Voyez Enfer, chant xvir, page 7S
3. Due telle réflexion devait précipiter dans les flammes un homme comme notre polHe ; cependant il balance encore , puisque Virgile ajoute : « Corne ! volemci star di quà? -Alors Dante se décide, mais il trouva la chaleur de la flamme si âpre et si forte, que pour se UhratChir, il se serait jeté dan-; une chaudière de verre bouillant. Virgile continue de l'encourager, lui parle de Béatrix, et lui dit: « Il me semble déjà voir ses yeux. •• Ginguené observe qu'il y a un grand charme dans ce souvenir
puissant et irrésistible d'une passion si ancienne et si pure. « En s'échappant pour la dernière (ois, ajoute ce critique judicieux et spirituel, en s'échappant de ce séjour ou le sentiment de l'espérance est toujours flétri par le spectacle des peines, le poète désormais, tout entier a l'espérance, parait s'élancer dans un cercle tout nouveau d'idées, de sentiments et d'images : entouré, par la force de son imagination créatrice, d'objets riants et mystérieux, il donne à son style, pour les peindre, la teinte même de ces objets. Sa marche, son repos, ses moindres gestes sont fidèlement retracés, il puise ses comparaisons, comme ses images, dans les tableaux les plus simples et les plus doux de la vie champêtre. •> (Hist. litt., Il, iso.)
4. Voyez la fable des deux jeunes Babyloniens, l'yrainc et Thisbé. (Ovide, Met, liv. IV.) Le minier, qui produisait des fruits blancs, produisit ensuite des fruits d'une couleur vermeille.
312 LE TURGiTOlllE, CDANT XXVII,
domine toujours dans mon cœur; alors il remua la tête , et dit: «Hé bien! voulons-nous donc demeurer ici?» Ensuite il me sourit comme on fait à un enfant qu'a vaincu l'offre d'un fruit. Mon guide me précéda pour entrer dans le feu , en priant Stace, qui avait toujours marché avant moi, de ma suivre à son tour. Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais jeté, pour me rafraîchir, dans une chaudière de verre bouillant, tant la chaleur était démesurée. Pour me donner du courage, mon père chéri me parlait de Béatrix en marchant, et me disait : « Il me semble déjà voir ses yeux ! » Nous étions guidés par une voix qui chantait; en la suivant, nous sortîmes des flammes, et nous arrivâmes là où l'on montait encore. Il partit d'une lumière voisine, que je ne pus regarder fixement, une voix qui dit : « Accourez, les bénis de mon père '. » La même voix continua ainsi : « Le soleil va disparaître; le soir approche; ne vous arrêtez pas; regardez bien votre chemin avant que l'occident soit plongé dans les ténèbres. » Le sentier montait droit devant nous ; mon ombre, formée par le soleil qui baissait, précédait mon corps. A peine avions-nous franchi quelques marches, que mes guides et moi nous vîmes, à la hauteur de l'ombre , que le soleil disparaissait. Avant que l'horizon se fut revêtu des mêmes couleurs dans toutes ses immenses parties, et que la nuit eût également distribué partout ses ténèbres, nous nous fîmes chacun un lit d'un degré; mais c'était moins le plaisir de nous arrêter que l'âpreté de la montagne qui nous ôtait la faculté de continuer le chemin.
Telles que les chèvres qui, avant d'avoir pris leur pâture, se sont hasardées, avec témérité, sur la cime des montagnes, et ensuite, pendant la chaleur du jour, ruminent silencieusement à l'ombre , gardées par le pasteur appuyé sur la houlette avec laquelle il doit les protéger; tel que le berger qui veille la nuit autour de son troupeau pour que les bêtes fé:
i. Parole» de Jésus-Christ dans saint Matthieu, chapitre XXV.
LE PURGATOIRE, CUANÎ XXVIt. 313
roces ne viennent pas le disperser : tels nous étions tous trois entourés de toutes parts par la montagne, moi comme la chèvre, et mes guides comme les bergers1. On ne pouvait que difficilement voirie ciel; mais, dans le petit nombre d'étoiles que j'apercevais, je remarquais qu'elles étaient plus claires et plus grandes qu'à l'ordinaire.
Pendant que j'étais occupé à les regarder et à ruminer en moi-même, je fus surpris par le sommeil, par ce sommeil messager, qui souvent rapporte les événements avant qu'ils arrivent.
A l'heure, je crois, où Cythérée 2, qui paraît toujours brûler d'un feu d'amour, commençait à s'élever sur l'horizon de la montagne, il me parut que je voyais en songe une femme jeune et belle qui cueillait des fleurs dans un pré, et qui disait en chantant : « Quiconque demande mon nom , saura que je suis Lia3, et que je tresse une guirlande de mes belles mains. Ici je me pare pour me plaire à moi-même, quand je me réfléchirai dans le miroir divin; mais ma sœur Rachel ne quitte jamais le sien et le contemple tout le jour; elle prend plaisir à y considérer ses yeux célestes, comme moi je m'étudie à m'orner de mes mains : il lui plaît de contempler, à moi d'agir. »
Déjà l'aube qui est agréable aux pèlerins , d'autant plus qu'ils se rapprochent de leur patrie , dissipait les ténèbres et non sommeil : je me levai en voyant les maîtres respectables léjà debout. Virgile me dit : « Ce doux fruit4 que les mortels echerchent avec tant d'avidité, doit aujourd'hui apaiser ta aim. » Jamais généreuses étrennes ne firent plus de plaisir <ue ces mots. Mon désir d'arriver s'augmentait d'un tel dé-
i. Quel charme dans cette naTveté ! s. Lia, fille de t.aban, première femme
oi comme la chèvre, et lues guides du patriarche Jacob. — Rachel , autre
imiue les bergers! Ginguené a eu lillc de I.aban et seconde femme de .la
l.ison de louer le» comparaisons qui cob, prise ici pour la ue conteinpla-
liondentdans ce passage. (Voyez plus tive.
I ut, pag. mi, note s.) 4. Les biens célestes.
\i. Au lever de l'aurore.
314 LE rUftCATOIRE, CHANT XXVII.
sir, qu'à chaque pas je sentais s'accroître les ailes nécessaires à mon vol.
Quand nous eûmes parcouru l'escalier sacré, et que nous eûmes atteint la partie la plus élevée, Virgile fixa sur moi ses regards , et me dit : « Mon fils , tu as vu le feu éternel ' et les flammes qui n'ont qu'un temps, et tu es arrivé à un point où, par moi seul, je ne discerne plus rien. Je t'ai conduit ici avec toutes les ressources de mon esprit et de ma science. Prends pour guide maintenant ta volonté, qui ne peut plus te tromper : tu es sorti des voies difficiles et ténébreuses. Vois le soleil qui éclaire ton front, vois l'herbette , les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit d'elle-même : en attendant que ces beaux yeux, qui, par leurs larmes, m'ont envoyé vers toi, viennent pleins de joie dans ce séjour, tu peux t'asseoir ou marcher parmi ces fleurs. N'attends plus que je te parle ou que je t'instruise. Ton libre arbitre est droit et sain; tune pourrais que faillir en ne le suivant pas pour règle : aussi je te couronne roi et te mitre père spirituel de tes propres pensées -. »
i. Rien de plus touchant et de plus tendre que ce discours de Virgile, c'est une espèce de récapitulation très-abrégéc du voyage en enfer et dans les cercles du Purgatoire.
