‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 38 sur 64 · Tardes du so"= psaume.— La femme · texte numérisé non relu

Tardes du so"= psaume.— La femme

leste, Mathilde. Les quatre belles dan-

uses sont les quatre vertus cardinales

yez chant xxtx, page sar., lign. » ; et

ge S24 , lig. 9 de la note , deuxième

;l. — Ici, nous sommes des nymphes;

is le ciel, nous sommes des étoiles.

nibardi et les autres commenlateurs

lisent qu'elles veulent dire: «Dons

bois , nous sommes les nymphes qui

bitent: dans le ciel, nous sommes

quatre étoiles brillantes que tu as

avant d'entrer au Purgatoire,

s le pôle antarctique. «Voyez Purg.,

lit I, p. 170 ; et chant vin, p. 209.

ooete revient avec bonheur à ses

[tre étoiles (la croix du sud): «Il

t que ces dames sont nymphe* au

Paradis terrestre , et estoilles au ciel, establies pour chambrières a Béatrix. >. ( Grangier, notes.)— Les trois femmes qui sont de l'autre côté du char; les femmes qui dansaient le long de la mue droite, les trois vertus théologales. (Voyez la note sur les trois étoiles, Purg., chant VIII, pag. 208. ) Plus bas, l'auteur parlera encore de ces trois mêmes femmes qui s'avancèrent en dansant. — La seconde beauté de Béatrix est la beauté divine qu'elle a acquise depuis qu'elle est montée au ciel. — Il appelle ensuite Béatrix du nom que l'on donne, dans les saintes Écritures, à la divine Sapience, Candor lucis œternœ. Sap. VII, 2e.— Le poète, à la lin de ce chant, a suivi l'idée d'Ovide, qui appelle le Parnasse tr.r umbrosa. (Mefmn., !'.

ter : « Ici nous sommes des nymphes ; dans le ciel nous sommes des étoiles. Avant que Béatrix descendît au monde, nous fûmes désignées pour être ses servantes : nous te conduirons à elle ; mais pour que tu puisses supporter la lumière éblouissante qui est dans ses regards, les trois femmes qui sont de l'autre côté du char, et qui ont la vue plus pénétrante, fortifieront tes yeux. » Ensuite elles me conduisirent vers le flanc du Griffon, où je vis Béatrix qui avait le visage tourné vers nous. Elles dirent : « Contemple-la de toutes tes facultés visuelles, puisque nous t'avons placé devant ces émeraudes sur lesquelles l'amour a aiguisé ses flèches pour te frapper. » Mille désirs plus brûlants que la flamme attachèrent ma vue sur ces yeux resplendissants qui regardaient fixement le Griffon. De même que le soleil répercute ses rayons dans le miroir, de même la bête à deux natures envoyait ses rayons dans les yeux de Béatrix, tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Pense, ô lecteur, à mon étonnement, quand je voyais la bête immobile , et que son image, réfléchie dans son idole, offrait des natures différentes. Pendant que mon âme pleine de stupeur et de joie goûtait avidement de ce mets divin, doi on est de plus en plus insatiable, les trois autres femmes qi s'annonçaient pour être d'un rang plus illustre, s'avancèrent en dansant, et en disant (c'était leur canzone) : « Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints vers ce fidèle ami qui a fait tant de pas pour te contempler; accorde-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il distingue cette seconde beauté que tu caches. » O splendeur d'une lumière éternelle ! quel est celui qui ayant pâli à l'ombre du Parnasse, ou qui s'étant abreuvé à sa fontaine, ne serait pas découragé en essayant de te reproduire telle que tu me parus dans l'air libre, là où le ciel t'environne de son harmonie !

