IMccarda , sœur de Forèse. (Voyez Paradis, chant in
s. Buonagiunta elcgli Orbisani , Uicquois, bon poiitc de son temps. (Daniello.)
4. «Martin IV, deTours, qui ordonnait, disait-on, qu'on fit mourir les anguilles
de Bolséna, pour les apprêter ensuite avec diverses épiceries. » (Landino. ) M. Ginguené dit que Bolséna est une petite ville de la Toscane, il s'est trompé : Bolséna est une petite ville de l'Étal romain, près de Monlefiascone. Il est vrai qu'elle était autrefois une des douze villes étrusques.
u. I.a vernaccia est un vin qui se ré-
Fbrèse m'en nomma un grand nombre un à un; tous palissaient satisfaits d'être ainsi nommés, et aucun d'eux n'en ontrait de dépit. Je vis usant ses dents à vide, Ubalno dalla Pila ', et Boniface qui nourrit tant de monde du roduit de son rochet. Je vis messer Marchese qui eut le mps de boire à Forli, avec une soif moins brûlante, et qui ;peudant ne put l'apaiser jamais. Je regardais celui de Luettes 2 comme fait un homme qui en préfère un autre , et il jraissait m'avoir connu dans le monde. Il marmottait je ne lis quoi sur une certaine Gentucca 3, là où la divine justice le iiâtie si rigoureusement. «Oâme, dis-je, qui semblés dési- ;r de parler avec moi, permets que j'entende tes paroles : itisfais ton désir et le mien en t' exprimant plus intelligiblelent. » Il commença ainsi : « Il est né une femme qui ne porte as encore de voile, et qui te rendra agréable le séjour de ma ille, quoique chacun lui reproche cette faute. Pars avec Btte prédiction : la vérité t'apprendra si tu t'es trompé en l'entendant murmurer quelques mots. Mais, dis-moi, ne ois-je pas en toi l'auteur de ces vers nouveaux : « Femmes ui avez- l'intelligence de V amour * ? » Je répondis : « J'écris uand l'amour m'inspire, et ainsi je recueille ce qu'il dicte à ion cœur. » — « Frère , reprit-il , je vois maintenant l'obstacle
:iltc dans les plus hautes montagnes de 3. 11 veut parler de Gentucca, belle
icnne. .Manuscrit dédie a la famille et agréable personne à qui il rendit des
Este, copié par Zorzi Zanchani, soins pendant son séjour a l.ucques.ll
luillet 267, verso.) n'alla peut-être à Lucques qu'en iôok
l. LU des plus célèbres gourmands ou isoa, mais comme son voyage dans
e son temps — Boniface d'Imola ; Ben- le Purgatoire date de tsoo, il se fait
cnuto assure que Boniface était Kran- prédire ce qui est arrivé en effet. Pro-
ais, quia Gallici sunt vm.net athici bablement en i;oo, Gentucca était en-
utaeet vint. Landino est de l'avis de core dans l'adolescence, aussi le poète
ënvenuto. Venturi veut que ce Boni- dit: «Une femme qui ne porte pas en-
ice ait appartenu à La famille des Fies- core de voile. Il n'y avait que les fem-
hi de Gènes. Vellutello, Daniello, Gran mes mariées et les veuves qui portas-
icr, Volpi, Jacques délia Lana et Gin- sent des voiles. »
Ené disent qu'il était archevêque de i. Donne cite avete l'intelletto d'a-
avenne. Grangier ajoute que ce prélat more. C'est le premier vers d'une can-
tait Français et homme de bonne zone composée par liante en l'honneur
hère. — Vcsser Marchese : le marquis de Déatm, et insérée dans la fita
Kigogliosl, noble de Forli, grand bu- nuova. (Voyez. Histoire de Duntr. paso
riir.
de I iicqncs, lîmmagiiinla-
et SUiV.l
qui à retenu le Notaire ', Guitton et moi, et les a éloignés de l'excellence de style que je reconnais en toi. Je vois clairement que vos plumes maintenant écrivent en écoutant celui qui dicte si bien 2, et qu'il n'en fut pas ainsi des nôtres. Quiconque veut composer sans cette inspiration voit bientôt la différence de l'un à l'autre style. » A ces mots Br.onagiunta paraissant satisfait, garda le silence.
