A Daniel Arnaut. Ce poète répond en vers provençaux
;. Voire courtoise demande me plaît tant-
•< Dante, assure Lombardi, en se laissant interrompre par Guido, qui vient de faire l'éloge d'Arnaut, donne à entendre que les poètes italiens s'étaient perfectionnés en imitant les poètes provençaux. »Cet aveu, 'plein de bonne foi, mérite d'être loué. Ginguené a donc bien raison de dire « ceci indique clairement l'influence qu'avaient eue les troubadours sur la poésie italienne , dans les premiers temps, et l'admiration que Dante conservait pour eux à une époque où c'était bien de lui ( Dante) qu'on pouvait dire qu'il les avait surpassés tous. Il les aurait égalés dans leur propre langue : aussi met-il dans la bouche d'Arnaut une réponse
en huit vers provençaux. » {Hist. littér., II, page 178 et suiv.)
Venturi observe qu'Arnaut parle ici « in lingua giannizzeru, parte proven zale e parte Catalana , accozzando iiisieme il perjldo francese, col pessimo spagnuolo. » Quoi qu'en dise Venturi, un Français doit lire ces versavec plaisir dans le poème, et vraiment on ne sait pas pourquoi Dante n'y a pas inséré quelques vers français de ce temps-là.' Une semblable fantaisie pouvait lui passer par la tétc- (Voyez Enfer, chant xv, p. «e, not. 2 , ce que Brunetto, maître de Dante, dit dans son Trésor de la langue française d'alors : «François est plus delctaubles lewjages et plus commuits que moult d'autres."
Baynouard, de l'Académie française, haute et puissante et inattaquable autorité en ce qui concerne là langue provençale, a composé une importante explication de ce passage; il l'a intitulée: « Rétablissement du texte de la Divine Comédie, 26e chant du Purgatoire, où le troubadour Arnaut Daniel s'exprime en vers provençaux.»
Baynouard y place une notice excellente sur Giraud de Borneil qui jouissait alors d'une immense réputation, et il remarque avec insistance que Dante a su combattre cette opinion générale pour accorder la préférence à Arnaut Daniel-
ii ne veux me cacher à vous : je suis Arnaut qui pleure et •ais chantant ;je vois avec chagrin ma folie passée; mais \e vois avec transport le bonheur que j'espère à l'avenir. Maintenant je vous supplie , par cette vertu qui vous guide iu sommet , sans que vous éprouviez le tourment du froid ni celui du chaud, qu'il vous souvienne de soulager ma douleur.»
Ensuite il se perdit dans le feu qui purifie les âmes.
Les personnes qui voudront connaître des détails plus circonstanciés que Je n'ai pu donner ici, trouveront ce travail si intéressant dans un des numéros du Journal des Savants, mois .de février 1830.
Comme j'ai traduit le discours d'Arnaut sur le texte recomposé par Raynouard, je crois devoir donner ce même texte que beaucoup d'éditeurs nouveaux ont adopté déjà en Italie, et qui parait celui qu'il faut préférer pour toutes les futures éditions de Dante. On permettra aux Français qui subissent respectueusement la loi péninsulaire
dans tout ce qui concerne les variantes de la Divine Comédie, on permettra aux Français de défendre ici la restitution donnée par l'un de leurs compatriotes, le plus versé dans la connaissance d'une telle question. Dante a dû écrire ainsi ces vers :
Tan m'obtllis vostre cortea deman Cti* ieu non me pu*ic ni m »oil • Itu sut ArnauU che plor e T»i cal Consiroj «ci la passada follor E Tfi jauien lo joi qu'eaper denan Aras vos prec , per aqucla valor
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CHANT XXV11
Le soleil lançait ses premiers rayons ' là où son créateur répandit le sang qui nous racheta de nos fautes , à l'heure où l'Èhre roule ses eaux sous la Balance, et où le Gange vomit ses flots enflammés par le midi; et pour nous le jour finissait, quand l'ange de Dieu2 nous apparut plein de joie; il était hors de la flamme, et chantait d'une voix plus éclatante que celle des mortels : « Heureux ceux qui ont un cœur purz\ » Ensuite il dit, quand nous fumes près de lui : « Ames saintes , on ne passe pas outre , si auparavant le feu ne vous mord; entrez dans les flammes; ne soyez pas sourds à la voix que vous allez entendre plus loin. » Ces paroles me glacèrent de terreur, et je devins froid comme celui qui va être déposé dans la terre. Je levai mes deux mains en signe d'étonnement , regardant ces flammes , et me rappelant vivement
i. Le soleil allait éclairer Jérusalem, et comme Jérusalem est l'antipode du lieu où se trouvait le poète, il veut dire que la nuit allait commencer à étendre son voile sur le Purgatoire. A cette même heure, l'Èbre, fleuve de l'Espagne, roule ses ondes enflammées sous le signe de la Balance ; et le Gange, fleuve des Indes, vomit ses flots ardents, parce qu'il est midi dans cette partie de la terre. Cette autre citation du Gange prouve ce que j'ai dit à propos de la croix du sud. {Purgatoire, chant i , page 170, note 1.)