LE PURGATOIRE, CHANT XXXII. 33,r

CHANT XXXII

Mes yeux immobiles étaient si attentifs à satisfaire la soif de dix ans ', que mes autres sens étaient restés sans action, et ils se fixaient , murés , sur cet objet avec une telle avidité , qu'aucun autre ne pouvait les occuper, tant ce sourire divin avait su les attirer dans son ancien filet. Je fus* forcé par les femmes sacrées de me tourner à gauche, parce que je les entendis me dire : « Tu regardes trop fixement, » et cette disposition incommode qui se trouve dans les yeux frappés par l'éclat du soleil, me priva quelque temps de la faculté de voir ; mais quand les miens se furent arrêtés sur un éclat moins vif (je parle ainsi, parce qu'il était moindre relativement à celui dont je me détournai par force), je vis que la glorieuse armée 2 avait tourné à droite, ayant les sept flammes et le soleil au visage. Comme un bataillon se fait un abri de ses boucliers I et tourne graduellement avec ses enseignes, avant que l'évolution puisse être terminée, de même la milice du céleste royaume qui précédait le char triomphal, défila une seconde fois dans le même ordre, avant que le timon du char fût re- Ittourné. Les femmes sacrées reprirent leur place près des roues, et le Griffon mit en mouvement le char béni, sans tivoir agité ses ailes. La belle vierge qui m'avait fait passer le lleuve, Stace et moi, nous suivîmes tous trois la roue qui décrivit le plus petit cercle. Nous marchions au bruit d.es chants

II. Le désir de revoir Béatrix qui l'avait 2. La glorieuse armée, le cortège qui îurmenté pendant dix ans. La fille de suivait les candélabres, jiulqnes Portinari était morte en 1290, Dante date son poëme de l'an isoo.

336 LE PURGATOIRE > CttANT XXXII.

angéliques, dans cette antique forêt privée de ses habitants par la faute de Celle qui crut au serpent, et nous étions à peine avancés de trois portées de trait, quand Béatrix descendit. J'entendis tout le cortège murmurer le nom d'Adam, et il entoura un arbre dépouillé de fleurs et de verdure dans tous ses rameaux : sa hauteur qui va toujours en s'élevant, aurait été admirée, même dans les bois des habitants de l'Inde. On cria autour de l'arbre indestructible : « Sois béni, ô Griffon, toi qui ne déchires pas de ton bec cet arbre d'une douce saveur, depuis que le corps humain, illicitement nourri de ses fruits, fut dévoué aux tourments! »— « C'est ainsi, répondit J'animai à deux natures, que se conserve la semence de toute justice. » Alors s'étant tourné vers le char qu'il avait tiré, le Griffon le rangea le long de l'arbre dépouillé de feuilles , et l'assujettit avec une de ses branches. Comme nos plantes, lorsque l'astre de l'univers paraît accompagné de l'éclat qui brille autour du céleste Poisson, secouvrentde mille bourgeons, etreprennent leur couleur primitive, avant que le soleil guide ses coursiers sous une autre étoile, l'arbre qui était auparavant si dépouillé se couvrit subitement de fleurs dont la couleur était moins éclatante que celle de la rose , et plus vive que celle de la violette '. Je n'ai jamais en tendu l'hymne que le cortège chantait alors autour de l'arbre : cet hymne ne se chante pas sur la terre, et je ne l'entendis pas tout entier. Si je pouvais retracer comment ces yeux impitoyables 2 à qui leur vigilance coûta si cher, succombèrent au sommeil pendant le récit des aventures de Syrinx, semblable à un peintre qui saisit un modèle, je décrirais comment je m'endormis; mais qui voudra décrire comment on s'endort! je vais représenter le moment où je me réveillai. Et je dis qu'un vif éclat perça le voile du som-

l. Allusion à ces mots de saint Ber- qu'elle a la Couleur de la rose, quoi-

nard : «< In.tpice lateris aperturam, qu'elle soit rougeatre.à cause du iir1-

quia nec Ma caret rosâ , quamvis lange de l'eau.»

ipsa subrubea sit,propter mixturam 2. Les yeux d'Argus, commis par ,(11-

aquœ. » Lib. I, de Pass. Dont. , cap 41. non à la garde d'io. — Syrinx , la njifi-

« Observe l'ouverture du cote , parce plie qui fuyait le diuu l'an.