De même que les oiseaux3 qui vont passer la saison de l'hiver sur les bords du Nil, volent d'abord en lignes arrondies, ensuite s'étendent en files prolongées, de même toutes les âmes qui étaient présentes, légères, soit par l'effet de leur' maigreur, soit par celui d'une forte volonté, détournèrent la figure et hâtèrent leur marche. Ainsi que l'homme fatigué d'avance, qui laisse aller ses compagnons, et continue lentement sa route jusqu'à ce qu'il ait repris haleine , Forèse laissa passer le saint troupeau, et marcha derrière lui avec moi, en' disant : « Quand te reverrai-je? » — « Je ne sais , répondis-je, combien de temps je vivrai, mais je ne mourrai pas assez tôt pour qu'auparavant je ne sois pas arrivé en idée sur la rive ,| car le lieu où je dois vivre4 se détruit de jour en jour el; paraît menacé d'une ruine prochaine. » — « Va, reprit-il, jei vois celui qui en est la cause5, entraîné , attaché à la queue d'une bête indomptée, vers la vallée où l'on ne purifie pas ses fautes : à chaque instant l'animal précipite ses pas et déchire le corps qu'il traîne en lambeaux. » Forèse ajouta ei i-
i. Le notaire Jacques da Lcntino, L'homme toujours malheureux est dow
poète de ces temps-là, appelé coiiiinu- toujours passionné! nément le Notaire, parce qu'il exerçait s. Messer Corso Donati , chef de
cette profession. — Guittpn , frère de Suelfes et des Noirs de Florence. A s
Guitton d'Arczzo. (Voyez ce que Gin- rendit si puissant à Florence, après ci
guenédit de ces deux auteurs, Hlstlitt., avoir fait chasser les Blancs, qu'il de i
t. I, p. 40s et 418.) vint suspect au peuple... Poursuivi p;i'
a. Celui qui dicte si bien tfXV Amour, des soldats catalans qu'il n'avait pu j«r
-.. Le poète emploiera presque la gner, il tomba de cheval, son pied s'w
même comparaison, Paradis , chant gagea dans l'étrier. Corso, traîné que
xvxil, vers 75 et suiv. que temps sur la terre, fut massaci
4. Florence. 11 faut convenir que les par les soldats. (Hist. litt, II, note
sorties contre Florence reviennent trop la page 274.) souvent se présenter à l'esprit du poêle.
LE PURGATOIRE, ClIANT XXIV. • 297
•egardant le ciel : « Ces sphères ne seront pas encore longemps en mouvement, avant que tu entendes facilement ce lue mes paroles ne peuvent pas expliquer davantage. Adieu , e temps est précieux dans ce royaume; j'en perds trop à narcher ainsi lentement et en ta compagnie. »
De même que, souvent, un cavalier sort des rangs au gaop , pour avoir l'honneur de combattre le premier, de même 'esprit nous quitta avec précipitation, et je restai sur le •hemin avec les deux sages ' qui furent, dans le monde, de ;i honorables chefs de la poésie : mais quand il se fut éloigné le nous, mes yeux le suivirent comme mon esprit suivait ses )aroles. Je vis alors les fruits brillants et appétissants d'un mtre arbre placé non loin du précédent que la tortuosité de a montagne nous empêchait de voir en même temps, .l 'aperçus sous cet arbre des âmes qui élevaient leurs mains : elles priaient comme des enfants qui prient encore, quand celui ]ui est prié ne répond pas, tout en leur montrant cependant l'objet de leur désir qu'on irrite encore en tenant haut ce ]ui leur est refusé. Cette foule partit comme abusée par sa fausse espérance, et nous arrivâmes au pied de ce grand arbre qui se dénie à tant de larmes et à tant de prières.