2. L'ange commis à la garde de ce cercle. Dante a traversé tous les cercles, sans éprouver aucune résistance ; mais il parait qu'il avait mérité une purification particulière , et assez solennelle, dans le cercle de la luxure.
L'ange lui ordonne à lui-même de traverser les flammes. Cependant il n'a pas porté les fardeaux dans le premier cercle ; il n'a pas été revêtu du manteau fatal dans la prison des envieux ; il n'a pas été obligé de s'arrêter au milieu de la fumée épaisse et amère qui obscurcit le cercle de la colère, ni de courir avec ardeur dans le cercle de la paresse; enfin il n'a pas été renversé ù terre dans le cercle de l'avarice, ni forcé de tourner sur le sol rocailleux du cercle de la gourmandise; mais l'amant passionné de Béatrix, de Gentucca, et peut-être de beaucoup d'autres, se condamne ici lui-même, et il y a dans cet épisode une bonne foi maligne qui mérite d'être remarquée.
s. Beati mundo corde, quia ipsi Deum videbunt. (Saint Matthieu.)
LÉ PURGATOIRE, CUANT XXVII. oll
les corps humains que j'avais vus condamnés au supplice du feu '. Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me dit : « Mon fils , ici l'on peut souffrir un tourment et non pas la mort. Souviens-toi, souviens-toi : si je sus garantir ta vie sur les épaules de Géryon 3, que ne ferai-je pas maintenant que je suis près de Dieu ! Tiens pour certain que si tu étais mille années dans ces flammes, tu ne sentirais pas brûler un de tes cheveux; et si tu crois que je te trompe, assure-t'en toi-même en approchant de ce feu un pan de ton vêtement. Dépose désormais, dépose toute crainte; tourne par ici , et continue ta route avec sécurité. » Mais je me tenais immobile, malgré ce que me prescrivait ma conscience. Quand Virgile vit que j'étais ainsi arrêté avec une sorte d'obstination, il se troubla un peu, et dit : « Mon fils, entre Béatrix et toi , il n'est que cette muraille 3. »
De même qu'au nom de Thisbé, Pyrame, prêt à mourir 4, ouvrit les yeux , et la regarda sous le mûrier, qui depuis produisit des fruits noirs , de même ma dureté étant vaincue , je me tournai vers mon sage maître, en entendant ce nom qui
i. Il devait aussi se rappeler les expressions terribles de la sentence lancée eontrs lui: « Igné comburalur sic quàd moriatur. » Cette sentence est citée par Tiraboschi, et porte la date du 10 mars 1501 , ce qui veut dire au- Jourd liai 10 mars 1302, parce qu'alors, pour les Florentins, l'année commençait le 23 mars. ( Voyez. Hist. de Dante, :s, et plus haut Purgatoire, chant xx, pas?. 272, note.)