LE rtJRGATOIIlE, CHANT XXXII. 33?

ineil, et j'entendis ces mots : « Lève-toi, que fais-tu?» Je me trouvai alors tel que devinrent Pierre, Jean et Jacques, lorsque après avoir été conduits sur la montagne, et avoir été renversés à la vue des fleurs divines ' de l'arbre dont le fruit est la nourriture la plus délicieuse des anges et la noce éternelle du ciel, ils se relevèrent à la parole de celui qui sut rompre un sommeil bien plus redoutable, et lorsque se voyant quittés par Moïse et Élie, ils remarquèrent que la couleur de la robe de leur maître avait changé. J'aperçus près de moi la femme sacrée qui, auparavant, avait été la conductrice de mes pas le long du fleuve; dans mon effroi, je m'écriai : « Où est Béatrix? » La femme répondit : « Vois, regarde, elle est assise sous les feuilles nouvelles de l'arbre. Vois la compagnie qui l'environne. Les autres remontent avec le Griffon vers le ciel d'où ils viennent de descendre, en chantant des hymnes plus doux et plus mystérieux que ceux que tu as entendus. » Je ne sais si elle continua de parler davantage, parce que j'avais déjà contemplé celle qui m'avait distrait de toute autre attention. Elle était assise sur la terre de vérité », comme si on lui eut confié la garde du char que j'avais vu attacher à l'arbre par la bête biforme. Autour d'elle étaient rangées en cercle les sept nymphes, tenant chacune en main un des sept luminaires que ne peuvent éteindre ni l'Aquilon ni l'Auster. Béatrix me dit : « Dans l'autre monde tu ne seras pas longtemps un étranger; tu seras éternellement avec moi citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain3. Cependant, pour l'utilité de ceux qui vivent dans l'erreur, fixe tes yeux sur le char, et reporte là-bas ce que tu auras vu. » Et moi, qui étais

t. A la vue de Jésus-ChrisL— Qui sut terre de vérité. — Les sept nymphes

rompre un sommeil bieu plus redouta- sont les trois vertus théologales , et les

ble , etc. Entre autres miracles , celui quatre vertus cardinales dont on a

«te la résurrection de Lazare, Joan. II. parlé.

- Que la couleur de la robe de leur 3. Cette Rome dont le Christ est Ro-

inaitre avait changé. Voyez dans saint main. Lombard! commente ainsi ce

Matthieu le récit de la transfiguration passage: «Citoyen de cette ville dont

de Jésus-Christ. le Christ est citoyen, c'est-à-dire du

s. Sur la terre de vérité ; sur la terre Paradis : celte Rome céleste veut donc

Ou Paradis terrestre, qu'il appelle tu dire le Paradis...

obéissant à ses moindres commandements, je jetai mon esprit et mes regards où elle voulut. Quand les nuages ont le plus de densité, la foudre ne tombe pas avec plus de rapidité que l'oiseau de Jupiter ne descendit le long de l'arbre, en rompant ses branches, et en dispersant ses fleurs nouvelles. Il heurta de toute sa force le char qui plia, comme un vaisseau en danger incline tous ses mâts, tantôt à droite, tantôt à gauche. Je vis ensuite un renard privé longtemps d'une bonne pâture s'approcher du char triomphal ; mais ma Béatrix lui reprochant ses ravages abominables, le fit fuir aussi rapidement que le lui permirent sa faiblesse et sa maigreur; ensuite l'aigle , du même point d'où elle était descendue d'abord, entra dans le char qu'elle remplit de ses plumes ; et il sortit du ciel une voix semblable à celle que laisse échapper un cœur ulcéré, et qui s'écria : « 0 ma barque, comme tu es mal chargée! » Il me parut ensuite que la terre s'entr'ouvrait entre les deux roues, et j'en vis sortir un dragon qui frappa le char de sa queue; et comme la guêpe qui retire son aiguillon, il retira sa queue funeste, arracha une partie du fond du char, et s'en alla content, content ! Ce qui resta du fond du char, comme la terre négligée se couvre de mousse, se recouvrit des plumes de l'aigle, offertes peut-être avec une intention chaste et bienveillante : les roues et le timon en furent remplis en moins de temps qu'il n'en faut pour que la bouche ouverte exhale un soupir. L'édifice sacré, ainsi transformé, laissa voir trois têtes sur son timon, et une autre à chacun des coins. Les premières étaient armées de cornes comme les bœufs; les quatre autres n'en portaient qu'une seule sur le front : jamais on ne vit sur terre un semblable monstre. J'aperçus ensuite une prostituée I à moitié nue, qui, comme un rocher sur une haute montagne, s'assit avec assurance sur le char, en promenant autour d'elle | ses regards : je vis encore près d'elle un géant qui semblait veiller à sa garde : ils se donnaient tous deux des baisers ; mais comme cette prostituée tourna vers moi ses regards libertins et avides, son féroce gardien la flagella de la tête aux pieds

