Il y a longtemps que le pofte n'a
fait intervenir, dans ses chants, desdW vinités profanes. Imitation de ce ver de Virgile:
« Vos, à Calliope, precor, aspirate ca \ nenti. »
ô. Aimez la justice, vous qui jugez terre. Paroles du premier livre de ..
Saçiesse , ouvrage attribué à Salomoo Grangier traduit ainsi :
«Justice entretenez qui la terre ju gez.» Mais il faut absolument laisse
LE TARADIS, CBANT XVIII. -439
qui était la dernière lettre du cinquième mot ; et alors Jupiter paraissait éblouissant d'argent mélangé d'or. Je vis, plus tard, descendre d'autres esprits à l'endroit où était l'extrémité su-
dans la traduction les mots latins , diligite justitiam qui judicatis terram; sans cela , on ne sait plus ou reprendre l'M qui termine le cinquième mot.
Gâte M ne peut se retrouver dans aucun mode de traduction française , et il est indispensable de dire que les splendeurs restèrent dispersées en M . dernière lettre du cinquième mot cité par le poète
Voici la traduction de M. de Colbert:
>< Ces trois lettres en indiquaient plu- « sieurs autres qui formaient la sen- « tence de Salomon : Ditigitejustitiam « legesque. Aimez la justice et les lois . «quijudicalis terram , vous qui jugez " la terre. Ces lettres , tracées en or, « décoraient le fond d'argent de la pla- « nète de Jupiter. Au-dessus de la derrière lettre du second mot, qui est la u lettre H , d'autres esprits vinrent se «placer en chantant les louanges de « Dieu.»
On voit ici quel est le système de traduction de SI de Colbert ; il a ajouté , de son autorité , legesque ( Salomon ne dit pas legesque). Le poète avait bien dit que les lueurs formaient quelquefois un L, mais il n'a dit que cela: ce n'est que dans une note qu'on a droit d'avancer que cette L peut signifier leges- SI. de Colbert a très-bien fait de répeter, dans sa traduction, les cinq mots latins ; mais il a eu tort d'en offrir une explication immédiate, puisque le poète ne l'a pas donnée. Cette Ldoit être tout simplement la troisième lettre du mot diligite; et Dante, à mesure que le mot se formait, vit d'abord un D. puis un I, plus un L. SI de Colberts'est trompé aussi en croyant que l'M était la dernière lettre du second mot , du mot justitiam. Dante dit expressément ■ JVell' M vocabolo quinto. Grangier n'a pas fait cette faute. Ce qui est singulier, c'est que la même faute a été commise par le si prudent P. Lombardi , et que SI. de Romanis, qui est un observateur si exact , ne s'en est pas aperçu quand il a réimprimé le Commentaire de ce religieux, où il est dit : Il quinto vocabolo è justitiam; non, \e quinto v9COboÏ9
est terram. Diligite justitiam qui judicatis terram (texte net de Salomon) formaient trente-cinq lettres. Trentequatre lettres disparurent dans cette manœuvre étincclante que décrit si bien Dante, et les splendeurs restèrent disposées en M, la trente-cinquième lettre de la phrase divine, et la dernière du cinquième mot terram-
Il y a encore une chose à ajouter, c'est que Biagioli, qui relève si vivement les fautes de Lombardi, ne lui adresse aucun reproche a ce sujet. Biagioli a très-bien expliqué ce passage.
Lombardi est digne d'éloges si l'on observe la manière ingénieuse dont il explique la raison pour laquelle les lueurs commencèrent à se disposer en SI :
c'est que la lettre SI est la figure la plus rapprochée des linéaments de l'aigle , dont ces mêmes lueurs, réunies à d'autres, vont bientôt offrir l'image.
Il faut admirer le soin avec lequel le poëte a présenté , sans se contredire un instant, des faits très-mystérieux.
Les lueurs semblables aux oiseaux qui formaient, en volant, des lignes rondes eu allongées, offraient d'abord différentes lettres de l'alphabet que le poëte reconnaissait très-distinctement. Ces splendeurs tracèrent ensuite une sentence composée de trente-cinq lettres, puis elles prirent la forme de la dernière lettre de cette sentence , de la lettre U. Quand cette espèce de première charpente, s'il est permis de s'exprimer ainsi , fut disposée , et qu'il était déjà facile d'y reconnaître confusément la ligure d'un aigle , d'autres lueurs, accourant vers la partie supérieure où la figure était incomplète, continuèrent de perfectionner la contex ture de cette image. Enfin.des milliers d'autres splendeurs s'éloèrent à la fois, comme des étincelles jaillissent de tisons enflammés, et achevèrent de former, sous les yeux du poète, la tète et le cou de l'oiseau sacré On voit aisément que le Gibelin a voulu adresser ici un éclatant hommage à la puissance des empereurs d'Allemagne, protecteurs de son parti
périeure de la lettre M : ils chantaient, je crois, le bien qui les attire de toutes parts. Bientôt, comme autant d'étincelles qui jaillissent de tisons enflammés, et que les insensés ont coutume de regarder comme un augure, plus de mille lueurs s'élevèrent à la fois; et lorsqu'elles se furent posées, plus haut et plus bas, telles que les avait distribuées le soleil qui les allume, je vis distinctement que leur réunion formait la tête et le cou d'un aigle. L'être qui produit de tels tableaux n'a pas de maître, mais il dispose tout lui-même, et de lui seul provient cette vertu qui crée les êtres inférieurs. L'autre ligne de bienheureux qui avait paru d'abord satisfaite de figurer des lis au-dessus de PJM, acheva de former le corps de l'aigle. O douce étoile1, combien de ces joyaux m'ont démontré que notre justice sur la terre , y est une émanation du ciel que tu embellis ! Je supplie l'esprit qui est l'origine et le premier principe de ton mouvement et de ton influence, de considérer d'où naît le défaut qui obscurcit tes rayons. Je le conjure de s'enflammer une seconde fois d'une colère sainte, en voyant ainsi vendre et acheter dans le Temple, qui a été cimenté du sang des martyrs et témoin de tant de miracles 2. Et toi, milice du ciel, que je contemple, adore Dieu pour ceux qui, sur la terre , se laissent détourner de ce devoir par un exemple fatal ! Déjà on avait coutume de faire la guerre avec le glaive3; aujourd'hui on la déclare, en ôtant ici et là
Ils chantaient, Je crois, le bien qui les d'où nait le défaut qui obscurcit tes
attire de toutes parts, la gloire de Dieu. rayons, le vice qui t'empêche de briller
— Et que les insensés ont coutume de sur la terre.
regarder comme un augure favora- s. En voyant ainsi des coupables venble; Lombardi s'écrie, à ce sujet : « Il dre et acheter dans le temple saint, est de fait qu'encore aujourd'hui , Jésus-Christ dit : Domus mea, domus quand on voit un grand nombre d'é- orationisvocabitur,vosautemfecistis tincelles sortir de tisons enflammés, on eam speluncam lutromim. (Saint Matdit : «Otanti zecchini, étante dobble.» thieu.XXII.) b Nous disons, nous, que les étincelles s. A la fin de ce chant, les versporqui jaillissent spontanément du feu an- tent un cachet d'ironie amère et d'innoncent des visites. — L'être qui pro- dignation en quelque sorte étouffée , duit de tels tableaux, Dieu. cachet qui n'appartient qu'à un poète
i. 0 douce étoile! 0 sphère de Jupi- comme Dante. — Toi qui écris, etc. Il .
ter, etc. Je supplie l'Esprit (Dieu), qui s'agit du pape qui régnait en 1300 , sui-
est l'origine et ia cause de ton mouve- vant Velîutello , Lundi 110 , Grangier,
ment et de ton influence, de considérer Venturi ; il s'agit de Clément V et de !a
le pain que le père bienfaisant ne refuse à personne. Mais toi qui n'écris que pour effacer, pense que Pierre et Paul , qui moururent pour la vigne que tu détruis, sont encore vivants. Tu peux bien dire : J'ai tant de dévotion à celui qui voulut vivre solitaire, et qui. pour des danses, fut traîneau martyre, que je ne connais ni Paul , ni le Pêcheur.
cour d'Avignon, suivant Lombardi. Clément V a déjà, cependant, eu son coup de boutoir, chant xvn (voy. page 434), où Dante l'a appelé le Gascon.