Jacques de La Lana prétend que dans les derniers vers, au lieu de >• perch'io te sopra te corono et mitrio, » il faut Uyc:" Perch'io te sopra vie corono e mitrio. » Et il l'explique ainsi : « Tu rc- « cevras, à cause de cette Comédie, plus •■ d'honneur que moi, car je n'atteins «pas, par ma science, aussi liant que « tu t'élèveras. «-Le même commentateur ajoute : « Il en faut conclure que « Dante se fait poète plus excellent que «■ Virgile.» Mais cette explication n'est pas supportable. Dans plus de quarante éditions que j'ai consultées, et particulièrement dans toutes les éditions d'après Lombard), et dans l'édition d'Udine et tant d autres, il y a te sopra te; Dante n'a pas à se reprocher une fatuité telle
que celle qu'on suppose ici. 11 était homme, quoi qu'on en dise, de trop bon goût, pour mettre une pareille impertinence dans )a bouche de Virgile.
Tout ce discours du sage de Mantoue a cela de charmant qu'il nous prépare a la disparition de l'aimable guide, qui en effet n'a plus rien à faire, connue païen, dans les régions où Dante va s'élever.
2. Je sais bien que le mot mitre SW est français, mais comme Dante a dit mitrio, je hasarde cette liberté dont le poète seul sera responsable, et je l'ai mise d'ailleurs sous la protection des expressions les plus nobles de notre langue. Car y a-t-il rien de plus brillant que les mots couronne et mitre! Ici pour ce dernier mol je ne demande ex euse a personne, et je suis, certainement, tout à fait en règle avec la page SI4 du Dictionnaire de f.lcadcmic, tome second.
CHANT XXVIÏ1.
Désirant chercher de toutes parts la forêt divine qui est ornée de plantes si belles et d'ombrages si frais, et dont la verdure tempérait l'éclat du jour naissant, je m'avançai lentement, lentement, sans attendre davantage, en marchant, à travers la campagne , sur un sol qui exhalait des odeurs délicieuses.
Un vent léger, qui n'était soumis à aucune altération , me frappait le front comme un doux zéphyr, et agitait les feuilles du côté où se forme la première ombre sur la montagne sacrée ' : mais elles n'étaient pas tellement agitées que les oiseaux qui habitaient la cime des arbres, cessassent leurs doux concerts. Pleins de joie ils accueillaient la naissance de l'aurore par des chants, au milieu des feuilles qui semblaient répondre à cette mélodie. Tel est le bruit qui se répand , de rameau en rameau, à travers la forêt de pins de Chiassi2, quand Éole met en liberté le Sirocco.
Mes pas, quoique ralentis, m'avaient déjà conduit dans l'antique forêt; mais je ne pouvais reconnaître comment j'avais pu y entrer. Je vis le chemin interrompu par un ruisseau qui, coulant à gauche, rafraîchissait mollement l'herbe de [ses rives. Toutes les eaux de la terre, les plus pures, paraîtraient troubles à coté de celle-ci, où tout se réfléchissait à jl'instant, quoiqu'elle coulât rembrunie, rembrunie, sous j une ombre perpétuelle qui n'y laissait pénétrer ni le soleil ni
Du côté de l'Occident. Borne. Un célèbre médecin de cette
Située sur le bord de PAdrialiquc, ville disait: " l,a tramonttuia ( le vent
[tarés de Ravenne — Sirocco, vent humide du nord) said [buomt , il Sirocco è
S lu sud-est. Il régne fréquemment à l'amico
la lune. Je m'arrêtai, et mes yeux s'avancèrent au delà du fleuve pour y considérer la grande variété des arbres verdoyants. Là, de même qu'il apparaît souvent à l'esprit un spectacle qui absorbe toute l'attention, il m'apparut une femme solitaire qui chantait en cueillant les fleurs dont le chemin était orné. Je parlai ainsi : « 0 toi, vierge si belle, qui t'embrases h des rayons d'amour, si je dois en croire les traits qui peignent ton cœur, daigne approcher sur le bord de ce ruisseau, pour que je puisse comprendre ce que tu chantes. Tu me rappelles Proserpine ' dans le temps où sa mère la perdit, et où elle-même perdit le printemps de la terre. »
Ainsi que se tourne la danseuse légère, qui effleure le sol avec grâce, en paraissant ne faire aucun mouvement, et glissant à peine un pied devant l'autre, la jeune femme se tourna vers moi à travers les fleurs resplendissantes des couleurs de l'or et de la rose, semblable à une vierge qui abaisse ses yeux modestes : puis elle m'accorda ma demande, en s'approchant tellement que j'entendis distinctement ses douces paroles.
Aussitôt qu'elle fut arrivée sur le bord où l'eau baigne les fleurs, elle me fit le don de lever ses yeux. Je ne crois pas qu'il ait brillé une aussi vive lumière sous les sourcils de Vénus , que blessa par mégarde son fils qui n'a pas J'habitude de hlesser sans malice2. La vierge me souriait, de la rive droite du fleuve, et continuait de cueillir les fleurs que la terre produit sans semence. Il ne nous séparait que de trois pas; mais l'Hellespont où passa Xercès3, dont l'exemple devrait servir de frein à tous les orgueils humains, n'excita
I. Voyez les Métamorphoses d'Ovide, fers perdit le printemps, la saison pen-
liv. V. On lit dans la partie mytholo- dant laquelle Pluton l'avait trouvée
gique de la Biographie universelle, cueillant des fleurs.
que Proserpine, fille de Jupiter et de ». Voyez les Métamorphoses d'Ovide,
Cérès, cueillait des narcisses accompa- liv. X, vers iss.
gnée de Vénus, de Junon, de Minerve, s. Xercès avait fait disposer un pont
des nymphes et des sirènes, quand elle de bateaux sur l'Hellespont. — Léandrc
fut enlevée par Pluton; alors suivant habitait Abydos sur la côte d'Asie, et
que veut dire Dante, Cérès perdit sa Héro qu'il aimait, habitait Scstos sur
lille, et Proserpine emportée aux en- les côtes d'Europe.