puis dans sa jalousie et dans sa colère , il détacha le char i devenu monstrueux, et l'entraîna dans la forêt, qui me déroba l'a vue de la prostituée et de la bête nouvelle.

i. 11 faut encore ici offrir des explications très-détaillées. Le char estl'Église. L'oiseau de Jupiter est l'aigle de l'empire; il attaque le char. Le renard est l'hérésie introduite par l'empereur Anastase. Voyez Enfer, chant xi, vers 8, et la rectification relative au pape Anastase.

Lombardi remarque que le poëte a raison de présenter l'hérésie sous la forme d'un renard : on lit dans saint Augustin : Vulipes insidiosos maximèque hereticos fraudulentes signifleant.

Béatrix , qui est la théologie , met en fuite le renard ou l'hérésie. L'aigle entre dans le char qu'elle remplit de ses plumes. Allusion aux biens temporels donnés parles empereurs à l'Église. Une voix s'écrie : «0 ma barque, comme tu es mal chargée!» parce que la barque de Pierre ne doit être chargée que d'âmes qui cherchent les biens célestes. Le dragon qui sort de la terre que l'on voit s'entrouvrir entre les deux roues du char, vient de l'Enfer, et frappe le char de sa queue. Ce dragon, selon quelques commentateurs, est Mahomet; mais cette supposition n'a aucun sens.

Suivant Lombardi, ce dragon est le serpent qui tenta nos premiers pères :

cette idée est plus raisonnable. Le dragon arrache une partie du fond du char, déchire l'Église par de nouvelles hérésies. Ce qui reste du fond du char se couvre des plumes de l'aigle, accepte les bienfaits des empereurs.

Nous devons nous occuper d'un des endroits les plus difficiles à comprendra dans tout ce poëme. <• Le char sacré laissa voir trois tètes sur son timon , et une autre à chaque coin. Les premières étaient armées de cornes comme les bœufs ; les quatre autres n'en portaient qu'une seule sur le front.»

Daniello, parles sept têtes, entend les sept cardinaux , qui, dans l'Église primitive , élisaient le pape : trois évoques sur le timon, bicornuti à cause de la forme de la mitre; et quatre cardinaux non évèques aux angles, qui n'avaient qu'une seule corne. «Mais, répond très-sagement Lombardi, quand il

n'y avait que sept cardinaux , ils n'étaient tous que diacres, et ce n'était pas à eux qu'appartenait le droit d'élire le pape.» Grangier, Jacques délia Lana , Vellutello , Venturi , et M. Tortirelli , pensent que ces sept têtes sont les sept péchés capitaux , qui infestèrent l'Église dans les temps de schisme. Les trois premiers péchés offensant Dieu et le prochain ont deux cornes ; ce sont l'orgueil, l'envie et la colère. Les quatre derniers n'offensant directement que le prochain , n'ont qu'une corne ; ce sont la paresse, l'avarice, la gourmandise et la luxure. Landino et Lombardi voient au contraire dans ces emblèmes les sept sacrements et les dix commandements de Dieu. Un passage du même poëte semble appuyer fortement cette opinion. Voyez Enfer chant xrs, page 33, ligne is.