Quantau commentaire à présenter sur la fin de ce chant, tous les auteurs sont d'accord pour offrir le même. On savait déjà faire la guerre les armes à la main ; mais, aujourd'hui, on la fait avec des armes de plumes. Et toi ( le lecteur est maître de choisir sa victime : il sait que Dante se donne, tantôt pour historien , tantôt pour prophète, et qu'en définitive , il est toujours un Gibelin passionné), toi qui écris des décrets comminatoires pour ensuite les effacer, quand on t'envoie des trésors, pense que Pierre et Paul sont vivants. Je sais que ta vas
me répondre : « Moi, je ne connais que saint Jean , qui vécut dans un désert, et à qui on trancha la tète , parce que la fille d'Hérodiade avait dansé devant Hérode ; c'est-à-dire , J'ai tant de dévotion aux florins , sur lesquels est empreinte la figure de saint Jean, que je ne connais ni votre Paul, ni votre Hcre le Pécheur. » Il est certain qu'alors (reportons-nous toujours à l'époque où le Paradis fut véritablement composé) la cour d'Avignon tâchait d'obtenir des secours pécuniaires de l'Italie : on ne payait plus d'impôts pour le pape, dans l'État romain, et le Comtat n'offrait pas des ressources suffisantes pour alimenter les dépenses indispcnsablement nécessaires au saint-siége.
CHANT XIX
Je voyais devant moi cette belle image, les ailes étendues , glorifier les âmes dont elle se composait : chacune d'elles paraissait un rubis frappé des rayons du soleil , et qui m'en renvoyait l'éclat. Jamais voix n'a proféré, jamais encre n'a écrit, jamais imagination n'a compris ce que je vais rapporter en ce moment : je vis et j'entendis parler cet aigle, et dire moi et mon , quand dans le fait il devait dire nous et notre; il commença ainsi: «Parce que j'ai été juste et pieux', on m'a élevé à cette gloire qui surpasse tous les désirs : j'ai laissé sur la terre un souvenir si célèbre , que les méchants euxmêmes me comblent de louanges; mais ils n'imitent pas mes vertus. » C'est ainsi que comme plusieurs charbons allumés ne produisent qu'une seule chaleur, cette image composée de mille amours sacrés ne fit entendre qu'une seule voix. Je^ répondis: «0 perpétuelles fleurs de la joie éternelle, qui, par une seule d'entre vous, exhalez vos odeurs célestes, apaisez ce grand jeûne, qui a si longuement excité ma faim sur la terre , où il n'a trouvé aucune nourriture ! Je sais bien que si la justice divine sert de miroir aux autres degrés du ciel, votre sphère ne voit pas ses faveurs couvertes d'un voile. Vous savez aussi avec quelle attention je profite des avis que je reçois; vous savez quel est le doute qui est pour moi un jeûne si ancien. »
Tel qu'un faucon délivré de son chaperon 2, remue la tête,
i. Parce que je me compose d'aines poiinie de «ot à 1521. Dans cet intervalle
qui ont été justes et pieuses. ue temps , il a fait de nombreux voya-
2. Quoiqu'il le date obstinément de ges ; il a appris beaucoup de choses.
1500, Dante a constamment revu son Nous voyons {Purgatoire, chant xiii,
s'applaudit avec ses ailes, montre le désir de voler, et se complaît en lui-même; tel, en faisant retentir des chants qui ne sont connus que là-haut, se montra l'aigle qui renfermait tant de saints esprits.
Il m'adressa ces paroles : « Celui qui , tournant son compas », arrondit le monde, et y distribua tant de prodiges inconnus à l'intelligence humaine, et tant de choses qu'elle peut comprendre, ne manifesta pas tellement sa vertu, que toute sa puissance ne s'étendit encore au delà de cette création : aussi le premier être qui connut l'orgueil, et qui était pourtant la plus parfaite des créatures , pour n'avoir pas attendu la lumière de Dieu, tomba avant la maturité. De là i! arrive que les natures inférieures ne peuvent facilement contenir ce bien infini, qui ne se mesure qu'avec lui-même. Nos facultés ne sont qu'un rayon de l'esprit divin qui remplit toutes choses, et ne doivent, de leur nature, connaître Dieu qu'imparfaitement. La vue des mortels ne pénètre dans la justice éternelle, que comme l'œil peut pénétrer dans les eaux de la mer : du bord , il voit le fond, il ne le voit pas en pleine mer; cependant le fond existe également., mais son éloignement le cache aux yeux. Il n'est de vraie lumière que celle qui vient de ce rayon serein qu'on ne voit jamais se troubler; toute autre n'est que ténèbres, ombre de votre chair ou son poison.
« Je t'ai expliqué, pour répondre à tes fréquentes questions, ce que tu n'entendais pas sur la justice divine. Tu disais : — Un homme est né au rivage de lTndus, et là personne ne parle du Christ, ne lit les livres sacrés, et n'écrit sur la religion. Toutes les volontés de cet homme sont bonnes,
page 2S4 , note 2) que le poBte rappelle yeux avec ses Joies , ses tours de tête ,
qu'il était d'usage, dans son pays , de ses battements d'ailes, son courage, et
coudre avec du fil ou de la soie les jusqu'à sa coquetterie. Boccace et l'A-
ycux du faucon que l'on voulait dresser rioste ont imité ce passage,
pour la chasse. Ici, il montre qu'il a 1. Dieu, que, dans l'Enfer, chant xv
connaissance du chaperon inventé, en (pagecï), le poète a appelé V Architecte
France, à cette époque. Ce tercet est sublime. — - Le premier être qui connut
plein de grâce; le faucon est sous nos l'orgueil, Lucifer, l'ange rebelle.
444 LE l'ARADlS, CHANT XIX.
quant à la morale, et il ne pèche ni en actions, ni en paroles : il meurt cependant sans connaître la foi et sans baptême : où est cette justice qui le condamne? où est sa faute, s'il ne croit pas? — Mais toi, qui es-tu, pour t'ériger en tribunal1, et juger à mille milles de distance, avec une vue longue d'un empan 2 ? On pourrait me présenter des raisonnements aussi subtils , si la Sainte Écriture n'était pas au-dessus de telles propositions. O animaux faits pour vivre sur la terre ! ô esprits épais ! la première volonté, qui est bonne par soi, ne s'éloigne jamais d'elle-même qui est le souverain bien; tout ce qui est en harmonie avec elle est juste : un bien créé ne la tire pas à lui , c'est elle qui le confond dans l'immensité de ses rayons. »
De même que la cigogne tourne autour du nid, lorsqu'elle a donné la pâture à ses petits , et que celui qui est rassasié regarde sa mère , ainsi l'aigle commença à tourner sur luimême, et moi, je levai les yeux. L'image bénie battait des ailes, chantait en tournant avec ses esprits sacrés, et disait : <■ Le jugement éternel est pour vous autres mortels ce que les paroles que je prononce sont pour toi qui ne les comprends pas. » Et les saints embrasements continuaient à jeter des éclairs de l'Esprit-Saint , dans ce signe qui rendit les Romains si redoutables à l'univers3. L'aigle recommença en ces termes : « Ce royaume n'a jamais été ouvert 4 à celui qui n'a pas cru au Christ avant qu'il vînt au monde, ou après qu'on l'eût cloué à la croix. Mais, vois, beaucoup crient, ô Christ, ô Christ5, qui seront plus éloignés de lui que tel qui ne connut
I. L'aigle suppose que Dante veut petit doigt , quand ces deux extrémités savoir le sort d'un homme né sur le sont aussi éloignées l'une de l'autre bord de l'Indus, où personne ne lit les qu'elles peuvent l'être. [Dict- de l'Alivres sacrés et n'écrit sur la religion , cadémie, page 627.) et qui meurt nécessairement sans con- s. Dans le signe de l'aigle qui rendit naitre le baptême et la foi. L'oiseau sa- les Romains si redoutables. (Voyez le cré s'interrompt tout à coup , et ce ne commencement du chant vi du Paraîtra que plus tard qu'il fera connaître dis, page 374.) son sentiment sur cette question. 4. Ce royaume n'a Jamais été ouvert,
s. L'empan est une sorte de mesure le royaume du ciel.
qui se forme de l'intervalle existant s. Non omnis qui dicit Domine , Do-
entre l'extrémité du pouce et celle du mine, intrabit in regnum cœlorum.
pas le Christ. L'Ethiopie condamnera de tels chrétiens, lorsque sera venu le jour où on les divisera en deux collèges, l'un destiné éternellement à la richesse, et l'autre à la misère. Que ne pourront pas dire à vos rois, les Persans, lorsqu'ils verront s'ouvrir ce livre où les fautes de ceux-là sont écrites ! Là, on verra surtout dans la vie d'Alhert », cette action coupahle qui fera ravager le royaume de Prague. Là, on verra la douleur que fit éprouver sur les bords de la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra heurté par un pourceau Là, on verra cet orgueil avide qui déshonore l'Anglais et l'Écossais1, et ne leur permet pas de se contenter de leurs
(Matth , Vil. ) Voilà encore Cristo qui rime à Cristo. Voy. Paradis, chant xn, vers 71, page loc; et chant xiv, v. 80, page 417. C'est toujours une sorte de salut poétique au nom de N.-S. — L'Ethiopie , etc. firi JVinivitœ surgent in iudicio , cum generatione istâ, et condemnabunl eam. (Matth. , XII.) — Les deux collèges sont le Paradis et l'Enfer. — Les rois persans sont ici pour les rois qui ne sont pas chrétiens.