Une voix, je ne sais laquelle, sortie des branches, cria : « Passez plus avant, sans approcher. Plus haut est un arbre dont Eve mordit le fruit -, et dont cette plante est un rejeton.» Virgile, Stace et moi, en nous serrant contre la nontagne, nous passâmes outre. « Souvenez-vous , disait encore la même voix, de ces téméraires3 maudits, formés ians les nuages, et qui dans leur ignoble ivresse osèrent ,
Les deux sages, Virgile et Stace. Gédéon voulant conduire dix mille hom-
Plus haut, sur la cime de la mon- mes contre les Madianitcs, Dieu lui or-
agne où se trouve le Paradis terrestre, donna de choisir ceux qui, buvant dans
st l'arbre où Adam cueillit la pomme la fontaine Arad, ne se seraient pus
u'il donna à sa femme. Cet arbre est agenouillés, mais qui auraient bu de
n rejeton de l'arbre du fruit défendu. l'eau dans leurs mains, en se courbant
s. Les Centaures, peuple d'une con- seulement^ 6er molli, motts au boire.
rée de la Thessalie, fils d'Ixion et de la Voilà deux expressions que l'italien a
lue: ils cherchèrent à enlever l'épouse reçues du latin, et qui donnent souvent
e ririthoBs, et Thésée les combattit.— à cette première langue la concision de
rs Hébreux, qui s'agenouillèrent— Tacite.
298 LE PDRGATOIRE, CiIAîNT XXIV.
avec leurs doubles poitrines, combattre contre Thésée. Souvenez-vous des Hébreux qui s'agenouillèrent mollement pour boire , de ces lâches que Gêdéon ne voulut pas choisir pour compagnons de gloire , quand il descendit de ses col- Unes et attaqua les Madianites. »
Ainsi rapprochés d'un des côtés du chemin, nous passâmes en entendant le récit de différents péchés de gourmandise qui engendrent souvent des gains misérables. Après avoir regagné la route libre, nous marchâmes plus de mille pas, en contemplant les âmes sans leur parler. Une voix cria tout à coup : «Où allez-vous , tous les trois , seuls , en réfléchissant ainsi ?» Je me secouai comme t'ont les bêtes effrayées et paresseuses; je levai la tête pour savoir qui avait parlé , et jamais dans la fournaise on ne vit des cristaux et des métaux d'un éclat aussi brillant que celui d'un esprit qui disait : « Si cela vous est agréable, montez ici, c'est par là qu'il faut tourner; c'est ici que passe celui qui va chercher la paix. »
Son aspect avait ébloui mes yeux; aussi me tournai-je du côté de mes maîtres, comme un homme qui obéit ponctuellement à l'ordre qu'il reçoit; et de même qu'au mois de mai ',: le fils d'Éole et de l'Aurore qui annonce la verdure, répand une odeur suave tout imprégnée des émanations de l'herbe et des fleurs, de même un vent léger frappa mon front, eq| je sentis le doux frottement2 de la plume qui exhalait une odeur d'ambroisie. J'entendis en même temps ces paroles: « Heureux ceux que la grâce éclaire au point que l'amoui de la table n'excite pas en eux trop de désirs, et qu'il se contentent de satisfaire une faim raisonnable. »
l. Je n'ai pas eu beaucoup de pages parti imité de Virgile. ^Éneide, livre
à parcourir pour montrer Dante gra- premier )
cicux, après l'avoir montré terrible et 2. Le doux frottement que Dante sent
sublime. Il y a dans les vers que nous est celui de l'aile de l'ange gardien de
rencontrons maintenant une fraîcheur ce cercle. 11 efface un autre P du front
délicieuse. Landino a remarqué trés-in- de notre poète, parce qu'il sort du cer-
génieusement que le morceau est en clc de la gourmandise.
