‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 34 sur 64 · Forèse, frère de Corso Donati et rie · texte numérisé non relu

Forèse, frère de Corso Donati et rie

Piccarda, belle Florentine . dont il est

question dans le Paradis, chant in.

Ce Forèse, dit Jacques de la Lana, avait

été molto corrotlo nel vizio délia

nola.

greur qui enlaidissent si horriblement mes traits; mais dismoi la vérité sur ce qui te regarde : Quelles sont ces deux âmes qui t'accompagnent? Ne refuse pas de me satisfaire.» Je lui répondis : « Ton visage , ô toi que j'ai pleuré comme mort, ne m'inspire pas moins de douleur, maintenant que je le vois si tordu ! Enfin , au nom du Dieu qui vous effeuille ainsi , ne me demande rien, j'ai un autre désir à contenter. »

— «Par l'ordre divin, reprit Forèse, cette plante et cette eau ont une vertu secrète dont la puissance me fait maigrir ainsi. Toutes ces ombres qui . pour avoir aimé sans mesure les plaisirs de la table , chantent ici en pleurant , doivent reconquérir leur pureté au milieu du supplice de la faim et de la soif: leur désir de manger et de boire est excité par l'odeur qu'exhalent les fruits et l'eau qui entretient leur fraîcheur. Tu nous vois tourner sur ce sol rocailleux, et ce n'est pas pour une seule fois que nous subissons cette peine cruelle ; je dis une peine, j'aurais du dire une consolation : nous sommes conduits sans cesse à cet arbre par la même volonté qui porta le Christ adiré Eli1, quand pour nous sauver il se laissa déchirer le flanc. » .Te repris : « Forèse, depuis le jour où tu as changé de monde pour obtenir une meilleure vie, il ne s'est pas écoulé cinq années. Comment es-tu venu en ce lieu , si tu as été privé , par la maladie, de la facilité de pécher davantage avant l'heure de cette douleur sage qui nous remarie à Dieu? Je croyais te trouver encore la-bas, où l'on reste autant de temps que l'on en met a différer son repentir. »

— «C'est ma tendre IXella2, reprit-il, qui, par ses prières ferventes, m'a conduit à goûter sitôt la douce absinthe des douleurs. Ses oraisons pieuses , ses profonds soupirs m'ont enlevé de cette cote où l'on attend , et m'ont fait échapper aux autres cercles. Ma veuve, que j'aimai si passion né-

ij;/i lrttiimtisabac/itani:«ï)ieu,pouv- autre nom tel que •< .Innella, Giovan-

quoi m':is-tu abandonné?» Paroles de nella. •■■ I.ombardi. La planche 21 du Pur-

ilésus-Christ sur la croix. aratoire de Pinelti représente Nella en

|. Nella, épouse de Forèse. Ce nom prières, dans une attitude de tendresse

était sans doute le diminutif de quelque très-savamment exprimée.

nient , est d'autant plus chère à Dieu , qu'elle est seule à bien opérer. La Barbagia de la Sardaigne ' a des femmes plus pudiques que la Barbagia où j'ai laissé mon épouse. O frère! que veux-tu que je te dise? Je lis dans l'avenir, et ce que je prévois n'est pas éloigné : on défendra dans la chaire aux Florentines déhontées d'aller ainsi montrant leur poitrine et leurs mamelles. Y eut-il jamais des femmes barbares ou sarrasines que l'on ait forcées à la pudeur par des monitoires ou des châtiments? Mais si ces misérables savaient ce que le ciel leur prépare bientôt, eues ouvriraient déjà la bouche pour hurler; enfin, si ma faculté de prévoir l'avenir. ne m'abuse pas, elles deviendront tristes avant que l'enfant, dont la nourrice apaise les cris par une chanson , ait vu son menton couvert d'un duvet léger. Allons , frère, ne me cache plus ta condition, tu vois que non-seulement moi, mais toutes ces âmes regardent attentivement l'ombre que projette ton corps. » *