LE PCItGATOIUE, CHANT XX VIII. 317
pas plus le dépit de Léandre qui se jetait à la mer entre Sestos et Abydos, que ce fleuve qui alors ne s'ouvrit pas devant moi. Elle nous parla en ces termes : « Vous êtes ici étrangers ', et vous croyez peut-être que je ris de vous , parce que je souris dans ce lieu choisi pour être le nid de l'humaine nature ; mais le psaume où il est dit : « Fous m'avez réjoui 2, » doit lever le voile qui cachait la vérité à votre entendement. Toi qui es devant, et qui m'as priée de parler, dis, veux-tu quelque autre explication de moi? Je suis venue pour répondre à tes questions; qu'il te suffise de le savoir. »
Je parlai ainsi : « Cette eau et le bruit que j'entends dans la forêt combattent en moi une foi toute contraire que l'on m'a communiquée3.» La vierge reprit: «Je te dirai quelle est la cause de ton étonnement , et je dissiperai les ténèbres qui obscurcissent ta raison.
«La souveraine béatitude, qui ne se complaît qu'en ellemême, créa l'homme innocent et porté au bien , et lui donna ce lieu pour arrhes de la paix éternelle. A cause de sa faute, l'homme demeura ici peu de temps ' ; à cause de sa faute, il changea en plaintes et en gémissements une joie honnête et des plaisirs purs : afin que les désordres que nécessitent, plus bas, les exhalaisons de l'eau et de la terre, qui sont produites par la chaleur du soleil, ne vinssent pas troubler l'homme dans ce séjour, ce mont fut ainsi élevé vers le ciel, et il est exempt de ces révolutions de l'atmosphère, depuis l'espace qui s'étend ici jusqu'à la porte qui le ferme. Or, comme, dans
i . Dante ne nous parle plus des deux porte du Purgatoire, jusqu'au haut de la
poètes; mais ils le suivaient, et la montagne, l'air n'éprouve aucune alté-
vierge voit trois personnages s'avancer ration des pluies, des vents, etc. Voyez
vers elle. chant xxr, page 879.
2. Dans le psaume 9i, v. 8, on lit : 4. Le lieu dans lequel se trouve le
■< Delectasti me. Domine , in factura poëte est le Paradis terrestre, on
tvâ et in operibus maninim tuarum l'homme resta peu de temps. Il ne fallut
exaltabo- » l.a belle vierge veut dire : que sept heures, de l'aube jusqu'à midi,
■ Le texte de ce psaume donne à en- pour qu'Eve fut tentée , .devint gonr-
tendre pourquoi ici on s'arrête et pour- mande, fit cueillir la pomme par Adam,
quoi on y goûte des joies ineffables. ■> la mangeât, et se vit chassée du l'.i-
;. Stacc a dit au poète que depuis la m dis
SIS le riau.uoiiu'. , CHANT xxviii.
ce circuit immense, l'air, s'il peut parcourir le tour du cercle à cette hauteur qui n'est sujette à aucune altération, est mis en mouvement avec le premier mobile', un tel mouvement en imprime un à la rorêt, parce qu'elle est touffue. La plante frappée cause le vent qui, en tournant, produit lui-même une secousse. L'autre terre2, suivant qu'elle est digne, ou par elle-même, ou parle ciel dont elle obtient les influences; conçoit et produit dés fruits de diverse nature. A près avoir entendu cette explication , on ne serait pas étonné de trouver des plantes sans en avoir auparavant connu la semence. Tu dois savoir que la plaine sacrée où tu te trouves est remplie de toutes sortes d'arbustes couverts de fruits qu'on ne recueille point sur la terre. L'eau que tu vois ne provient pas d'une source entretenue par des vapeurs retombées du ciel, comme les eaux d'un fleuve qui perd et recouvre ses ondes; mais elle sort d'une fontaine invariable et éternelle qui retrouve dans la volonté de Dieu tous les flots qu'elle verse par ses deux canaux. De ce côté elle descend avec une vertu qui ôte la mémoire du péché; de l'autre elle donne le souvenir de chaque bienfait; d'un côté elle s'appelle Lèthé3, et de l'autre Eunoë. Ces fleuves ne produisent leur effet que quand on a bu de tous les deux. Leurs eaux ont une saveur qui surpasse celle des autres, et quoique tu doives être assez satisfait pour que je ne t'entretienne pas
i il est diflicile ici de suivie le rai- entraîné avec le premier mobile en resonncment de la belle vierge qui parle çoit le mouvement que tu entends dans avec Dante, et que tous les commenta- la foret. » Pourquoi des idées aussi leurs assurent être la comtesse Ma- douces, aussi suaves que celles qui sont thilde. qui enrichit l'Église de Rome de répandues dans ce chant avec une traitant de bienlaits Le poète appellera cheur de style, vraiment admirable, clairement cette femme Mathilde, plus sont-elles gâtées par des taches aussi !oin, chant xxxrn, vers 1 19 : elle veut multipliées, et des définitions physiques dire, « il est vrai, comme l'a prétendu si obscures?
Stac'e, que l'air dans cette partie de la 2. L'autre terre, la terre que les hom-
iDontagne n'est pas agité par les vents, mes habitent
etc.; mais il éprouve une sorte d'agita- 5. I.clhé. mot dérivé du grec, Avjâï],
tion, parce qu'il est entraîné dans le qui veut dire oubli : Eunoë, également
tourbillon du premier mobile qui gra- dérivé du grec, Euvoia:, et qui veut
vite d'Orient en Occident avec tous les dire, suivant Lombardi, Buona mente,
autres cieux placés au-dessous. L'air et bon entendement, suivant Grangier.
LE rURGATOIKE, CHANT XXVIII. 319
davantage, je t'accorderai, par une grâce particulière , un corollaire ' ; et je ne pense pas que mes paroles te soient moins précieuses , parce que je t'aurai parlé plus que je ne t'ai promis. Les poètes qui ont décrit autrefois l'âge d'or et son état heureux, ont peut-être placé ce lieu sur le Parnasse. Mais c'est ici que les premiers hommes vécurent dans l'innocence * ; ici ils trouvaient un printemps continuel 3 et les fruits les plus exquis. Cette eau enfin est le nectar tant célébré. »
Alors je me tournai vers mes poètes chéris !, et je vis qu'ils avaient souri à ces dernières explications; ensuite je fixai mes yeux sur la femme belle.
i.« Corollaire, proprement, signifie un « fie»' erat œternum , » et a cet autre
u chapeau compost; de toutes sortes de passage: «Jam fluminu neclaris ibant.»