EE PURGATOir.E . CIHNT XXV. 290
CHANT XXV
Déjà était arrivée l'heure où il ne fallait pas un estropié pour monter, l'heure où le soleil avait laissé le cercle méridional au Taureau, et où la nuit l'avait abandonné au Scorpion ' ; aussi, imitant l'homme qui veut arriver promptement et qui ne s'arrête pas, quelque spectacle qu'il ait sous les yeux, nous entrâmes dans l'étroite voie qui sépare ceux qui montent Tel que le petit de la cigogne . qui soulève ses ailes , excité par le désir de voler, et les abaisse parce qu'il n'ose pas quitter le nid , tel avec une volonté ferme et interrompue , j'arrivais jusqu'à produire le mouvement de celui qui se dispose à parler. Quelque précipitée que fût notre marche, mon guide ne laissa pas de me dire : « Tire donc l'arc que tu as bandé jusqu'au fer, et lance tes paroles. >> Alors rassuré j'ouvris la bouche, et je commençai ainsi : « Comment, là où il n'est pas nécessaire de prendre de la nourriture, peut-on devenir si maigre?» — «Si tu te rappelais, dit mon guide, comment IMéléagre2 se consumait à mesure que brûlai? le tison fatal, cela ne te paraîtrait pas si âpre à comprendre; situ te rappelais par quel art le miroir suit tous les mouvements de votre image, tu trouverais flexible ce qui te semble si dur. Mais pour que ton désir soit satisfait, écoute Stace; je le conjure de guérir les plaies de ton esprit3. » Stace parla
l. Déjà, en termes plus clairs, il était consumait le tison fatal, de même la di-
deux heures après-midi, et il ne fallait viue puissance pouvaLtordonncequc les
pas être perclus pour gravir l'Apre ombres connussent la faim, là où il n'é-
nontagne. tait pas besoin de nourriture.
Il veut,dirc : de même que Me- û. Je le conjure de l'expliquer avec
léagre se consumait a mesure que se détail ce que tu ne comprends pas
300 LE PUBGàTOIRË , CflANT XXV.
d'abord ainsi à Virgile : «Si je développe à ses yeux, en ta présence, ce que l'on voit dans ces lieux éternels, n'attribue qu'à mon obéissance l'explication que je vais donner. » Ensuite il continua en ces termes : « Mon fils , si ton esprit écoute et garde mes paroles , ta vas savoir la cause de ce que tu demandes. La portion la plus pure du sang ' que les veines n'absorbent pas et qui demeure comme le superflu de la table , prend dans le cœur une vertu qui la rend propre à former les membres humains. Après une autre préparation, ce sang épuré descend dans cette partie qu'il convient plus de taire que de nommer, et se joint ou sang d'un autre dans un vase naturel. Là les deux substances se réunissent: l'une prête à subir l'impression , l'autre prête à agir par l'effet de la perfection du cœur d'où elle provient. Ce sang générateur commence son opération en se coagulant, et met en action ce qu'il est destiné à féconder. La vertu active de ce sang, devenue âme végétative comme une plante, avec cette diffé-' renceque l'opération de celle-ci est incomplète, et que celle de l'autre est parfaite, agit tellement, que déjà elle a reçu le mouvement et le sentiment, comme la plante marine, et qu'ensuite elle organise les puissances de l'homme dont elle est le germe.
i. «Dante occupé de ce qu'il vient de soixante vers, on peut, comme ilati voir, voudrait apprendre comment des plusieurs morceaux- de Lucrèce, admiûincs qui n'ont aucun besoin de se nour- rer la force de l'expression, la poésir rir, peuvent éprouver la maigreur et la de style, et l'art de rendre avec clarté faim. Stace, invité par Virgile, entre- en beaux vers, les détails les plus diffiprend de le lui expliquer.Sa théorie sur ciles d'une mauvaise philosophie « la partie du sang destinée à la repro- d'une physique pleine d'erreurs. »(//(« duction de l'homme; sur cette repro- littér., II, i76etsuiv.) duction ; sur la formation de l'âme vé- Biagioli dit au sujet de ce passage: gétative et de l'âme sensitivedans l'en- « Le poète s'était proposé pour tableau fant, avant sa naissance; sur leur dé- Vunivers: toutes les sciences, les arts, veloppement, lorsqu'il est né: sur ce les vertus, les crimes avaient a y conique devient cette âme après la mort, paraître. Quiconque enfin considérera le emportant avec elle, dans l'air qui l'en- style qu'on y apprend, si vif, si pénévironne; une empreinte et comme une trant, si élégant, aura une obligation image du corps qu'elle animait sur la proportionnée aux facultés de conecterre : tout cela n'est ni d'une bonne \oirque lui auront données la nature physique, ni d'une métaphysique saine; et l'étude. » mais dans ce morceau de plus de
«Mon fils, cette vertu, provenue du cœur du père où la nature a mis la semence de ces âmes , s'étend et se développe; mais tu ne vois pas comment l'âme sensitive peut produire l'homme. Ce point a trompé un plus sage que toi ' . Dans sa doctrine, il a séparé de l'âme la faculté de comprendre, parce qu'il n'a pas vu que son intelligence, pour comprendre, employât aucun organe corporel. Donne ton attention à la vérité que je te fais connaître, et apprends qu'aussitôt que l'embryon a reçu les organes du cerveau , le principal moteur se complaît à le regarder, s'applaudit de son art, et inspire à ce fœtus un esprit nouveau rempli d'une vertu propre à unir à sa substance l'âme sensitive, et à former une âme unique qui vit, qui sent et qui réfléchit sur ses propres actions.