La prostituée à moitié nue et le géant sont des symboles sur lesquels tous les commentateurs ne s'accordent pas. Suivant Grangier, et quelques autres , le poëte a en vue , d'abord , un pape du temps, ensuite Philippe le Bel. Il est trèsdifficile d'assigner ici les véritables raisons qui ont déterminé le poëte à employer ce style allégorique. L'n homme nardi comme Dante, un homme qui avait osé tout dire , pouvait s'expliquer plus clairement. La réflexion par laquelle M. Ginguené termine son analyse de ce chant du Purgatoire est très-sage, et me parait devoir servir de règle à tout homme de goût : «Tous ces détails, que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils n'éclaircissent pas toujours, n'ajouteraient rien à l'idée que nous avons voulu nous faire de la machine entière et des principales beautés du poëme. » Hist. litt., II, pag. 194.

Il faut convenir, avec Lombardi, que dans tout ce morceau, il y a des expressions qui ne seraient admises aujourd'hui dans aucune sorte de poëme. Mais il est prouvé que le cours des siècles voit varier Vhonnétetè des mors, et que ceux qui sont licencieux, à l'époque où nous vivons , ont pu être d'un ton très-

réservé, dans les temps du polHe. Nos premiers auteurs, jusqu'à Molière, nous apprennent tous les jours que cette observation ne peut pas être facilement combattue- Ce n'est pas d'ailleurs que je veuille, comme tant de personnes le font dé nos jours, conclure absolument de tout ceci , que les temps ou les expressions sont le plus libres, sont ceux où il y a le plus de sagesse dans la société. Dante , dans ses tableaux , nous peint le libertinage et la honte de ses contemporains, et Je ne crois pas qu'il faille toujours si généralement faire marcher de front les moeurs et le langage, ni juger si sévèrement ce que sont les nations par ce qu'elles disent. Il y a pour les langues, comme pour nos corps, un état d'enfance, de jeunesse, de virilité et de décrépitude, qui ne suit pas toujours si intimement la marche des moeurs. Sous Montaigne, pour ne prendre un exemple que parmi nous, le style était naïf, naturel, simple; et cependant ce style était celui d'un peuple que des guerres civiles divisaient, et que des querelles de religion portaient souvent de part et d'autre

aux excès les plus révoltants; et de nos jours, où l'expression veut être si pure, si délicate, si chaste.il faut convenir que, sans être, sous le rapport des moeurs, des modèles dignes d'èlre offerts à nos enfants, pour les affermir dans l'amour de l'honnêteté et de la vertu , nous ne sommes cependant pas aussi corrompus que semblerait l'indiquer la circonspection de notre langage. Il est donc permis d'inférer de ces réflexions, qu'un peuple peut être arrivé à un égal degré de corruption dans les mœurs, et quand il balbutie les premiers essais d'une langue naissante, et quand il parle avec assurance un langage parvenu au plus haut point de perfection qu'il puisse atteindre. En parlant ici de la circonspection de notre langage actuel, Je n'entends parler que de celui de la bonne compagnie, et non pas des excentricités de quelques auteurs, et de ces fureurs de style inouïes et délétères qui n'auront peut-être pas cours encore pendant deux années. I.e bien disparait souvent ; mais le mai aussi, quelquefois, n'a qu'un temps

Lesseptfemmes parlèrent alternativement tantôt trois, tantôt quatre et chantèrent : « Dieu ! les nations sont venues ' . » Elles accompagnaient leur douce harmonie de quelques larmes ; et Béatrix, pieuse et affligée, les écoutait avec un tel abattement qu'on n'observa qu'un peu plus de douleur sur le visage de Marie au pied de la croix : mais quand les femmes eurent cessé de chanter, elle se leva, et animée comme la flamme, elle dit: « Sœurs chéries, encore un peu de temps et vous ne me verrez plus; encore un peu de temps et vous me verrez 2. » Ensuite, en ne faisant qu'un signe, elle plaça devant elle les sept femmes, et après elle, moi, la vierge et le sage qui ne nous avait pas quittés3. Nous avancions dans cet ordre ; et je crois qu'elle n'avait pas fait dix pas, lorsque ses yeux vinrent frapper mes yeux, et elle me dit, d'un son de voix doux : « Marche près de moi pour que tu puisses m'écouter plus facilement si je viens à te parler. » Quand je me fus rapproché d'elle comme je le devais, elle ajouta : « Mon frère, pourquoi, venant ainsi avec moi, ne te hasardes-tu pas à m'interroger? » Tel que ceux qui, pénétrés de respect en parlant à leur supérieur, ne peuvent articuler que des paroles entre les dents, je commençai ainsi d'un son de voix entrecoupée : « Sainte femme, vous connaissez les désirs de mon âme et ce qui peut les satisfaire. » — « Je veux , répondit-elle , que tu te dépouilles de toute honte et de toute crainte, et que tu ne parles pas comme un homme qui rêve; écoute : le fond du char que le serpent a percé de