i. L'empereur Albert s'était emparé de la Bohème en isoô. C'est une prédiction. — La douleur que fît éprouver sur la Seine, etc. Suivant tous les commentateurs, il s'agit ici de Philippe le Bel , qui , après la bataille de Courtray, fit battre une monnaie de convention pour payer la solde de l'armée qu'il avait ïevée contre les Flamands. — Les mêmes commentateurs disent que Philippe le Bel , étant tombé , à la chasse , parce que son cheval avait eu peur d'un sanglier, mourut des suites de cette chute. Dante a peut-être encore connu l'accident arrivé au Jeune roi Philippe , fils de Louis le Gros , et qui mourut aussi des suites d'une chute , parce que son cheval fut renversé a Paris , vers l'endroit où est la place Royale, par un pourceau effrayé. Il suffit, pour donner raison au poiitc, que plusieurs auteurs français aient rapporté le fait comme il le suppose. Dante a préféré la version qu'il 'a suivie, parce qu'elle lui offrait l'occasion de placer une image hardie et bizarre , sous la forme d'une autre prédiction : Quel che morrà di colpo di cotenna. Cotenna ne veut dire ni
sanglier, ni pourceau, mais, à proprement parler, la peau, la couenne de ces animaux.
ï- Edouard. I'r, roi d'Angleterre , et Robert, roi d'Ecosse, se faisaient alors une guerre sanglante. — La luxure de cet Espagnol; les débauches d'Alphonse , roi d'Espagne. — La vie efféminée de celui de Bohème. Vcnceslas , roi de Bohème, à qui le poète a déjà reproche son libertinage et son oisiveté, dans le septième chant du Purgatoire, p. sos.
— La bonté du boiteux de Jérusalem , de Charles, roi de la Pouille et de Jérusalem : il était boiteux. L'I est un signe d'unité, l'M désigne le nombre mille. Sa bonté est marquée par l'unité, ses vices sont au nombre de mille. — Celui qui garde l'Ile de Feu est Frédéric, roi de Sicile, fils de Pierre d'Aragon. Danle appelle la Sicile l'île de Feu, etc., c'està-dire , l'île enflammée par les volcans.
— Chacun connaîtra les actions mauvaises de l'oncle et du frère ; de Jacques , roi de Majorque et de Minorque , et de Jacques d'Aragon. — Le Portugais. Denis , surnommé l'Agricola , roi de Portugal.— Le Norwégien. La Norvrége n'était pas encore soumise au Danemark, et elle avait son roi particulier. (Voyez Georges Horn, Orbis imperans , période première des trois royaumes du Nord, chap- 2.) — Celui de Rascia , qui altère les coins de Venise , etc. Partie de la Dalmatie qui était gouvernée par un duc. Ce duc était accusé d'altérer la monnaie de Venise.
La Hongrie ne comptait, depuis quelque temps, qu'une suite de mauvais rois. —
confins. Là, on connaîtra la luxure de cet Espagnol, et la vie efféminée de celui de Bohême, qui n'eut jamais de courage , et ne voulut jamais en avoir. La bonté du boiteux de Jérusalem sera marquée d'un I , et le contraire sera marqué d'une M. On signalera l'avarice et la honte de celui qui garde l'île de Feu , où Anchise a fini ses longs jours ; et pour te le faire bien juger, ses fautes seront écrites en abréviations , afin qu'un grand nombre ne tienne qu'un petit espace. Chacun connaîtra les actions mauvaises de l'oncle et du frère qui ont déshonoré une si généreuse nation et deux couronnes. On n'oubliera pas le Portugais , le Norwégien , .et celui de Rascia qui altère les coins de Venise. O heureuse Hongrie, si tu ne te laissais plus malmener ! O Navarre , que tu serais heureuse , si tu t'armais de la montagne qui te sert de ceinture ! Chacun doit croire, que pour arrhes de cette vengeance, déjà Nicosie et Famagouste commencent à se lamenter et à maudire leur bête qui ne s'éloigne pas des traces de ces autres animaux. »
La Navarre était alors une sorte de Les trente-quatre derniers vers de ce
province de la France. Cette idée de chant sont remarquables par une va-
s'arraer de ses montagnes est un su- riété d'expressions et une foule de traits
blime emprunt fait à la mythologie. — heureux qui annoncent , ce que nous
Nicosie et Famagouste sont deux villes dirons toujours, malgré quelques crili-
dépendanles du royaume de Chypre , ques , l'écrivain souvent élégant et le
alors soumis à Henri II, de la maison grand poète, de Lû'signaii,
CHANT XX
Lorsque l'astre qui éclaire le monde, descend de notre hémisphère , et nous prive du jour, le ciel qui lui devait tout son éclat, en reçoit un nouveau du grand nombre d'étoiles qui ont à leur tour emprunté la lumière du soleil. Cet instant du jour me revint dans la mémoire , quand le signe du monde et de ses conducteurs ' eut fait entendre les dernières paroles de son bec bénit. Alors ces lueurs innombrables, de plus en plus étincelantes, recommencèrent des chants qui sont tombés de ma fragile mémoire. O doux amour J, qui te caches sous cette splendeur, comme tu me paraissais brillant dans ces éclairs qui n'étaient remplis que de saintes pensées! Lorsque ces joyaux si précieux , qui ornent la sixième sphère , eurent fini ces chants angéliques, il me sembla entendre le murmure d'une eau claire qui tombe de pierre en pierre , en annonçant l'abondance de sa source; et ainsi que le son prend sa force au manche de l'a guitare, ainsi que le souffle résonne en sortant des trous de la flûte, de même, tout à coup, ce murmure, sans prolonger le retard, s'échappa du cou de l'aigle comme s'il était entr'ouvert, et il sortit de son bec une voix en forme de paroles , qui proféra ces mots que mon cœur attendait, et que je me hâte de rapporter : « Tu dois regarder fixement en moi cette partie qui, dans les aigles mortels, voit le soleil et supporte son éclat3, parce que, des feux dont
t. Dante se sert de ces expressions , de la pupille , etc. I.'aigle n'étant comparée qu'il veut que l'aigle impérial posé que de différentes âmes bienheud'Allemagne soit Je signe (le maître) du reuses , il y a aussi des âmes qui formonde et de tous les rois qui le gou- ment l'œil de l'aigle. L'esprit qui occupe vcrnent. la place de la pupille est David , qui 2. 0 doux amour de Dieu! chanta l'Esprit-Saint. (Voyez Reg., II, s. L'œil. — Celui qui occupe la place cap. 6 ) — Celui qui consolait la veuve.
je me compose, ceux qui brillent dans mon œil ont une por» tion de lumière plus étincelante que les autres. Celui qui occupe la place de la pupille, chanta l'Esprit-Saint , en transportant l'arche de ville en ville : maintenant il connaît le mérite de ses travaux et reçoit une récompense proportionnée à sa piété. Des cinq esprits qui font un cercle autour de mon cil , celui qui est placé le plus près du bec , consola la veuve qui avait perdu son fils : maintenant il connaît ce qu'il en coûte de ne pas suivre le Christ , parce qu'il compare cette douce vie, et la vie opposée. L'autre, que tu vois dans la partie supérieure du cil, retarda le coup de la mort par une vraie pénitence : maintenant il connaît que le jugement éternel ne ebange jamais1, quelque effort qu'une digne prière fasse le lendemain du jour présent. Cet autre esprit, avec les lois romaines , et avec moi, dans de bonnes intentions qui portèrent de mauvais fruits , se fit Grec, pour céder la place au Pasteur : maintenant il connaît que le mal qui est résulté de sa bonne opération , ne lui a pas nui auprès de Dieu , quoique ce mal puisse devenir la cause de la destruction du monde. C'est Guillaume % que tu vois au-dessous de la som-
etc. , est Trajan. Dante rapporte lui- maintenant il connaît. Je me suis bien
même ce fait dans le Purg., chant x , gardé d'altérer ce tour de phrase har-
p. aïs.— L'autre, que tu voisdans la par- raonieux répété à dessein, et qui anime
tie supérieure de l'œil, etc., estÉzéchias. singulièrement ce récit. — Cet autre
Isaïe annonçant à Ézéchias qu'il n'avait esprit avec les lois romaines, etc. Cons-
plus que peu d'instants à vivre , ce tantin porta le siège de l'empire à By-
prince pleura si amèrement , que Dieu zance , pour complaire au pape. Dante
iui accorda quinze autres années de suppose à Constantin une intention
vie. (Rey., IV, so ; et lsaïe, XXXVIII.) qu'il n'a jamais eue. Constantin ne s'est
l. Dante veut dire que le Jugement fait baptiser que sur la fin de sa vie , en
éternel ne doit changer jamais, quoique 337. Il est vrai qu'il embrassa le chris-
une digne prière puisse intervertir l'or- tianisrae en sis ; mais , à la même épo-
dre des destinées. Le poète répond que, quoiqu'il fût déjà catéchumène, il
ainsi à ceux qui prétendent que nous accepta encore la charge de grand prê-
n'avons plus le libre arbitre, si les di- tre de Jupiter que lui déféra le sénat,
vins décrets sont immuables. Dieu , en Dante saisit toutes les occasions de
menaçant Ézéchias, dont il s'agit ici, blâmer Constantin, et lui garde cette
savait qu'il ne devait pas mourir, et il rancune jusque dans le traité de Mo-
avait prévu que les prières de ce prince narchiâ (11), où il l'appelle infirmator
apaiseraient la colère céleste. imperii sut.
