Dante désire aller à la source d'une autre vérité
n'est soumis à aucune puissance, et qui commande à tout, était trois fois chanté par ces esprits, avec une harmonie qui pourrait récompenser le plus noble mérite. J'entendis en même temps , dans la lumière la plus étincelante du plus petit cercle, <ine voix modeste', peut-être autant que celle de l'ange qui apparut à Marie , répondre en ces termes : « Aussi longtemps que durera la fête du Paradis, notre amour rayonnera dans ce vêtement lumineux. Notre éclat est proportionné à notre charité , notre charité au bonheur de voir le premier Lien , et ce bonheur est aussi grand que daigne le permettre la grâce divine. Lorsque nous aurons repris notre corps sanctifié et glorieux, notre personne sera devenue plus parfaite, parce qu'elle sera plus entière; notre lumière s'accroîtra de la félicité que Dieu distribue si généreusement, et qui nous rend capables de le contempler : nous verrons alors s'accroître à la fois le bonheur de cette vision, notre charité, et les rayons de notre gloire qui proviennent de lui. Le charbon se fait encore distinguer dans le feu, quoiqu'il soit tout environné par la flamme; de même l'éclat qui nous entoure ne devra être obscurci qu'en apparence par la chair du corps que nous reprendrons. Tant de splendeur ne pourra nous fatiguer : les organes du corps seront devenus tels, qu'ils supporteront tout ce qui d'ailleurs augmentera leurs délices. » A ces mots, les deux chœurs me parurent si disposés à s'écrier, Ainsi soit-il , que je compris bien qu'ils desiraient retrouver le corps qu'ils avaient laissé sur la terre, non pas pour eux-mêmes, mais dans l'espérance de revoir ainsi leurs mères, leurs pères, et ceux qu'ils chérissaient avant d'être embrasés des flammes de l'éternel amour2. Et voilà que je
i. Landino croit que cette voix mo- c'est-à-dire, dans le cercle qui était
dcste est celle de Pierre Lombard, plus près de Dante : c'est donc ce
I maître des sentences , parce que cet prince qui va répondre,
écrivain résout, dans son quatrième 2. Mais dans l'espérance de revoir »
livre, le doute qui est présenté Ici. leurs mères, leurs père* . et ceux qu'ils
Vcnluri. I.ouiliaidi et l'ortirelli pensent clieris.>aienl. Du l'aradis , le poHte re-
avec plus de raison que cette voix est vient sur la terre; sa réflexion est ten-
cclleâe Saloiuon. On a vu plus haut que die, et prouve une sensibilité profonde, ■ Salomon était dans le minor cerchio.
vis naître au delà des splendeurs qui brillaient comme le soleil à l'horizon, une autre lueur d'un éclat pareil; et de même qu'au commencement de la nuit, on voit dans le ciel apparaître confusément des étoiles, il me sembla que je découvrais de nouvelles substances qui formaient une autre couronne, près des deux premiers cercles de bienheureux. O véritables étincelles de l'Esprit-Saint ! de leur lumière blanchâtre elles éblouirent tout à coup mes yeux, qui, vaincus , ne purent souffrir cet éclat. Béatrix se montra plus belle et plus riante; mais, parmi tant de prodiges, il faut laisser ceux que n'a pu conserver ma mémoire. Mes yeux reprirent cependant quelque force, et je me vis alors transporté, seul, avec Béatrix, dans un plus haut salut '. Je m'en aperçus aisément à l'éclat de cet autre ciel, qui me parut plus enflammé. De toutes les facultés de mon âme, et avec ce sentiment intime qui appartient aux hommes de toutes les nations, j'offris à Dieu un sacrifice de remercîments , tel que pouvait l'exiger cette faveur nouvelle. Mes actions de grâces n'étaient pas achevées, que je sentis qu'elles avaient été agréées. Des lumières d'une couleur de pourpre éblouissante m'apparurent entre deux rayons , et je m'écriai : « Que tu es grand et gêné reux, ô Elios2, toi qui les embellis ainsi!» Semblables à Galaxie3 qui, ornée de grandes et de petites constellations, répand une ligne de blancheur entre les pôles du monde, sujet de tant de doutes parmi les plus sages, ces rayons parsemés d'étoiles4 formaient sur la profondeur de la planète
i. Le ciel de Mars. de sn haute science , qui en fait un des
2. >< Elios, mot hébreu qui signifie pl»s illustres hébraïsants de l'Europe.
eccelso , élevé. C'est un des noms qu'on s- Galaxie, la voie lactée.