«. Citation du psaume 78. servi d'expressions latines. — Paroles

ï Par une bizarrerie dont il a donné de J. C, Joan., XVI. lonvent des exemples . le poi'te s'est 5. Staee.

sa queue, a existé, mais n'existe plus ' : celui qui est la cause de sa ruine doit croire que la vengeance de Dieu ne craint pas les soupes 2. Elle ne sera pas toujours sans héritier de sa gloire l'aigle qui a laissé ses plumes dans le char , qui en a fait d'abord un être monstrueux , et ensuite la proie de ses ennemis. Je vois d'avance, et je le prédis comme un événement prochain, qu'il naîtra des étoiles propices et qu'elles amèneront une époque dont aucune résistance ne pourra arrêter l'influence éternelle., et où le nombre cinq cents, dix et cinq, envoyé de Dieu, détruira la prostituée et le géant qui s'est rendu coupable avec elle. Peut-être ne comprends-tu pas ma prédiction, parce que, semblable à celle de Thémis et du Sphinx, elle est couverte d'un voile impénétrable pour toi; mafs bientôt les faits «seront d'autres naïades qui expliqueront cette énigme obscure3, sans crainte pour leurs troupeaux et leurs

I. L'évangéliste dit , dans V.-ipocal/jpse : Bestia quant vidistifuit et non est. Dans la suite de ce morceau, le poëte continue d'apostro plier avec vioîence les personnages qu'il a indiqués plus haut. Les commentateurs qui pensent que la prostituée est l'autorité qui, pendant les factions, régnait ù Rome , et que le géant est le roi Philippe le Bel, ajoutent l'explication suivante pour faire comprendre ce que l'auteur entend par ces mots : «Le nombre cinq cent dix et cinq, envoyé de Dieu, détruira la prostituée et le géant , etc. » Dante imite ici le style prophétique de saint Jean , dans V Apocalypse , en. is , où il dit, en parlant de l'antechrist , que son nombre est six cent soixantesix : les interprètes tirent divers noms de ces nombres réunis. Or, Dante entend que pour cinq cents il faut écrire la lettre D; pour cinq, la lettre U; pour dix, la lettre X.- ces trois lettres rassemblées forment le mot DUX, général.

Ainsi, il viendra un général envoyé de Dieu, qui détruira la prostituée et le géant. Suivant quelques commentateurs, cet envoyé est l'empereur Henri vil; suivant d'autres, Can le Grand , suivant des observations nouvelles , Uguccionc dclla Faggiola , qui devait

commander et qui commanda en effet la ligue gibeline, dont le po«lc suivait le parti. La prédiction du poiite ne s'accomplit pas. Il survint de meilleures autorités à Home, et Philippe le Bel éprouva dans son royaume des embarras qui l'y retinrent sans doute malgré ldi.

2. Qui ne craint pas les soupes. Dans ce temps-là , il y avait à Florence une superstition insensée : le peuple se persuadait qu'un assassin qui, dans le terme de neuf jours, parvenait à manger une soupe sur le tombeau de l'assassiné , ne pouvait plus être tué par personne en vengeance de ce crime. Le vers italien est très-beau.

«Che vendetta di Dio non terne suppe. » Le poète fait bien connaître la puissance de la sottise du peuple et la frappe en môme temps de ridicule.