A propos des six esprits qu'introduit «. Guillaume II , dit le Bon , roi de Siici le poète , il dit six fois , au commen- cile ; on le regrette dans cette île ( la cernent de six tercets : Ora conosce... Sicile ) , où le peuple gémit de l'auto-
mité de l'oeil ; on le regrette sur cette terre , où l'on pleure sur l'autorité de Frédéric et de Charles qui y sont vivants : maintenant il connaît combien le ciel se passionne pour le roi juste; c'est ce que prouve le vif éclat de sa splendeur. Qui croirait, dans votre monde plein d'erreurs, que le Troyen Rifée ■ est la cinquième de ces lumières saintes? Maintenant il connaît une grande partie de ce que les hommes ne peuvent voir dans la divine grâce; cependant, pour sa vue, tout n'est pas encore entièrement compréhensible. »
Telle une alouette qui chante en volant dans les airs, et se tait, joyeuse delà dernière harmonie qui l'a satisfaite, telle me parut l'image de cet éternel plaisir *, au désir duquel chaque chose devient ce qu'elle est. Quoique pour un doute qui me tourmentait, je fusse comme le cristal à travers lequel on
rilé usurpée par Frédéric d'Aragon , et des guerres suscitées par Charles d'Anjou, dit le Boiteux, i. Le Troyen Rifée, etc. « Cadit et Ripheusjustissimus unus Qui fuit in Teucris et servantissimus œqui. »
(Ênéid., liv. Il, vers 4ïb, 427.)
Venturi et le P. d'Aquin se monlrent étonnés que Dante ail choisi exprès Rifée pour le placer dans son Paradis ; ils auraient préféré qu'il y eut placé linée. I.ombardi aime mieux que le choix soit tombé sur Rifée. D'ailleurs , Dante supposera plus bas que Rifée a abandonné le paganisme : il eût été absurde de faire la même supposition en parlant d'Énee. On ne sait où Dante a trouvé ses autorités pour parler ainsi de cette conversion de Rifée. Fst-ce que le théologien qui , dit-on , accompagnait toujours le poète, aurait fait ici avec lui quelque capitulation? Est-ce pour regagner l'approbation du canoniste justement sévère que Dante ajoute : « Pour la vue de ce Troyen, tout n'est pas encore entièrement compréhensible dans le ciel?»
Saint Augustin a dit (Scrm. ûs, défera. Domini) : « Attingere aliquantulûm mente Deum , magna beatitudo est ; comprehendere autem omnino impos-
sibile.» C'est une grande béatitude pour l'esprit d'atteindre Dieu quelque peu ; mais il est tout à fait impossible de le comprendre, a
Biagioli dit dans une note : «Venturi décharge ici contre Dante un bombardement si violent, que qui l'entend et ne fuit pas en toute hâte, peut regarder en face dix mille farfadets, cerbères ou dragons. •> En effet , Venturi appelle cette proposition du poète un attentat trop hardi- Lombardi , qui écrivait à Rome même, en 1791, répond « que plusieurs païens, outre ceux que les histoires sacrées ont cités, aient. abandonné, avec l'aide de Dieu, les erreurs du paganisme et soient sauvés, il n'y a pas un attentat si hardi à le dire qu'à le nier.» M. de Romanis répète la même réponse dans sa réimpression de Lombardi Rome, 1816. Moi, je me tais sur de pareilles questions ; comme M. de Romanis, je rapporte les opinions divergentes des maîtres: avec cela, selon les principes invariables de l'austère théologie, il me semble que Venturi a raison.
2. L'aigle. Plus loin, il sera appelé le signe bénit. Que ces comparaisons tirées des habitudes des oiseaux sont fraîches et douces! Les Italiens récitent avec enivrement ce tercet: Quai lodolctta , etc.
aperçoit aisément la couleur qu'il revêt , je ne pus attendre plus longtemps, et je m'écriai, parce que je vis une foule éblouissante de splendeurs : « Quelles choses vois-je là ? » Le signe bénit , pour ne pas prolonger ma surprise , me répondit sur-le-champ, en jetant sur moi un regard plus animé : « Tu crois ce que je viens de te dire , parce que je te l'ai dit, mais tu ne le comprends pas; ce sont des choses auxquelles tu ajoutes foi, mais qui restent inexpliquées :.tu fais comme celui qui apprend le nom d'un objet, mais qui n'en distingue pas la valeur, si on ne la lui fait connaître. 11 y a une violence opérée par un saint amour, une vive espérance qui ouvre ïe royaume des cieux , après avoir vaincu la volonté divine. Cette violence n'agit pas comme celle par laquelle l'homme opprime l'homme ' ; elle n'est victorieuse que parce que Dieu consent à être vaincu ; et quand il est vaincu , son affectueuse bonté lui donne à son tour la victoire. Tu es surpris de voir parmi les anges le, premier et le dernier des esprits qui bordent mon œil2. Ils quittèrent leurs corps, non pas comme gentils, mais comme chrétiens, l'un croyant aux pieds qui devaient souffrir, l'autre aux pieds qui avaient souffert. Celuici reprit son corps en enfer3, où l'on est endurci dans le
i. Cette violence n'agit pas comme celle, etc.
« Non a guisa che V uomo ail' nom
sobranza Ma vince lei , perché vuole esser
vinta ; E vinta vince con sua beninanzu. »
Ne dirait-on pas ici que vince lei , perché vuole esser vinta signifie : « Elle est victorieuse , parce qu'elle veut être vaincue;" tandis que le vers signifie : «La violence (sous-entendue) est victorieuse, parce que la volonté divine (sous-entendue) veut être vaincue?
Quelle langue que celle qui se donne si peu de peine pour être comprise ! Et quand il faut traduire de telles hardiesses dans une langue comme la nôtre , faut-il penser à être concis et rapide? Et puis, quel charme d'expression dans cette démonstration logique!
2. Trajan et Uifée. — Les pieds qui devaient souffrir, les pieds de J. C. , qui devaient être attachés sur la croix. — Les pieds qui avaient souffert , le supplice dans lequel mourut J. C. crucifié. Dante a déjà dit J. C. qui devait venir, et J. C. venu.
5. Celui-ci reprit son corps en Enfer, etc. Venturi aurait voulu que Dante n'eût pas rais Trajan dans l'Enfer, puisque ce prince doit en être retiré plus tard ; ce commentateur observe que le poète a déjà dit (Enfer, chant ni , page 10) qu'on lit sur la porte de l'Enfer : «0 vous qui entrez , laissez toute espérance!» Alors il semble à Venturi qu'il eût été mieux de placer Trajan dans un endroit séparé, comme un homme sur lequel la justice de Dieu n'avait pas prononcé. Lombardi répond que l'avis de Venturi est arrivé trop tard , et que d'ailleurs , pour le
mal, et ce fut le fruit de sa vive espérance, de cette vive espérance qui ne cessa de prier Dieu, et parvint à l'apaiser. L'âme glorieuse dont je te parle, réunie à son corps pour quelque temps, crut fermement en celui qui pouvait la sauver. Trajan, en Croyant, s'enflamma d'un tel amour, qu'après sa seconde mort ', il obtint de venir à cette fête.
«Celui-là2, par une grâce ineffable, qui coule d'une source si profonde , que jamais créature ne pourra apercevoir où naissent ses premières eaux , fit consister tout son amour à vivre suivant les règles d'une bonne conscience. Dieu, de grâce en grâce , permit qu'il ouvrît ses yeux au mystère de notre rédemption future. Il y crut; aussi fut-il délivré de la contagion du paganisme , et il reprenait les nations perverses de leurs erreurs. Il eut, au lieu du baptême, plus de mille ans avant qu'il fût institué, l'assistance de ces trois femmes que tu as vues autour de la roue droite. O prédestination !
suivre , Dante n'aurait pas abandonne saint Thomas , qui , en parlant de Trajan et d'autres, écrit : «De omnibus talibus dici oportet quod non erant in inferno finaliter deputati. De tous ces tels, il faut dire qu'ils n'étaient pas linalenuent destinés à l'Enfer.» (Stipplem., quaest. 71, act. s, ad. s, et non pas qusest. 73, comme dit Lombardi.)
