- Mais elle ne demanda du vin que pour que les époux, assure l.ombardi non ne avessero disonore.
Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour boisson fini usuSoHm Kr>-
metnis fœminis ignotus fuit , nescilicet in aliquod dedecus prolaberentur.
(Valer. Maxim., lib. II, cap. t.) Daniel' méprisa les repas recherchés, il dédaigna les mets exquis de la table de Nabueho donosor. Des rayons de miel sauvage ci des sauterelles furent les seuls mets dont se nourrit Baptiste dans le désert. (Joanncs locustas et mel sylvestre edebut. Marc. 1, V, s )
CHANT XXIH.
Pendant que je portais mes yeux sur les feuilles verdoyantes de eet arbre, comme a coutume de faire l'homme frivole qui perd son temps à suivre un oiseau, le sage qui était pour moi plus qu'un père1, disait :«Mon fils, viens maintenant; le temps qui nous est accordé peut s'employer plus utilement. » Je tournai alors mes regards fit mes pas vers les deux poètes . qui, par leurs entretiens, charmaient si bien les fatigues de la route, et voilà que j'entendis à la fois pleurer et chanter «Seigneur, tu ouvriras ma bouche*.» Ces pleurs et ces chants excitèrent en moi le plaisir et la douleur. Je m'écriai : «0 tendre père! qu'entends-je? » — «Ce sont peut-être, répondit-il , des ombres qui vont acquitter la dette de la divine justice. »
De même que des pèlerins marchant tout pensifs vers le but de leur voyage, s'ils sont rencontrés en chemin par des gens qu'ils ne connaissent pas, les regardent sans s'arrêter, de même une foule d'âmes pieuses et silencieuses qui marchaient après nous, nous regardaient en nous dépassant. Elles avaient les veux caves et enfoncés, la figure hâve; et elles étaient si maigres que leur peau trahissait leurs os. Jy ne crois pas qu'Érésichthon 3 ait été si décharné quand il fut
l. Virgile. satisfaire. Réduit à la dernière misère, il
ï. Verset 17 du psaume KO. "Domine, vendit sa propre lille, nommée Métra.
hibiamea aperics, et os meum annuu- Mais Neptune qui avait aime celte fille,
Babil luudem tuum.» lui ayant accordé le pouvoir de se chan-
5. l:rcsichthon,ouÉnsiclitlion,rundcs ger en ce qu'elle voudrait elle échappa a
principaux habitants de la Thcssalic, lils son maitre sous la forme d'un pécheur.
«le Triopius. Cerès, pour le punir d'avoir Hendue à sa ligure naturelle, son père
abattu une foret qui lui était consacrée, la vendit successivement a plusieurs
lui envoya une faim si horrible, qu'il maîtres. L'argent reçu, clic n'était pas
consuma tout son bien sans pouvoir la plutôt livrée à ceux q,ui l'avaient aehe-
déchiré par les angoisses d'une faim insatiable. Je disais , pensant en moi-même : Voilà comme devait être cette nation qui perdit Jérusalem , lorsque Marie dévora son propre fils ' . Les yeux de ces ombres paraissaient des chatons privés de leurs pierres. Quiconque pense reconnaître dans la figure des hommes la lettre M entre deux lettres O2, aurait facilement reconnu la première. Quel est celui qui, ne sachant pas comment un tel effet peut s'obtenir, croirait que l'odeur d'un fruit3 et celle d'une eau excitant un ardent désir, pussent tourmenter si cruellement ces âmes ! Déjà , ne comprenant pas la cause de leur maigreur, et de la sécheresse de leur peau qui se dissolvait en écailles, je ne concevais pas ce qui pouvait causer ce supplice; voilà qu'une ombre porta sur moi ses yeux caves, me regarda fixement, et cria ensuite d'une voix forte : « Quelle faveur m'est donc accordée? » Je n'aurais pas reconnu cette ombre à son visage : ce fut sa voix qui me rappela des traits défigurés. Ce souvenir retraçait à mon esprit sa figure déformée, et je retrouvai Forèse 4. n médisait: « Ne fais pas attention à cette croûte desséchée ni à la mai-
téc, qu'elle se dérobait à eux, en se changeant lors de chaque vente en bœuf, en cerf, en oiseau, ou en taureau. Malgré cette ressource pour avoir de l'argent, elle ne put jamais rassasier son père, qui mourut enfin misérablement en dévorant ses propres membres.
i- Marie, fille d'un juif nommé Éléazar, eut la barbarie de tuer son propre fils et de le manger, pendant que Jérusalem était assiégée par Titus. Josèphe, De bellojudaico, lib. VII, cap. is.
2, « Quelques physionomistes pensent que dans notre ligure on trouve un chiffre qui se compose de la lettre M ayant entre ses jambes deux o, de manière qu'il semble qu'on puisse lire le mot mno dans cette disposition |o|o|.
Les deux o sont les yeux, et la lettre M se forme du nez, des sourcils et des joues jusqu'aux oreilles. Le poète entend donc que ces physionomistes auraient facilement reconnu la lettre M sur les figures de ces ombres si mai-
gres.» (M. Portirclli). «Voilà de ces cho ses, dit Volpi. que la poésie iloil avoil en horreur, parce qu'elles ne sont susceptibles d'aucun ornement. >• Ensuite il renvoie à ce précepte d'Horace : « Et quœ desperat tractai a nitescere posse relinquit.» (Art poetic.,\. ho.1 « Cette] comparaison, reprend à son tour Venturi, est ridicule, et le père d'Aquin a dédaigné de la traduire. Qu'on observe cependant une fois pour toutes que ce sont là de petits défauts de peu de conséquence, et que des défauts semblables ne doivent diminuer en rien le cas
que l'on fait des grands poètes. »
s. Il est question de l'arbre dont le
poète parle, chant xxir, page 237.