5. Ovide dit, dans ses Métamorphoses, VII, vers 170 et suiv. :

« Carmlna Naiades non intellecta priorum

Solvunt ingeniis. »

Les Naïades s'étaient arrogé le droit de deviner les oracles de Thémis. Cette déesse envoya un féroce sanglier qui ravagea les environs de Thèbes. Tout le monde confiait l'énigme du Sphinx :

" Quel est l'animal qui marche d'abord

Boissons. Souviens-toi de mes paroles ; reporte-les, telles que

e te les confie, à.ceux gui jouissent de cette vie qui est un

:ourir vers la mort ; et quand tu les écriras, n'oublie pas de

lire dans quel état est l'arbre que tu as vu attaquer deux fois.

Quiconque détruit ses fleurs ou rompt son écorce, offense

Dieu par un blaspbème de fait; car Dieu l'a créé saint pour

ion seul usage. La première âme ■ qui a mordu le fruit, a

lu attendre, dans la peine et dans le désir, pendant plus de

;inq mille ans, le Sauveur, qui, par sa mort, a satisfait pour

;e qu'un autre avait mordu. Tu es privé de sens, si tu ne

•omprends pas que c'est par une cause mystérieuse que cet

irbre est si élevé et si étendu vers la cime. Si de vaines pen-

iées n'eussent produit sur ton esprit l'effet des eaux de l'Eisa,

;i de frivoles plaisirs ne l'eussent taché, comme le sang de

Pyrame souilla le fruit du mûrier, à la seule vue de l'arbre et

i l'aide de tant de circonstances, tu aurais connu la justice

le Dieu, qui vous a défendu d'en cueillir les fruits. Mais

raisque ton intelligence est devenue toute de pierre et que tu

s sali par le péché, au point que l'éclat de mes révélations

éblouit, je veux, par le motif qui fait rapporter aux pèlerins

n bourdon ceint de palmes bénites, que tu conserves mes

aroles, sinon écrites, au moins profondément gravées dans

1 mémoire. » Je répondis : « Vos paroles sont fortement ar-

Hées dans mon souvenir, comme l'empreinte est fidèlement

Dnservée par la cire; mais pourquoi ces paroles, qui me sont

chères, s'élancent-elles au delà de mon intelligence? plus

fais d'efforts pour les comprendre, plus elles s'y dérobent.»

« C'est, reprit Béatrix, afin que tu connaisses l'école que tu

suivie *, que tu puisses apprécier combien peu elle s'ac-

?c quatre pieds puis avec deux, puis ». Les opinions des savants de la

c trois? Œdipe devina que cet ani- terre. — Leur doctrine s'éloigne de

I était l'homme. celle de Dieu , autant que la terre est

La première âme, Adam. —Les distante du premier mobile, qui, étant

x de l'Eisa , fleuve de la Toscane , élevé au-dessus des autres cieux , doit

a la propriété de couvrir d'un tar- graviter avec plus de rapidité, très-épais tout ce qu' n y jette.

corde avec mes préceptes, et qu'enfin tu voies que votre doctrine s'éloigne de celle de Dieu , autanWque la terre est distante du ciel qui se meut le plus rapidement. » Et moi à elle: « Je ne me souviens pas de m'être jamais écarté de vos sentiments, et ma conscience ne me reproche rien. » — « C'est parce que tu ne peux pas t'en souvenir, reprit-elle en souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé; et de même que la fumée annonce la présence du feu. de même on peut conclure de cet oubli, que tu es coupable de t'être livré à d'autres désirs. Mes paroles désormais seront aussi claires qu'il sera nécessaire de les rendre pour ta vue grossière. » Le soleil plus brillant, et marchant plus lentement, parcourait le cercle du méridien, qui n'est pas le même pour toutes les régions, quand les sept femmes, là où finissait l'ombre de la forêt, semblable à celle que les Alpes répandent sous leurs feuilles vertes et sous leurs rameaux touffus souvent frappés par le vent du nord, s'arrêtèrent comme s'arrête une escorte, si*' elle trouve sous ses pas un spectacle nouveau : il me sembla que devant elles l'Euphrate et le Tigre ' coulaient d'une fontai- J ne, et que ces fleuves amis paraissaient se quitter paresseux et à regret. Je parlai ainsi: «0 lumière, ô gloire de la nation humaine ! quelle est cette eau qui part de la même source, et I suit des cours différents? » On me répondit: « Interroge Mathilde. »La belle vierge reprit comme celui qui se disculpe d'une faute : '< Je l'ai déjà instruit sur ce point et sur d'autres, et je suis sûre que l'eau du Léthé ne lui a pas fait oublier mes leçons. » —«Peut-être, dit Beatrix, un plus grand soin a-t-il occupé sa mémoire, et l'a-t-il distrait au point qu'il a mal écouté tes paroles : mais conduis-le vers l'Eunoë que tu vois