Nous remarquerons ici que Venturi et Lombardi considèrent Dante sous un point de vue différent. Venturi a raison, pour ce passage , d'exiger que le poète se montre conséquent avec lui-même.
Rien de si beau et de si pathétique que ce vers : «Lasciateogni speranza, etc.; mais il faut ensuite prouver que ce n'est pas en vain qu'on trouve sur la porte de l'Enfer un arrêt aussi redoutable.
Lombardi, en général, théologien sévère, quoiqu'il ait été assez tolérant sur l'article de Rifée, s'attache rarement aux beautés poétiques, et s'efforce plus souvent de mettre Dante d'accord avec l'Écriture sainte et les ouvrages des Pères de l'Église.
I. Le poète suppose que Trajan a repris quelque temps son corps dans l'Enfer, et qu'ensuite son âme en a été séparée. C'est le moment où . pour la
seconde fois, l'àrae de Trajan quitta son corps , que le poète appeile la seconde mort de cet empereur.
2. Rifée. —L'assistance de ces trois femmes, des trois vertus théologales, la foi , l'espérance et la charité , que Dante a déjà représentées dansant à la droite du char de triomphe dans le Paradis terrestre. (Voyez Purg., chant xxix, page 325.) Rifée eut l'assistance de ces trois femmes plus de mille ans avant que le baptême fut institué, parce que , de la destruction de Troie jusqu'à la venue de J. C, il s'écoula à peu près lis* ans. Dante, en paix apparemment avec le théologien qu'il consulte (voyez page 419), maintient ses propositions, ne veut pas démordre de sa doctrine sur Rifée; et tant que Rome, qui admire en général l'orthodoxie cl' A lïghieri, et ne s'occupe pas de quelques écarts, qu'elle ne veut pas relever dans un poète ; tant que Rome n'aura pas parlé, nous n'avons, nous, qu'a pourstii vre notre humble lâche de traducteur, nous réservant de nous soumettre, comme il convient, à toule décision du saint-siége qui interviendrait dans de semblables questions.
combien ton principe est éloigné de celui des insensés qui ne comprennent pas toute la première cause ! Vous, mortels, soyez réservés dans vos jugements! nous qui voyons Dieu , nous ne connaissons pas encore tous les élus '. Nous nous réjouissons cependant de l'imperfection de nos facultés, parce que notre bien n'est dirigé que vers Dieu , et que nous ne voulons que ce qu'il veut. »
Tel fut le breuvage agréable qui me fut présenté par cette image divine, pour satisfaire mes doutes; et comme un liabile joueur de guitare accompagne avec attention un habile chanteur, et rend les accents de sa voix plus mélodieux, je me souviens que pendant que l'aigle parlait, les deux lueurs bénies % semblables aux pupilles des yeux qui savent battre ensemble, s'accordaient à accompagner les paroles par le mouvement de douces étincelles.
i. «Dante a imité, dit Venturi, ce s. Trajan et Riféc, qui applaudissaient
passage des prières de l'Église: « Deus à ce que disait l'image divine, l'aigle
cui soli cognitus est numerus electo- sacré. rvm in mvremâ felicitate locandus. ■>
CHANT XXI
Mes yeux et mon esprit étaient fixés sur Béatrix, et je ne pensais qu'à la considérer; elle ne souriait pas », et elle dit : <- Si je venais à sourire , tu deviendrais tel que Sémélé2, lorsqu'elle lut réduite en cendres, et si je ne tempérais pas ma beauté, qui s'accroît à mesure que je monte les degrés du palais éternel , elle brillerait tellement , que tes facultés mortelles sembleraient une feuille brûlée par la foudre. Nous sommes arrivés à la septième sphère 3, qui maintenant lance ses rayons sous le signe brûlant du Lion. Considère bien ce que tu vas voir; fais de tes yeux un miroir où se retrace fidèlement la figure qui va t'apparaître. <> Si l'on se souvient du plaisir que j'éprouvais à contempler le visage bienheureux, on comprendra la joie que j'eus de suivre ses ordres, et de m'oecuper d'un autre soin, en balançant la privation de ne plus voir mon escorte céleste, par le bonheur de lui obéir. Dans ce cristal pur qui tourne autour du Monde, et porte le nom d'un roi bienfaisant, sous le règne duquel toute malice était morte, je vis sur une échelle droite < des lignes de couleur d'or, traversées des rayons du soleil , et si éblouissantes,
I. Réalrk ne sourit plus; plus bas, 5. I.a splièrc de Saturne. I.cs aeadér
on en saura la raison. miciens de la Crusca ont calculé qu'au
4. Sémélé, dite aussi Thyoné, fille de moment où Dante est censé faire son
Cadmus et de Thébé. Elle fut aimée de voyage mystérieux, la planète de Sa-
Jupiter, dont elle eut Bacchus. On dit turne était dans le a" degré is minutes
que Junon. pour la perdre, Tint la trou- du Lion.
ver déguisée en vieille, et qu'elle lui con- 4. Je vis sur une échelle, etc. Le poète
scilla d'engager son mari à se montrer dira plus bas, chant xxn : « Le patriar-
Jans toute sa majesté. Sémélé demanda che Jacob vit cette échelle dans toute
celle grâce à Jupiter, qui la refusa d'à- sa longueur, lorsqu'elle lui apparut
bord; mais enfin vaincu par des impor- chargée d'anges. » Ainsi, l'échelle que
tunités, il se fit voir dans toute sa gloire, voit Dante est la même que celle qu'a-
dont l'éclat brûlant mit le feu à la mai- vait vue Jacob, son où Sémélé périt dans les flammes
que mes yeux ne pouvaient s'y arrêter. Une grande quantité de saintes lueurs descendaient de ses échelons, et je crus que . toutes celles qui habitent le ciel y étaient réunies. Ainsi que les corneilles ', suivant leur coutume naturelle, au commencement du jour, se mettent en mouvement pour réchauffer leur corps engourdi par le froid de la nuit; les unes prennent leur vol pour ne plus reparaître : les autres reviennent au point d'où elles sont parties; d'autres enfin s'agitent en tournoyant, à la place même qu'elles occupent : telles me paru- . rent ces lueurs sacrées , qui se livraient à de semblables mouvements, sans dépasser un échelon déterminé. Une d'elles2, qui était la plus rapprochée de nous, me parut si éclatante, que je disais en moi-même : Je comprends bien à présent la cbarité que tu m'annonces ; mais Béatrix , à qui il appartient de me permettre de parler ou d'ordonner que je me taise, garde le silence , et , malgré le désir qui me tourmente , j'agis sagement en ne lui adressant pas de demandes. Béatrix voyait en Dieu , qui voit tout , quelle était ma pensée , et elle me dit-: o Satisfais ton ardent désir. » Je commençai ainsi : « Ame bienfaisante, qui es recouverte de l'ardente lumière de ta charité, mon peu de mérite ne me rend pas digne d'une réponse; mais, au nom delà femme qui me permet de te parler, dismoi pourquoi tu t'approches si près de nous; dis-moi aussi pourquoi se tait, dans cette sphère, la douce symphonie qui se fait entendre si délicieusement, plus bas, dans les autres parties du Paradis. » L'âme répondit : « Tu vois et tu entends comme un mortel; ici on ne chante pas, parce qur Béatrix. n'a pas de sourire. Je ne suis descendue par les degrés de
i. Après les grues, le faucon, l'a- eu la cloche du soir, le tintement arlouettc, voici les corneilles; on dit que gentin qui appelle les religieuses à maies Florentins sont passionnés pour les Unes, la lyre, la harpe, l'orgue. Quel oiseaux. I.e poète se montre bien Flo- poète! quelle abondance de pensées! rentin. Mais comme les mœurs particu- Quelle imagination riche et féconde! lièrcs à chacune de ces espèces d'oi- Quel observateur des scènes de la soseaux sont bien senties! Comme leurs ciété et des innombrables spectacles de évolutions sont exactement décrites! la nature!
