‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 55 sur 64 · Invocation à J. C Cen · texte numérisé non relu

Invocation à J. C Cen

autour d'elle. La mélodie la plus douce et la plus attendrissante qu'on entende sur la terre, comparée au son de la lyre dont se couronnait ce brillant saphir, ornant le ciel le plus pur, ressemblerait au fracas de la nuée qui se déchire et tonne; cette lueur prononça ces paroles: «Je suis l'amour angélique, je tourne autour de la joie divine qui a porté dans son sein l'objet de nos désirs, et je continuerai de tourner ainsi, ô souveraine du Ciel, tant que tu suivras ton fils, et que tu embelliras la sphère suprême que tu habites. » Ainsi parla cette sainte substance ; alors toutes les autres lueurs tirent entendre le nom de Marie. Le bord intérieur du royal manteau de toutes les sphères du Monde ' , qui s'échauffe et se vivifie davantage , parce qu'il est plus voisin du souffle de Dieu, était encore si éloigné de moi, que je ne pouvais le distinguer : mes yeux n'eurent donc pas la faculté de suivre la flamme couronnée qui s'éleva vers son fils.

Comme l'enfant, qui, par l'effet de cet amour forcé d'éclater au dehors, tend ses bras à sa mère dont il vient de recevoir le sein, les Candeurs suivant dans leur désir l'objet qui les* émeut, me manifestèrent leur haute tendresse pour Marie.

Puis elles restèrent à la portée de ma vue, en chantant, O reine du ciel.... avec des accents si doux, que j'en garderai un souvenir éternel.

Oh, comme est grande l'abondance que présentent les riches réservoirs qui fécondèrent la terre de si heureuses semences ! Ici , jouit et vit du trésor qu'on sut acquérir par les larmes dans l'exil de Babylone, où l'on dédaigna For; ici triomphe, ici reçoit la digne récompense de sa victoire, eu présence du haut Fils de Dieu et de Marie, et environné des héros de l'ancien et du nouveau Concile, celui qui tient les .clefs de la gloire céleste 2.

î.J.epremicr mobile on neuvième ciel, 2. Saint Pierre .jouit du trésor qu'on

qui est entre l eicpyrée et la huitième a acquis dans l'exil de Babylone, où

sphère. — Regina cœli, commencement l'on donna les exemples des plus hau-

dc l'antienne que l'Église chante dans tes vertus, les fêtes de Pâques, en l'honneur de la Vierge.

CHANT XXIV

Béatrix prononçait ces paroles : « O société divine ', élue a la grande cène de l'agneau béni, qui vous nourrit de sa grâce et accomplit toujours votre volonté, puisque, par la permission de Dieu, celui que j'ai conduit ici ramasse avant sa mort ce qui tombe de votre table , pensez à son immense désir, apaisez quelque peu sa soif: vous buvez à la fontaine d'où coule ce qu'il cherche si avidement. » Alors les âmes bienheureuses commencèrent a tourner en rond et resplendirent comme des comètes. Les ressorts d'une horloge se meuvent de manière que l'un paraît rester en repos, et que l'autre semble voler. Ainsi ces Caroles * en dansant différemment, me montraient par leur plus ou moins de vélocité ou de lenteur, la part qu'elles recevaient de la richesse du ciel. D'une de ces rondes , je vis sortir une lumière si brillante, que son éclat surpassait celui de toutes les autres : elle tourna trois fois jjutour de Béatrix en faisant entendre un chant si divin, que mon imagination ne peut me le redire. Ma plume saute et je n'écris pas. Les paroles et l'imagination n'ont pas de couleurs assez vives pour animer de semblables tableaux. « O sainte sœur, qui montres un si ardent esprit de charité,

i. O réunion de bienheureux! puis- J'ai employé le mot caroles pour ron-

que, parla permission de Dieu, celui de ou danse. Montaigne l'emploie en

que j'ai conduit ici ramasse, avant sa parlant des astres. (Londres, \n\, t. I,

mort, ce qui tombe de votre table, etc. pages 211 et 212.) Quant au mot diffe-

Métaphore prise de saint Marc, chap. " ; rentemente, coupé eu deux, et que

et de saint Matthieu, chap. ii>. Venturi a critiqué, il y a des exemples

2. Ainsi, ces caroles : nombreux d'une semblable licence pour

y-. . . ,, , ,.„ , des mots si longs, dans les poètes grecs

KLfZqJ„ Tle/ferenle- , latins et itahens. ( Voyez lAriostc .