Je dis alors à Forèse : « Si tu te rappelles quelle est la vie que nous avons menée ensemble , le souvenir t'en sera bien amer. Celui qui me précède est venu m'arrachera cette vie pernicieuse l'autre jour, quand la sœur de cet astre était dans tout son éclat; » et en parlant ainsi, je montrai le soleil. «Mon guide , à travers la nuit ténébreuse habitée par les véritables morts, m'a conduit encore revêtu de cette chair qui accompagne mon âme. Ses secours m'ont amené ici au milieu des détours de la montagne dont les supplices vous remettent dans la vraie voie, vous que le monde a détournés de la vertu. Il m'a promis de me servir de guide jusqu'à l'endroit où je

i. La Barbagia, dit Portirelli, est une cénobite ou d'un ennemi du sexe à qui

montagne de la Sardaigne, sur laquelle elle peut déplaire. L'âme sensible de

habite un peuple lascif, tal che le donne Dante est aussi connue que son génie,

si prestano a/are il piacere di chiun- et les femmes auraient beaucoup à ga-

que ne le ricerca.—Var la Barbagia, où gner, si elles trouvaient souvent, parmi

il a laissé sa femme, Forèse entend la les hommes, de pareils ennemis; mais

ville de Florence. «Le poiite place ici plus on est capable de les aimer, plus

une satire violente contre les mœurs on les respecte et plus on aime aussi

des Florentines de son temps. Peut-être qu'elles se respectent elles-mêmes.''

cette réprimande est-elle un peu trop {Hist. littér., Il, i<î.) dure : elle ne vient pourtant pas d'un

LE PURGATOIRE, CfUNT XXIII. 293

trouverai Béatrix1. Là, je devrai le quitter. Ce guide est Virgile, ajoutai-je en le montrant du doigt; cet autre est l'esprit pour lequel on a senti trembler dans ses fondements toute la montagne, signal qui lui permet de se séparer d'elle2.»

i. I/auteur ne néglige, on le voit toujours, aucune occasion d'amener l'intervention de Béatrix.

2. On a vu, page 279, que c'est pour Stace que la montagne a tremblé. — Nous n'avons pas trouvé d'anges dans ce cercle, parce que les entretiens avec Forèse ont été très-longs. Mais nous en rencontrerons un à la fin du chant suivant.

bans la Vita di Dante, par M. le comte César Balbo, Turin, iar.9, on lit, tome II, page soo, ce passage remarquable Fur les anges de Dante :

«F.n lisant le Purgatoire, on remaraue oes ligures d'anges nombreuses et merveilleusement variées qui y sont introduites; elles ont déjà été observées et jouées par M. Gingucné, mais peut-

être pas assez. Chacun sait que cette croyance aux anges est une des plus agréables et des plus poétiques de notre foi, une de celles qui démontrent le plus comment la Beauté accompagne la Vérité. Aucun pottte chrétien jusqu'ici, sans excepter Byron et Moore, n'a tiré de cette croyance autant de poésie que Dante. Quiconque voudrait pleinement l'entendre et le goûter, aurait à chercher dans les œuvres d'Alighiéri, et spécialement dans la Vita nuoia, et dan*le Convito, le complément de ses pensées relativement à ces célestes créatures. Si l'on excepte les poésies des saintes Ecritures, Dante a été le poète le plus éloigné de la matérialité, le plus absorbé dans les contemplations spirituelles. »

LE PDRGATOlliE , CHANT XXIV

CHANT XXIV

Les paroles n'arrêtaient pas la marche, et la marche n'arrêtait pas les paroles ; nous avancions rapidement comme un vaisseau poussé par un vent favorahle : les ombres , qu'on aurait crues deux fois mortes l, étonnées de ce que je vivais encore , montraient dans leurs yeux enfoncés toute l'admiration qu'elles éprouvaient. Je continuai de parler et je dis : « Cette ombre , à cause de nous , va en avant peut-être plus lentement qu'elle ne le ferait, seule; mais dis-moi, si tu le sais, ajoutai-je, où est JPiccarda2? Dis -moi , dans cette foule d'esprits qui me regardent, dois-je en remarquer qui soient dignes d'être reconnus ?» — « Ma £œur, reprit Forèse, modèle de grâce et de bonté (je ne sais lequel de ces deux avantages brilla le plus en elle ) , triomphe couronnée au milieu du ciel. » Il parla d'abord ainsi, ensuite il ajouta : « Ici rien ne défend de nommer les esprits , puisque nos traits sont si cruellement effacés par la faim. Celui-ci, et il nous l'indiqua du doigt, est Buonagiunta3, Buonagiunta de Lucques; cet autre, plus défiguré encore que ses compagnons, fut un des époux de la sainte "Église. Il naquit à Tours4, et il expie par le jeûne , les anguilles de Bolséna , qu'il faisait cuire dans la vernaccia* . »

i. Tant elles étaient maigres et décharnées.

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