« fleurs qui soit comme une couronne ; 4.11 nous rappelle que Virgile et Stacc
I « mais par métaphore se prend pour une sont encore auprès de lui. Comme ils
[«conclusion qui embrasse toutes les n'ont pas parlé depuis longtemps . on
« choses susdites. .• (Grangier.) pouvait croire qu'ils l'avaient quitté. Il
2. Adam et Eve habitèrent ce lieu. lixe ensuite les yeux sur la (erqine belle,
3. Il fait allusion a ce passage d'Ovide : sur la Vierge qui cueillait des fleurs.
320 LE rURGATOIHE, CITANT XXIX.
CHANT XXIX
La Vierge finit par chanter, avec l'accent d'une femme enflammée d'amour, ces saintes paroles : « Heureux ceux dont les péchés sont remis ». » Et telle que ces nymphes qui s'échappent dans les forêts, les unes pour voir, les autres pour fuir le soleil , elle s'avança contre le cours du fleuve eu côtoyant ses hords; et j'imitais, en la suivant d'un petit pas, sa marche ralentie. Nous eiimes à peine, nous deux, achevé cent pas, que les deux rives du fleuve tournèrent, et que je pus continuer de marcher au levant. Nous nous avançâmes, encore pçu de temps, et la Vierge se tourna tout à fait vers i moi et me dit : « Frère, regarde et écoute. » Une lueur subite traversa la forêt dans toutes ses parties, et je crus que c'était '■ un éclair; mais comme un éclair s'évanouit aussitôt qu'il a I paru, et que cette splendeur continuait de briller, je disais [ en moi-même : « Quel est ce spectacle? » Une mélodie douce récréait l'air lumineux : un juste zèle me fit alors blâmer la hardiesse d'Eve 2. Là où le ciel et la terre obéissaient à Dieu, cette femme seule, qui venait à peine d'être formée, ne put souffrir aucun voile 3 : si elle s'était soumise pieusement à son devoir, j'aurais senti plus tôt et plus longtemps les ineffables voluptés de ce séjour. Tandis que je m'avançais, tout interdit, parmi tant de prémices du plaisir éternel, et que j'avais le désir de goûter des joies nouvelles, tout l'air me parut s'enflammer devant moi sous la verdeur des rameaux, f et je compris que le doux son que j'avais entendu était un»
t. Paroles du psaume si. 3. Aucun voile d'ignorance. Èvc
•i. Parce qu'elle nous a fait perdf e un voulu trop savoir, et elle a fait commet siyour aussi enchanté. tre le même péché à soi' époux.
chant mélodieux. 0 Vierges saintes « ! si jamais, pour obtenir vos faveurs , j'ai supporté la faim , le froid et les veilles , une nécessité veut que j'implore ici votre secours. Il faut que la fontaine d'Hélicon m'abreuve de ses eaux inspiratrices, et qu'Uranie et ses sœurs accourent à mon aide, pour que je puisse dignement préparer et mettre en vers des choses fortes à penser. La longue distance me fit croire ensuite que j'apercevais sept arbres d'or; mais quand je fus si près que cet objet sur lequel mes sens me trompaient fut pour moi facile à distinguer, la vertu qui prépare à la raison l'aliment de ses observations2 m'apprit que je voyais des candélabres, et que les voix chantaient Hosanna3. Le bel ordre de ces candélabres leur donnait un éclat plus brillant que celui de la lune , lorsqu'elle paraît à minuit dans son plein, et par un temps calme. Rempli d'admiration, je me retournai vers le bon Virgile ', et je vis que ses yeux n'annonçaient pas moins U'étonnement que les miens. Je reportai mes regards sur les [îauts candélabres qui s'avançaient avec plus de lenteur que es jeunes épouses >. La Vierge me cria : « Pourquoi te comlais-tu seulement à regarder ces vives lumières , et ne conidères-tu pas ce qui les suit? » Alors je vis des personnages êtus de blanc suivre ces candélabres comme leurs guides, smais la blancheur de leurs vêtements n'a pu être imitée îr la terre. L'eau réfléchissait ce doux éclat, et comme un
Il ne faut pas chicaner le poète sur quitte Dante, et le poêle ne parait pas
te intervention des divinités prof.i- soupçonner que Virgile l'abandonnera
t : on doit y être accoutumé. Il invo- sitôt.
: les Muses.— L'Hélicon, sommet du «. « Les nouvelles épouses, dit Gran-
•nassc où nait la fontaine de Pégase, gier, ont de coutume, pour garder quel-
liée aux Muscs. — Uranie, qui préside que modestie et gravité, de cheminer
choses célestes. lentement. » — <• Les nouvelles épouses,
La vertu estimative, dit Lombardi. reprend Venturi, vont lentement, pour
itelligence. suivant Venturi. ne rien déranger à leur toilette et à la
! Mot hébreu qui signifie saulve. grande quantité d'ornements qu'elles
■ .'inilie, ou foy nous saulues, ou no- portent, et qu'elles ne sont pas habi-
Isalvt. Nom attribué à Jésus-Christ. dues à porter. «
\anna ftli Dei, osanna in excelstt. n r;e tableau de Dante rappelle la no-
|ngier.) bleet touchante rnnipn«itimi des noces
Il y a ici un art prodigieux. Virgile Udobr.indincs. tris eorif/e, mais il n'a p,i< encore
miroir, si je la regardais , elle réfléchissait aussi à gauche les traits de ma personne. Quand, de mon côté, je fus arrivé à un point où le fleuve seulement me séparait de ce cortège, je m'arrêtai pour mieux considérer ce spectacle; je vis alors des flammes se détacher des candélabres, et s'approchei comme des pinceaux qui laissaient derrière eux l'air empreinl de leurs vives couleurs, et le chargeaient de sept lignes offrant les teintes de l'iris et celles de la ceinture dont esl ornée la nymphe de Délos '. Ces lignes colorées s'étendaient au delà de ma vue, et autant qu'il me semblait, le premiei candélabre était éloigné de dix pas du suivant. Sous ce béai ciel que je viens de décrire, marchaient, deux à deux, vingt quatre vieillards couronnés de lis; tous, ils chantaient : « Soh bénie entre les filles d'Adam * ! Que tes beautés soient bénies éternellement!» Après que tous ces personnages élu.1 eurent tratersé la prairie qui était devant moi, couverte d< fleurs et de frais gazons, je vis, comme on voit dans le cié les étoiles succéder aux étoiles, quatre animaux s'avancei couronnés de feuilles verdoyantes; ils avaient chacun si: ailes dont les plumes étaient remplies d'yeux, comme seraient ceux d'Argus, s'ils étaient vivants. Lecteur, je ne dé: pense plus mes vers à décrire la forme de ces animaux mys térieux; la nécessité me force ici à être précis, mais li Ézéchiel 3 qui les dépeint tels qu'il les vit venir des froide régions, au milieu des vents, des nuages et des flammes: il étaient tels qu'il les a décrits dans sa prophétie, à l'exceptio. des plumes, pour lesquelles je suis d'accord avec Jean, d^ s'éloigne du rapport d'Ézéchiel. Entre les quatre animaux on voyait un char triomphal porté sur deux roues, et train par un griffon : ses ailes étendues au delà de la vue , s'éle vaient au-dessus de la ligne de feu du milieu, et les trois < trois autres4, sans les rompre. Dans une portion du corps <3
i. La nymphe de Délos, la lune. s. Voyez Ézéchiel, cap. I.