Cela n'a pas empêché les comparaisons 2. Pierre Oamien qui va entretenir le
tirées de la musique et de toutes les poète, sortes de sons harmoniques. Nous avons
l'échelle sainte, que pour te faire honneur, en te parlant et en te montrant l'éclat qui m'enveloppe. Ce n'est pas qu'une charité plus vive soit en moi ; car ici quelques âmes brûlent d'un amour pareil au mien, et d'autres brûlent d'un plus grand amour encore, ainsi que tu peux t'en convaincre, en distinguant leur éclat plus ou moins vif; mais la haute charité qui nous a soumises à cette providence, par qui le monde est gouverné, nous destine ici à différents ministères, comme tu peux l'observer. » Je dis alors à cette substance : « Je vois clairement, ô flambeau sacré, comment un libre amour suffit pour exécuter sans servitude les ordres de la Providence; mais je ne puis pas bien entendre pourquoi tu as été choisie particulièrement parmi tes compagnes, pour venir au-devant de moi. » A peine eus-je fini ces paroles, que cette lueur tourna sur elle-même comme une meule rapide; ensuite l'amour qu'elle contenait répondit : « La divine lumière lance sur moi ses rayons , et pénètre par celle qui m'environne '. Sa vertu, unie à mes facultés , m'élève tant, que je vois la haute essence de Dieu , dont elle est née. De là vient l'allégresse qui m'anime, et ma connaissance est égale à la clarté de la flamme qui m'embrase. L'âme qui est la plus élevée dans le ciel , le Séraphin qui a l'œil le plus attentif sur les merveilles de Dieu , ne pourrait pas satisfaire à ta demande 2. Elle s'étend à une telle profondeur dans le statut divin, cette demande, qu'aucune intelligence créée n'y peut répondre; et quand tu retourneras au monde, souviens-toi de ce que je te dis, afin qu'on ne croie pas qu'il soit possible d'aller plus avant. Ici l'esprit brille; sur la terre il n'est qu'ignorance : comprends donc combien une telle pénétration doit vous être impossible, puisque celui même que le ciel favorise 3, ne peut obtenir
i. Et pénètre à travers la lueur qui plus bas dans les autres parties du Pa-
envirnnne ma substance. radis?» demande à laquelle Pierre Da-
2. Satisfaire a ta demande, etc. A mien a déjà répondu mystérieusement:
celte demande du poète : « Pourquoi <• Ici on ne chante pas, parce que Béa-
n'entend-on pas dans cette sphère, la trix n'a pas de sourire. »
douce symphonie qui se fait entendre s. « Puisque l'âme qui est la plus éle-
450 LE PARADIS , CHANT XXh
d'approfondir un tel mystère, a Ces paroles me firent renoncer à ma question ', et je me bornai à demander à l'âme qui elle était. Elle me parla ainsi pour la troisième fois : « Entre les deux mers qui bordent l'Italie2, près de ta patrie, sont des rochers qui voient au-dessous d'eux le tonnerre ; ils forment une grande élévation qui s'appelle Catria. Au pied de cette élévation, est un ermitage destiné au culte; là, je me dévouai tellement au service de Dieu , que content d'une vie contemplative , je ne me nourrissais , pendant les gelées et les chaleurs, que d'aliments assaisonnés avec de l'huile. Ce cloître fournissait abondamment au ciel des âmes saintes, et maintenant il est si peu fertile, qu'il faut que tôt ou tard on reconnaisse ce fait. Dans ce lieu, je m'appelai Pierre Damien3. Ne me confonds pas avec un autre Pierre, surnommé Peccator, qui demeurait dans la maison de Marie , située sur le bord de l'Adriatique. J'avais peu de temps à vivre, quand on me donna ce chapeau, que l'on passe de mal en pis4. Céphas et le vase d'élection s de l'Esprit-Saint marchaient sans chaussures, étaient dans l'indigence, et demandaient leur nourriture dans la première hôtellerie. Les Pasteurs modernes veulent un valet qui écarte la foule devant eux; un autre qui guide leurs mules (tant ils sont lourds); un autre qui les suive, en soutenant leurs vêtements. Souvent encore le pavée dans le ciel, le séraphin qui a l'oeil s. Dans ce lieu, dans cet ermitage, je le plus attentif sur les merveilles de m'appelai Pierre Damien. Quant à Pierre Dieu , ne pourrait satisfaire ù ta de- nommé Peccator, qui demeurait dans la mande. n maison de Notre-Dame , sur le bord de
t. Le poète se tire ici d'embarras fort l'Adriatique, ce fut un autre que moi, adroitement; mais Béatrix, dans le Pierre Damien.
chant suivant, lorsque Dante, effrayé 4. Le chapeau de cardinal. Le poiite, d"un cri qu'il entendra, se sera tourné qui souvent ne respecte pas les papes, vers elle, lui dira : « Puisque ce cri t'a se croit permis de ne pas respecter les laissé une impression si vive, juge donc cardinaux.
de celle que tu aurais éprouvée, si les s. «Jésus-Christ dit au prince des apôesprits bienheureux avaient fait enten- tres : Tu es Simon fllius Jona, tu vodre leurs chants, et si j'avais souri moi- caberis Cephas, quod interpretatur même. » Petrus.» Céphas veut donc dire Pierre
2. Entre la Méditerranée et l'Adria- etnonpas Caput, comme l'ont dit Lantique, près de la Toscane, dans le du- dino, Vellutello et Grangier. — Le vase ché d'Urbin, aux environs de Gubbio et d'élection, saint Paul, de la Pergola, s'élève Catria où était placée l'abbaye de Santa Croce.
LE l'AKADIS , CHiNT XXI. 437
iefroi d'un prélat est couvert de son immense manteau, c'est ainsi que, sous une seule peau, il y a deux bêtes qui s'avancent1. O patience, qui en permets tant!... » A ces mots, je vis une foule de nouvelles lueurs se mouvoir, et descendre de degré en degré. Chaque mouvement les rendait plus belles. Elles s'approchèrent de celle qui m'avait parlé 2, s'arrêtèrent et firent entendre un si grand cri , que je ne sais à quoi le comparer. Je ne distinguai pas ce qu'elles s'étaient dit entre elles, tant ce bruit m'avait saisi.
i. « Si che due bestie van sott' una pelle. »
■ Mot du peuple et du mercato vecchio! s'écrie Venturl. Non, répond Lombardi; je dirai plutôt qu'il est assaisonné d'un sel gibelin trop mordant.» Le marché vieux est un marché de Florence , où naturellement il se réunit beaucoup de peuple. On y entend des proverbes toscans très-plaisants.
î. De Pierre Uamien. Ces âmes sollicitaient, par ce cri, la vengeance dont Beatrix parlera dans le chant suivant.
Il faut remarquer, en lisant cet écrivain judicieux, et à quelques passions prés toujours maître de lui , comme
Oante, qu'il ne laisse rien en arrière, qu'il rend compte de tout, quelquefois, il est vrai, d'un ton mystérieux, et qu'en général son poëme porte les traces d'une révision approfondie et d'un esprit méthodique qui ne s'égare que dans bien peu de circonstances.
Quant aux injures dites aux prélats du temps, dans les derniers vers, les prélats d'aujourd'hui, que n'atteint pat d'ailleurs une pareille accusation, les laissent imprimer, circuler librement, tant est devenu immense l'ascendant du grand poëte, du défenseur de la vraie morale, de celui qui a posé les premiers fondements de la littérature de l'Italie, et l'on peut dire de l'Europe.
