En en haut, en montant vers l'Empyrec
i. Le second royaume veut due le
372 Le paradis, cùant V.
Béatrix si belle et si heureuse, quand elle arriva daus la lumière de ce ciel, que la planète elle-même en parut plus resplendissante. Si l'étoile se changea et sourit, que ne dus-je pas devenir, moi qui suis naturellement susceptible de tant de transmutations ! Dans un vivier dont l'onde est pure et tranquille, les poissons s'élancent vers tout ce qu'on leur jette, s'ils croient y trouver quelque pâture; ainsi une foule de lumières célestes se dirigèrent vers nous, et chacune s'écriait : « Voilà qui accroîtra nos amours ' . »
Tandis qu'elles approchaient, on voyait leurs ombres pleines de joie dans le sillon rayonnant qu'elles répandaient autour d'elles. Pense, ô lecteur, si ce qui commence ici n'allait pas plus avant, quelle soif pleine d'angoisse tu aurais d'en savoir davantage, et tu comprendras combien, dès qu'elles furent près de moi, je fus tourmenté du désir de connaître la condition de ces splendeurs !
Un de ces esprits pieux me dit : « 0 toi, né sous d'heureux auspices, à qui la grâce permet de voir les trônes du triomphe éternel 2, avant que tu aies quitté l'armée militante, apprends que nous sommes enflammés de la lumière qui s'étend dans tout le ciel. Veux-tu de nous quelques éclaircissements? satisfais-toi à ton plaisir. »
Béatrix ajouta : «■ Dis, dis, et crois-les comme on doit croire des esprits divins. »
Alors je parlai ainsi : « Je vois que tu séjournes près du trône de la première lumière. Elle sort étincelante de ta bouche et de tes yeux : mais je ne sais pas deviner qui tu peux être, âme bienheureuse, ni pourquoi tu habites dans la sphère
ciel de Mercure. Ce n'est pas le Purga- diilt mot à mot dans notre langue, est toire, autre royaume dont il est ques- absolument aussi beau que dans la billion page 1G9, note 2. gue [italienne. Ce sont là deux bonnes
I. Voilà qui accroîtra nos amours : fortunes de traducteurs, mais auxquel-
« Ecco chi crescerà li nostri amori.» les ils ne doivent pas s'accoutumer
Vers charmant et d'une pureté deli- avec Dante Alighiéri.
cieuse! Dante n'inspire pas toujours la 2. Le Paradis. On va insensiblement
terreur et l'épouvante. apprendre la langue nouvelle du potitc,
Ce passage, comme celui que j'ai re- et l'explication de toutes ces pérlphra-
marqué plus haut, page m, note ;, Ira- ses demeurera superflue.
LE PARADIS , CËANt V. 373
qui se cache aux regards des mortels, sous les rayons d'une autre '. »
J'adressai ces mots directement à la lumière qui m'avait parlé la première. Elle se montra en même temps plus brillante qu'elle n'avait encore été. Bientôt, comme le soleil qui se cache lui-même par son trop vif éclat, quand il a dissipé les vapeurs épaisses qui tempéraient sa chaleur , la figure sainte, pénétrée d'une joie nouvelle , se concentra dans ses propres rayons, et ainsi recluse, recluse2, me répondit comme on le verra au chant suivant.
i. Dante veut dire que la planète de Mercure étant très-voisine du soleil , est souvent plus cachée par la lumière de cet astre que toute autre planète.
s. Je n'ai pas pu mieux rendre le chiusa chiusa de l'original. Les Italiens trouvent cette répétition très- agréable, comme elle l'est en effet. J'ai répé'.é deux fois le môme mot , comme Uans l'original : on a vu que Dante
emploie souvent cette manière d'appeler l'attention ; il dit quatto quatto , Enfer, chant xxi , page 94 ; brima bruna , Purgatoire, chant xxtiii , page sis. C'est une manière de superlatif que les Italiens modernes ont imitée depuis. Dans le Saûl d'AIDéri , il v a cette main lunga lunga qui produit un effet terrible.
LE l'AIUlMS, CHANT VI.
CHANT Yl.
Depuis que Constantin ' avait tourné l'aigle contre le cours du ciel qu'elle avait suivi auparavant sur la flotte de cet ancien héros, qui s'empara de Lavinie2, il s'était écoulé cent et cent ans et plus 3, pendant lesquels l'oiseau de Dieu avait régné à l'extrémité de l'Europe'', dans le voisinage des montagnes, d'où il était parti 6; de là il avait gouverné le Monde, sous l'ombre de ses ailes sacrées, et l'autorité transmise d'une main dans une autre, était parvenue dans la mienne.
« Je fus César, et je suis Justinien. Par la volonté de Dieu qui est le premier amour, je retranchai des lois ce qu'elles offraient d'inutile et d'obscur. Avant de me dévouer à cet ouvrage, je croyais qu'il n'y avait qu'une seule nature dans le Christ 6, et je vivais satisfait d'une telle croyance ; mais le bienheureux Agapet, souverain pontife, me redressa par ses paroles à la foi véritable. J'écoutai sa voix, et je sens que son opinion était raisonnable, comme tu sens toi-même que toute
i. Constantin avait transporte lesiége de l'empire de Rome à Byzance , du couchant au levant, et ainsi il avait lait tourner l'aigle contre le cours du ciel, qui se meut d'orient en occident.
ï. Énéc était venu de Troie, pays oriental, en Italie, pays occidental.
3 Ici Dante s'est trompé; il ne s'exprime pas avec son exactitude ordinaire; il dit : Cento e cent' anni e più, plus de deux cents ans. Cependant, de la dédicace de Constantinople , qui fut faite en 530, jusqu'à l'avènement de Justinien au trône impérial, il ne s'écoula que 197 ans, parce que Justinien De resta seul maître du trône qu'après
la mort de Justin , en 527 ; mais il ne faut pas être si rigoureux avec ce poète , qui d'ailleurs est un prodige d'érudition pour le siècle où il écrivait. Dante n'a cependant pas fait une faute contre la chronologie, si l'on admet qu'il entend parler de l'époque précise à laquelle Constantin passa à Byzance.
11 est certain que cet empereur y lilson entrée en 324; mais la dédicace de la ville n'eut lieu quVn 330.