« Pour être moins étonné de ce discours, considère que la chaleur du soleil, jointe à l'humeur qui coule de la vigne, produit le vin2. Quand Lachésis a épuisé sa quenouille3, l'âme se dégage de sa chair, et emporte avec elle ses facultés divines et ses facultés humaines. Les premières, telles que la mémoire, l'intelligence et la volonté, sont dans leur action plus efficaces qu'auparavant-, les autres puissances sont comme restées muettes. Sans s'arrêter, chacune des âmes , par une impulsion intérieure, se dirige vers l'un des rivages marqués par les décrets de Dieu, et c'est là qu'elles apprennent le chemin qu'elles doivent suivre. Aussitôt qu'elle y est arrivée, la vertu injormative répand à l'entour son activité, comme elle la répandait quand elle avait un corps; et de même que l'air, lorsqu'il est pluvieux , est orné de diverses couleurs par la présence du soleil qui s'y réfléchit , de même l'air ambiant prend la forme que l'âme qui s'y est arrêtée a
i. Averroès, commentateur d'Aris- parmi les Florentins Cette fois, pour
tute. nous, une telle guerre est noble, et con-
2. «Ceci a passé pour une opinion nou- doit l'Athènes d'Italie .i une immense
belle due à Galilée, et Dante avait eu gloire.» (Hist. de Dante, p. S63.)
celte opinion bien avant Galilée. Dans r,. Clotho tient la quenouille, I.aché-
la grande guerre des découvertes, on sis file, Atropns coupe le fil voit encore une sorte de guerre civile
la vertu de lui imprimer. Semblable à la flamme qui suit le feu dans tous ses mouvements, le nouvel esprit garde la forme qui lui est prescrite : c'est de ce corps aérien qu'il reçoit la faculté de l'apparence, et qu'il est appelé ombre; ensuite ses organes se forment, jusqu'à celui de la vue; dès lors nous parlons, nous rions, nous versons des larmes, nous poussons les soupirs que tu peux avoir entendus dans la montagne; notre corps prend le sentiment de nos désirs et de nos autres passions : telle est la cause de ce que tu vois. »
Nous étions arrivés au dernier cercle , et nous avions tourné à droite. Un autre spectacle s'était offert à mes yeux : là le bord de la montagne vomit des flammes que repousse un vent qui s'élève dans une autre direction; aussi il fallait marcberun à un dans la partie voisine de l'abîme, parce que d'un coté je craignais d'être atteint parles (lamines, et que de l'autre je craignais de me précipiter dans le cercle précèdent.
Mon guide disait : « Dans ce lieu il ne faut pas s'avancer imprudemment, car il est bien facile de se tromper. » Alors j'entendis chanter au sein de si âpres ardeurs .- « Dieu d'une haute clémence ' ; » ce qui me donnait un violent désir de me retourner. Je vis des âmes marcher à travers ces feux dévorants : j'avais le soin, de temps en temps, de diriger mes pas de manière que je pusse considérer les esprits, pendant que je regardais mon chemin. Après avoir chanté la dernière strophe de l'hymne, les esprits crièrent, d'une voix forte : « Je ne connais pas d'homme1',* ensuite ils recommen-
i. Commencement de l'hymne que dans le septième et dernier cercle,
l'on chante aux matines du samedi. 2- l.e poète continuant de faire chan-
Dans les anciens bréviaires, dit Lom- ter aux âmes des exemples de la vertu
b.irdi, on lit : « Summœi Deus clemen- contraire au vice puni dans chaque ccr-
tkc, » mais actuellement on lit : ■ Stim- cle, leur fait chanter ici les paroles
vue parois clementiœ. » Dante le fait chastes prononcées parla Vierge, quand
chanter aux âmes qui se purifient du elle entendit l'archange Gabriel lui
péché de luxure, parce que dans cet dire : « Ecce concipies. » Elle répondit:
hymne on demande à Dieu le don de •> (Juomodo fiet isltid, quoniaui vint»!