CHANT XXII
Frappé de stupeur, je me tournai vers mon guide , ainsi qu'un enfant qui se réfugie dans le sein de celui en qui il se confie le plus; et Béatrix, comme une mère qui vient au secours de son fils' pâle et haletant, en lui adressant des parohs toujours rassurantes, me dit : « Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel ? Ne sais-tu pas que le ciel n'est que sainteté, et qu'un zèle pur inspire tout ce qu'on y pense? Puisque ce cri t'a laissé une impression si vive, juge donc de celle que tu aurais éprouvée, si les esprits bienheureux avaient fait entendre leurs chants, et si j'avais souri moi-même. Si tu avais compris les prières que renferme ce cri , tu connaîtrais déjà la vengeance dont tu seras témoin avant de mourir. L'épée divine ne frappe ni plus tôt ni plus tard, selon qu'il convient à celui qui sollicite la vengeance, ou à celui qui la craint. Mais, maintenant, tourne-toi vers un autre spectacle , et si tu m'obéis, tu vas voir d'autres esprits non moins illustres. » Je regardai, comme elle me l'ordonnait , et j'aperçus plus de cent petites sphères qui, réunies, s'embellissaient réciproquement par leurs rayons. Je réprimais la pointe du désir; je ne cherchais pas à parler, craignant de trop demander. La plus grande et la plus brillante de ces perles s'approcha de moi, pour contenter ma curiosité. J'entendis qu'elle disait: «Situ connaissais la charité qui brille en nous, tu aurais déjà exprimé ton désir. Pour ne pas retarder la fin de ton glorieux voyage, je répondrai à la pensée que tu renfermes en toi. Le mont sur lequel s'élève Cassin1 était autrefois
i. C'est saint Benoit qui parle. «Cas- un temple dédié ;'i Apollon. Saint Busin, dit Venturi, était un château dans noît vivait sous Justinien , et mourut la terre de Labour, près duquel existait en «s. »
LE rARADIS, CHANT XXII. 459
fréquenté par une population égarée et perverse. J'y ai, le premier, porté le nom de celui par qui fut amenée sur la terre la vérité qui nous élève si haut ' .La grâce me favorisa tellement, que j'arrachai les villes voisines au culte impie qui séduisait l'Univers. Ces autres feux 2 s'adonnèrent aussi à la vie contemplative, et furent embrasés de cette chaleur qui fait produire de saintes fleurs et des fruits divins. Voici Macaire, voici Romuald ; voici d'autres frères qui s'enfermèrent dans des cloîtres, et persévérèrent noblement dans leurs vœux. » Je répondis : « J'ji trouvé, chez tous les esprits qui te ressemblent, ce bon accueil et cette charité que tu me montres en me parlant; ils ont excité ma confiance, comme le soleil agit sur la rose, et l'invite à s'épanouir dans toute sa puissance : cependant , je t'en prie , ô mon père ! si je puis obtenir une telle faveur, manifeste-toi à mes yeux, dégagé de la lumière qui t'environne. >• L'àme reprit sur-le-champ : « Mon frère, ton désir s'accomplira dans la plus haute sphère, là où les autres vœux et les miens sont accomplis. Chaque désir y arrive parfait, mur et entier. Dans cette sphère seule, toute partie est immuable : l'échelle où tu nous vois, et dont la fin échappe à ta vue, nous conduit vers cette sphère immobile qui ne repose pas sur les pôles, qui n'est contenue dans aucuns lieux, et qui les contient tous. Le patriarche Jacob vit t'ette échelle dans toute sa longueur3, lorsqu'elle lui apparut si chargée d'anges. Personne à présent ne vient de la terre, pour y monter, et tous les statuts de ma règle sont du papier
i. J'y ai porto, le premier, le nom de famille ducale de cette ville. 11 mourut
Jésus-Christ. en 1027. J'ai visité la belle maison de
2. Ces autres lueurs. Macaire. Il y a eu son ordre qui est en Toscane. Le sacro
doux saints du nom de Macaire ; l'un, eremo surtout est dans une situation
contemporain de saint Ephrem naquit qui rappelle les sites de la Suède et des
a Alexandrie en soi, et passa soixante royaumes du Nord. 11 semble qu'on soit
ans de sa vie dans un monastère de la a une immense distance de l'Italie, et au
montagne de Scété. II mourut en soi bas de la montagne, on retrouve le cli-
L'autre mourut en S9J. Il était origi- mat délicieux sous lequel les Toscans
naire d'Alexandrie, et compta plus de passent une vie si heureuse, avec de si
cinq mille moines sous sa direction, bons princes. (Voyez Purgatoire, chaut
Poggiali pense qu'il s'agit ici du premier v, page m, note i.'
Macaire. — Romuald, fondateur des Ca- ;. Genèse, ïs inaldules, naquit à Kavenne en tu a, d'une
perdu. Les murailles qui devaient entourer des abbayes sont des cavernes presque inhabitées ' ; les frocs sont des besaces remplies de mauvaise farine : la pesante usure ne charge pas devant Dieu celui qui s'en rend coupable , autant que le fruit qui rend le cœur des moines si insensé. Ce qui reste à l'Église^ appartient à ceux qui demandent au nom de Dieu, et non à des parents, et doit encore moins être salement dépensé. O hommes , vous êtes si faibles , qu'un bon commencement ne dure pas, de la naissance du chêne jusqu'au moment où il porte des glands !
« Pierre commença sans or et sans argent; je commençai, moi, par des oraisons et des jeûnes.
« François débuta par une humilité touchante. Vois le principe de nos fondations; vois ce qu'elles sont aujourd'hui , et dis-moi si le blanc n'est pas devenu noir.
« Vraiment, Dieu, en ordonnant autrefois au Jourdain de retourner en arrière2, et à la mer de fuir, fit un plus grand miracle que celui qu'il ferait en accordant du secours à son Église. » L'esprit se tut et se rapprocha de ses compagnons : ils se réunirent, et, en tournant comme un tourbillon, ils recommencèrent à s'élever. La douce femme me fit signe.de les suivre sur cette échelle. La force de son commandement vainquit ma faible nature, et rien ne peut égaler ici-bas où l'on monte et où l'on descend, la rapidité de mon aile. Oh! que ne peut-il m'être donné une autre fois de voir le saint triomphe que je cherche à obtenir en pleurant mes péchés, et en frappant souvent ma poitrine ! Lecteur, tu ne saurais mettre ton doigt au feu, et le retirer en aussi peu de temps
\.«Fecisti illam speluncam lutro- prête ainsi, suivant Lombardi:« Si Die»
num.»Matth. 22. — Pierre, l'ierre l'apô- n'abandonna pas le peuple hébreu, quand,
tre, argentum et aurnmnon est mihi, pour le secourir, il fallait de si grands
act. 5. miracles, à combien plus forte raison
2. On lit dans Josué, cliap. 5, que Dieu n'abandonnera-t-il pas le peuple chrésuspenditlc cours des eaux du Jourdain, tien et ses ordres religieux, quand il ne pour que l'arche sainte pût traverser ce faut que les remettre dans le bon chcfleuve. — La fuite de la mer est le pas- min? » — La douce femme est Béatrix. sage de la mer Rouge, qui s'ouvrit devant dont l'empire sur Dante n'est que suâtes Israélites. Tout ce morceau s'inter- vite et douceur.
LE PARADIS, CBANT XXII. 4b 1
qu'il m'en fallut pour arriver dans le signe qui suit ce.lui du Taureau1. 0 glorieuses étoiles! 0 lumière qui enfantes une grande vertu! c'est à vous que je dois tout mon génie, quel qu'il soit. Le père de la vie des mortels naissait et disparaissait avec vous, lorsque je respirai, la première fois, l'air toscan; et quand il m'a été permis d'entrer dans la huitième sphère, j'ai obtenu de voir la région que vous habitez. Mon âme soupire après vous, et vous demande du courage pour l'entreprise forte que je dois achever.
Béatrix me dit alors : « Tu es si près du dernier Salut, que ta vue doit être devenue claire et perçante; mais , avant que tu t'imprimes en lui , regarde en bas, et mesure l'espace sous tes pieds 2, afin que ton esprit se présente, aussi purifié qu'il peut l'être , à la foule triomphante qui habite ce ciel arrondi. »
Je parcourus de l'œil les sept sphères3, et je vis la terre telle, que je souris de son peu d'étendue. J'approuve celui qui méprise ce globe; et l'homme qui pense à d'autres biens est, selon moi, doué d'une vraie prudence. Je vis la fille de Latone ' : elle n'offrait pas ces ombres qui m'avaient fait croire
i. Il entre dans la huitième sphère 2. Le Tasse, dans sa Jérusalem, chant
par le signe des Gémeaux. Le poète dit xiv, strophes 9, 10 et 11, a paraphrasé
ensuite: «O glorieuses étoiles, 0 étoile ce passage de Dante avec élégance et
des Gémeaux! ô lumière abondante en noblesse. Mais Dante avait pris l'idée
vertus, en influences heureuses ! le so- principale dans Cicéron, qui dit, Somn.
leil était dans votre signe, quand je jcipion.: « Jam verà ipsa terra mihi
naquis en Toscane; et quand Dieu m'a parva visa est, ut me imperii nostri,
permis de visiter la huitième sphère, quà quasi ejus punctum attingimus ,
j'y suis entré par le même signe, c'est- pœniteret»
à-dire en traversant les Gémeaux. «Ven- 1. Dante voyait dans l'ordre suivant
turi soupçonne ici Dante d'appartenir à les sept sphères qu'il avait parcourues :
la secte des généthliaques, espèce. d'as- Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus,
trologues qui dressent des horoscopes Mercure et ia Lune. C'est l'ordre opposé
et prétendent tirer de l'état du ciel, au à celui dans lequel il les aurait vues
moment de la naissance d'un enfant, de la terre. N'oublions pas encore ici
des prédictions sur les événements de quel était le système astronomique de
sa vie, ou sur son sort dans l'avenir. Dante.
Lombardi, à son ordinaire, gourmande 4. La fille de Latone, la Lune. Il la voit Venturi : ce qui est certain, c'est que sans les ombres sur lesquelles il a disle Toscan exilé saisit vivement cette puté dans léchant second de cette canoccasion de parler tendrement de sa tique. (Voyez page 336.) Ces ombres patrie, l'aer tosco. Que de souvenirs de n'existaient plus pour lui, parce que la bonheur, que de dignité et de résigna- lune lui apparaissait naturellement tion, il y a dans.ces deux mots que n'ac- éclairée d'en haut. Le poète tient a son compagne aucune épithète à préten- idée, et veut que sa dispute subsiste. tion! Ceprndnnt Béatrix, avec ses trois mi-
462 LE l'AHADlS, CHANT XXII. ■
qu'elle était traversée par des corps clairs et obscurs. Je supportai la vue de ton fils, ô" Hypérion! j'observai comment se mouvaient autour de lui, et dans son voisinage, Maïa et Dioné : ensuite je considérai Jupiter, qui tempère la froidure de son père et la ehaleur de son fils , et je m'expliquai facilement les variations qu'ils éprouvent.