a donnés à Dieu. » ( Lombardi ) 4- Ces rayons couverts d'étoiles for-
M. Etienne Quatrcmère, mon confré- maient. sur la planète de Mars, le signe
, , ,, . Li.4 vénérable delà croix, et paraissaient
rc, ma rem.s la note ci-jo.nte : "lis diviser cettc p|anete en quatre parti(.s
(El), Dieu ; tt^JT ( Elion), le Très- pi'csq"c fga'f '.c'e.Sï",à"di1e.' !es :s"Jbst:"'- • " I : v ces qui habitaient Mars étaient disprr-
Haut. Je la transcris ici avec les carac- secs en forme de croix suspendue an
tères hébreux, telle que je l'ai reçue. milieu delà planète. Dans cette croix
Ce sentiment confirme celui de Lorabar- brillait Jésus-Christ. L'idée de la croix a ' '
di. Je remercie mon confrère de sa coin- dû ramener naturellement le pqetc a ''■'.:■
plaisance: elle est une digne compagne l'idée du Sauveur,
de Mars, le signe vénérable, et me paraissaient diviser cette planète en quatre parties presque égales. Ici l'expression manque à ma mémoire. Dans cette croix brillait le Christ, d'un éclat que je ne puis comparer à aucun autre éclat. Mais celui qui prend sa croix, et suit le Christ1, excusera mon silence, lorsqu'il verra lui-même dans cet arbre étinceler le Christ. Aux deux côtés ainsi qu'aux deux extrémités , brillaient des splendeurs scintillantes qui se confondaient les unes avec les autres , de même qu'on voit des atomes 2, lents ou légers, et d'un mouvement irrégulier, s'agiter sur un rayon de lumière qui traverse encore l'ombre que l'art et la science cherchent à nous procurer, pour nous défendre de la chaleur.
Comme une lyre et une harpe exactement d'accord produisent un tin tin délicieux, même pour celui qui est étranger à l'étude de la musique, de même les splendeurs qui m'apparaissaient, faisaient entendre une mélodie qui me ravissait en extase, avant que j'eusse pu distinguer les paroles de leurs chants. L'hymne renfermait de sublimes louanges. Comme un homme qui entend confusément des mots d'un discours, je saisis ces paroles : Ressuscite et sois vainqueur. .l'étais si ravi, que jusques alors rien ne m'avait attaché avec de si doux liens. Peut-être cette expression paraîtrait-elle trop hardie: je semble oublier les yeux étincelants que j'avais contemplés avec tant d'admiration; mais celui qui voit que les vrais cachets de toute beauté3 brillent plus à mesure
t. Allusion à un passage de saint tre que frappe le soleil. Le poëte de la
Matthieu, cliap. is. On remarquera ici nature ne consulte qu'elle, et ne se
que Dante répète trois fois Cristo, et trompe jamais.
ne fait rimer ce mot qu'avec le même s. Les cieux, qui impriment toute la
iniot. Il y a dans cette répétition une in- beauté. Le saint plaisir se rapporte au
i tention de respect et de dévotion. Au plaisir de contempler les jeux de Béa-
1 chant xn, page 407, on voit que Cristo, trix.
(dans le même sens, rime deux fois avec Ce passage esttrès-difficile à compren-
\Cristo. dre; le poète veut dire : Je voyais une
ï. Cette comparaison est très-juste. croix; à ses deux côtés et à ses deux ex-
Pour avoir une idée précise de ce que trémités brillaient des splendeurs scin-
veut dire le poBte , il suffit d'entr'ou- tillantes. L'harmonieuse mélodie de
vrlr, pendant l'été, le volet d'une fenê- leurs chants me ravissait en extase; j'en-
qu'on s'élève , et qui sait que je n'avais pas alors regardé ces yeux, peut excuser en moi ce dont je m'accuse pour me justifier et dire la vérité : ici, le saint plaisir ne peut pas être démontré, parce que plus on monte, plus il devient pur.
tendais confusément un hymne qu'elles chantaient; je saisis cependant ces mots : Ressuscite , et sois vainqueur, paroles de l'Écriture. J'étais si ravi que rien, jusqu'alors , ne m'avait si vivement attaché. Ici le poëte, se souvenant des compliments qu'il se faits aux yeux de Béatrix , semble se reprendre : Peutêtre, dit-il, cette expression paraît-elle empreinte de trop d'enthousiasme. On peut croire que j'oublie ces yeux délia mia Donna , que j'ai tant admirés ; mais non excusez-moi; je voyais dans
la planète de Mars de nouveaux cieux, de nouveaux cachets qui imprimaient d'autres beautés; je ne regardais pas alors Béatrix, je m'en accuse; mais d'ailleurs, le saint plaisir de contempler les yeux de Béatrix ne peut être plus clairement démontré , parce qu'à mesure qu'on monte plus haut, ces yeux augmentent aussi d'éclat, et que le plaisir de les voir devient plus fort. L'auteur, parfait logicien , met ici d'accord son premier enthousiasme avec sa nouvelle admiration.
CHANT XV
Une volonté l)ienfaisante -, qui se manifeste par une vertueuse charité, comme une passion effrénée se montre par une action inique , imposa silence à cette douce lyre , et les saintes cordes que fait mouvoir la main du ciel , cessèrent de répandre leur harmonie : et comment ces substances auraient-elles été sourdes à mes prières, puisqu'elles s'accordaient à se taire à la fois pour écouter mes demandes ? Il est juste qu'il ne voie pas de terme à ses souffrances , celui qui , par amour pour les choses périssables , renonce éternellement à cette bienfaisante volonté. Tel qu'une lueur subite , dans les soirées pures et sereines, parcourt les airs , attire nos regards qui ne sentaient pas d'effroi , semble une étoile qui change de place, quoique nous voyions ensuite qu'il ne s'en est perdu aucune vers le point où nous avons remarqué ce météore2, et disparaît après une courte durée; tel courut tout à coup, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, un astre de cette constellation3 : le Brillant, sans s'écarter de
i. Dante veut dire que la disposition à la charité qui était dans les âmes bienheureuses qu'il nomme indifféremment splendeurs ou lueurs, les portait à faire silence pour écouter ses demandes.