la pureté, luxu remoto pe.isimo. On a non cognosco?» (Luc. I.) vu pins haut que le poète est entré
cèrent l'hymne à voix basse. A peine fut-il fini, qu'ils crièrent encore : «Diane resta dans les bois, et elle en chassa Hélice, qui avait senti les atteintes de Vénus '. »
Ils reprirent leurs accords; puis ils chantèrent des exemples de chasteté d'épouses et d'époux qui avaient accompli les devoirs imposés par la vertu et par les saintes lois du mariage.
Telle est, je crois, l'unique peine de ces esprits, pendant tout le temps que le feu les brûle : c'est par de tels soins et de telles expiations que là-haut leur plaie peut être cicatrisée.
t. « Brutto meseuglio al solito, » s'é- Diane surprit cette nymphe, et Diane la
crie encore Venturi. — Hélice ou Ca- chassa de sa compagnie. ( Dicl de la
listo , fille de Lycaon et nymphe de Fable) Diane. Jupiter ayant pris la figure de
CHANT \.\V
Pendant que nous avancions ainsi l'un après l'autre , mon bon maître me disait souvent : « Prends garde, je t'en avertis encore ' . » J'avais à droite le soleil , qui , embrasant tout l'Occident , changeait sa couleur bleu-céleste en un blanc pâle. Mon ombre semblait donner à la flamme une couleur plus foncée, et je vis les âmes faire attention, tout en marchant, à cet indice merveilleux pour elles. En parlant de moi, elles commencèrent à se dire : «Ceiui-ci ne paraît pas avoir un corps aérien2. » Elles s'en assurèrent en s'approchant, avec l'attention de ne pas sortir du feu où elles devaient être brû- r lées. Un des esprits parla ainsi : « 0 toi, qui marches derrière tes deux compagnons, non pas pour arriver plus tard, mais peut-être pour leur montrer de la déférence, réponds, de grâce, à moi qui brûle dans la soif et dans le feu. Ta réponse n'est pas seulement nécessaire pour moi, mais encore pour ceux-ci qui l'attendent plus ardemment que l'habitant des Indes ou l'Éthiopien ne désire l'eau rafraîchie. Dis-moi, comment arrive-t-il que tu fasses un obstacle au soleil , comme si tu n'étais pas encore tombé dans les filets de la mort?» Un d'eux me parlait ainsi. Je lui aurais répondu surle-champ, si un autre spectacle ne m'eût frappé: je fus étonné de voir une seconde foule d'âmes qui venait à la rencontre de la première, à travers le chemin enflammé. Je re-
l. Les poètes avaient d'un cûlé la 2. Voyez ce que le poète a dit des
flamme où étaient purifiées les âmes, et ombres. Purgatoire , chant xxv, page
de 1'aulre le précipice par lequel ils r.02.
seraient tombés dans le cercle précé- « C'est de ce corps aérien qu'il rc-
dent. çoit la faculté de l'apparence. »
LE rCRGATOinE, CHANT XXVI. 30ô
marquai alors que chacune de ces ombres s'avança plus vite, qu'elles s'embrassèrent mutuellement, et repartirent satisfaites de cette courte fête; de même au milieu de leurs bataillons noirs ', les fourmis se flairent l'une l'autre, peutêtre pour s'épier ou s'enlever leur proie. Après s'être bornées à cet accueil amical, avant de se mettre en route, les âmes se fatiguèrent à crier davantage.
Celles qui arrivaient criaient : «Sodome ettGomorrhe2, » et les autres répondaient ainsi :« Pasiphaé emprunta la peau d'une génisse pour exciter la luxure du taureau 3. » Ensuite, semblables aux grues qui dirigent leur vol, les unes vers les monts Rifées 4 couverts de glace, les autres vers les sables de la Libye brûlés par le soleil , ces ombres partirent de deux côtés différents, en reprenant leurs premiers chants et en répétant les cris qu'il leur est ordonné de répéter.