mente dan.ando, délia sua ficèhezza, cliant stro he «. ) 11 coupe

M, st/acean sUmar veloc, e lente. « £3 en deux le mot direttamenlr.

46b LE PARADIS, CHAJNÎ XXlV!

ta présence me détache de la ronde où je tournais. » Ainsi parla le feu sacré en s'adressant à Béatrix. Celle-ci répondit : «O lumière éternelle du grand homme ', à qui Notre-Seigneur a laissé les clefs qu'il a apportées du haut de cet admirable royaume , interroge celui qui est à mes côtés sur les points aisés ou difficiles de la foi, par laquelle tu es parvenu à marcher sur la mer : tu sais , toi qui portes ta vue là où toute chose est clairement entendue, si celui que je conduis ici, 4ime bien 2, Espère bien et Croit bien. Mais puisque ces phères se sont acquis un grand nombre d'habitants, par la foi véritable , il est bon qu'il ait occasion d'en parler, pour la glorifier à son tour. »

Comme le bachelier s'arme d'arguments 3, sans parler encore, jusqu'à ce que le maître lui ait présenté la question qu'il doit défendre et non pas résoudre , je m'armais aussi de raisons , pendant que Béatrix disait ces paroles , pour être prêt à répondre à un tel interrogateur, et sur une telle Profession.

«Dis-moi, ô pieux chrétien, explique-toi hardiment : Qu'estce que la foi? » Je levai les yeux sur la lumière qui m'avait parlé ainsi ; ensuite je me tournai vers Béatrix , qui me fit promptement signe que je pouvais répandre mes sentiments intimes. Je commençai en ces termes : « Que la grâce qui me permet de me confesser au plus haut primipile *, donne de la sagesse à mes expressions ! Omon père, suivanHes paroles véridiques de ton frère5, qui avec toi laissa Rome dans le

1 . De saint Pierre, qui marcha sur la centurions de l'armée. Premier capl* mer de Tibériadc. ( Saint Matthieu , taine de la légion , il avait place au chap. 14.) conseil de guerre avec le consul; il ne

2. Aime bien , etc. Dante va être in- recevait l'ordre que du général ou des terrogé successivement sur la foi , l'es- tribuns; il conduisait l'aigle, l'avait en pérance et la charité. sa garde, et la défendait dans les com-

s. Comparaison tirée du langage de bats. Quand on décampait , c'était lui

l'École. qui l'arrachait de terre, et la donnait

4. Dante appelle saint Pierre le plus au porte-enseigne : on appelait ce ecu-

haut primipile. «Chez les Romains, celui turion primipilus prior.» (Furgault,;

qui commandait la première centurie Nouv- recueil hist. d'antiquités.)

du premier manipule (corps de cent hom- s- Saint Paul prêcha à Rome avec

mes) des triaires , nommés aussi pi- saint Pierre. Voici la définition de la J

lani, à cause de leur javelot , pilum , foi, laissée par saint Paul (Héb., n). le;