i. La Genèse nous apprend qu'il y a Tigre et de l'Euphrate. .< Et fluviiis

dans le Paradis tcrreslre un fleuve qui egrediebatur de loco voluptatis ad

se divise en quatre branches: la pre- irrigundum Puradisum, qui indedi-

mière s'appelle le Phison; la seconde, viditur in quatuor capita. » Et il son

leGéhon; la troisième, le Tigre; la qna- lait de ce lieu de vo'.ipté, pour arroser

trième , l'Euphrate. Quelques interprè- le Paradis, un fleuve qui ensuite se di

tes sacrés prétendent que le Géhon et lisait en quatre branches, etc. Cenés*

le Thison sont des sons-divisions du rhap. 2. verset m,

LE PURGATOluF. , CHANT XXXIII. 3-Jo

couler ici, et, comme tu as coutume de le faire, rends la vie à sa vertu évanouie. « Telle que la personne polie qui, sans résister, adopte sur-le-champ la volonté d'autrui, aussitôt qu'un signe la lui a manifestée , la femme sacrée se mit en marche, quand je fus prés d'elle, et dit à Stace, avec les grâces d'une femme, •« Viens avec lui. » Si je pouvais m'étendre davantage , ô lecteur, je chanterais en partie la douce boisson dont je ne pus me rassasier; mais puisque toutes les parties de cette seconde Cantica sont remplies, le frein de la méthode que je me suis prescrite ne me permet pas d'aller plus avant. Rafraîchi comme les jeunes plantes nouvellement couvertes de feuilles, je sortis de l'onde sainte, purifié et disposé à monter aux étoiles'.

i i. «Purifié et disposé à monter aux «toiles, v Les trois poèmes (voy. Enfer, nage 164, note s), V Enfer, le Purgatoire et le t'aradis se terminent par ce not stelle. Ici, il veut dire Paradis.

A la fin de ses notes, M. Porlirelli joule diverses réflexions sur le plan Dame s'est tracé pour cette >ngue allégorie qui occupe les six deriers chants de cette Cantica. Il fait Kir que le poète, en la semant de traits itiriques, lui a donné un degré d'in- •rêt plus marqué, a su l'animer de aits plus brillants, et qu'autrement le eût été plus critiquée ; car , Ile qu'elle est encore, il y a des esits sévères qui la trouvent trop ctene.

[Actuellement, J'espère que le lecteur s'arrêtera pas à l'entrée du Paradis.

I.à, c'est un spectacle tout nouveau : ce ne sont plus des images éternelles d'elfroi, ou des tableaux de souffrances qui sont encore terribles, quoiqu'elles ne doivent avoir qu'un temps. Les inspirations du poëte sont plus douces. Il n'y a et il ne doit exister que des délices d'amour, de pardon, de clémence : cependant, le fougueux coloriste et le Gibelin offensé se montrent encore quelquefois ; la rancune et l'indignation du mécontent percent à travers les récits charitables des splendeurs célestes. Quelques narrations trop passionnées peuvent n'être pas à leur place : la béatitude peut être un peu compromise; mais ce qui ne disparait jamais , c'est le poëte abondant, le savant universel, et le créateur immortel d'une des plus belles 'itterature de l'Europe.

FIN Df POtML [H PURGATOIRE.

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