Celles qui m'avaient parlé d'abord s'approchèrent de moi en montrant dans leurs traits le désir de m'entendre. J'avais remarqué deux fois ce désir, et je leur dis : « O âmes assurées de jouir un jour de l'état de béatitude, mes membres ne sont pas restés sur la terre; je n'y suis mort ni jeune ni vieux; mais ils sont ici avec moi-même, avec leur sang et leurs jointures 5. Je vais au ciel , pour n'être plus dans les ténèbres de l'ignorance : il y a au-dessus de nous une femme6 qui me fait accorder cette faveur; voilà pourquoi vous voyez parmi vous mon corps mortel. Mais si votre plus ardente volonté est bientôt satisfaite, et vous porte au ciel le plus spacieux et le
i. Quelle comparaison charmante! la seconde foule criait :<• Pasiphaé, etc.»
N'avez-vous pas vu cette curiosité in- Quelques commentateurs ajoutent des
quiète, en vous arrêtant près d'une explications positives que je passe sous
fourmilière ? La schiera bruna est le silence.
nigrum campis agmen de Virgile. A. Montagnes de la Russie septen-
•i- Sodome et Gomorrhe, villes de la trionale.
Palestine, et dont le crime fut puni par 6. Il donne ces explications pour faire
la colère céleste. bien comprendre qu'il n'a pas un corps
ô. Voyez l'Enfer, chant xii, page 48, aérien,
où il est question de la génisse artifi- c. Béatrix. Le ciel le plus spacieux et
cielle. On comprend bien que la pre- le plus rempli d'amour est l'Empyrée. inière foule criait Sodome. etc., et que
plus rempli d'amour, dites-moi, pour moi-même et pour l'instruction des autres, qui vous êtes, et quelle est cette foule qui marche maintenant derrière vous. »
Ces ombres se troublèrent comme le montagnard stupide qui regarde tout en silence, lorsque, après n'avoir habité que les rochers et les bois, il s'enville ' ; mais quand elles eurent perdu cette stupeur qui ne frappe pas longtemps les cœurs généreux : « Combien tu es heureux, reprit l'ombre qui m'avait interrogé la première, combien tu es heureux que la connaissance de notre supplice te donne une expérience salutaire pour mieux vivre ! Ces ombres qui marchent dans une direction contraire à la nôtre commirent le crime que César s'entendit reprocher2, lorsqu'au milieu de son triomphe on le saluait du nom de Heine. Elles s'éloignent de nous en criant Sodome, en se faisant ainsi des reproches à elles-, mêmes, et par cette confession elles augmentent la rigueur de leur brûlure. Notre péché fut hermaphrodite. Parce que nous ne suivîmes pas les lois humaines, parce que nous nous livrâmes à nos désirs luxurieux comme de viles bêtes, pour montrer notre opprobre, nous proférons sans cesse le nom de la femme qui, sous des ais façonnés dans la forme. d'une génisse, fut souillée comme un animal de la même nature. Tu connais nos actions, tu sais de quoi nous fûmes coupables; si tu veux connaître notre nom , le temps ne me permet pas de te le dire, et je ne le pourrais. .Te t'empêcherai cependant de regretter d'ignorer le mien : je suis Guido Guinicelli3, et
1. Le texte dit s'inurba. J'ai essayé qualia currnm prosequentes joculud inventer un mot aussi vif que concis, riter canutit , etiam vuîgatissimmn L'n Italien scrupuleux et danteggiatcur istud prominl iaverunt, etc. Il n'est pas inexorable m'a proposé s'enurbe : j'ai nécessaire de donner ici d'autres dé- .isscz osé en disant s'enville.. Je ne sais tails.
pas pourquoi s'enviller n'aurait pas s. Il a été question de ce même
quelque chose de Sévinesque- Guido dans le chant xi du Purgatoire.