Les sept sphères m'apparurent dans toute leur grandeur, dans toute leur vélocité , et à la distance respective qui les sépare; enfin, du haut des éternels Gémeaux, je vis ce petit point qui nous rend si orgueilleux, je distinguai ses montagnes et ses mers', et je tournai ensuite les yeux vers les yeux étincelants '.
roirs, l'avait un peu longuement scr- père la froidure de son père et la chainonné. (Voyez encore Paradis, chant n, leur de Son fils, parce qu'il estplacc enpage 337.) — Hypérion , père du Soleil; tre Saturne son père, et Mars son fils. v,aïa, mère de Mercure; • Dioné, mère t. Les yeux étincelants, les yeux de iib Vénus. Maïa et Dioné sont prises ici Béalrix. pour Mercure et Vénus. — Jupiter tem-
CHANT XXIII
De même que l'oiseau placé entre les feuilles chéries où il a construit son nid, gémissant de ce que la nuit obscurcit la nature , bientôt s'avaneant dans la partie la plus découverte du feuillage, et fixant ardemment ses yeux sur l'aube naissante, attend le soleil avec inquiétude, plein du désir de revoir ses petits, et de remplir le soin pénible, mais si doux pour lui , d'aller leur chercher de la pâture; ainsi Béatrix paraissait attentive, et s'était tournée vers cette partie du ciel où le soleil semble avoir un cours moins rapide '. Je la contemplais dans cet état de suspension et de curiosité , et je me contentai de ressembler à celui qui désire, et se satisfait en espérant. Mais il s'écoula peu de temps, entre mon attente et mon désir de voir le ciel devenir plus et plus resplendissant. Béatrix me dit : « Voilà les rangs du triomphe du Christ, et le fruit que tu retireras de ton heureux voyage. » Il me semblait que le visage de mon guide était tout enflammé; ses yeux se remplissaient d'une joie ineffable. Tel que , dans les jours où elle répand le plus d'éclat, Phcebé: se fait voir parmi les nymphes éternelles 3 qui ornent le ciel dans toutes ses faces, tel un soleil , semblable à celui qui éclaire la terre et qui prête sa vertu aux étoiles, embrasait une infinité de bienheureux. \ travers cette lumière, j'apercevais une substance étincelanle si belle, que je n'en pouvais soutenir la vue; je m'écriai : 0
i. Vers le midi: le soleil, si on le re- parce qu'on l'adorait dans les carregarde dans son raidi, parait avoir un fours. (Voyez Jiiogr. univ., art. Diane, cours moins rapide que si on le regarde tome LIV.) a son levant ou à son couchant. '- Les nymphes éternelles, les étoiles
2, rbœbe ; le potile l'appelle Trivia ,
Béatrix! ô guide cher et fidèle! Elle me répondit : « Ce qui t' éblouit est une vertu qui surpasse toutes les vertus. Tu vois la sapience et la puissance qui ouvrirent, entre le ciel et la terre, la voie qu'on désirait si ardemment '. » A cette vue, comme le feu de la nue qui tend à se raréfier, et contre sa nature * se précipite sur la terre, mon esprit se faisant encore plus grand qu'il n'était, à l'aspect d'une telle nourriture, se détacha de lui-même, et je ne puis me souvenir de ce qu'il devint. Béatrix me dit encore : « Ouvre les yeux , considère ce que je suis maintenant; tu as vu des choses qui te rendent capable de supporter mon sourire 3. » Lorsqu'elle me fit cette offre si agréable, qui ne s'effacera jamais du livre où s'enregistre le passé , j'étais comme un homme qui se souvient d'une vision oubliée, et qui veut en vain la reconduire dans sa mémoire. Pour m'aider, on parlerait toutes les langues sur lesquelles Polymnie et ses sœurs ont épanché leur lait le plus doux; on n'arriverait pas à la millième partie de la vérité, si l'on voulait chanter le saint sourire que le saint aspect rendait encore plus pur; pour bien figurer le paradis, il faut que le poëme sacré saute au delà 4 comme un homme qui trouve le chemin intercepté. Que l'on pense au poids dont je me suis chargé 5, à la faiblesse de mes épaules mortelles , et qu'on ne
t. La sapience, et la puissance de Je- au delà, etc. Les personnes qui ont lu
sus-Christ, qui racheta les hommes du mes ouvrages, ont dû remarquer la cir-
péché originel. La puissance, c'est Dieu, conspection de mon style. Si j'emploie
la sapience, c'est Jésus-Christ. (Voyez quelques expressions extraordinaires,
l'inscription de la porte de l'Enfer, comme ce saut du poëme sacré, il
chant m, page 10.) Dante, d'après la faut bien reconnaître que c'est le pocHe
précédente définition, aurait dû mettre qui a exigé de moi cette condeseen-
la puissance avant la sapience. dance. Il dit:
■>. Parce que le feu étant léger, doit „ Convien sallar, il sagrato poema. »
toujours tendre en en haut. ., , . . „ .
s Tu as été porté dans une sphère "" Venlllri "(bscrvc, q,,e ' °XC"S ,
supérieure à celle où nous nous trou- P°«e m sera.t pas adm.se par Horace,
vions ensemble, quand j'ai cessé de sou- f,m ' .
rire. Tu as vu le triomphe de Jésus- Sumitematcriamvestris.quiscribitts,
Christ, et tu as reçu une puissance nou- œquam,
velle qui a élevé toutes tes facultés. - P'iribus, et versate diu qmd ferre rc-
Lc saint sourire est le sourire de Béa- cusent,
trix; le saint aspect est l'aspect des Çuid valeant humeri.
triomphes de Jésus-Christ. Lombardi combat avec raison cet le
4. Il faut que le poèïne sacré saute critique trop minutieuse de Venturi,
le paradis, CHANT XX1IK 465
me blâme pas de trembler devant un tel travail. Ma navigation hardie n'est pas celle d'un nautonier qui voyage sur une petite barque, ou qui redoute la peine. Béatrix continua: « Puisque mon visage a pour toi tant de charmes, pourquoi ne te tournes-tu pas vers ce beau jardin ' que la présence du Christ couvre de fleurs? C'est là qu'est la rose dans laquelle le Verbe divin se fit homme. Là sont les lis qui par leur odeur suave indiquent le bon chemin. » Mon guide cessa de parler, et moi qui étais toujours prêt a suivre ses conseils, je ramenai mes regards au combat de mes débiles paupières. De même que mes yeux couverts d'ombre ont vu une prairie émaillée de fleurs , éclairée par un rayon du soleil qui traverse la nue , de même je vis une foule de lueurs qui empruntaient leur éclat d'uue lumière plus vive que je ne pouvais apercevoir. 0 vertu bienfaisante, qui entoures ainsi ces esprits de ta lumière, tu t'étais élevée plus haut2, afln que mes yeux, qui n'étaient pas puissants, jouissent de ce spectacle! Pour retrouver la belle fleur3 que j'invoque matin et soir, je m'attachai à distinguer l'éclat le plus resplendissant. Quand ils se furent fixés sur la beauté de cette étoile, qui là-haut est la plus éblouissante, de même qu'ici-bas elle atout surpassé en splendeur, il descendit du ciel une lueur formée en cercle ^, qui environna cette étoile comme une couronne , et tourna
u Coirment, dit l.omb.irdi, blâmera-t-on J. C. s'était élevé plus haut pour que
les poêles qui s'écrient: ic poète pût contempler plus facile-
/•i.. •. e /„., j~ ment la foule des bienheureux : ainsi ,
Quis funcra fando „.. . , .. . <-, . r,. '
Exvlicet' éclat qui entourait le fils de Dieu
Cuis possit verbis œquare dolorem? "éblouit pas les veux du poète
x * * 3. La Vierge Marie. Je m attachai a
Ce mouvement de modestie de Dante distinguer l'éclat le plus resplendissant,
est ici une image noble et attachante. après celui de J. C. , qui venait de s'é-
i. Cette foule de bienheureux. — La lever plus haut. Cette étoile, Marie, est
rose dans laquelle le Verbe divin se fit la plus éblouissante dans cette sphère :
homme, est la Vierge Marie, que l'Eglise comme sur la. terre elle a surpassé
elle-même appelle la rose mystique- tous les saints en mérite, elle est pla-*
L'idée des lis est prise de l'Ecctesiasti- cée immédiatement après J. C.
que, chnp. 39: Florete, flores, quasi li- t. L'archange Gabriel. Plus bas, U
lium, et date odorem- «Fleurissez sera nommé ce brillant saphir. — La
fleurs, comme le lis, et répandez votre Joie divine, la Vierge, qui a enfante
odeur. » j. c. Desideriitm collium œternorum.