2. Paroles de l'archange Gabriel à -t. Il y avait sept candélabres dont
la Vierge Marie. détachaient sept lignes de feu ; les ail
ce griffon qui avait la forme de l'aigle , les membres étaient d'or; dans l'autre, ils étaient blancs mêlés de pourpre. ISonseulement Rome ne rejouit pas l'Africain ni même Auguste1 dans un char si brillant; mais celui même du Soleil n'aurait pas répandu tant d'éclat, celui du Soleil que l'ignorance laissa foudroyer par la justice secrète de Jupiter, qui accorda cette grâce aux prières de la Terre suppliante. Du côté de la roue droite, on voyait danser en rond trois femmes : l'une était si rouge, qu'on l'aurait à peine distinguée dans le feu; l'autre semblait avoir des chairs d'émeraude; la troisième avait la blancheur de la neige fraîchement tombée : elles étaient guidées tantôt par la femme blanche, tantôt par la femme rouge; et pendant que chantait cette dernière, les autres continuaient de danser en rond avec plus ou moins de vélocité. A la gauche du char, on voyait danser quatre autres femmes habillées de pourpre : elles suivaient, une d'elles qui avait trois yeux à la tête. Après ce spectacle, je vis deux vieillards différemment vêtus, et tous deux dans ine attitude vénérable et tranquille. L'un paraissait avoir îabit des disciples de ce grand Hippocrate dont la nature présent aux êtres animés qui lui sont le plus chers. L'autre nontrait un soin différent en tenant une épée brillante et guë qui m'effraya , quoique je fusse de l'autre côté du euve. Je vis ensuite quatre personnages d'une humble confiance, et derrière eux, j'aperçus un vieillard seul qui doriait, mais avec une figure vive et spirituelle : les septderiers avaient les mêmes vêtements que les vingt -quatre ftniers; mais des couronnes de lis n'ornaient pas leurs tes. Ils portaient des tresses de roses et d'autres fleurs vernies, tellement que celui qui n'aurait pas été à une grande stance, aurait jure que le sommet de leur tête était envi-
I griffon , qui traînait le char tiïorn- i. On voit bien qu'il s'agit de Seipion jii. s'étendaient au-dessus de la ligne l'Africain et de César«Augnste. Ce der- Jfeu du milieu et des trois et trois au- nier triompha trois juins de suite.
c'est-à-dire des six autres qui lient à droite et à pauche.
ronné de flammes. Quand le char fut vis à vis de moi ', on entendit un coup de tonnerre : les saints personnages parurent interdits et s'arrêtèrent avec les candélabres et tout le cortège.
t. Il convient de donner ici une explication générale de toute cette allégorie. Ce char et tout le cortège qui l'accompagne sont des inventions imitées d'Ézéchiel et de l'Apocalypse : le char est l'Église; les sept candélabres sont les sept grâces de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire la sagesse, l'intelligence, le conseil, la force, la science, la piété, la crainte de Dieu. Les personnes vêtues de blanc qui suivent les candélabres sont les patriarches et tous ceux qui crurent en Jésus-Christ devant venir.
Les flammes qui, comme des pinceaux, laissent l'air empreint de leurs vives couleurs et le chargent de sept lignes offrant la teinte de l'iris, sont les sept sacrements de l'Église. Par les vingt-quatre vieillards, le pol'te entend les vingtquatre livres de l'Ancien Testament.
Ces vieillards sont couronnés de lis, symbole de la foi. Par les quatre animaux couronnés de fleurs verdoyantes, il entend ensuite les quatre Évangélistes, saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean. Le griffon moitié lion et moitié aigle est Jésus-Christ, qui possède les deux natures. Les deux roues du char sont l'Ancien et le Nouveau Testament. Les trois femmes qui dan-
sent en rond du cùté de la roue droite sont les trois vertus théologales , la foi, l'espérance et la charité. La femme rouge est la charité ou l'ardent amour de Dieu. La femme qui semble avoir des chairs d'émeraude est l'espérance. La femme blanche comme la neige fraîchement tombée, est la foi.
Du côté de la roue gauche, qui représente l'Ancien Testament, dansent quatre autres femmes vêtues de pourpre, la tempérance, la force, la Justice et la prudence. C'est la prudence qui a trois yeux à la tète- Des deux vieillards qui suivent, l'un qui a l'habit des discipîes d'Hippocrate, est saint Luc, qui a écrit les actes des apôtres ( il était en effet médecin, voyez saint Paul); l'autre", qui tient une épée brillante et aiguë, est saint Paul. Les quatre personnages d'une humble contenance sont : les apôtres Jacques, Pierre, Jean, et Judé, frère de Jacques. Le vieillard seul qnl dort, et dont on distingue la figure vive et spirituelle, est saint Jean, auteur de l'Apocalypse. II y a des vers d'une grande beauté dans toute cette description. J'ai entendu Sgricci , l'improvisateur célèbre, la réciter avec beaucoup de charme.
CHANT XXX
Quand ce bruit eut suspendu la marche de ce Septentrion du premier ciel ', qui ne connaît ni levant, ni couchant, ni aucune autre tache que celle du pèche, et qui là instruisait chacun de son devoir, comme notre Septentrion instruit le nautonier qui veut venir au port , les saints personnages placés entre le griffon et les candélabres se tournèrent vers leur char, où ils voient leur paix éternelle; et l'un d'entre eux, comme s'il fût à cet effet envoyé du ciel, chanta trois fois à voix haute : « Épouse, viens du Liban '-. » Les autres chantèrent les mêmes paroles après lui. De même que les bienheureux, au jour du dernier jugement, se lèveront de leur tombeau, en exerçant à des chants d'alléluia 3 leur voix nouvellement recouvrée, ainsi au signal de ce vénémble vieillard, cent ministres et messagers de la vie éternelle * se
Nous appelons septentrion les sept étoiles de la grande Ourse , il appelle septentrion du premier ciel, les sept candélabres dont il a été parlé plus haut.