était le plus considérable de tous les poète l'a traduite en italien : « Est flda

meilleur chemin, la foi est une substance de choses à espérer, et un argument de celles qu'on ne peut comprendre. Il me paraît que c'est ainsi qu'on doit la définir. » J'entendis le feu sacré répondre : « Ton sentiment est droit, si tu comprends bien pourquoi il la plaça parmi les substances, ensuite parmi les arguments '. » Puis je dis : « Les mystères que je vois ici sont cachés là-bas à notre intelligence; leur existence est admise par la croyance seule sur laquelle se fonde une vive espérance : voilà pourquoi la foi prend le nom de substance , et en continuant le syllogisme , sans aucune autre vue , la foi devient ensuite un argument. » L'esprit enflammé reprit : « Si tout ce que la science enseigne , était ainsi entendu , on ne rencontrerait pas de sophistes : l'alliage et le poids de cette monnaie sont très-bien examinés, mais dis-moi, l'as-tu dans ta bourse? — Oui , répondis-je, je la possède si lucide et si bien frappée, que je n'ai aucun doute de la bonté du coin. » La lueur céleste continua ainsi : « D'où te vient ce trésor 1 sur lequel toute vertu se fonde? — L'abondante pluie de l'Esprit-Saint qui a inondé les vélins anciens et nouveaux 3, est le syllogisme qui m'a convaincu tellement qu'après cet argument sur la foi, toute autre démonstration me paraît obtuse.—Mais l'ancienne et la nouvelle proposition qui appuyaient ta conclusion, pourquoi les regardes-tu comme la parole divine? — J'en ai pour preuves ces opérations pour lesquelles la nature n'a jamais forgé le fer, ni battu l'enclume. — Dis encore : Oui t'assure que ces opérations ont eu lieu, comme on veut te le prouver? Y a-t-il quelqu'un qui te jure qu'elles sont vraies ? — Quoi ! le monde aurait adopté le christianisme sans voir de miracles? un seul prouve plus que tous

sperandarum, substantia rerum, ar- ne rencontrerait pas de faux savant*

gumentum non apparentium. » a. Le trésor de la foi.

l. Saint Pierre ne peut qu'approuver z. Les vélins anciens et nouveaux.

la définition donnée par saint Paul, et Les parchemins où sont transcrits I ' A ri -

il ira plus loin en disant : Si tout ce que cien et le Nouveau Testament, qu'il

la science enseigne était ainsi compris, appelle, plus bas, l'ancienne et la nou-

défini aussi bien que le défini! nnnle, en velle [imposition.

les autres qui n'en sont pas le centième ' : ne t'a-t-ou pas vu toi-même paraître sur la terre , pauvre et à jeun , lorsque tu as commencé à semer là où depuis il y a eu une vigne fertile, qui est devenue un buisson désert? »

J'eus à peine fini , que la sainte cour chanta avec une mélodie céleste : Nous louons un Dieu.

Mais ce Baron 2 qui m'avait interrogé , de rameau en rameau , et m'avait attiré aux dernières feuilles , recommençait ainsi : « La grâce 3 qui se complaît à enivrer ton esprit de son

i. Un seul prouve plus que tous les autres qui n'en sont pas le centième , etc. Le poëte veut dire : T'avoir vu pauvre et à jeun , sans richesses et vivant de tout ce qu'on t'offrait pour ta nourriture, semer la parole de Dieu dans un champ qui produisait de bons fruits , et qui ne porte plus aujourd'hui que des fruits amers; t'avoir vu, dis-je, aussi peu secondé, réussir dans ta noble entreprise , a été un miracle tel que tous les miracles rapportés dans l'Evangile , dans les Actes des apôtres et dans l'histoire ecclésiastique, ne sont pas la centième partie du miracle que tuas fait. Venturi et Lombardi disent avec raison que Dante recourt au fameux dilemme de saint Augustin [de Civ. Dei, chap. a).

2. Mais ce baron, e quel baron. 11 appelle saint Pierre ce baron. Le titre de baron était autrefois si éminent en France qu'on le donnait aux saints pour leur marquer son respect. «Il fit ses vœux, dit Froissart, devant le benoit corps du saint baron saint Jacques. - (Essais sur Paris, tome V, pages 188 et 189.) — De rameau en rameau. Dante compare l'action de saint Pierre, qui l'interroge sur tous les points de la foi , à celle d'un homme qui , sur un arbre , promènerait en quelque sorte un autre homme , de branche en brandie , jusqu'aux dernières feuilles de la cime.

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