2. Suétone dit dans la vie de César, (Voyez. pa^re 221, note 1.) Il était Boloehap. i\7 : « Octavius etiam quidam va- nais, et l'un des plus célèbres poêles de letudine mentis liberius dicax, con- son temps. Il avait apparemment mérité ventu maxiino, cum Pompcium regem d'habiter ce cercle. Plus bas, Dante salutasset, ipsum (Cœsarcm) reginam appelle ce fiuido son père, c'est-à-dire salutavit.»..Gallicodcniquetriumph() son père en poésie.
milites ejus inter ccetera carmina,
déjà je me purifie , parce que je me suis repeuti avant d'être arrivé à la fin de ma carrière. »
Lorsque j'entendis le nom de mon père et celui de beaucoup d'autres plus savants que moi qui ont produit des vers d'amour si doux et si gracieux, j'eus, mais avec moins de succès, la même joie que ressentirent deux tendres fils, lorsqu'ils retrouvèrent leur mère poursuivie par la vengeance de Lycurgue!. Sans entendre et sans parler, je regardais tout pensif mon maître Guido, mais je n'osais pas m'approcher à cause des flammes.
Quand je l'eus bien considéré, je m'engageai par un serment qui inspire la confiance à lui être utile en tout ce qu'il voudrait de moi. Il me dit : « Cette marque de tendresse que tu me donnes est telle que le fleuve du Létbé ne pourrait jamais me la faire oublier ou en affaiblir le souvenir. Mais si dans tes serments tu as respecté la vérité, dis-moi pourquoi ta voix et tes regards me démontrent tant d'amitié. » Je répondis : «Vos douces paroles, tant que vivra le langage que nous parlons aujourd'hui , rendront bien précieux les caractères qui les ont tracées *. » — « 0 frère, reprit Guido, celuici que je t'indique, et il me montrait du doigt une autre âme3, fut encore un meilleur poète dans sa patrie; en vers d'amour et en proses de romans, il surpassa tous ses rivaux: et toi, laisse dire aux sots que le poète du Limousin l'a vaincu 4 : ils écoutent le bruit que font les autres, plus que la vérité : et ils adoptent une opinion erronée avant que les Jjuges éclairés et les hommes raisonnables aient eux-mêmes llprononcé. Beaucoup d'anciens ont parlé ainsi de Guitton5,
!"| i. Thoas et Euménius allant à la s. Une attire Sme, Arnant, Provençal,
hfteberche d: Hypsypile leur mère, la re- fVoyeî plus bas la note qui le cdn-
■tfouvorent au moment où Lycurgue, roi renie.)
Mie Néinée. allait la faire mourir; elle 4. Ce pol'te est, selon Venturî et
1 ivait laissé mordre par un serpent I.ombardi, Gérault de Berneil ; et selon
|')phelte on . Archéinore, Mis de Ly- Grangier, Gérault de Rertlicil (Vojre2
Ihurguc, et dont on lui avait confié la pins bas la note où je cite Raynouard,
;arde. qui l'appelle diraml de Bonicil )
li S. Les manuscrits sur lesquels on a ;>. Il a été parlé de lui, chant xxi\ du
•copié tes vers seront bien précieux. l'itrqcttoirr, page Ï9C, note t.
eu lui accordant de la réputation, de cris en cris; cependant la vérité a triomphé, et la nouvelle opinion est confirmée par un plus grand nombre de juges. Mais toi, si tu jouis d'une telle faveur que tu puisses parvenir au fortuné collège gouverné par le Christ, fais dire pour moi, de la prière de Notre Père ', ce qui est nécessaire pour nous dans ce monde où nous ne pouvons plus pécher. » A ces mots , peut-être pour laisser la place à celui qui était près de lui, il disparut dans le feu, comme le poisson s'enfonce dans l'eau. Je m'adressai à l'esprit que Guido m'avait montré du doigt5, et je lui dis que je désirais obtenir la faveur de savoir son nom. Cet esprit commença à répondre gracieusement en ces termes: « Votre courtoise demande me plaît tant5, que je ne puis
\. Fais dire pour moi la prière de Notre l'ère qui êtes aux deux, excepté les deux dernières oraisons, et ne nos inducas in tentationem, sed libéra nos à malo, qui ne sont pas utiles aux âmes du Purgatoire, parce qu'elles ne peuvent plus succomber à la tentation, ni craindre les embûches du malin esprit.
Malo, suivant beaucoup de commentateurs, signifie le malin esprit. On a vu que le Pater est paraphrasé tout au long au commencement du chant xi.
iVoycz page 222)