2. Un des vingt-quatre personnages, représentant le 191-' livre de l'Ancien Testament, le cantique des cantiques.
[Voyez Cant., cap. IV.)
s. Ce passage donne heu à beaucoup i'inlerprétations. Au lieu de la rives- 'ita voce alleluiando, Biagioli, avec la ".rusca, lit : la rivestita carne allevian- \0- Il critique d'uni- manière cxtraordilaire M. de Romanis qui dit, la voce al- \eluiando. Il dit que M. le chanoine limigi ayant aussi adopté cette version, 'go Koscolo (le célèbre auteur des Letes de Jacopo Ortis), dans une note e l'un de ses autres ouvrages, a lavé tête à ce chanoine. J'avoue que j'ai té étonné de voir traiter de la sorte
et à propos d'une question en soi assez indilfcrcnte, M. de Romanis, qui est un homme très-distingué par son honorable caractère et p.ir ses connaissances .singulièrement variées Des manuscrits de Paris portent alleluiando. le grand Monti avait adopté cette variante, et je me suis range à cet avis. La belle édition ln-16 de la Divine Comédie, publiée par MM. Uidot, en un seul volume, IM4, porte aussi alleluiando : c'est cette édition-là, si correcte et si pure, qu'il faut suivre, afin de bien se rendre compte des motifs que j'ai eus pour préférer tel ou tel sens dans le présent travail.
4. Des anges chantaient :» Bienheureux, toi qui arrives. » Paroles des Juifs, lorsqu'ils vi rent. lésiis-Chii s t entrer à Jérusalem, monté sur une ànesse. Les anges ajoutèrent :« Jetons des lis a pleines mains. » ( Imitation d'un passage du l' Enéide, chant vr, vers :as.) 2 S
levèrent de dessus le char divin ; ils disaient tons : « Bienheureux , toi qui arrives ! » et ils jetèrent des fleurs autour d'eux , en s'écriant : « Jetez des lis à pleines mains. »
J'ai vu, au commencement du jour, tout l'horizon affranchi de nuages , et la partie de l'orient nuancée d'une teinte de rose , au milieu de laquelle naissait le soleil dont on pouvait supporter l'éclat tempéré par les vapeurs du matin • de même , à travers un nuage de fleurs que jetaient ces mains angéliques , et qui retombaient de toutes parts , je vis une femme ' qui avait les épaules couvertes d'un manteau vert : elle était vêtue d'une draperie de la couleur d'une flamme ardente; un voile blanc et une couronne de feuilles d'olivier ornaient encore sa, tête. Mon esprit, quoiqu'il y eût longtemps qu'il fût saisi de stupeur en sa présence, sans bien discerner à l'aide de mes yeux, qui pouvait être devant moi, sentit par la vertu cachée qui sortit de cette femme , la grande puissance d'un antique amour. Aussitôt que ma vue eut été frappée par cette vertu souveraine qui m'avait blessé avant que je fusse sorti de l'enfance 2, je me tournai à gauche , avec ce respect qu'éprouve l'enfant qui court à sa mère quand il a peur ou quand il est affligé , pour dire à Virgile : « Je n'ai pas une goutte de sang qui ne soit agitée : je reconnais les traits de mon ancienne flamme 3. » Mais Virgile avait disparu,
i. Cette femme est Béatrix. La couronne de feuilles d'olivier, est le symbole de la sagesse : le manteau vert, la draperie de la couleur d'une flamme ardente et le voile blanc, sont les symboles de l'espérance, de la charité et de la foi.
s. Il aima Béatrix, quand il avait à peine neuf ans
s. "siqnoscoveteris vestigiaflammœ»
Il y a ici deux mouvements de sensibilité b'en touchants II reconnaît sa tendre et belle Béatrix, et se retourne vers Virgile pour lui dire qu'il voit enfin cette femme céleste dont son guide lui a tant parlé ; mais Virgile, ce doux père, ce compagnon si bienveillant, si attentif, ce Virgile à qui l'on avait confié le
voyageur, vient tout ù coup de disparaître , et l'aspect du Paradis terrestre que perdit notre ancienne mère , ne peut empêcher le poète attendri de verser des torrents de larmes.
Venturi plaisante à ce sujet. Il appelle Béatrix, una civettina, une petite cq- [ quette, et s'écrie : « Faiblesse honteuse d'un homme d'un si grand sens ! » Heureusement il finit par ajouter : « Mais, qu'il en soit ce qu'on voudra, je ne me ( connais point à tous ces délires d'àmour. » Je le crois aisément. C.e passage est encore un de ceux qui m'ont le plus t frappé. Dante y montre la sensibilité la plus noble, et l'on ne peut s'erupècher. de partager ses tendres regrets, quaini on se sépare en même temps que lui, de
Virgile ce doux père, ce Virgile à qui Elle avait confié mon scil ut ; et l'aspect du séjour que perdit notre antique mère ne put empêcher mes yeux, secs jusqu'alors, de verser un torrent de larmes.
« 0 Dante ! parce que Virgile a disparu , ne verse pas , non , ne verse, pas de larmes, tu dois pleurer pour une autre blessure. » Ainsi me parla la femme céleste. Je vis , lorsque je me retournai au bruit de mon nom ' que je dois répéter ici, qu'elle était à la partie gauche du char, comme un amiral qui va voir de la poupe ou de la proue comment manœuvrent les commandants des autres vaisseaux, et qui les encourage à bien faire : c'était la même femme qui m'avait apparu de l'autre côté du fleuve, voilée, sous le nuage de fleurs jetées parles anges; elle fixait ses yeux sur moi, quoique le voile entouré de feuilles consacrées à Minerve', et qui descendait de sa tête, ne laissât pas apercevoir ses traits. Bientôt, avec le même air altier, elle commença ainsi, telle que celui qui, en parlant, réserve, pour la fin de son discours, les invectives les plus fortes : « Regarde-moi bien, suis-je bien, oui, suis-je bien Béatrix? Comment as-tu donc daigné gravir la montagne? ne savais-tu pas qu'ici l'homme est heureux?» A ces mots, mes yeux se baissèrent sur l'onde pure; mais y reconnaissant ma confusion, je les reportai sur l'herbe, tant la honte avait abattu mon visage. Béatrix me parut insultante 2, comme une mère paraît l'être pour son fils , quand
:e bon et éloquent Virgile avec qui l'on l. Il ne serait pas bienséant que je
pas cessé de voyager, depuis qu'on parlasse ainsi de mon nom, si Béatrix
'est égaré, dès le commencement du ne l'avait proaonce elle-même, et en
ofime, dans la forêt âpre, touffue et historien fidèle, je ne dois rien cacher.
auvage (Voy. premier chant de l'En- Si par hasard le nom de l'auteur de ce
sr, page 4.) On peut aussi remarquer poëme se fût perdu, ce nom se serait
ne Virgile ne disparait qu'au moment retrouvé ici.
ii Béatrix intervient. Il y avait là une 2. Comparaison prise encore dans la
jirte de convenance qui demandait que nature : un enfant à qui l'on refuse ce
|irgile fût sacrifié en cet instant. Béa- qu'il demande, croit que sa mère est
, ne devait pas être négligée, et Vir- injuste et qu'elle insulte à sa faiblesse. Itle ne pouvant plus être le premier en |:ènc, il était naturel que Dante le fit lsparaitrc.
328 LE rimGATOIRE , CHANT XXX.
il trouve une saveur amère aux reproches d'une tendresse acerbe. La femme sainte cessa de parler, et les anges chantèrent aussitôt : « Seigneur, fai espéré en toi'.» Mais ils ne passèrent pas la strophe où il est dit : «■ Tu as placé mes pieds. »
De même que la neiçe qui couvre les montagnes ombragées de l'Italie, se congèle, endurcie parles aquilons que vomit l'Esclavonie, et ensuite après s'être amollie au premier souffle du vent venu de la terre qui n'a pas d'ombre contre le soleil, se foud comme la cire est fondue par le feu; de même je ne pus verser des larmes et pousser des soupirs avant que les êtres dont les âmes sont en harmonie avec les chants des sphères éternelles, eussent fait entendre leur douce mélodie : mais quand leurs voix suaves eurent compati à ma douleur, plus que si elles avaient dit, «Femme, pourquoi le maltraites-tu ainsi ? » la glace qui enchaînait mon cœur se fondit en un torrent de pleurs et de gémissements dont furent inondés mes yeux et ma honche. Cependant Béatrix , immobile sur la partie droite 2 du char, adressa ces paroles aux saintes substances 3 : « Vous veillez dans la divine
i. Commencement du huitième psaume : « In te, Domine, speravi, non confundar in œternum. » La strophe où il est dit: Tu as placé mes pieds, etc. » Ils ue passèrent pas la strophe où il est dit : «Nec conclus isti me in manibus inimici, statuisti in loco spalioso pedes mtos. »>
2. L'édition dlldine porte Detta, au lieu de Destra. Le père Lorabardi appuie l'opinion qui vent défendre Detta.
Biagioli la combat, fortifié du témoignage de la Crusca. J'ai suivi l'opinion ée mes confrères île Florence.
3. Les saintes substances, les anges gui sont dans le char. — Sur le seuil de mon secona âge, etc. Quand Béatrix, encore jeune, changea la vie mortelle contre la vie éternelle.— Le bien qui ne tient aucune promesse : le bien que nous poursuivons sur la terre. — Celui qui l'a conduit ici : Virgile. — Quelques larmes de repentir. Si l'on a vu le poète
traverser toutes les vallées de l'Enfer' sans en partager les peines, monter les sentiers escarpés du Purgatoire sans être arrêté dans les cercles, et n'éprouver quelque douleur que dans le cercle de la luxure, il faut convenir qu'ici on lui fait expier ses fautes avec quelque amertume ; mais c'est sa Béatrix qui lui adresse des reproches : ces reproches sont remplis d'amour : on pourrait dire cependant que la femme divine y conserve quelquefois le langage de dépit et A'irritation des femmes mortelles. — A propos de ces traits d'une ancienne flamme, je rapporterai quelques détails des premières amours de Dante et de Béatrix, que je puise dans Boccace, et dans l'excellent commentaire historique de M. Ferdinand Arrivabene.
Vers le printemps de 1274, Dante, âgé de, neuf ans, et Béatrix, âgée de huit ans, se rencontrèrent au milieu d'une fêle d'enfants. La fille de Foulques avait de»
lumière; le cours des siècles ne vous est dérobé ni par le sommeil, ni par l'ignorance; aussi j'expliquerai mieux ma réponse, non pas pour vous mais pour celui-là qui pleure de l'autre coté du fleuve, afin que sa douleur soit mesurée sur sa faute. Ce coupable, non-seulement par l'influence des sphères qui donne une impulsion à chaque chose naissante, selon que dominent les étoiles bienfaisantes ou maléfiques, mais par l'abondance des grâces divines, qui, en descendant sur nous, élèvent des vapeurs qu'on ne peut suivre des yeux, fut, dans son jeune âge, tellement disposé par des vertus reçues de Dieu et des cieux, que toute bonne habitude aurait produit en lui de merveilleux effets : mais le terrain mal semé
griccs singulières dans ses mouvements; elle se distinguait par des paroles graves et sérieuses. Alighiéri ressentit sur-le-champ une vive passion.
Avec le temps, l'amour ne fit qu'augmenter; Dante n'avait de plaisir, de repos et de consolation qu'en voyant ISice. Il prit bientôt 1 habitude d'abandonner toute occupation pour aller là ou il croyait la trouver. Il dit lui-même : ■ Quelquefois l'amour m'assaillait si fortement, qu'il ne restait en moi d'autre signe de vie qu'une pensée qui me parlait de ma Donna. » Un Jour, habillée d'un vêtement blanc, elle passait dans «ne rue où elle rencontra Dante qu'elle regarda, et qu'elle salua. Alors, il éproma un si délicieux bonheur de ce doux salut, que, comme enivré, il alla, à l'écart, penser a sa béatitude. Une fois, dans une église, il se trouva placé de manière à pouvoir contempler Béatrix; une autre dame qui les séparait, prenant pour elle les regards enflammés du jeune Toscan, y répondit par de gracieusesprewenoiices.il adressa des vers à cette même daine afin de mieux cacher ses sentiments pour Béatrix.
Cependant il osa composer une épitre en l'honneur des soixante plus belles femmes de Florence ; il plaça le nom rie Béatrix au nombre neuf, et ainsi il risqua de laisser échapper son secret ;
1— pour en redevenir le maître, il chanta dans d'autres "vers le départ de celle dame aux provenances, qui avait quitté
conde fois Dante ne lui adressa plus ce doux salut qui avait été sa béatitude- Il se décida a découvrir toute sa passion, de peur que Béatrix ne méconnût cette tendresse, ou ne fût en colère; et des vers plus éloquents lui expliquèrent, à elle seule, ces longs tourments du poète. Une femme plus clairvoyante que ies autres devina enfin le grand secrel, et dit a Alighiéri : « Mais à quelle fin aimes-tu donc cette Béatrix, puisque tu ne peux supporter sa présence? disnous-le, car le but de cet amour doit être bien nouveau. » Il répondit que l'ivresse de tous ses désirs consistait dans le doux salut, et que quand ce doux salut était refusé, elle consistait dans les paroles qui honoraient l'objet de son admiration. Cependant la beauté, la grâce, la magnificence de la taille de Béatrix étaient telles, qu'elle ne pouvait plus traverser les rues, qu'on ne courût au-devant d'elle : on I entourait dans les promenades. Le poète dit à ce sujet: « Quand elle était passée, si on ne la suivait pas, on s'écriait: « Ce n'est pas la une femme, c'est un des plus beaux anges du ciel. »
Cette merveille, helas! devait bientôt disparaître. Béatrix mourut le 9 juin tï90, âgée de vingt-quatre ans. Voilà certainement des faits qui expliquent pourquoi, dans le passage où nous nous sommes arrêtés, le poète rappelle avec tant de feu. la grande puissance d'un antique amour
et mal cultivé, devient d'autant plus sauvage, qu'il a plus de force et de sève. Je soutins ce coupable quelque temps par mes regards, en lui montrant mon visage enfantin; je le conduisis dans la véritable route; mais quand je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai de vie, le parjure me quitta et se livra à d'autres. Lorsque j'eus déposé ma dépouille mortelle pour devenir plus belle et plus puissante, je lui parus moins chère et moins agréable : il tourna ses pas vers le faux chemin , en suivant les trompeuses images du bien qui ne tient aucune promesse. En vain j'obtins de Dieu pour lui de saintes inspirations par lesquelles je le rappelai pendant ses songes et pendant ses veilles, il en tint peu de compte; il tomba si bas, que, pour assurer son salut, tous les efforts étaient vains, si je ne lui faisais connaître les races condamnées; aussi je visitai la porte de leur empire, et mes prières et mes pleurs furent portées à celui qui l'a conduit ici. Ce coupable enfin violerait les hauts décrets de Dieu, s'il passait le Léthé et s'il goûtait de ces mets avant d'avoir, en expiation de ses fautes, versé quelques larmes de repentir. »
CHANT XXXI
« 0 toi qui es au delà du fleuve sacré, me dit Béatrix sans 'arrêter, en m" adressant par la pointe, ses paroles dont le aillant m'avait paru si acre, réponds, réponds, ai-je dit la érité? Il fout que ton aveu confirme de telles accusations. » 'étais si confondu, que ma voix s'agita pour répondre et fut itouffée avant d'articuler un son. Béatrix attendit quelque emps, ensuite elle ajouta: «Que penses-tu? Béponds-moi, es tristes souvenirs n'ont pas encore été lavés par les eaux aintes. » La peur et la confusion réunies m'arrachèrent un mi prononcé si faiblement ',, que Béatrix put apercevoir plutôt e mouvement de mes lèvres qu'elle ne put entendre ce mot. )e même qu'une arbalète mal tendue fait rompre la corde et arc, et ne lance qu'une flèche mal assurée, de même je fus ;cablé sous le poids de ma honte; je versai un torrent de rmes, et ma voix ne put que péniblement se frayer un chein. Alors Béatrix me parla ainsi: «Au milieu des nobles sirs qui te portaient à aimer le seul souverain désirable, tels ravins inabordables, quelles chaînes ont arrêté ta mare? Pourquoi as-tu sitôt perdu l'espérance d'aller en avant? lels charmes, quels attraits se montrèrent sur le front des es objets, pour que tu dusses ainsi te promener devant î?» Apres un soupir amer, mes lèvres a peine donnèrent sage a la voix qui répondit, en pleurant : «Les objets prêts et leurs faux plaisirs ont détourné mes pas , depuis que e visage s'est caché. » Béatrix reprit ainsi : « Quand tu ais, quand tu nierais ta faute que tu avoues, elle n'en sepas moins connue : un tel juce la sait ! Mais lorsque l'aveu
heoMi veut dire ici que Béatrix a dit la vérité. (Voyez ligue i.\
du péché tombe de la propre bouche du pécheur, l'épée de la divine justice est émoussée dans notre céleste cour ■ . Cependant pour que ton erreur te cause moins de honte, et poui qu'une autre fois, en entendant les sirènes, tu conserves plus de courage, cesse de verser des pleurs et écoute. Tu apprendras que mon corps enveloppé dans le linceul, devait te diriger vers un penchant tout contraire. L'art et la nature m t'ont jamais offert autant de plaisir que les belles formes oi je fus renfermée, et qui ne sont plus que poussière 2 ; et si ]< fournie des délices te fut enlevé à ma mort, quel autre obje mortel pouvait donc exciter tes désirs? Aux premiers coup! dont te frappèrent les faux biens de la terre, tu devais levei tes regards vers le ciel, en me suivant, moi, qui n'étais plu.' telle que j'avais été. Tu ne devais être détourné de cette con templation sublime pour recevoir des coups plus rudes, pa aucune fillette^ ou par aucune autre vanité de si courte durée Un oiseau jeune ne connaît bien que la seconde ou la troi'i sième fois les embûches; mais c'est en vain qu'on tend le' filets ou qu'on lance la flèche pour les vieux oiseaux.»
Je ressemhlais aux enfants qui, les yeux à terre, en silence couverts de honte, et reconnaissant leur faute, en conçoive* du repentir. Béatrix reprit : « Puisque mes paroles ont exci' ta douleur, élève ta barbe, et en me considérant tu sentir;, redoubler ta peine. » Les coups du vent du nord, ou ceux I vent qui souffle des contrées gouvernées par Iarbe, arrache; le hêtre robuste des entrailles de la terre plus facilement q je ne levai les yeux sur Béatrix a son commandement; et lot qu'elle parla de ma barbe, au lieu de parler de mes yeux,j sentis l'amertume de ce langage. Quand je levai la tête, remarquai que les sublimes créatures cessaient de jeter ^
i. Mot à root: «Dans notre cour, la tucca, que Dante appelle parçioh
meule se ictourne contre le fil. » petite fillette. Je n'ai pas reculé de
s. Peut-on trouver, dans des vers plus ce mot commun qui d'ailleurs est i
harmonieux, un tableau plus délicieux, terme de mépris. — Le vent des
et de plus graves leçons de morale? — trées gouvernées par larbe , l'A"
par aucune fillette, il s'agit de Gen- vent d'Afrique.
fleurs. Mes yeux, peu assurés encore, virent cependant Béatrix tournée vers la bête sacrée qui ne forme qu'une seule personne en deux natures. Malgré son voile et la distance où le fleuve bordé de fleurs laissait cette femme divine, sa beauté me paraissait encore vaincre ces premiers charmes qui l'avaient rendue la plus belle sur la terre. L'ortie du repentir me piqua tellement, que je conçus de la haine pour tout ce qui avait pu me distraire de Béatrix. Je fus pénétré d'un tel mouvement de reconnaissance que je tombai évanoui, et celle qui m'avait adressé tant de reproches, sait ce que je devins. Lorsque mon cœur rendit l'activité à mes sentiments extérieurs, je vis auprès de moi la femme que j'avais d'abord aperçue seule ', elle me disait de m'appuyer sur elle : alors elle me traîna dans le fleuve où je fus plongé jusqu'à la bouche, et «lie se retira sur l'eau avec la rapidité d'un léger esquif. Quand je fus près de la rive bienheureuse, j'entendis chanter 'un ton si doux, « Tu me purifleras :, » que je ne puis ni iécrire ce chant ni me le rappeler. La femme ouvrit les bras, ne saisit la tête et me submergea si profondément que je dus tre abreuvé de cette eau : elle m'en retira ensuite, et elle n'offrit ainsi baigné, aux quatre belles danseuses qui m'enourèrent de leurs bras. Alors elles commencèrent à chan-
t. Mathildc. Il ne l'appellera de ce
>m que vers la fin du chant xxxilf.